Chapitre 3

Le départ se fit comme promis, deux heures après le lever du soleil. Seul Shoto n'avait pas prévu de partir, et à l'étonnement de ses compagnons, il se prépara très rapidement. Le garçon, qui venait à peine de perdre sa mère, ne prit que le strict nécessaire avec lui. Laissant ainsi, tous les souvenirs qu'il avait partagé avec sa mère pendant près de dix-huit ans. Pour lui, plus rien n'avait de valeur, alors que sa mère n'était plus présente pour embellir ce qu'il appelait son chez-lui. Le bicolore avait même eu le temps de rendre visite à la mère d'Izuku, pour la remercier de l'aide qu'elle avait apportée dans la fuite de sa mère. Il se confia à ses amis des révélations dont il avait pris connaissance. Et ils eurent, à sa plus grande surprise, une expression à la fois étonnée et réfléchie, qui laissait penser que cette nouvelle ne les surprenait pas autant qu'elle le devrait. Katsuki avait rétorqué qu'il s'en moquait, et fils ou non de l'Empereur il serait meilleur que lui. Izuku ne parla pas, mais lui tapota l'épaule, comme il avait l'habitude de faire. Jamais Shoto n'avait autant été reconnaissant de les avoir pour ami. En vérité, l'orphelin s'efforçait à ressentir de la reconnaissance pour ce qu'il avait. Car seule la reconnaissance qu'il éprouvait pour sa mère lui permettait d'avancer vers la vengeance qu'il visait. Pourtant, il était parfaitement conscient de la difficulté de cet objectif. Il allait devoir se fondre dans un monde artificiel et hypocrite. Devenir un menteur et un tueur. Apprendre à se faire aimer par le public et à devenir indispensable à la haute société. Les adolescents et l'ancien gladiateur, pouvaient aisément admettre que le plan de Shoto était impossible à mettre en place. Mais ce n'est que lorsqu'ils virent son regard que leur avis changea. Shoto en était capable, et approbation ou non, ils l'aideraient à réussir.

Ils partirent donc, sans un regard en arrière, en direction de Rome. Le voyage allait être long, mais ce temps laissait la possibilité à l'ancien gladiateur du nom d'All Might de renseigner les trois adolescents sur la vie qui les attendait.

-Rome est un endroit à la fois fabuleux et terrifiant. C'est une ville qui reflète trop bien la personnalité de ses habitants. Etrangement, elle nous étouffe, pompe notre air et détruit nos poumons lorsqu'on se remet à respirer. Cependant on ne peut quitter Rome. Elle nous fascine, nous attire comme un amant. Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle le centre de gravité du monde. Chaque âme, pourvue d'un grain de sable d'ambition est indubitablement attirée par cette puissance. Vous comprendrez vite mes garçons, les sentiments que je reflète dans mes mots. J'aime Rome autant que je la hais. Car aussi rongée que soit cette ville, elle reste tout simplement magnifique.

Même Katsuki avait murement pensé aux conseils de leur mentor. Et durant leurs quatre jours de marche, aucun d'eux ne se détendit, appréhendant leur arrivée. Plus ils s'approchaient de Rome, plus une atmosphère étrange se rependait autour d'eux. L'air avait une senteur sucrée et le paysage défilait dans une profusion de couleurs. Shoto s'émerveillait devant les champs à perte de vue, mêlant lavande, vignes et maïs. Il comprenait que Rome jouissait des plus grands mets que le monde connaissait, et pour une raison qu'il ignorait, cela l'effrayait.

Quatre longs jours de voyage plus tard, et les quatre se retrouvèrent devant les portes de Rome. Une population insoupçonnée se ruait de droite à gauche, alors qu'un brouhaha fidèle au portrait de la ville s'élevait. Un sentiment d'intimidation s'empara des trois adolescents, qui n'avaient jamais pu soupçonner l'aura qu'elle dégageait. Prenant une longue inspiration, Izuku demanda :

-Il existe encore des choses que nous devons savoir avant d'entrer ?

Yagi ne se tourna même pas vers lui, et avant de franchir les portes il répondit :

-Nous séjournerons chez un ami de longue date que j'ai contacté. Et le seul conseil qui me vient à l'esprit en cet instant est le suivant : de toutes les personnes qui vivent à Rome, méfiez-vous particulièrement des femmes.

Et c'est en déglutissant, que Shoto, Izuku et Katsuki suivirent leur mentor dans les profondeurs abyssales de Rome.

*…*

Ils entrèrent dans un petit vestibule (entrée) d'où l'on pouvait apercevoir l'atrium (pièce centrale) et l'impluvium (bassin récepteur d'eau de pluie). Yagi n'attendit même pas que leur hôte arrive et il se dirigea directement vers l'atrium. Les garçons ne bougèrent pas regardant d'un œil perplexe l'homme. Celui-ci finit par se retourner et leur fit un signe de le suivre. Un peu hésitant, ils avancèrent et l'entendirent dire :

-Je préfère vous prévenir, Shota Aizawa est un homme particulier. Nous allons séjourner ici quelque temps et il est important que vous sachiez à quel point il est compliqué. Par exemple, à cette heure il est toujours endormi. Quoi qu'il en soit, il y a deux cubiculum (chambre). Je dormirai avec Aizawa et vous, ensemble.

Les trois garçons acquiescèrent et se dirigèrent vers la chambre que leur mentor leur indiquait. Ils ne dirent rien et s'installèrent directement, éreintés par le voyage qu'ils avaient fait.

Ce n'est que plus tard dans l'après-midi qu'ils se réveillèrent tous. Se rejoignant dans la culina (cuisine), Yagi s'attela à la préparation du repas, aidé par Izuku. Le silence plana alors que Shoto et Katsuki se remettaient de la sieste qu'ils venaient de faire. Rien ne troublait ce silence à part le bruit des casseroles et celui d'une aspiration, semblable à quelqu'un buvant une boisson avec flemmardise. Ne se préoccupant pas de ce son étrange, les quatre venus d'un petit village près de Naples sursautèrent lorsqu'ils firent plus attention à ce qui les entourait. Sous leurs yeux, un homme assis sur le sol, une couverture jaune le recouvrant presque complètement, avec une tasse à la main. Personne ne bougea, aussi pétrifié que si Méduse avait été présente. Et ce n'est que lorsque Yagi retourna à la préparation du repas que les trois adolescents se remirent à respirer.

-Je peux savoir qui t'a permis d'entrer All Might ?

-Nous n'allions pas rester dehors jusqu'à ton réveil, répondit-il avec lassitude.

Il mit un temps à demander :

-Ils sont forts ces enfants ?

-Oui, nous le sommes.

Aizawa leva les yeux vers Katsuki qui lui avait répondu. Le propriétaire de la maison se mit à ricaner, ce qui énerva le blond.

-Je crois que tu ne leur as pas bien expliqué ce qu'être à Rome veut dire All Might.

-Je leur ai parlé de l'essentiel. Yagi ne se tourna même pas vers son interlocuteur, prenant bien soin de lui tourner le dos.

-Ce qui veut dire ? Aizawa n'en démordait pas, et les trois garçons tiquèrent devant la familiarité dont il faisait preuve.

-Qu'ils devaient se méfier des femmes.

L'homme brun ricana une seconde fois et rétorqua :

-Je vois, donc toi tu leur donnes le meilleur conseil et moi je m'occupe de tout le reste. Tu as toujours adoré t'attirer le beau rôle All Might. En près de trente ans, cela n'a toujours pas changé.

-Qui est-il, monsieur Yagi ? Shoto comprit que leur hôte les ignorait volontairement, c'est pourquoi il décida d'user de la même arme.

Yagi se retourna enfin, et après avoir échangé un regard amusé avec Aizawa il répondit :

-Cet homme que vous voyez est un ami de longue date en qui j'ai une confiance aveugle. Il a fait partie du Colisée et a été mon allié dans l'arène jusqu'à mon départ. Il sera votre instructeur avant et après votre inscription en tant que gladiateur.

-Comment !? Mais et vous alors ? Vous ne nous entraînerez plus !? Paniqué, Izuku n'avait jamais autant froncé les sourcils.

-Si, bien évidemment, pourquoi serais-je venu sinon ? Le problème c'est que devenir gladiateur n'a rien de simple et pour le devenir s'inscrire ne suffit pas. Mais je crois que Aizawa sera le mieux placé pour vous en parler.

Le sourire amusé de Yagi fit grogner l'adulte brun qui finit par se relever du sol. Toujours recouvert par la couverture jaune, il déposa sa tasse et se tourna vers les trois garçons dont le regard trahissait une curiosité impatiente. Et sans émettre aucune émotion particulière il expliqua :

-Aujourd'hui, n'importe qui veut devenir gladiateur. C'est une voie très demandée qui compte un nombre démesuré de participants. C'est pourquoi avec le temps, des règles ont été instaurées et ainsi, avec ces mesures, le nombre de gladiateurs est mieux contrôlé et gérable. Les règles sont au nombre de trois. Première règle : Il faut avoir minimum dix-sept ans. Deuxième règle : Si l'un des participants meurt en dehors de l'arène, c'est toute sa promotion qui est disqualifiée. Troisième et dernière règle : Chaque participant doit avoir pour représentant un ancien gladiateur victorieux et qui a survécu à l'arène. C'est avec cette troisième règle que j'entre en jeu. C'est pourquoi, si jamais vous me convainquez de votre potentiel, je m'engage à me porter garant pour vous trois. Cependant, si jamais je suis déçu, vous retournerez bien sagement dans votre petit village. Les faibles ne survivent pas à Rome.

Le regard des trois garçons étonna Aizawa. Ils semblaient réfléchir à tous ces dires avec beaucoup de minutie, et à aucun moment il ne vit leur motivation faiblir. Au bout de quelques secondes, Izuku demanda :

-Pourquoi monsieur Yagi ne nous représente pas ?

Celui-ci se donna la peine de répondre :

-Mon nom est trop célèbre, et cela attirera l'attention sur vous. Le coup d'œil échangé entre les deux adultes interpella les garçons qui gardèrent cette action pour eux.

-Mais ce n'est pas cela notre objectif ? Attirer l'attention ? Demanda Katsuki à son tour.

-Pas de cette manière. Vous devez attirer l'attention du public en priorité, puis de certains Nobles. Moi comme garant, l'Empereur vous aura dans le collimateur, et c'est la dernière chose que je vous souhaite.

-Pourquoi ? Le murmure de Shoto se fit entendre par tous les hommes de la pièce qui dirigèrent leur attention sur lui. En quoi attirer l'attention de l'Empereur est une mauvaise chose ? C'est exactement pour cette raison que je suis ici. Monsieur Aizawa peut se porter garant pour Izuku et Katsuki, mais moi… Moi je vous veux vous.

-Shoto, mon garçon, tu…

-Shoto ? Aizawa venait de couper All Might. Son expression neutre qu'il arborait depuis le début, fut remplacée par un mélange de surprise et d'analyse. Il poursuivit : Tu es le fils de Rei ?

-Vous… Vous connaissez ma mère ? Déboussolé, il fit un pas en avant.

Aizawa fit une grimace et répondit en lançant un regard réprobateur à l'adulte blond :

-Qui ne connaissait pas Rei ? Je n'arrive pas à croire que tu l'aies amené ici All Might. Qu'en pense Rei ?

-Ma mère est morte. L'hôte frissonna en entendant la froideur dans les mots de l'orphelin.

-Je suis désolé. Ainsi donc, tu connais maintenant la vérité ? Laisse-moi deviner, tu es venu ici pour te venger de ton père.

-Parfaitement.

L'homme ricana une nouvelle fois :

-Évidemment. Donc, tu m'amènes un gamin, qui clame vengeance à droite et à gauche sans prendre conscience de sa bêtise. Dis-moi All Might, c'est l'arène qui t'a rendu complètement fou ?

Shoto fit un pas de plus, mais ce n'était pas un pas de colère. Le garçon, à l'étonnement de tous, était parfaitement calme. Il dit d'une voix posée :

-Je sais ce que vous pensez de ma décision. Je parais surement à vos yeux d'une bêtise affligeante, mêlé à une fierté mal placée. Cependant, je suis parfaitement conscient de ce que je fais. Je ne suis pas pressé. Je compte bien travailler avec acharnement pour devenir un excellent gladiateur. Je suis prêt à suer sang et eau pour atteindre un haut rang. Que cela prenne des mois, des années ou une décennie, peu m'importe. Mon père mourra de ma main quoi qu'il en coute.

Shota Aizawa analysa d'un œil vif le jeune homme qui ne cilla pas. L'expression indéchiffrable de l'adulte inquiéta cependant Shoto, qui comprenait aisément que son sort dépendait de cet homme et de son mentor.

-Quel gâchis. C'est tout ce que le bicolore l'entendit dire.

Yagi décida de prendre le relais alors que le propriétaire de la maison se rassit sur le sol, toujours enveloppé par sa couverture jaune.

-Tu es sûr de me vouloir comme représentant ?

-Oui, je veux qu'Il sache que je suis là.

-Très bien, qu'il en soit ainsi. Cependant, vous deux, Yagi pointa du doigt Katsuki et Izuku, c'est Aizawa qui vous représentera.

-On le sait, et cela nous convient très bien. Nous ne sommes pas suicidaires, nous. La réplique sarcastique de Katsuki arracha un sourire à son ami et à son mentor.

-Bon, maintenant que les choses sont claires, je vous informe que votre entraînement commencera demain. D'ici là…

-D'ici là, vous devriez visiter la ville, coupa Aizawa.

-La ville ? Pourquoi ? Demanda Izuku.

-Pour gagner l'intérêt du public, vous devez le comprendre. Et il n'y a rien de plus rapide que de l'observer. Je vous conseille de vous promener jusqu'à ce soir. Briller dans l'arène c'est aussi savoir utiliser votre cerveau. Alors mettez-le à profit, regardez la ville minutieusement, et comprenez les petites subtilités qui la contiennent. Votre entraînement au combat ne sera pas efficace sans cela.

Les trois garçons se regardèrent puis acquiescèrent. Ils mangèrent ce que Yagi prépara, et ne tardèrent pas à sortir.

Une fois seuls, les deux adultes restèrent un long moment en silence assis dans le triclinium (salle à manger). Yagi n'osait pas relever les yeux, mais il finit par dire :

-Qu'en penses-tu ?

-En toute honnêteté, je n'ai même pas à les évaluer au combat. Tu as fait du très bon travail avec eux. Cela se voit qu'ils ont un niveau monstrueux. L'excursion de ce soir me permettra de savoir s'ils peuvent se fondre dans l'ambiance de l'arène. Mais je sais que c'est inutile de s'en assurer. Je comprends pourquoi tu les as amenés ici, ils sont comme… fait pour cet endroit. Ça en est terrifiant.

-Je le sais. Et que penses-tu de Shoto ?

-Je suis incapable de te dire à qui il ressemble le plus. Ce qui est sûr, c'est que c'est bel et bien un Todoroki. Il est fort, très fort, et je le sens capable de bouleverser l'arène. En vérité, les trois le peuvent. Tu… Tu ne t'en veux pas de les y aider ?

-Au début oui. J'ai prévenu Shoto que je ne l'aiderais d'aucune manière dans sa vendetta. Mais plus le temps passe, et plus je suis convaincu que ces trois-là changeront Rome.

-Alors tu vas miser leurs vies dans l'espoir que Rome change ? Enji est trop puissant, il exerce beaucoup trop d'influence, et ces trois gamins n'y changeront rien.

-Comment peux-tu en être si sur ? Aizawa, je suis peut-être parti dix-huit ans d'ici, mais je suis parfaitement conscient de ce que l'Empereur fait de Rome. Personne n'est en sécurité. Une guerre peut se déclencher à tout instant. Mais surtout, pour l'éviter, l'Empereur est prêt à vendre ses sujets. Alors oui c'est vrai, je place mes espoirs dans des garçons qui n'ont aucune idée de ce qu'ils vont affronter. Mais avec de l'entraînement, de l'expérience et notre support, ils iront loin.

Aizawa croisa ses doigts au niveau de son visage. Les paroles de son ami étaient vraies, il le savait. Mais son sentiment d'insécurité le tiraillait toujours.

-L'arène nous a brisé Yagi. Elle nous a enlevé tellement de choses. Je ne sais pas s'ils seront prêts pour ce qui les attend.

-Ils le seront. Je m'engage à les y préparer. Et toi ?

L'adulte brun détourna les yeux, mais sa réponse était claire pour All Might.

-Et pour ce qui est du petit de Rei ?

-Il sera celui qui affrontera le plus dur. Il n'y a pas que son père, mais aussi sa fratrie. Si on venait à le reconnaître, je ne donne pas cher de sa peau.

-Je ne m'inquiète pas pour Fuyumi et Natsuo, ils sont intelligents et ont réussi à se faire discret. Mais pour Toya…

-Quoi Toya ? Yagi fronça les sourcils.

-Toya n'a rien hérité de Rei. Il est machiavélique et sournois. Beaucoup de choses inexplicables surviennent lorsqu'il y est mêlé. On comprend ainsi facilement pourquoi Enji le veut comme héritier. Il est celui qui lui ressemble le plus.

Yagi baissa la tête avec un air coupable :

-Il va être un problème pour Shoto ?

-Je ne sais pas. Le monde a beau savoir ce qu'il est véritablement, personne ne peut s'opposer à lui. Il n'y a jamais de preuves et on sait encore moins ce qui fait sa faiblesse.

L'adulte blond soupira et termina :

-Quoi qu'il en soit, nous garderons un œil sur lui. J'espère que les garçons s'en sortiront de leur côté.