Chapitre 2
Shoto Libra était un garçon de dix-huit-ans. Il vivait avec sa mère dans un petit village, près de Naples. Il chérissait ce que la vie lui avait offert et démontrait sa reconnaissance par une bonté d'âme et une humilité intrinsèque. Il n'était pas personne à sourire, mais démontrait sa bienveillance par un regard doux qu'il offrait à ceux qu'il chérissait. Il y avait sa mère, tout d'abord. Elle était belle. Sa voix était douce et délicate, et chaque mot qu'elle adressait à Shoto était empli d'amour. Il y avait aussi ses deux plus proches amis. Shoto avait grandi avec Katsuki Bakugo et Izuku Midoriya. Tous trois étaient très différents, mais partageaient le goût du combat. Ils s'entrainaient ensemble depuis leur plus jeune âge, rêvant silencieusement de combats et de renommées. Katsuki répétait toujours qu'il deviendrait le plus grand gladiateur que le monde ait connu. Shoto y croyait, il savait son ami capable d'atteindre un jour son objectif. De son côté, Izuku, un garçon timide et maladroit, rêvait lui aussi du célèbre Colisée. Le garçon s'était mis à admirer, comme la majorité des enfants du village, le forgeron du nom de Toshinori Yagi. C'était un homme frêle mais grand, avec une apparence vulnérable. Pourtant, son passé témoignait d'une renommée encore présente dans les mémoires. Cet homme avait une statue en pierre à son effigie, à l'intérieur même du Colisée. Connu comme étant « All Might », le plus grand gladiateur de l'histoire. Ayant pris sa retraite, il décida de s'exiler dans ce petit village loin de la célébrité. L'homme, aujourd'hui, forgeait ce dont le village avait besoin le jour, et entraînait au combat les enfants la nuit. Personne ne pouvait ignorer le fait que Yagi avait eu une légère préférence pour le groupe de trois garçons, étonnamment doués pour leur âge. A dix-huit-ans, n'importe qui pouvait dire que les trois avaient un niveau rivalisant avec les plus grands gladiateurs du Colisée actuel.
Et Yagi le constatait une nouvelle fois lors de leur réunion quotidienne. Il observait Izuku et Katsuki se mouvoir avec agilité et force pour se désarmer l'un l'autre. Le combat était féroce, alors que leurs coups n'émettaient aucune intention de blesser ou tuer. Le contrôle dans leur technique avait tellement été perfectionnée, que leur simple volonté pouvait mettre n'importe qui en danger de mort. Shoto les observait aussi, parfaitement conscient des talents dont ses amis faisaient preuve. Lui-même partageait cette même technique. Lorsqu'Izuku finit par se faire désarmer par le blond, Yagi se leva brusquement et dit avec un mélange de doute et de détermination :
-Vous êtes prêts.
Les trois garçons se tournèrent vers lui, et après un long silence, les deux combattants hurlèrent de joie. Attendant depuis si longtemps l'approbation de leur mentor, plus rien ne freinait leur volonté de vivre l'aventure. Et alors que Katsuki admirait l'épée à sa main, Izuku déclara :
-Shoto, il faut que tu viennes avec nous !
Le bicolore ouvrit la bouche pour parler, mais se refréna aussitôt. Il fixa le sol, alors que le forgeron et les deux autres garçons comprenaient ce qui faisait hésiter le jeune garçon.
-Shoto mon garçon, si ta volonté est de partir alors je resterai, et je m'occuperai de ta mère.
-Non. Monsieur Yagi, ils ont besoin de vous. Plus encore, veiller sur ma mère est mon devoir. Vous en avez assez fait toutes ces années. Je resterai ici, et vous trois, vous irez dompter l'arène. Pour moi.
Katsuki fronça les sourcils, et sans rien ajouter il quitta l'abri en pierre en soupirant. Izuku, la mine triste, tapota l'épaule de son ami avant de quitter lui aussi leur lieu d'entrainement. Quant à l'ancien gladiateur, il fixait le bicolore en réfléchissant. Shoto savait qu'il allait lui dire quelque chose, alors il attendit :
-Mon garçon, tu es un homme d'honneur. Peut-être le meilleur. Si ta décision de rester est en accord avec ton cœur, alors je t'encouragerai. Rome est une ville cruelle, et un homme comme toi perdrait tout de sa superbe dans ce monde. Ne regrette pas de les voir partir sans toi, si ton cœur désir rester.
Le garçon hocha la tête, méditant les paroles de son mentor avec beaucoup de minutie. Il finit par partir, avec la certitude que d'ici quelques jours, il dirait adieu à trois de ses personnes préférées au monde.
Il ne savait pas quoi penser. Alors qu'une partie de lui mourrait d'envie de les suivre, le reste de son être était décidé à rester auprès de sa mère. Celle-ci était malade, très affaiblie par le temps et le climat, et Shoto s'occupait d'elle à chaque instant. C'est pourquoi, sa reconnaissance envers sa mère, ce qu'elle avait fait de lui, l'avait convaincu de rester auprès d'elle depuis longtemps déjà. Mais le garçon n'était pas dupe. Sa mère était mourante, et le temps jouait une nouvelle fois avec elle. Il n'y pensait jamais, procrastinant cette pensée qui lui broyait déjà le cœur.
Il en était là dans ses pensées lorsqu'il vit sa mère défaillir. Il se précipita vers elle, avec une rapidité étonnante, et la porta jusqu'à son lit.
-Oh excuse-moi Shoto, tu semblais profondément ancré dans tes pensées, commença-t-elle doucement.
-Ne vous en faites pas. Vous m'avez sauvé de pensées douloureuses, répondit-il avec tout autant de douceur.
La mère offrit à son fils un regard triste. Elle déclara :
-Ils partent bientôt, n'est-ce pas ?
-Demain matin.
-Oh mon fils. Ne sois pas tourmenté comme cela. Rome est une trop grande ville. Je suis même certaine que les garçons reviendront rapidement ici.
-Comment pouvez-vous en être sur ? Vous n'êtes jamais allée à Rome. Et puis, ils ne reviendront pas. Ils sont trop têtus pour abandonner, et monsieur Yagi sera avec eux.
-Shoto crois moi lorsque je te dis que Rome n'est pas un endroit pour toi…
Le garçon faillit rétorquer, mais sa mère fut prise d'une énième quinte de toux, alors il se ravisa. La femme passa le reste de la journée au lit, et comme Shoto le craignait, son état s'aggravait considérablement. Le soir tomba, et dans quelques heures ses amis quitteraient le village. Pourtant, en cet instant, seule sa mère comptait, et une impression étrangement douloureuse s'implanta en lui. La mère était fiévreuse depuis plusieurs heures, et ses gémissements indiquaient qu'elle sombrait dans l'inconscience.
-Tenez mère. Le garçon aux cheveux bicolores fit boire la malade blanche et frissonnante.
Elle but une gorgée et avec un sourire, plus semblable à une grimace, elle dit :
-Merci Shoto. Le garçon la rallongea doucement et la couvrit. Pendant ce temps, elle le regardait. Son regard gris était entremêlé de sentiments inconnus pour lui. Mais il reconnut un sentiment qu'il avait déjà vu dans les yeux de ses deux amis lorsqu'ils n'arrivaient pas à battre leur entraineur. Sa mère semblait résignée. Tu es tellement bon, mon fils. Et moi j'ai été une mère ingrate.
-Ne dites pas cela. Vous avez été exemplaire. Jamais je n'aurais pu espérer mieux.
Elle sourit, mais cette fois, son sourire projetait le regret :
-Oh Shoto. J'ai été si bête. J'ai essayé de vous protéger toi et eux, et en pensant le faire, j'ai peut-être commis la plus grande erreur de toute ma vie.
Shoto essuya, à l'aide d'un tissu, la sueur qui perlait sur le front de sa mère. Mais il fut troublé par ses paroles qui résonnaient étrangement en lui.
-Eux ? Qui eux ?
-Je… J'ai aimé chacun de mes enfants. Tous, à part égale. Et pourtant c'est toi que j'ai sauvé… J'ai échoué... En tant que mère… Je suis tellement désolée Shoto. Dis-leur que je suis désolée. La femme pleurait. Elle pleurait, mi-consciente, mi-inconsciente. Pourtant, ses paroles étaient pleines de sens.
-Mais de qui parlez-vous ? Il n'y a toujours eu que nous deux. Que dites-vous là ?
Elle ouvrit les yeux. Son regard concentré luttant contre un mal qui l'emportait indubitablement, témoignait d'un sérieux qu'il n'avait jamais vu.
-Je suis partie. Ton… Ton père était un homme cruel, il voulait… il voulait… je ne pouvais pas le laisser faire. J'aurais voulu vous prendre tous les quatre… J'aurais voulu, tant voulu revoir leur visage. Toya, Fuyumi, Natsuo, Shoto. Mais il était trop puissant. Trop fort. Il ne m'aurait jamais laissé vous emporter. Je suis tellement désolée Shoto. Je t'ai arraché à une vie de luxe entouré par ta famille. Mais il… il t'aurait brisé. Mon petit garçon. Mon Shoto Todoroki. C'est ton nom. Pardonne moi Shoto. Je… Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour vous quatre. Alors je t'en prie. Je t'en prie Shoto. Pour eux, tes frères et sœurs. Pour moi. Vis ta vie. Avance, et construis un chez toi… Eloigne toi un maximum de… de Rome. Car crois-moi. Ce… ce monde n'est qu'un poison. J'au… J'aurais tant… tant voulu… les rev…
Il tenait sa main fermement. Mais pas elle. Il l'avait vu s'éteindre, avec comme dernier souffle un regret. Et c'est lorsqu'un flot de larmes noya son visage, qu'il posa sa tête sur le bout du lit. Et toujours en serrant la main froide de sa mère, le garçon fit face à la mort de l'être qu'il aimait le plus au monde.
Le forgeron du village triait les babioles qu'il voulait emporter avec lui pour le voyage du lendemain. Lorsque Shoto arriva devant la forge, Yagi ne le remarqua pas. Dos au garçon, son instinct le poussa à se retourner brusquement, mais il ne sursauta pas lorsqu'il le vit. Les yeux rouges, le regard lointain, et la démarche peu sur de Shoto, indiquèrent au forgeron ce qui se jouait. Mais même en ayant compris, Yagi ne put sortir un son. Pétrifié, son cœur se mit à battre fortement, lorsqu'il entendit dans un murmure seulement perceptible par lui :
-Est-ce vrai ?
Dans la nuit noire, la lune et le four de la forge comme seule lumière, Toshinori Yagi observait muet l'un de ses élèves les plus talentueux. Un drame venait de survenir. Et le pauvre garçon, les yeux embués de larmes, affrontait non seulement la mort de sa mère, mais la découverte d'une vérité brutale. L'ancien gladiateur ne savait quoi dire. Et le voyant parfaitement, Shoto Todoroki, anciennement Libra, déclara : Je sais que vous êtes au courant. Ma mère vous faisait confiance, et vous êtes arrivé dans ce village à la même période qu'elle. Est-ce la vérité ?
Yagi inspira longuement, puis trouva un tabouret tout près et s'y assis :
-Je connaissais ta mère depuis trente-ans environ. Je l'ai rencontré lors de son mariage avec ton père. Elle venait d'un pays étranger, mais connaissait parfaitement notre langue. Je l'ai trouvé charmante, et nous sommes devenus amis. Etrange paradoxe, alors que ton père et moi n'avons jamais été proches. Shoto ne remarqua pas l'air sombre de son maître. C'était un homme compliqué, et je savais que ta mère souffrait de certains côtés de sa vie. Mais jamais je n'aurais soupçonné que sa situation soit telle qu'elle me demande de l'aider pour fuir. Avec la participation d'une sagefemme nous avons fait croire à ton père que ta mère était morte en couche, et toi avec. Fuir lui a déchiré le cœur, car elle laissait derrière elle ses autres enfants, mais te sauver toi était sa priorité. Elle a prévenu tes frères et sœurs, de toute l'histoire, puis a quitté la capitale en même temps que moi, et nous sommes venus nous installer dans le même village que la sagefemme qui nous a aidé…
-Madame Midorya. Shoto avait dit ce nom dans un murmure. Son regard était vide alors que son cerveau tournait à plein régime.
Yagi acquiesça d'un hochement de tête, il poursuivit :
-Elle t'a caché de ce monde parce ce qu'elle t'aimait. Aujourd'hui tu as la chance de pouvoir fuir. De vivre une vie libre et heureuse. Ne cherche rien qui pourrait mettre à bas les sacrifices de ta mère.
Toujours le regard dans le vide, Shoto réplica :
-Des sacrifices. Elle a fait des sacrifices pour ma protection. Car son mari, un homme censé la protéger elle, l'y avait astreint. Vous disiez que je devais vivre une vie heureuse et libre. Ma mère n'a jamais eu ce luxe. Alors pourquoi au nom de sa vie, je devrais y avoir droit ?
-Tu étais son enfant ! Un parent protège toujours ses enfants !
-Pas mon père. Toujours calme, le bicolore avait fini par tourner son regard vers son mentor. Celui-ci y vit la seule chose qu'il ne voulait jamais voir dans ses yeux hétérochromes.
-Shoto, mon garçon, je t'en prie. Rei a tout sacrifié…
-Rei. Je n'avais jamais fait le lien avant. Peu de gens ont un tel prénom. Il n'y a eu, en vérité, que deux personnes dans ce cas. N'est-ce pas ? Ma mère. Et l'ancienne Impératrice, morte en couche. Rei Libra, de son vrai nom Rei Todoroki. Ce qui fait de moi Shoto Todoroki. Héritier d'Enji Todoroki. Potentiel futur Empereur romain. Je me trompe monsieur Yagi ?
L'homme déglutit et répondit difficilement :
-Non, tu ne te trompes pas. Mais cela ne change rien au fait que…
-Merci, monsieur Yagi. Merci de l'avoir aidé, et pour tout ce que vous avez fait pour nous.
-Shoto, ne fait rien que tu pourrais regretter. La voix de Yagi était grave, mais son inquiétude s'entendait aussi bien que les grillons perchés sur les arbres.
-Le seul regret que j'aurai dans ma vie, c'est de ne pas faire payer tout ce que ma mère a subi.
L'entraineur se leva en bousculant le tabouret et cria presque :
-Alors quoi !? Tu vas te rendre à Rome et t'attaquer à l'homme le plus puissant du monde !? Assouvir une vengeance qui n'apportera que malheur dans ta vie !?
Au grand étonnement de l'homme, Shoto se mit à sourire. Et il eut le cœur brisé en l'entendant dire :
-Je regretterai toute ma vie de ne pas avoir vengé ma mère, monsieur Yagi. Et comprenez bien, à Naples ou à Venise ; à Florence ou à Rome, ma vie sera désormais uniquement pourvue de malheur. Comment les choses peuvent-elles en être autrement ? Alors que ce soir ma mère est morte sans jamais avoir eu aucune reconnaissance ? Sans jamais avoir pu revoir ses enfants ? Son fardeau est maintenant le mien. Et je consacrerai ma vie, ma vie entière, à effacer ce fardeau à sa place.
-Je ne t'aiderai jamais à gâcher ta vie comme cela. Les dents serrées, Yagi savait que peu importe ses mots, Shoto avait pris sa décision.
Le bicolore sourit une seconde fois, déclarant silencieusement qu'il s'attendait à ça venant de lui. Et après un long silence, le garçon fit tristement :
-Je vais réveiller les garçons, je veux que ma mère puisse reposer en terre. J'aurais besoin de vous.
Ainsi, les deux hommes allèrent réveiller Katsuki et Izuku et ensemble, ils creusèrent une tombe, plongés dans un silence respectueux. Shoto arriva ensuite, le corps de sa mère dans ses bras et enveloppé dans des draps blancs. Les quatre restèrent jusqu'à l'aube devant la tombe, où seule une inscription trônait : « Rei. Une mère aimante et aimée. » Et ce n'est que lorsque le soleil éclaira complètement le village que Katsuki demanda, coupant ainsi le silence qui durait depuis plusieurs heures :
-Alors, et quoi maintenant ?
Un dernier regard en direction de l'inscription sur la pierre, Shoto tourna la tête vers l'Ouest et dit déterminé :
-Nous allons à Rome, devenir gladiateur.
