Chapitre vingt-trois : Une dernière lueur d'espoir
Ce matin-là, Keith apparut au ministère de la Magie avec le sentiment de se rendre à l'échafaud. Techniquement, hélas, il n'était ni victime ni spectateur, mais bien le bourreau de condamnés à mort innocents. Peut-être était-ce seulement la faute de sa culpabilité cuisante, mais l'atrium semblait plus sombre chaque jour.
Après cinq ans de carrière dans ce bâtiment, Keith pouvait confirmer que ce n'était pas qu'une vague impression tirée de son esprit las. Ce changement avait commencé progressivement, d'abord avec la disparition de la Fontaine de la fraternité magique, suivie de la création de La Magie est Puissance, pour terminer par la plus récente et macabre des édifications.
Keith força ses jambes à avancer dans le flot des sorciers et sorcières qui se dirigeaient vers les grandes portes d'or, à l'extrémité du hall. Le Langue-de-plomb se laissa entraîner par la foule, en s'efforçant de garder les yeux obstinément fixés sur le dos du sorcier qui marchait devant lui. En dépit de ses efforts, il remarqua tout de même du coin de l'œil les mines blêmissantes qui peinaient aussi bien que lui à éviter de lever le regard en direction de la source du malaise des cinq derniers jours.
– Dégagez le passage ! aboya un sorcier à la tête d'un groupe de Rafleurs. T'es sourd ? Dégage, vieillard !
Scabior, le chef incontesté des Rafleurs, poussa violemment un vieux sorcier sur le côté, avant de passer son chemin, suivi par son escouade et un trio de prévenus. Si l'on se fiait à leurs vêtements, on comprenait immédiatement que ces futurs détenus étaient des nés-Moldus attrapés pour la Commission.
Il s'agissait d'un couple et de leur enfant. Le père avait le dos voûté, le visage émacié et les yeux bouffis par de gros coquards sûrement dus à l'arrestation musclée. La mère se tenait droite, le menton levé haut malgré la trace évidente de larmes sur ses joues. Le fils marchait aussi vite qu'il le pouvait, tenu fermement par les mains de ses parents. Il ne devait pas avoir plus de quinze ans.
Personne n'osa croiser le regard des trois victimes du système. Tout le monde savait ce qui arrivait aux nés-Moldus qui tentaient d'échapper à la Commission. Keith, plus que les autres, savait. Mais il ne dit rien. Il se contenta de les suivre du regard, l'esprit vide et le regard morne. Jusqu'à ce que le garçon, après avoir été bousculé, lève les yeux pour la première fois et lâche un glapissement.
Keith savait exactement ce qu'il avait vu. Il savait qu'il ne devait pas céder à la tentation, qu'il se retenait depuis son arrivée, mais il finit par suivre le regard horrifié du garçon. Comme la toute première fois, la vision lugubre provoqua d'irrépressibles frémissements dans tout son corps. Il se retint de vomir.
Exhibée de façon indécente, la tête d'Albus Dumbledore était transpercée d'un pique au sommet du monument et attirait tous les regards.
Ne supportant pas davantage, Keith détourna les yeux et fonça vers les ascenseurs. Tout comme la première fois, il ne parvenait pas à y croire. Le plus grand mage du siècle avait été vaincu. La population magique avait perdu espoir dès qu'elle eut vent de cette exposition humiliante. Personne ne savait où était gardé le reste du cadavre, et personne ne souhaitait sincèrement connaître la réponse sans doute horrifiante.
Le sorcier des rues avait de nombreux autres problèmes plus urgents à traiter. Entre Ombrage et sa Commission qui ciblaient les victimes à interroger, Scabior et ses rafleurs qui attrapaient ces cibles et Fenrir Greyback et sa meute de loups-garous qui massacraient les fuyards, l'hécatombe angoissait bien davantage que le sort de Dumbledore.
– Keith !
Retenant une grimace, il se retourna vers sa collègue.
– Bonjour, Dolorès.
Ombrage le rejoignit et ils montèrent dans un ascenseur. La sorcière ferma les grilles au nez d'employés comptant les rejoindre et la cabine se mit à monter.
– J'ai entendu dire que les rafles de cette nuit ont été particulièrement fructueuses, mais vous devez déjà le savoir, annonça Ombrage en ponctuant avec un petit rire. Hector nous attend pour trier les Sang-de-bourbe. De combien d'entre eux avez-vous besoin pour vos expériences du jour ? Une dizaine devrait pouvoir s'envisager.
Keith se contenta d'un bruit de gorge affirmatif, trop écœuré par le ton de la conversation.
– Monsieur le ministre et moi, voyez-vous, nous sommes mis d'accord ce matin sur l'importance de la mission de votre Département, surtout compte tenu du remplissage inutile des cellules d'Azkaban. Nous pensons mettre en place un système pour transférer automatiquement les accusés au niveau neuf pour que vous puisiez y avoir accès plus facilement au rythme de vos expériences. N'est-ce pas une charmante idée ?
– Charmante, en effet. Mes résultats n'en seront que plus rapides.
Ombrage sourit et ses yeux se mirent à briller. Plus les jours passaient, plus l'ignoble personnalité qu'elle avait pendant des années dissimulée derrière sa façade d'aimable employée modèle se marquait sur ses traits déjà peu flatteurs. Elle ressemblait de plus en plus à un monstre tout droit sorti d'un conte pour enfants.
La cabine s'arrêta au niveau deux, celui du Département de la Justice magique. Aussitôt sortis de l'ascenseur, Keith et Ombrage se dirigèrent vers les cellules de garde à vue provisoires où Gurdjieff les attendait, plongé dans une discussion à voix basse avec la cheffe du Bureau des Aurors.
– Hector ! Quelles bonnes prises avez-vous pour nous ce matin ?
Keith jura avoir aperçu une lueur menaçante dirigée vers Ombrage dans le regard de Gurdjieff. Mais l'impression disparut aussi soudainement qu'elle avait apparu et le Directeur les invita à le suivre jusqu'aux cellules remplies bien au-delà de leur capacité maximum. Avec un peu d'espoir, Gurdjieff ne confierait que le tiers d'entre eux à Keith. Néanmoins, Keith savait pertinemment que son souhait ne serait pas exaucé.
– Les Rafleurs ont appréhendé dix-sept nés-Moldus pendant la nuit.
Keith reconnut le trio qu'il avait croisé plus tôt dans l'atrium. Le garçon était coincé contre un mur, protégé de la foule par ses parents. Il avait l'air terrifié en entendant le blablatage d'Ombrage que Keith préféra n'écouter que d'une oreille. Il pria pour qu'au moins l'enfant soit envoyé à Azkaban. Mieux valait la prison que le Département des mystères. À Azkaban, il restait un infime espoir de se voir libéré.
– Numéros 13W456, 13W457, 13W458, 13Z001, 13Z002 et 13Z003, énuméra Gurdjieff à l'Auror qui l'accompagnait et notait les immatriculations sur un parchemin. Transfert pour les cellules d'interrogatoire du Département de contrôle et de régulation des créatures magiques au Service de la
Commission d'enregistrement des nés-Moldus.
Ombrage lui dit quelque chose, mais Keith ne l'entendait même plus. Il fixait le garçon sans pouvoir s'en empêcher. Les sons parasites des Aurors qui traversaient la salle immense en parlant plus fort que nécessaire pour passer par-dessus la cacophonie ambiante, Keith l'entendait comme s'il avait été plongé dans de l'eau tiède, qui l'engourdissait et déformait les voix. Il ne pouvait pas continuer ainsi.
Cette situation durait depuis moins d'une semaine et il atteignait sa limite. Il ne voulait plus continuer. Il ne pouvait plus continuer. S'il avait décidé de rejoindre la résistance, c'était pour faire la différence, cependant, quelle différence faisait-il vraiment ? Pour espionner l'ennemi, il devait se fondre dans la masse, et pour ce faire, il devait suivre le système.
– Eh bien, Keith, il semblerait que vous ayez pris un intérêt certain pour ce sujet d'expérience, s'exclama soudain Ombrage, coupant court à l'énumération de Gurdjieff. Hector, donnez ce numéro au Département des mystères.
Le sang de Keith se glaça.
– Flukett, déplacez le numéro 13W458 de la première liste. Mettez-le avec les autres pour Mr McKollughan. Tous les individus ont été attribués. Flukett, escortez les numéros pour le niveau neuf. Jorki, escortez ceux pour le niveau quatre. Vermont, transférez les autres à Azkaban, ordonna Gurdjieff avant de se tourner vers les deux Directeurs de département. Ms Ombrage, Mr McKollughan.
Il les salua d'un hochement de tête avant de les quitter. Les trois Aurors désignés pour les transferts se mirent au travail, triant les « numéros » leur ayant été attribués. Le garçon fut séparé de ses parents. Keith tourna les talons, le cœur dans la gorge. Il avait envie de hurler à la mort avant d'étrangler Ombrage de ses propres mains pour ce qu'elle avait fait. Elle avait condamné le garçon à mort.
– Bonne journée, Keith ! claironna Ombrage dans son dos.
Il ne se faisait pas assez confiance pour lui répondre et s'enfuit dignement vers les ascenseurs avant de cogner le bouton indiquant « Bas ». Les grilles se refermèrent sur lui et la dernière chose qu'il vit avant que l'étage ne disparaisse, fut une affiche « Avez-vous vu ce sorcier ? » avec la photographie d'Alastor Maugrey. Pour l'instant, la chasse à l'homme n'avait rien donné. Du moins en ce qui concernait les personnes impliquées dans la Bataille du Département des mystères.
– Monsieur le Directeur, hissa Rookwood dès que Keith eut mis un pied au niveau neuf.
Le Mangemort ne prenait pas bien le fait qu'un « Non-Marqué » tel que Keith puisse avoir le titre de Directeur du Département des mystères alors qu'il était moins expérimenté en tant que Mangemorts et en tant que Langue-de-plomb. En plus, ce n'était pas un secret très bien gardé que Keith menait des missions importantes pour Voldemort. Lui qui avait toujours été ambitieux aurait pourtant préféré donner son poste à Rookwood, s'il avait vraiment le choix.
– Rookwood. Un groupe de dix numéros arrivera bientôt. Escortez-les dans la salle quatre et amenez-moi le premier dès qu'il est prêt.
– Bien, monsieur le Directeur.
Keith fila dans la salle de la Mort pour y attendre ses « numéros », comme on les appelait. Ces pauvres gens n'étaient même plus considérés comme des êtres humains. Ils n'étaient rien d'autre que des cobayes, seulement bons à servir de rats de laboratoire. Tout ce gâchis pour rien. Keith pouvait envoyer dix, cent ou mille personnes dans le Voile et le résultat demeurerait toujours le même. Aucun ne reviendrait, malgré ce que Voldemort semblait espérer.
Enfin, ça, c'était ce que Keith se disait au début. Il savait mieux maintenant. Voldemort savait parfaitement qu'Edward était le seul à pouvoir le faire, et possiblement Envy, et que Sirius Black n'était revenu que grâce à l'intervention du premier. Sans lui, toute personne traversant le Voile y restait. Ces « expériences » n'étaient qu'un prétexte pour opérer un meurtre de masse. Le procédé était propre et rapide. Pas de corps à détruire, pas de risque d'en réchapper.
Keith avait souhaité devenir un héros, et le voilà devenu un bourreau. Depuis cinq jours, cinquante-six personnes avaient trouvé la mort dans l'Arcade. Il les avait assassinés. Il avait leur sang sur les mains. Tout comme celui d'Edward.
– Numéro 13W458, annonça Rookwood en entrant dans la salle de la Mort.
Le garçon portait masque de terreur. Il implora Keith du regard tout au long de sa descente dans la fosse, gradin par gradin, jusqu'à s'arrêter tout en bas, toujours tenu fermement par l'épaule. Rookwood s'éclipsa, laissant planer un silence funeste derrière lui.
– Vous verrez, clama soudain le garçon, dont la supplique avait laissé place à la détermination. Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom ne gagnera jamais. Parce qu'à la fin, Harry Potter nous sauvera tous. Encore une fois. Il vaincra Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom pour de bon. Il nous libérera parce qu'il est l'Élu. Longue vie à Harry Potter !
Surpris tant par le ton employé qu'hypnotisé par le changement drastique de comportement, Keith écouta les dernières paroles du garçon sans broncher. Puis le garçon se tut et défia Keith de le contredire. Il ne le fit pas. À la place, il plaça une main sur l'épaule du garçon et le guida vers le socle. Il l'y arrêta et prit son parchemin pour noter les observations qu'il savait d'avance non-existantes.
– Je ne suis pas un numéro, murmura le garçon en voyant son matricule sur le parchemin.
Keith tourna la tête. Le garçon regardait le voile avec un air qui montrait clairement qu'il savait ce qu'il lui arriverait une fois de l'autre côté. Pourtant, sa peur n'était pas revenue, loin de là. Sa franche détermination n'avait pas faibli et il respirait profondément.
– Quel est ton nom ? demanda Keith du bout des lèvres.
– Colin Crivey.
Ton nom ne sera pas oublié, Colin Crivey, pensa Keith.
Après cela, les exécutions s'enchaînèrent durant le reste de sa longue journée. Les numéros apparurent les uns après les autres sur ses feuilles de recherches sans le moindre changement. Les voix sortant du Voile se faisaient plus fortes lors des « Passages », puis revenaient à leur volume habituel. Keith ne comprenait pas ce que les voix murmuraient. Le cri d'Edward lors du Noël de 1994 était une occurrence unique qui ne s'était jamais répétée pour le moment. Lorsque Keith l'avait interrogé, Envy n'avait pas pu lui donner d'explication pour cette exception. Edward aurait sûrement pu, mais étant donné les circonstances actuelles, il ne pourrait rien révéler à Keith.
Dès sa tâche terminée et après avoir lu les rapports de ses collègues sur les réparations suite à la Bataille du Département des mystères, Keith quitta le ministère. La seconde mission confiée par Voldemort l'attendait dans le Wiltshire et bien qu'elle soit moins terrible que la première, Keith s'y rendait en traînant des pieds. Moins terrible qu'un génocide ne voulait pas dire grand-chose à ce stade.
Keith transplana sur une route de campagne menant au manoir Malefoy. Il trotta jusque devant les grilles en fer.
– Je viens sur ordre du Seigneur des Ténèbres.
Les battants du portail pivotèrent et Keith ne perdit pas une seconde. Normalement, les trois Mangemorts avec qui il faisait équipe n'étaient pas censés commencer sans lui, mais il savait que deux d'entre eux montraient un peu trop de zèle pour la tâche leur ayant été confiée. Il préférait se dépêcher avant qu'ils fassent trop de dégâts sans sa supervision.
Narcissa Malefoy lui ouvrit la porte et le laissa entrer sans s'embarrasser d'un échange de banalités avant de le guider jusqu'à la cave, bien qu'il connaisse le chemin désormais. La maîtresse de maison le quitta lorsqu'ils arrivèrent aux escaliers raides et étroits menant aux cachots et Keith continua sa route en se préparant mentalement à ce qui allait suivre. Aucun cri ni même soupir ne lui parvint, ce qui était sûrement un signe encourageant. Ils n'avaient pas commencé sans lui.
Quand le sorcier arriva à la dernière marche, la lourde porte s'ouvrit sur Macnair, qui avait l'air très impatient.
– Ce n'est pas trop tôt ! On était sur le point de commencer. Pour s'échauffer un peu.
– Le Maître m'a chargé de cette tâche et vous feriez mieux de vous en souvenir à l'avenir, répondit Keith froidement en prenant une inspiration de l'air renfermé. Le prisonnier ne doit pas être approché sans ma présence pour superviser l'interrogatoire.
La porte se referma derrière lui, plongeant les cachots dans une semi-pénombre à laquelle les yeux de Keith s'habituèrent trop vite à son goût, dévoilant une scène à laquelle il aurait préféré ne jamais avoir à assister.
Écroulé contre le mur humide, le corps tordu d'Edward offrait une vision macabre. Sa peau autrefois bronzée avait perdu de sa couleur et de sa souplesse, ne laissant qu'une carapace fripée et blafarde à l'aspect maladif, parsemée de quelques hématomes et blessures d'un panel de couleurs diverses. Certaines coupures purulaient de substances visqueuses jaunâtres que visiblement personne ne comptait traiter. Tout comme personne n'avait tenté de remettre ses jambes brisées en place.
Elles reposaient dans des angles douloureux de part et d'autre du prisonnier, chacune encerclée par une chaîne au niveau des chevilles. D'ici, Keith pouvait voir que ces chaînes coupaient sa circulation sanguine. Il doutait qu'Edward puisse complètement guérir un jour.
– Finite Incantatem, énonça clairement Keith en pointant sa baguette en direction de la gorge ensanglantée.
Entre chaque séance, Edward était soumis au silence total. Il n'en était délivré qu'à l'occasion de leurs discussions journalières, pour s'assurer qu'il ne communique pas avec les autres prisonniers, pour lesquels Voldemort avait perdu tout intérêt dès la capture d'Edward. Une chance pour eux. Percy Weasley avait l'air particulièrement mal en point suite à l'exposition répétée au sortilège de torture.
– C'est mon tour de commencer ! s'exclama Goyle en faisant un pas en avant, sa baguette brandie devant lui.
– Un instant, claqua la voix de Keith sèchement avant de se tourner vers Edward. Je suis en charge, Goyle.
À la gauche de Keith, il vit du coin de l'œil le tremblement des mains de Draco Malefoy. Le jeune Mangemort avait été assigné à cette mission pour l'endurcir suite à son échec lors de la mission à Privet Drive, durant lequel il était resté figé, laissant ainsi l'opportunité à Mondingus Fletcher de s'enfuir.
Le garçon n'avait pas du tout l'air de vouloir participer, contrairement à son camarade de classe, Grégory Goyle, qui trépignait d'impatience. À chaque séance, Macnair lui apprenait une technique de torture différente. Il s'agissait apparemment de sa récompense pour le meurtre d'Hestia Jones et la grave blessure de Rufus Scrimgeour. Deux membres en moins de l'ancien Ordre du Phénix, qui s'était dissous après le fiasco de Privet Drive. Bien sûr, cette information, les Mangemorts ne la connaissaient pas, bien qu'ils s'en doutaient.
– Elric, tu as eu le temps de réfléchir à l'offre du Seigneur des Ténèbres, annonça Keith en fixant le rideau de cheveux sales et emmêlés qui masquait le visage du prisonnier. Parle et ton calvaire prend fin. Ici et maintenant.
Edward leva la tête pour la première fois depuis l'arrivée de Keith. Ses lèvres craquelées se pincèrent en une ligne mince qui se mit à rougir en saignant, contrastant avec le teint rendu cireux par le manque de sommeil et la perte de sang. On aurait dit une effrayante poupée de porcelaine.
– Non, merci.
La voix rendue râpeuse par le sel s'éleva à peine plus haut qu'un murmure, pourtant, Draco frémit violemment en l'entendant. Keith faillit l'imiter, mais il savait faire preuve de davantage de retenue. Il se contenta de scruter le visage inexpressif de celui qui avait été le nouveau leader de la résistance pendant moins de neuf jours. Voir ce sorcier si fier dans cette position noua l'estomac de Keith.
Il prit la chaise mise à sa disposition et s'y installa, à une distance de sécurité de deux mètres trente du prisonnier, pour laisser l'espace nécessaire à l'expression « artistique » de Goyle et Macnair. Ces deux derniers obtinrent le laissez-passer muet de Keith et sautèrent sur l'occasion.
Goyle empoigna la mâchoire abusée d'Edward et força son ouverture tandis que Macnair pointait le bout de sa baguette entre les lèvres carmine.
– Salaguamenti !
Goyle n'eut aucun mal à tenir le visage d'Edward en place jusqu'à la fin du sortilège. Quand Macnair retira sa baguette, Goyle recula brusquement, évitant de peu le mélange d'eau salée et de bile qu'Edward expulsa hors de sa gorge. Il toussa violemment, sa poitrine se levant et s'abaissant à vive allure. Avant qu'il n'ait pu reprendre son souffle, ses tortionnaires réitérèrent l'opération. Au terme de trois attaques semblables, Keith les interrompit.
– Bien. Maintenant, dis-moi comment tu es revenu du Voile.
Seule la respiration sifflante d'Edward résonna dans le silence qui suivit. Voyant qu'il ne comptait pas répondre, Keith fit signe à ses collègues. Macnair sourit en coin avant d'annoncer la reprise de son enseignement, au grand bonheur de Goyle. Il ouvrit sa veste décrépie et en sortit une longue bougie qu'il tendit à son élève avec un encouragement. Le garçon prit l'objet qu'il contempla pensivement un instant alors qu'il écoutait les instructions de son mentor avec diligence.
Quand ils se furent mis d'accord sur la procédure, Goyle s'accroupit, alluma la bougie et attendit, le visage déformé par l'exaltation. Une fois qu'il eut jugé la quantité de cire fondue suffisante, il tendit le bras et versa le liquide brûlant sur l'intérieur tendre des cuisses exposées. Un grognement et un mouvement brusque en résultèrent. Macnair émit un son vaguement semblable à un piaillement excité.
– Il a bougé, lâcha-t-il dans un souffle en se tournant vers Keith, comme pour demander sa permission. Il a bougé, vous avez vu, hein ?
Keith expira longuement par le nez puis hocha la tête. Malgré son envie de dire le contraire, Edward avait effectivement changé de position. Il n'aurait pas pu le nier, même en étant de très mauvaise foi.
– Il a bougé, confirma Keith.
Aussitôt, Goyle recula avec un grand sourire.
– Tu sais ce qu'il arrive quand tu ne demandes pas la permission, n'est-ce pas, Sang-de-Bourbe ?
Edward avait cessé tout mouvement malgré son début de tentative de frottement pour arrêter la brûlure. Il baissa la tête passivement, attendant la sentence. Elle ne tarda pas à arriver. Goyle le prit par la nuque et poussa vers le bas jusqu'à plier Edward en deux. Macnair, qui avait déjà préparé sa badine, chercha le meilleur angle. Puis il frappa. Un. Deux. Trois. Jusqu'à ce que le claquement sec fasse écho au rythme d'un métronome. Au bout d'une minute et de soixante coups, Macnair jugea la punition suffisante.
– Ce sale rat ne sait pas où est sa place. Reprends où tu en étais, aboya le sorcier au plus jeune Mangemort. S'il bouge, il aura le double. Ça lui apprendra.
La leçon avait permis à la chandelle de brûler davantage et Goyle s'en empara avec précaution pour ne surtout pas gaspiller une goutte. Cette fois, il changea de cible, préférant les plaies ouvertes par les coups de Macnair. Évidemment, ce choix ne put que provoquer un nouveau changement de position incontrôlé, résultant sur deux minutes de coups de badine.
Ce manège dura plus de deux heures. Quand il jugea pouvoir mettre un terme au spectacle sans paraître prendre pitié du prisonnier, Keith annonça la fin de la séance et remit le sortilège de mutisme en place. Goyle et Macnair lui lancèrent des regards mauvais et Keith craignit un instant d'avoir pris la mauvaise décision avant de se rassurer. Deux heures suffisaient amplement pour conserver sa couverture. Il avait laissé la torture durer assez longtemps pour que sa décision paraisse causée par l'ennui plutôt que par la compassion.
Il avait rapidement appris à bien mesurer ses choix pour garder ses véritables allégeances secrètes. Tout comme il s'était attelé à la tâche difficile de l'apprentissage de l'Occlumancie, grâce à l'aide précieuse de Rogue. Ses leçons payaient et ses rapports à Voldemort se déroulaient bien mieux. Il angoissait moins à l'idée que le Légilimens lise une information sensible dans son esprit, bien qu'il ne soit de loin pas un Occlumens accompli pour l'instant.
Arrivée dans le plus grand salon du manoir, Keith s'agenouilla devant l'imposant fauteuil placé devant la cheminée
– Il refuse de parler, maître.
Voldemort daigna à peine accorder un regard furtif à son serviteur, occupé à caresser la tête de son serpent de compagnie. Le sorcier avait l'air perdu dans ses pensées, ce qui était loin d'être dans ses habitudes, surtout lors des rapports concernant Edward. Il n'en fallut pas plus pour intriguer Keith.
– Il parlera, siffla Voldemort après un moment. Il suffit de trouver son point faible. Maintenant, disparais de ma vue.
Keith inclina la tête et quitta la propriété, soulagé que cette rencontre ait été si brève, mais inquiet du comportement étrange de Voldemort. Pour cette raison, l'espion transplana directement à quelques rues du quartier général. Puisqu'aucune réunion n'avait été organisée ce soir, la maison Goldrop devait être relativement tranquille. Si l'on pouvait appeler « tranquille » une maison remplie de huit adolescents et de Sirius Black, qui comptait presque dans cette catégorie lui aussi.
« Zigi et Soumi » apparut bientôt et Keith s'y engouffra. Alerté de sa présence, Xenophilius vint lui ouvrir. L'homme le scruta avec attention, les sourcils froncés. Keith ne lui laissa pas le temps de lui poser la moindre question et monta à l'étage. Il avait manifestement interrompu un dîner tardif. Étrangement, pratiquement toute leur équipe était présente, à l'exception des deux aînés Weasley, Gladpy, Cerchi et Rogue.
Une série de salutations accueillit son arrivée, sans grande chaleur. Ils savaient tous qu'il revenait d'une séance impliquant Edward.
– Il s'est passé quelque chose ? demanda Remus. Edward...
– Va aussi bien qu'il puisse aller, coupa Keith avant de prendre la place libre entre Fol'Œil et Dudley.
Ce dernier eut l'air particulièrement soulagé de l'apparition d'un mur humain entre lui et l'effrayant ancien Auror. Keith n'enviait pas la vie de ce garçon. Après avoir été témoin de la mort horrible de ses parents, soumis à des Détraqueurs, le moldu avait été emmené de force dans une maison remplie de sorciers alors même que la magie le terrifiait. Les jumeaux Weasley n'avaient rien fait pour arranger la crainte du garçon à qui ils avaient déjà joué un mauvais tour le jour de leur rencontre plus d'un an auparavant.
Remus avait dû intervenir. Même Harry, qui apparemment détestait son cousin, avait posé le pied pour arrêter le harcèlement. S'il se fiait à ce que Xenophilius lui avait raconté, l'aide n'avait pas changé grand-chose à son état d'esprit. Pendant deux jours, le moldu avait refusé de manger, craignant que les jumeaux mettent quelque chose dans sa nourriture. Quand il n'avait plus tenu, il avait fait une véritable razzia dans le garde-manger, mettant à rude épreuve la patience des membres chargés des stocks. Le garçon avait depuis enchaîné les crises et il n'était pas rare d'entendre certains prier pour le retour d'Edward, qui savait remettre les enfants capricieux en place.
Ce n'était pas près d'arriver.
– Vous-Savez-Qui a un comportement inhabituel aujourd'hui, déclara Keith lorsque le repas reprit son cours. Est-ce que Gladpy ou Rogue ont dit quoi que ce soit ?
La tension dans la pièce monta d'un cran. Clairement, la réponse était oui.
– Rogue pense qu'Il cherche G.O.D., répondit Shacklebolt.
Keith se tourna juste à temps vers Envy pour le voir échanger un regard lourd de sens avec Sirius. Cet intermède mystérieux intéressa Keith. Envy avait-il révélé des informations supplémentaires à Sirius sans en faire part aux autres ? Peut-être était-ce en rapport avec le passage de Sirius dans l'Arcade. En tout cas, il semblait étrangement proche de l'Homonculus depuis la Bataille du Département des mystères. Quelque chose s'était bien déroulé derrière le Voile. Restait à découvrir quoi. Sirius refusait tout aussi catégoriquement de répondre qu'Edward.
– Il voudrait connaître le contenu de la seconde prophétie, celle qui concernait Envy et Edward, poursuivit Shacklebolt. Qu'il ne vous ait pas consulté à ce sujet étant donné votre position paraît inquiétant. Il doute de votre loyauté.
– Il doute de tous ses fidèles, rétorqua Scrimgeour.
Le regard de Keith glissa avec une fascination morbide sur la manche vide du sorcier. Il était bien heureux de ne pas avoir été présent lors de l'amputation. Même si le blessé paraissait tout ce qu'il y a de plus composé, il n'y avait pas à douter que cet épisode traumatisant avait entamé sa motivation pour les missions sur le terrain.
– Il sait que je n'ai pas entendu la prophétie, répliqua Keith en se servant un verre de vin. Et la copie que j'ai laissée au Département a été détruite lors de votre passage en force. Il ne sait pas qu'elle était factice et il sait que je ne peux pas réparer les prophéties. Je ne pense pas que le fait qu'il ne m'en ait pas parlé soit inquiétant. Et en plus, Rogue ne fait que supposer que le comportement de Vous-Savez-Qui est lié à G.O.D. Je suis seulement trop bas dans la hiérarchie pour ce genre de confidences.
– Il vous laisse jouer avec Elric, grogna Fol'Oeil. Si ce n'est pas une preuve de confiance, je ne sais pas ce que c'est.
Cette remarqua jeta un effroyable froid sur la tablée. Les amis d'Edward affichaient des mines blêmes. La mention des tourments du jeune sorcier provoquait toujours cette même réaction. Il était rare de les voir autrement qu'avec des traits tirés et des expressions sinistres depuis l'attaque de Privet Drive, lors de laquelle le couple Dursley, Diggle, Jones et Figg avaient perdu la vie, en plus de ramener un Scrimgeour et un Shacklebolt mutilés.
– Dans quel état est-il ? demanda soudain Sirius, à l'autre bout de la table.
Toutes les têtes se tournèrent vers Keith, qui se sentit soudain nauséeux à l'idée de leur raconter les sévices subis par Edward. Tout le monde avait arrêté de manger pour écouter sa réponse.
– Il —
– Et ne mentez pas, acheva Envy sans lâcher Keith des yeux. Je veux savoir la vérité.
Keith soupira avant de fixer le mur d'en face.
– Edward est têtu. Vous-Savez-Qui sait que la torture physique ne le poussera jamais à parler. Alors les séances se focalisent davantage sur la torture psychologique. Ils veulent le conditionner, briser son esprit. Ils le dressent comme un animal. Pour l'instant, il tient bon. Mais il finira par craquer lorsqu'ils auront réussi à lui ôter tout espoir d'en réchapper. Ils ont commencé par… définitivement l'incapaciter. Afin qu'il ne puisse pas s'échapper.
– Qu'est-ce que ça signifie ? demanda Hermione d'une voix tremblante presque inaudible.
– Ils lui ont brisé les jambes. Je ne suis pas médicomage, mais je crois qu'il ne marchera plus.
Le silence reprit ses droits. Puis Harry, Hermione, Ginny et les jumeaux se levèrent de table avant de disparaître à l'étage. L'ambiance était si grave que même Remus ne pensa même pas à faire remarquer aux jeunes qu'il s'agissait de leur tour de faire la vaisselle ce soir et il préféra chercher un peu de réconfort chez Tonks, qui lui serrait la main sous la table.
– Il faut les sortir de là. Tous.
La détermination froide de Ron remémora à Keith celle de Colin Crivey. Ce n'était pas la bravoure irréfléchie d'un Gryffondor qui parlait là.
– On ne peut pas les laisser souffrir là-bas pour rien. Vous-Savez-Qui a enlevé Hagrid, maman et Percy pour en apprendre plus sur l'Ordre, et l'Ordre n'existe plus. Ils sont emprisonnés là-bas pour rien. Ils ne sont plus d'aucune valeur aux yeux des Mangemorts. Dans combien de temps vont-ils s'en apercevoir et les tuer ?
– Ils représentent encore une valeur s'ils peuvent être échangés, rétorqua Scrimgeour.
– Alors, échangeons-les.
– On ne négocie pas avec ces terroristes !
– Ils ont pris le pouvoir ! On n'a plus le choix ! Tout ce qu'on peut faire, c'est sauver ce qui reste ! s'écria Ron en se levant. On n'a plus rien ! Vous-Savez-Qui a gagné ! Il a le contrôle du monde magique, il a tué Dumbledore et il a détruit l'Ordre du Phénix ! Tout ce qu'on peut encore faire, c'est sauver nos familles et essayer d'empêcher Vous-Savez-Qui de mettre la main sur l'immortalité !
– C'est trop tard pour ça, répondit Scrimgeour avec fatalité. Il était immortel avant même de capturer Elric.
Xenophilius et Keith furent les seuls à comprendre ce qu'il voulait signifier par là.
– Qu'est-ce que ça signifie ? questionna Maugrey, les sourcils froncés.
Scrimgeour observa gravement les personnes autour de la table avant de chercher l'approbation chez Xenophilius et Keith, qui la lui accordèrent. Il était temps de reprendre la chasse aux Horcruxes. C'était leur dernier espoir de remporter la victoire sur Voldemort maintenant que la résistance mourait à petit feu.
