Petit intermède sans nos deux zigotos favoris. Les pions se mettent en place wouhou


Chapitre huit : Soldats de Père, de Dieu et de l'Histoire


Une fois les enfants partis et Envy écroulé dans son lit, Gladpy se permit de laisser libre cours à son tumulte intérieur. Tout ce qu'elle avait appris peinait encore à faire entièrement sens, mais elle comptait bien faire le tri dès maintenant pour mieux comprendre à qui elle avait affaire.

Son protégé, Envy, n'était pas humain.

Pour un choc, c'en était un dont elle se serait passée volontiers. Pourtant, elle ne regrettait pas de connaître la vérité. Pas alors qu'elle lui permettait de mettre les pièces du puzzle en place. Un nombre incalculable d'éléments faisaient enfin sens.

Les secrets, le comportement conflictuel, les crises, les cauchemars, les insomnies, les séances, les enquêtes... Elle avait toujours su qu'Envy était une énigme bien plus complexe qu'elle pouvait l'imaginer et elle était consciente que même avec cette discussion, elle ne touchait que du bout des doigts un tableau dont elle ne verrait jamais l'ensemble. Malgré tout, elle avait quelques cartes en main, à force de laisser traîner ses oreilles sans y paraître. Envy oubliait bien trop souvent qu'elle le suivait comme son ombre et baissait de plus en plus sa garde à mesure qu'elle se faisait discrète et se rapprochait de lui.

Elle doutait que le trio de Gryffondors ait vraiment saisi l'ampleur des confessions qu'Envy venait de leur faire. Lui et Elric, avaient simplifié au possible leur récit, censurant la réalité la plus abominable. Le terme « guerre » n'avait pas fait réellement sens chez le trio. Ils ne savaient pas pour les trahisons, la barbarie, les meurtres et la manipulation mentale. Ce n'était qu'un mot pour eux. Elle savait, elle, qu'il n'en était rien. C'était bien plus que ça. Elle l'avait vécu, elle aussi. Elle comprenait ce qu'ils avaient omis de dire, ce qui se dissimulait entre les lignes.

Elric avait décidé de simplifier le schéma en mettant des blancs d'un côté et des noirs de l'autre, mais elle savait que ce n'était jamais le cas. Peut-être la petite Granger avait-elle su lire entre ces lignes, et voir que ce n'était qu'une vérité déformée. Car si tout était bon ou mauvais, comment Envy pouvait-il être du côté du Bien aujourdh'ui ? Et comment quelqu'un du côté du « Bien » comme ce général vaguement mentionné, aurait-il pu torturer Envy s'il n'était qu'un héros ? Personne n'était infaillible.

Envy n'était pas mauvais. Il lui était arrivé de mauvaises choses. Enlevé à sa famille dès sa naissance, élevé dans un environnement malsain et dressé à tuer, il n'était qu'une victime de la fatalité. En tout cas, c'était sa vision des choses. Et apparemment, c'était également celle d'Elric.

Elle était enfin capable de voir ce que les autres voyaient en lui depuis le départ et qu'elle n'avait jamais voulu croire. Tout cela, elle l'avait compris pendant leur récit. Envy et Elric étaient ennemis. Envy avait assassiné, froidement et cruellement, un allié et ami d'Elric. Elle savait depuis longtemps ce qu'il s'était passé avec « Hughes », mais elle ne comprenait que maintenant le discours d'Envy sur Elric dans son ensemble.

« J'étais jugé pour mon crime, j'étais à la merci de Mustang »

« Alors Ed a débarqué, comme une fleur, et m'a fait épargner »

« Malgré tout ce que je lui ai fait subir, il s'est dressé contre Mustang, son ami »

« Même si on était en guerre, il voulait quand même éviter les morts »

« Il m'a offert une seconde chance en épargnant ma vie »

Ce qu'il avait dit à l'époque prenait tout son sens, avec ce qu'ils avaient raconté tout à l'heure. Sous ce nouveau jour, la confiance aveugle et l'admiration sans bornes d'Envy pour Elric ne paraissaient plus si disproportionnées. Elle connaissait peu d'ennemis si moralement cohérents et justes qui seraient allés jusqu'à faire évader un ennemi mortel d'un sort terrible en abandonnant sa vie, sa famille et son pays derrière lui. Elric était devenu un fugitif pour sauver la vie d'Envy, qu'il avait combattu et qui avait tué un ami cher.

« Il connaît la valeur d'une vie humaine », lui avait dit Envy. Ce n'était pas un mensonge. Elric n'était pas hypocrite comme d'autres, à clamer que la vie avait de la valeur à ses yeux, mais de ne protéger que celles de ses alliés. Toute vie, humaine ou non, lui importait.

« Il m'a juste tendu la main comme il l'a fait avec des dizaines d'autres monstres, c'était un geste naturel pour lui. Mais pour moi, c'était... tellement plus »

Après des années passées dans une « famille » telle que celle qui l'avait conditionné et obligé à mener une guerre, à tuer des innocents, et qui l'avait littéralement transformé en monstre, elle comprenait les sentiments de gratitude intense qui liaient Envy à son sauveur.

« Je lui dois tout. Tout ce qu'il m'a offert quand je ne voyais aucun avenir et que tout ce que je voulais était mourir »

Elric n'avait pas fait qu'épargner sa vie, il lui avait apporté la rédemption.

« Il me donne envie de m'élever, de dépasser mes limites, de prouver que moi aussi j'ai le droit d'être pris comme exemple »

Elle n'avait aucune idée de l'état dans lequel Elric avait récupéré Envy après six mois d'emprisonnement et d'expérience, mais elle était sûre d'une chose : la peur qu'il avait avouée quelques semaines auparavant de « rater » Envy, était infondée. Il l'avait transformé, magnifié, il l'avait rendu meilleur, comme personne n'aurait pu réussir dans des conditions si impossibles. Elric lui avait rendu son humanité. Il lui avait permis de devenir ce modèle qu'Envy désirait être à tout prix. Il l'avait transformé en ce jeune homme courageux et déterminé qui combattait les forces du Mal. Mais plus que tout, il lui avait rendu le libre arbitre qui lui avait été enlevé à la naissance.

« J'aurais pu faire ce que je voulais de toi. Maintenant, regarde-toi ! Tu es devenu la personne que tu voulais être. Tu as réussi à te démarquer de moi, à faire tes choix, à savoir ce que tu considérais comme étant bien ou mal. Tu as une volonté et une identité propre ».

Il avait réussi l'impossible. La route avait dû être longue et tortueuse — surtout avec quelqu'un du caractère d'Envy — et elle se doutait que tout n'avait pas été rose. Elle avait assisté à plusieurs de leurs violentes disputes depuis le début d'année et tout paraissait plus clair, même s'il restait de nombreuses zones d'ombres.

Qu'était Envy exactement ? Elle avait rapidement parcouru le nouvel article de Skeeter et ses théories étaient peut-être plus proches de la réalité qu'on puisse le penser. Si elle était certaine d'une chose, c'était qu'Envy était né humain. Pour preuve, il était le fils des Alighieri. Mais dans ce cas, qui l'avait souillé et déshumanisé ? Elle avait sa petite idée sur la question. Père, évidemment, mais avant lui, le Seigneur des Ténèbres. Car où avait disparu le nourrisson Envy, après le massacre de sa famille ? Avait-il été pris par le Mage Noir ? Il était le seul sorcier qu'elle pense capable d'user d'une magie si noire qu'elle puisse métamorphoser Envy à ce point.

Ses yeux, ses transformations — qu'il tentait maladroitement de cacher, mais dont elle connaissait l'existence depuis un moment —, ses crises. Les symptômes ne correspondaient à aucune maladie magique ou moldue connue. Si elles étaient le fruit d'un usage abusif de magie noire, tout s'expliquait. Elle ne doutait pas une seconde que Dumbledore et Rogue savaient depuis le départ pour l'origine exacte de ces crises. Sinon, quel aurait été le but de ces mystérieuses séances auxquelles Envy avait participé pendant des mois dans le plus grand secret ?

Rogue avait été Mangemort assez longtemps pour connaître la magie noire. Il avait dû essayer de la purger d'Envy, afin de mettre fin à son agonie, alors que la magie en lui le tuait à petit feu. Vu que ses crises avaient cessé, Rogue avait dû réussir, au moins un peu, mais pas entièrement, ce qui ne laissait Envy qu'à demi humain.

Il restait un hic dans cette hypothèse sur l'origine de ce mal en lui. Envy avait cinq ans lors de la chute du Seigneur des Ténèbres, il n'avait pu passer le reste de sa vie avec lui. Donc... Qui était ce « Père » démoniaque et vil, qui avait élevé Envy pour en faire un tueur ? Était-il un Mangemort ? Était-il un sorcier adepte de magie noire qui aurait récupéré l'enfant après la disparition du Mage noir ? Elle n'avait que peu d'informations sur cet inconnu.

D'après Elric, cet homme était « un bâtard barbu » qui ne méritait pas d'être qualifié de parent. Elle ne pouvait qu'approuver. À part ça, elle n'avait qu'une idée générale du caractère nauséabond du personnage. Un maniaque portant une image malsaine de la famille et ne se souciant guère de sa progéniture qu'il avait élevée dans le seul but d'avoir une armée obéissante pour mettre en pratique ses idées mégalomanes et mettre en place une « dictature ». Les uniques fois qu'il avait montré de la fierté et un semblant d'attention à ses enfants, c'était lorsqu'ils agissaient conformément à ses idéaux.

Envy lui avait dit qu'il avait tué Hughes pour rendre son père fier, et que cela avait fonctionné.

Sa connaissance de « Père » se résumait à ce condensé peu flatteur. Elle ne savait rien d'autre. Ni nom, excepté ce pseudonyme qu'Envy et Elric utilisaient indifféremment, ce qui lui laissait à penser qu'il ne possédait pas d'autre nom, étant donné qu'il n'était pas le géniteur d'Elric. Ni statut était-il sorcier ? Sûrement. S'il ne l'était pas, il était un moldu très au courant de la communauté magique, puisqu'il avait utilisé les pouvoirs d'Envy pour ses propres intérêts. Ni une vague idée d'où il venait. Ce dernier point revenait à l'origine entière des deux garçons. Ils n'avaient pas donné le moindre détail sur leur fameux pays en guerre. Un gouvernement militaire ? Il y en avait des centaines. Seul indice : cette langue inconnue dont elle ne trouvait de transcription nulle part.

En réalité, peu importait d'où ils venaient. Père était soit en prison, soit mort. Il ne présentait plus aucun danger pour Envy. Après tout : « Tu as vaincu Père ! » avait-il dit à Elric il n'y a pas si longtemps de cela. Elle doutait qu'il l'ait tué, en connaissant sa personnalité, mais il avait en lui une lourdeur qui pouvait signifier tout et rien. La guerre avait laissé sa marque, ou le deuil, ou le fait de prendre une vie. En tout cas, Envy s'était défini comme orphelin auprès de McKollughan d'après son dossier au Département des Mystères.

Mais là, les choses se corsaient. Il se définissait comme orphelin, tout en connaissant sa véritable identité, donc le fait qu'il ait une famille chez les Alighieri. Il attendait deux ans — voire plus — avant de proclamer son identité. Alors même qu'il cherchait ardemment à appartenir à une famille, comme le démontraient sa recherche active de Jolene, sa sœur disparue, et sa colère poignante quand il avait su qu'Elric lui avait caché l'existence d'une simple tapisserie représentant les siens.

Pourquoi un comportement si incohérent ? Craignait-il les relations ? Il avait de quoi appréhender les liens sociaux, après l'enfance qu'il avait eue. Sa méfiance naturelle le poussait à éviter ou repousser tout le monde, alors qu'il mourait d'envie d'avoir une famille. Cette théorie se tenait aussi bien qu'une autre. Elle la trouvait même plausible.

Gladpy s'arrêta sur le pas de la porte de la chambre d'Envy, qui dormait tout son saoul, tout habillé et étalé sur les couvertures, Greta couchée sur ses reins. Personne n'aurait pu dire qu'il était si différent et si torturé en le voyant dormir aussi paisiblement. Même éveillés, les soupçons n'iraient pas si loin. Envy jouait la comédie comme personne, il mentait comme il respirait sans se faire prendre et détournait si bien les conversations et la vérité... Le véritable Envy était caché si profondément que lui-même devait s'y perdre bien souvent. Heureusement, il avait quelqu'un pour le remettre sur la bonne voie lorsque nécessaire.

« C'est nous deux contre le monde. On ne peut faire confiance à personne d'autre ».

Elric avait résumé leur vie en deux phrases. Ils appliquaient ce credo chaque jour, que ce soit avec leurs amis, leurs ennemis et tous ceux qui s'approchaient de trop près de leur intimité. En connaissant une partie de leurs secrets qu'elle espérait les plus sombres, elle comprenait mieux pourquoi ils n'avaient pas peur de mentir à McKollughan ni pourquoi c'était nécessaire à leur survie. Le petit employé ministériel n'était que du menu fretin qui mettait son nez curieux dans des affaires ne le regardant pas. Il méritait les inepties qui fourmillaient dans son dossier rendu bidon par les deux garçons.

Elle soupira en pensant au temps qu'elle avait dépensé en cherchant à avoir accès à ce dossier... Pour des broutilles. Tout ce qui y était écrit était pure invention. L'enfance passée ensemble en campagne allemande, l'arrivée des Flamel dans leur vie et leur apprentissage de la magie, tout ça n'était que du flan. Pourtant, ils avaient bien un lien avec Nicolas Flamel, puisqu'il avait confié leur garde à Albus Dumbledore. En suivant la chronologie des évènements, Flamel avait fait cette demande à Dumbledore... lorsqu'Envy venait d'être fait prisonnier. Avait-il été l'allié d'Elric dans ses tentatives pour libérer Envy ? Avait-il prévu leur fuite pour Poudlard, où ils seraient en sécurité, loin de l'armée qui les poursuivait ? Il lui faudrait attendre davantage d'informations à ce sujet.

Ce qui l'inquiétait désormais restait McKollughan. Son enquête au Département des Mystères pouvait attirer de gros ennuis à Envy d'après ce qu'elle avait cru en comprendre. Elle ne savait rien des recherches que le Langue de Plomb menait ni quelle était l'implication des deux garçons. Elle avait seulement retenu que cette enquête avait été ouverte de façon louche, selon Elric.

Le ministère était contrôlé par les Mangemorts, ce qui donnait accès à ce dossier confidentiel aux ennemis d'Envy. Elle espérait qu'ils n'aient donné aucun élément pouvant être utilisé contre eux.

Au moins, se dit-elle pour se rassurer, la prophétie était en sûreté. Envy l'avait dérobée, elle en était convaincue. Son contenu lui était inconnu, mais il avait l'air très sensible et il était préférable qu'il reste caché du Seigneur es Ténèbres. Alors elle ne dirait rien à personne.

Elle ferait tout pour aider Envy. Et Edward.


Une fois les partisans de l'Ordre rentrés chez eux et Pomfresh repartie pour Poudlard après son auscultation, Albus se glissa dans son lit froid sans un gémissement malgré ses rhumatismes. Son esprit tourbillonnait d'euphorie et de questionnements existentiels à la suite de sa brève discussion avec le Choixpeau magique que Minerva lui avait généreusement apporté. Il était chamboulé par ses découvertes au tournant inimaginable.

Son protégé, Edward, n'était pas humain.

Tout ce en quoi il croyait s'en voyait bouleversé. La vérité dépassait ses pensées les plus folles et semait le chaos dans le peu de connaissances qu'il avait amassé au cours des années. Sa vie entière, ses croyances, ses certitudes, ses espoirs, tous s'en retrouvaient sens dessus dessous.

« Edward Elric a été envoyé par Dieu »

Voilà à côté de quelle immensité il était passé tout ce temps. Le Choixpeau avait été formel. Edward et Envy étaient bien apparus de nulle part cet été-là, directement de... d'où, exactement ? Du « Paradis » ? D'un monde parallèle ? Du néant ? Rien ne faisait sens pour un athée tel que lui. Il avait toujours nié l'existence de Dieu, préférant se référer à un pouvoir universel magique, ou à d'autres concepts, cependant jamais n'en serait-il venu à imaginer l'existence réelle d'un tel être omniscient, omnipotent et tout-puissant.

Les vieilles familles sorcières telle que les Alighieri étaient de fervents croyants, mais les Dumbledore ne l'avaient pas élevé dans un bain religieux, si bien qu'il n'eût pas trouvé d'intérêt à s'y pencher devenu adulte. Il pensait que ce n'étaient rien d'autre que des fantaisies moldues censées expliquer les miracles exécutés par les sorciers sans qu'ils le sachent. Il s'était lourdement fourvoyé. Soudainement, la dévotion exacerbée de Nicolas faisait sens. Il avait rencontré Dieu, qui lui avait fait cette prophétie, et avait dévoué sa vie à mener à bien sa mission divine de préparer l'arrivée d'Edward et Envy quelques centaines d'années plus tard.

Les paroles d'Edward à propos de son « employeur » lui revinrent avec plus de clarté et dotées d'un sens nouveau. Sa manière de parler de lui, de taire son identité, de défendre son anonymat, d'obéir à ses ordres. Il était un soldat de Dieu.

« Ne m'en voulez pas trop, vous abordez des questions qui ne sont plus dans les critères de la confiance en vous ou pas.

Encore la discrétion exigée par votre mystérieux commanditaire ?

Ce n'est pas encore le temps de vous faire cette révélation, Albus.

Ce jour arrivera-t-il ?

Tout le monde connaîtra la Vérité un jour ou l'autre. »

Effectivement, tout le monde connaîtrait cette vérité, seulement Edward s'était bien gardé de préciser qu'il ne la connaîtrait qu'à l'heure de sa mort. D'ailleurs, y avait-il une vie après la mort ? Qu'en était-il d'Ariana ? Pourrait-il la faire revenir d'entre les morts s'il avait accès au pouvoir de Dieu ?

« Le cycle de la vie ne peut pas être contré, brisé ou contourné »

« C'est contre toutes les lois de la nature »

Albus rouvrit les yeux pour contempler le plafond avec un air de profonde réflexion. Voilà d'où venait sa conviction inébranlable en l'inefficacité et dangerosité de la Pierre de Résurrection. Voilà d'où venait sa résistance à la tentation incarnée par la Relique. Il savait.

« Ceux qui fabriquent la Pierre essaient de prendre la place de dieu »

En tant que serviteur de Dieu, ou quoi qu'il soit, il avait accès à une partie de ce pouvoir. Son « sixième sens » comme il avait malicieusement nommé son don pour sentir les Horcruxes. Sa faiblesse face au Mal représenté par les Détraqueurs. Sa barrière mentale impénétrable contre la Legilimencie. Sa résistance au Veritaserum. Ses connaissances illimitées. Ce n'était pas des capacités que l'on acquérait en une vie. Encore moins en une vingtaine d'années. Était-il si jeune en réalité ? Albus s'interrogeait. Edward lui avait toujours paru différent, entre deux âges, pouvant se montrer puéril ou sage. Un jeune homme extraordinaire.

Albus referma les paupières en songeant à la belle amitié qu'il avait gâchée par orgueil. Le coin de ses yeux s'humidifia sous le coup de la honte et du chagrin. Lui qui avait passé sa vie dans la gloire et les aventures humaines les plus enrichissantes, mourrait dans le déshonneur et la solitude la plus cruelle. Edward lui manquait plus que tout. Il s'en était fait un véritable ami avec qui il avait partagé les recoins les plus intimes de son âme, au contact de qui il avait trouvé assez de paix intérieure pour se pardonner ses crimes passés, et pour qui il s'était préparé à sacrifier jusqu'à sa propre vie.

Edward était le plus grand échec de sa longue vie. L'espoir d'obtenir son pardon s'amenuisait de même que ses forces vitales. Son aigreur s'en nourrissait et grandissait. Il jalousait Envy comme il ne l'avait jamais fait pour personne. Comment ne le pourrait-il pas ? Envy était un être à peine humain, rempli de défauts, dont les crimes passés étaient plus monstrueux que ceux de Lord Voldemort en personne.

Pourtant... Edward lui accordait sa confiance. Il était prêt à lui confier sa vie.

Alors qu'Albus, lui, n'avait commis qu'une erreur. Une erreur humaine qui devrait être pardonnable, n'est-ce pas ? Pourquoi Edward ne voyait-il plus le bon en lui ? Avait-il basculé définitivement dans le Mal sans s'en rendre compte ? Était-il devenu comme Gellert Grindelwald, son modèle pour un temps, qu'il avait tenté de ne pas suivre dans sa déchéance ?

« Vous êtes un monstre, Albus »

« Je ne vous pardonnerai jamais »

« Vous avez tué Envy »

Un sanglot se fraya un chemin hors de ses lèvres.

– Qu'ai-je fait ? murmura-t-il alors que des larmes coulaient sur ses tempes. Mais qu'ai-je fait ?

Les paroles dures et incisives d'Edward quand il sut la vérité sur son plan secret le tourmentaient. Dès qu'il le voyait, une honte infinie l'emplissait, au souvenir de ce qu'il avait fait, de ce qu'il continuait à faire par peur d'avouer ses fautes.

Plus que ses mots, c'était le regard de profonde douleur qu'Edward lui avait adressé avant d'être oublietté. Une traîtrise. Albus avait trahi son contrat magique, son devoir moral, son rôle de leader. Mais avant tout, il avait trahi quelqu'un qui ne l'aurait jamais fait en retour s'il l'avait respecté. Ce regard le hantait jour et nuit. Edward ne se souvenait plus rien de tout cela. Il ne comprenait pas que la prophétie ne désignait pas Envy comme un traître.

« La Trahison et la Mort guettent... Elles viendront de la main d'un ami... »

Albus était au centre de tout. Il était la Trahison et il amènerait la Mort. Qu'elle soit celle d'Envy, ou celle d'Edward, il l'ignorait encore. Ce qu'il savait, c'était qu'Envy ne s'abaisserait pas à devenir le nouveau Seigneur des Ténèbres. Albus le pousserait à le faire contre son gré. Les dés étaient lancés depuis bien longtemps. Il était le seul à en avoir connaissance. Le destin d'Envy était tracé depuis des mois, parce qu'il avait fait un choix : protéger Edward, qui représentait tout ce qu'il désirait.

En faisant ce choix, il avait scellé leur avenir à tous les deux. Envy tomberait dans les ténèbres en se transformant en ce qu'il combattait. Edward n'aurait d'autres choix que d'accepter le poids écrasant des conséquences des actes d'Albus. Il les pousserait à s'entre-tuer.

« Nos vies ne nous appartiennent pas »

La voix mélancolique d'Edward résonna douloureusement dans la chambre vide.

Il ne méritait pas ce qui l'attendait. Son amour pour Envy serait un fardeau trop lourd à porter lorsque viendrait le jour où il devrait lui prendre la vie. Ce destin n'était pas plus facile à accepter pour Envy. Il avait déjà éprouvé tellement de souffrance, surmonté tellement d'obstacles pour devenir humain. Il méritait de vivre libre et heureux.

« Il cherche à devenir quelqu'un de respectable et de bien. Je le soutiens dans sa quête ».

Edward était son guide, son mentor, son gardien. Leur relation fusionnelle, conflictuelle et décidément inébranlable ne pouvait exister entre deux mortels, et pourtant... Ils avaient formé un lien si terrible et magnifique que leur vie dépendait physiquement l'une de l'autre. Si l'un des deux disparaissait, le second le suivrait dans la mort, que ce soit par le chagrin ou le suicide. L'un n'existait pas sans l'autre. Tout comme l'Homme n'existerait pas sans Dieu.

Albus inspira profondément, l'esprit rempli de souvenirs que le temps ne tarderait pas à lui dérober.

« Je connais ce sentiment de toute-puissance à croire que l'on puisse contourner les lois de la vie humaine »

« J'ai essayé de ressusciter une personne qui m'est chère »

« Le résultat était à peine humain »

« Le prix était de ne plus jamais voir mon frère, pour qui j'ai tout fait. Le prix a été d'abandonner mon pays, mes pouvoirs et toutes les personnes que je chérissais »

Envy était-il cette personne ? Edward était-il son créateur ? Avait-il été puni d'avoir créé un monstre tel que lui ? Avait-il été envoyé sur terre pour obtenir sa rédemption ? Sauver le monde de la Magie pour expier son crime, tout en réparant sa faute en aidant sa création à évoluer et à se détacher de lui pour vivre sa vie de façon indépendante ?

Si c'était le cas, Edward n'y parviendrait pas. Son besoin maladif de venir en aide aux personnes en souffrance ou dans le besoin l'en empêcherait. Il avait trop de cœur pour ce monde amer et barbare. À la fin, Edward mourrait pour ses idéaux. La prophétie l'avait prédit. Un sacrifice serait nécessaire, et Albus avait déjà fait ce choix pour Edward.

Son visage lui apparut tout à coup dans son état comateux et il plissa les yeux pour retenir ses larmes.

« Il ressemble à un ange » avait dit Arabella.

Le cœur d'Albus se mit à battre trop fort contre ses poumons. Il avait anéanti une âme charitable et sincère.

Il ferait tout pour aider Edward. Et Envy.


Une fois à l'abri de la pression dans le décor familier et rassurant de son appartement en centre-ville, Keith se laissa aller contre sa porte d'entrée, glissant jusqu'à se retrouver assis à même le sol. Sa vie était devenue un calvaire sans fin, parce que sa curiosité maladive l'avait poussé sur le chemin d'Envy Alighieri et d'Edward Elric. Sa mère l'avait toujours mis en garde dans son enfance contre ce vilain défaut, encore davantage lorsqu'il avait reçu sa lettre d'admission à Poudlard et que sa famille avait découvert l'existence de la magie.

Elle avait raison depuis le début. Non seulement était-il tombé dans des manigances le dépassant de très haut, mais aussi était-il potentiellement en danger de mort. Pour protéger sa vie, il allait devoir faire un choix qu'il n'avait jamais pensé avoir à faire un jour. Un choix qui le définirait comme un homme de bien ou un homme monstrueux. Entre un homme mort ou un homme vivant.

« Êtes-vous des nôtres, Keith ? »

La voix de Pius Thickness — ministre de la Magie en personne ! – tournait en boucle dans son cerveau engourdi par la peur et le doute. Cette question n'était pas celle qui paraissait. Ce n'était pas la question d'un ministre demandant à son employé s'il l'aiderait à maintenir la justice, mais la question d'un Mangemort demandant s'il l'aiderait à causer la mort d'innocents. Du seul espoir que la communauté sorcière possédait encore désormais, alors que le ministère était tombé.

Envy Alighieri ne pouvait pas mourir. Si malheur lui arrivait, l'espoir mourait avec lui. Keith était persuadé que la prophétie le concernant annonçait son combat contre le Mage Noir et sa victoire. Tout ne tenait qu'à un maillon de la chaîne. Lui, Keith Minos McKollughan. Il tenait littéralement la vie du monde qu'il connaissait et chérissait, entre ses mains. S'il donnait le dossier d'Envy à son supérieur, le garçon serait perdu. S'il le détruisait, Keith était perdu.

Aujourd'hui, il devait faire un choix entre son sacrifice personnel, ou celui de l'avenir de millions de sorciers et sorcières innocents. Il n'avait pas les épaules pour prendre une telle décision. Il n'était qu'un fonctionnaire. Un Né-moldu tout droit sorti de la campagne galloise, qui peinait à se frayer un chemin dans ce monde différent de celui dont il était originaire, qui tentait tant bien que mal de se faire une place dans cette société qui souvent l'avait diminué pour son statut de sang.

Le choix paraissait simple. Mais il ne l'était pas. S'il avait été Auror, il se serait sacrifié sans réfléchir. Mais il n'était qu'un sorcier moyen, qui tenait à la vie autant qu'un autre.

Il pourrait également choisir la fuite. Prendre le dossier et s'enfuir loin du règne de l'Ordre Noir. Comment pourrait-il protéger sa famille ? Il n'était pas fait pour être un fugitif. Combien de temps survivraient-ils ? Combien de temps mettraient les Mangemorts pour les retrouver quand ils auront le contrôle total du monde ?

Ils l'avaient déjà, lui susurra une voix aigrie à son oreille.

Pius Thickness contrôlait légalement le ministère de la Magie britannique. Lucius Malefoy contrôlait légalement le Conseil de la Sorcellerie Européen. Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom les contrôlait tous les deux dans l'ombre. Le monde était à sa merci. Ils avaient tué Amélia Bones, Arthur Weasley, Alexander... Bianpoch ne tarderait pas à les suivre.

Ils se débarrassaient de ceux qui ne se soumettaient pas. Pouvait-on lui en vouloir d'être terrifié et d'avoir... accepté ?

« Félicitation, Keith, vous êtes désormais directeur du Département des Mystères »

Il n'arrivait toujours pas à y croire. Après des années à lutter contre la discrimination des Né-Moldus, le voilà devenu malgré lui un partisan de ceux qui voudraient le voir exterminé. Son instinct de survie l'avait poussé à affirmer son allégeance sans réflexion d'aucune sorte. Les mots étaient sortis par réflexe. Maintenant qu'il était seul et relativement en sécurité, il ne savait plus s'il regrettait ou non sa réponse.

« Keith, aide-moi. Je suis en danger. Ils sont partout, ils ont le contrôle. Elle veut faire tuer le Serviteur. On doit les empêcher. S'il te plaît, Keith, tu es le seul à qui je fasse confiance. J'ai peur pour ma vie »

Alexander. Pauvre Alexander. Il n'avait pas accepté d'être utilisé par les Mangemorts. Il était mort pour la cause. Il était mort en héros et personne ne le saurait jamais. À moins que lui, Keith Minos McKollughan, fils de Clara et Robert McKollughan, décide d'entrer dans la résistance. Avait-il les épaules pour devenir un espion ? Et même s'il ne les avait pas, avait-il réellement le choix ? Si l'histoire devait se souvenir de lui, il voulait que ce soit comme d'un homme courageux et moral. Pas d'un lâche qui s'était soumis à la dictature.

Lui, Né-Moldu modeste, pouvait réécrire l'Histoire.

Animé d'une détermination sans nom, Keith se releva, remit sa cape et quitta le confort de son appartement, pour retourner au ministère.

Il avait un dossier à détruire. Ni Envy ni Edward ne pâtiraient de sa curiosité.

Il ferait tout pour les aider.