Chapitre 17

Izuku et Katsuki s'étaient réunis dans la tente de Shoto. Les trois revoyaient, chacun dans leur coin, différents rapports urgents. Les centurions avaient leur propre tente, mais préféraient tenir compagnie à leur commandant qui avait rarement la chance de sortir de ce maudit bureau. Shoto leur en était vraiment reconnaissant, mais s'était toujours tint de les remercier de vive voix. Ils se comprenaient parfaitement sans qu'aucun mot ne sorte de leur bouche, et cela était suffisant. Ce fut donc dans un silence complet qu'ils reçurent la visite de Yosetsu Awase, le porte-étendard. Le sous-officier n'était pas bien plus jeune qu'eux, mais était indéniablement d'une trempe inférieure à ses supérieurs hiérarchiques. Cependant, malgré l'indifférence que portaient les légionnaires à cet homme, Shoto, Katsuki et Izuki l'appréciaient bien. Il était simple à vivre et exécutait les ordres sans perdre une seconde. Si sa condition physique le lui avait permis, Yosetsu serait certainement légionnaire aujourd'hui.

-Commandant, pardonnez mon intrusion, mais puis-je m'entretenir avec vous ?

Shoto releva les yeux et observa le soldat. Celui-ci avait un air déterminé dans un garde-à-vous parfait. Le bicolore jeta un regard à ses amis qui n'avaient pas réagi, toujours plongés dans leurs parchemins. Voyant que cela ne posait pas de problème à ses centurions, il dit :

-Je vous écoute Awase.

Yosetsu attendit que son commandant s'installe confortablement sur son siège, puis déclara avec force :

-Commandant, mon titre de porte-étendard est un rôle que je prends très au sérieux. Je suis fier de servir la Grèce, ne serait-ce que pour porter en main ses couleurs. Mais en temps de paix, mon travail n'est utile à aucun des soldats préparés pour le combat. Je me sens impuissant commandant. C'est pourquoi, je me présente devant vous, pour vous demander une faveur. En plus de mon titre de porte-étendard, je veux devenir votre Beneficiarii (sous-officier au service d'un officier supérieur ou de sa garde personnelle). Je n'ai peut-être pas le grade nécessaire, mais je peux me rendre utile. Depuis votre nomination, vous n'avez pas eu le temps d'en nommer un, je me porte donc volontaire.

Soulagé d'avoir pu dire ce qu'il avait sur le cœur, Yosetsu expira longuement. Il n'avait pas cillé face à son supérieur, et même maintenant il ne le regrettait pas. Cependant, son anxiété grimpa en flèche lorsqu'il sentit le regard des gladiateurs sur lui. Oppressé par leur prestance, il voulait fuir le plus loin possible de la tente et ne plus jamais se montrer au monde. Après de longues secondes, qui parurent des heures à ses yeux, Shoto bougea enfin. Il s'adossa contre son siège et caressa de ses doigts son menton en signe de réflexion. Le sous-officier ne pouvait nier que l'homme assis en face de lui dégageait quelque chose d'unique. Son titre de commandant lui seyait à merveille, et n'importe qui aurait pu remettre en doute son âge. À vingt-trois ans, avait déjà acquis la sagesse et le pragmatisme d'un homme d'expérience. Sa promptitude en tant que Tribunus Cohortis avait de quoi rendre jaloux n'importe quel détenteur d'armée. Et une infime partie de Yosetsu rêvait de le servir simplement par admiration.

-Je suis étonné que vous vous proposiez pour un tel poste. En général, on le fuit plus qu'on ne le réclame. Quelles sont vos raisons ?

-Je… Évoluer près de vous me permettra d'acquérir des compétences. Je suis faible, physiquement et mentalement. Je veux que cela change. Et si j'ai retenu quelque chose sur vous depuis que j'ai entendu parler de vous, c'est que vous prôner le changement. Je me dis que peut-être, vous y arriverez avec moi.

Toujours dans la même position, Shoto donnait l'impression qu'il sondait l'âme de son subordonné. Celui-ci ne bougea toujours pas, attendant la réponse de l'homme de décision.

Le bicolore inspira, puis dit :

-Le Benificiarri est un poste difficile à tenir. Il demande de l'implication, de la patience, et l'homme ayant cette responsabilité doit faire preuve d'une abnégation totale envers celui qu'il sert. Vous m'avez révélé vous sentir capable de tenir ces responsabilités, et parce que j'ai confiance en votre jugement, j'accepte. Je vous fais dès maintenant Benificiarii. Poste que vous tiendrez en même temps que celui de porte-étendard. Vous commencerez demain à l'aube. Mais si jamais ce rôle ne vous convient pas, je vous relève de vos fonctions sans hésiter. Suis-je clair ?

Yosetsu Awase releva la tête, et confirma d'un garde-à-vous. Shoto le congédia ensuite d'un signe de la main.

Maintenant seuls, Katsuki se permit de dire :

-Cet homme est suicidaire.

-Au contraire, moi je le trouve très brave, répliqua Izuku à sa suite.

-Tu as déjà oublié le Benificiarii de notre ancienne cohorte ? Awase est à peine plus grand que lui, mais cela ne change rien. Toi-même S, tu ne voulais pas de Benificiarii car tu savais ce qu'exigeait le poste.

Toujours plongé dans ses pensées, Shoto déclara :

-Moi au contraire, je pense que cela change tout. Awase est solide mentalement, n'en déplaise à lui-même. C'est sa force mentale qui lui a permis de tenir en tant que porte-étendard. Vous avez vu son regard, il a soif de justice. Et pourtant, durant toutes ces années il n'était rien de plus qu'impuissant. Nous même n'avons pas pu attendre davantage lorsque nous étions encore dans notre village. Si je lui attribue les bonnes tâches, il acquerra l'assurance qui lui manque. Et qui sait ? Peut-être pourra-t-il devenir légionnaire.

Izuku et Katsuku le dévisagèrent devant ses paroles si improbables. Pourtant, Shoto était extrêmement sérieux. Il voyait quelque chose en Yosetsu qui faisait écho en lui, et son for intérieur lui criait de lui donner sa chance.

*…*

Shoto attendait au Portus (port romain), l'arrivée de l'invité de l'ambassadeur. En effet, celui qu'il servait le chargea d'escorter une Noble venue de Grèce, tout le long de son séjour. L'ambassadeur lui avait limpidement fait comprendre que cette mission devait être une priorité et que le commandant devait délaisser toutes ses autres occupations. Ainsi, chevauchant fièrement sa monture blanche, Shoto fixait l'horizon dans l'attente du bateau tout droit venu d'Athènes. Il ne fallut pas longtemps pour que le navire soit visible, et encore moins pour que les passagers débarquent. Le commandant descendit de sa monture et se posta à un endroit stratégique pour voir et pour être vu. La description que le père Yaoyorozu lui avait donnée au préalable était très vague, mais celui-ci avait précisé que lorsqu'il la verrait, il la reconnaîtrait instantanément. Et encore une fois, celui qu'il servait avait eu raison. Shoto vit une femme descendre du bateau, qui de par son âge mure n'enlevait rien de sa beauté. Elle portait une assurance qu'il avait déjà vu par le passé, mais sans savoir où exactement. Avec un sourire en coin, elle scruta les environs à la recherche de son guide. Et comme lui l'avait reconnu, lorsque la femme posa un regard sur lui, elle comprit qu'il était le dit guide.

D'un pas félin, elle s'approcha du commandant. Elle le regardait droit dans les yeux, et lorsqu'elle fut suffisamment proche de lui, elle l'analysa de haut en bas sans s'en cacher. D'une voix suave, elle commença :

-Ce que vous êtes beau. On rencontre rarement des hommes avec un charme comme le vôtre.

L'honnêteté de la femme le désarçonna quelque peu, lui qui pourtant en faisait son domaine d'expertise. Il se reprit tout de même rapidement, et avec une inclination de tête il la salua :

-Dame Kayama. Mon nom est Libra, je suis le nouveau Tribunus Cohortis de l'armée auxiliaire grecque. Et je serai votre escorte le temps de votre séjour.

-Oh là, oh là, ce formalisme ne vous sied pas du tout. Mon premier ordre à votre encontre sera de ne plus me parler avec tant de politesse. Et le deuxième, de m'appeler Midnight.

Cet étrange personnage reflétait une excentricité en tout point. De sa robe aux couleurs peu communes, à sa personnalité familière en opposition avec son rang. Étrangement, Shoto l'apprécia tout de suite.

-Bien, Dame Midnight.

Elle ricana, puis dit après avoir inspiré :

-Ne restons pas là, voulez-vous ? Je meurs de faim et d'envie de parcourir la ville.

Ils se mirent en marche et le bicolore proposa :

-Nous pouvons aller directement dans la demeure de l'ambassadeur, là où vous séjournerez. Vous pourrez prendre une collation et ensuite revenir en ville.

-Je suis d'accord avec vous, mais uniquement sur la partie où nous devrions rentrer à la demeure Yaoyorozu. Je n'ai aucunement l'intention de manger là-bas, j'insiste pour aller dans le commerce Les frères. Cela fait beaucoup trop longtemps que je me languis de regoutter leurs spécialités romaines.

-Si vous voulez vous y rendre, pourquoi passer par la propriété de votre hôte ?

-Oh, pour vous évidemment. Devant l'air d'incompréhension du soldat, elle l'éclaira : Il est hors de question que vous m'escortiez à chaque instant avec votre uniforme. Les gens se méfient des soldats, et je veux que dans mes alentours les gens que je côtoie se sentent à l'aise. Vous allez donc retourner dans votre camp et mettre une tenue de ville.

Le ton affirmatif de la femme n'indiquait à aucun moment si ses dires relevaient de l'ordre ou de la demande. Mais à en croire son air satisfait, le bicolore comprit qu'entre ordre et demande la différence n'existait pas pour elle. Il abdiqua sans difficulté, et les deux se dirigèrent vers les hauteurs de la ville.

*…*

Shoto ne portait plus que sa chemise blanche qu'il revêtait généralement sous son uniforme. Il avait tout de même gardé les anneaux sur ses biceps, ainsi que son glaive marqué d'un blason héraldique de la Grèce, maintenu à la hanche. La femme semblait satisfaite de son habit et concédât enfin à prendre le chemin du commerce Les frères. Arrivés, ils prirent une table en plein milieu de l'immense pièce. Ils étaient ainsi entourés par la majorité des clients qui comptait autant de commerçants que de soldats. En voyant l'uniforme des soldats de l'armée romaine, Shoto comprit pourquoi celle qu'il escortait lui avait suggéré de tourner la face de son glaive pour ainsi faire disparaître le blason. Aux yeux de tous, Shoto était un simple garde privé, ce qui différait de ses habitudes.

Nemuri Kayama, surnommée Midnight, commanda un plat de pâte traditionnel avec une coupe de vin blanc, alors que le commandant se contenta d'une salade et d'un verre d'eau.

-Vous m'insultez Libra. En plus d'une ivrogne, je donne l'impression d'avoir un estomac volumineux.

-Pardonnez-moi, mais j'ai déjà pris un petit-déjeuner copieux. Et je suis de service, je ne peux donc pas me permettre d'ingérer de l'alcool.

-Eux aussi, sont de services.

Midnight pointa du menton la table derrière eux où se rassemblaient cinq soldats romains. Leur coupe étaient pleines d'un liquide rosé. Couleur aussi parfaitement visible sur leurs joues. Les rires exagérés étaient aussi forts que la portée de leurs voix qui déblatéraient des paroles à la fois confuses et sans pudeur.

-Tu as vraiment raté quelque chose, ce Noble nous a vraiment couverts d'or pour cette affaire, commença l'un d'eux.

-Que s'est-il passé exactement ?

Sur un ton qui se voulait dans la confidence, celui se trouvant au plus proche de Shoto murmura :

-Un esclave a essayé de tuer son maître. Selon ce que nous savons, le Noble a mis dans son lit la femme de son esclave personnel. Celui-ci n'aurait pas accepté l'action et l'aurait menacé. Heureusement nous avons pu intervenir à temps. Le Noble nous a ensuite demandé de se débarrasser de son esclave en toute discrétion, afin d'éviter un procès.

-Et vous en avez fait quoi ? Demanda encore une fois le seul absent de l'affaire.

-À ton avis ! La même chose qu'à tous les esclaves depuis que l'Héritier est au pouvoir judiciaire, on l'a fait rejoindre l'une des maisons de passe pour les particuliers qui ne se soucient pas du genre du produit. Je peux te dire que l'esclave doit amèrement regretter d'avoir menacé son maître.

-Même si cette fois-ci nous avons eu beaucoup de chance. Cracha presque celui dos à Shoto. Il observa les alentours avant de continuer : Si nous sommes intervenus si vite c'est parce que nous étions en « patrouille ». L'homme mima des guillemets pour souligner son message codé. Nous faisions nos rendez-vous hebdomadaires avec… Il chuchota d'autant plus : … Yo Shindo, qui nous a raconté pas mal de choses intéressantes. Quoi qu'il en soit, nous avons failli nous faire prendre par une patrouille grecque. En plus d'avoir été si proche de débusquer notre source, ils auraient pu éviter la sanction de cet esclave. La Grèce ne devrait avoir aucun pouvoir ici. Pourtant ils se pavanent comme des boucs en arborant fièrement leurs couleurs ridicules.

S'en suivit un esclaffement commun qui écœura d'autant plus Shoto. Celui-ci n'avait plus réussi à avaler quoi que ce soit après ce discours. Les soldats romains n'avaient pas fait attention à la portée de leur voix, et Shoto devinait aisément que toute la pièce avait dû les entendre. Cependant, aucun d'eux n'avait réagi. Au contraire, ils ne semblaient pas, un seul instant, offusqués ou troublés par une immondice pareille. Cette « normalité » acceptée par tous accroissait son sentiment de frustration. Et l'évidence même s'imposa à lui : sans que personne ne s'en rende compte, Rome n'était plus que débauche et cruauté.

-Partons Libra. Je ne peux plus rien avaler.

La voix de Midnight avait interrompu le flux de pensées du bicolore qui cligna plusieurs fois des yeux. Et c'est en comprenant enfin ses paroles, qu'il se leva brusquement. Il alla régler la note du repas, puis suivit la Noble en dehors du commerce. Ce déjeuner les avait incontestablement plongés dans une réflexion profonde qui persista jusqu'à leur retour à la demeure Yaoyorozu. Durant le chemin, Shoto ne pensait qu'à une chose. La « source » dont le soldat romain avait fait mention n'était autre qu'un soldat agissant dans l'armée qu'il commandait. Yo Shindo était un légionnaire de la première centurie commandé par Mirio Togata. Shoto n'avait pas pu retenir le nom de tous ses soldats, mais gardait tout de même en tête les plus remarquables. Yo en faisait incontestablement partie, en plus de compter parmi les soldats de la garde rapprochée de Momo Yaoyorozu. Le commandant se disait que si ce soldat si expérimenté a pu être approché par l'armée romaine, d'autres s'étaient certainement laissés séduire aussi. Troublé par cette révélation si soudaine, mais à la fois fidèle au cours des choses, le bicolore déposa la Dame grecque devant la demeure, et lui dit :

-Dame Midnight, je vous laisse ici vous rafraîchir. Pendant ce temps, je retourne à mon bureau régler des affaires urgentes. Je reviendrai ce soir, avant votre dîner. Cela vous va-t-il ?

-Oui très bien, merci Libra.

Il s'inclina et attendit qu'elle soit bien entrée. Il monta ensuite les marches devant l'entrée et s'adressa au soldat posté aux portes.

-Où se trouve Dame Yaoyorozu ?

-Au balnae, commandant.

-Balnae ?

-Oui… Les thermes privés de maître Yaoyorozu.

Le commandant cessa de respirer en serrant la mâchoire. Un dilemme s'affrontait en lui, c'est pourquoi il mit du temps avant de réagir. Il secoua la tête en signe de remerciement au garde, puis redescendit les marches.

Ses pas le guidèrent vers l'arrière de la demeure. C'était un endroit très isolé, qui demandait d'emprunter un escalier en pierre ainsi qu'un petit pont surplombant un cours d'eau. Il arriva enfin devant un édifice en pierre sculptée minutieusement. L'entrée était jalousement auréolée d'une arcade recouverte de mosaïques orientales. L'endroit avait un charme indépendant de ce que l'on pouvait voir en Italie. Son air de contemplation fut remplacé par un sourire de résignation quant à la manie des Yaoyorozu à tout faire avec grâce.

Shoto entra prudemment, et fit un maximum de bruit en marchant pour faire savoir qu'il était présent. Mais bientôt, il entendit une mélodie qui le mena à un corridor étrangement simple qui s'opposait à l'esthétique de l'entrée. Il aperçut alors une silhouette familière qui émettait le son qui l'avait mené jusqu'ici. Kyoka jouait de la Cithare (instrument de prestige composé de cordes parallèles, d'un châssis en bois et d'un résonateur. Plus grand qu'une Lyre). Elle était confortablement assise sur le côté, et n'avait pas remarqué la présence du commandant. La passion qu'elle mettait dans la pratique de l'instrument impressionna Shoto qui fut touché par la mélodie qui résonnait dans la pièce fermée. Il s'approcha encore et enfin elle releva la tête. Shoto regretta de l'avoir distraite, car aussitôt qu'elle l'eut remarquée, elle cessa de pincer les cordes de la Cithare.

? Que nous vaut votre présence ici ?

Le commandant se reprit et sans détour déclara :

-Mademoiselle Jiro, il faut que je m'entretienne avec Dame Yaoyorozu. Pouvez-vous la faire sortir ? Il lança un coup d'œil aux portes en face de lui, sachant qu'elle se trouvait derrière.

Kyoka se mit à sourire et avec un air que Shoto endurait de moins en moins, elle rétorqua :

-Oh non monsieur. On ne peut priver une Dame de son bain.

Ignorant son mauvais pressentiment, il poursuivit :

-C'est vraiment important.

-Je comprends. Très bien. Vous n'avez qu'à entrer.

-Je… Pardon ? Son ton polis l'avait complètement abandonné alors que son mauvais pressentiment se confirmait sous ses yeux.

-Oui, si c'est si urgent. En tant que soldat, mais surtout gentleman, vous détournerez le regard. J'en suis persuadée.

Après s'être délectée de la réaction de l'homme, Kyoka se leva et ouvrit les portes. Marchant machinalement, il déglutit en passant les portes, qui se fermèrent derrière lui.

Le bain était totalement recouvert de buée, mais il apercevait les nombreux piliers qui maintenaient le plafond anormalement haut. S'adaptant doucement à la luminosité sombre, il appela :

-Dame Yaoyorozu ?

Il entendit aussitôt :

-Qui est là ?

-Li… Libra ma Dame.

-Libra ? Comment êtes-vous entré ?

Sur un ton coupable il répondit :

-Votre suivante m'a laissé entrer.

-Jiro a fait cela ? Étrange.

Après un silence, Shoto expliqua mal à l'aise :

-Je suis ici à des fins professionnelles.

Il l'entendit ricaner :

-Il est évident que vous l'êtes. Je ne vous sais pas assez fourbe pour vous glisser dans le bain d'une femme.

Shoto ne la voyait toujours pas. La buée épaisse cachait tout le bain central. Cependant, il entendit l'eau bouger, puis la vit émerger du brouillard pour la voir distinctement. Seuls son visage et ses épaules dénudées étaient visibles. Ses cheveux de jais étaient attachés en un haut chignon ne laissant aucune mèche être mouillée. Le bicolore fixa son visage où apparaissait un sourire à la fois suffisant et amusé. Il ne cilla pas une seconde, cachant parfaitement son état d'esprit, et déclara :

-Je suis venu vous informer qu'il existait des espions romains dans votre garde personnelle.

-M'informer ? Je suis parfaitement consciente qu'ils existent.

-Et vous n'avez rien fait ?

-Et pourquoi donc ? Il existe aussi des espions grecs dans l'armée romaine. Tout le monde s'accommode à l'ignorer.

-Alors je ne dois rien faire ?

-Question étrange. Jusqu'à preuve du contraire vous êtes romains.

-Il y a un large fossé entre être un natif romain et un natif romain espion.

Elle sourit étrangement :

-Bonne réponse. Eh bien, gardez un œil sur eux. Je ne risque rien si vous prenez les mesures adéquates.

-Bien.

Les deux s'observèrent un long moment sans que la femme ne se départisse de son sourire étrange. Elle termina :

-Ce sera tout ? Shoto hocha positivement de la tête : Eh bien, dans ce cas, vous pouvez quitter mon bain.

L'homme ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt. Elle avait fait exprès d'user de l'expression « mon bain ». Cette subtilité lui rappela le conseil que lui avait donné son mentor un jour : « Méfiez-vous des femmes. ». Oui, Shoto devait se méfier des femmes. Et particulièrement de celle-ci. Il fit un pas en arrière, puis un deuxième, pour lui tourner complètement le dos. Sorti, tout en refermant la porte, il entendit un léger ricanement qui le força à serrer la mâchoire.

Shoto expira bruyamment. Le bain l'avait étouffé, au même titre que la femme à l'intérieur. Il tourna la tête vers Kyoka qui s'était remise à jouer de la Cithare. Elle ne releva pas la tête, c'est pourquoi il jugea bon de quitter le balnae. Mais alors qu'il entreprit une marche impétueuse, proche de la fuite, il s'arrêta soudainement. Voyant cette occasion comme la seule avant très longtemps, il se décida après avoir pris une longue inspiration.

-Mademoiselle Jiro, puis-je vous poser une question étrange ?

Le son de l'instrument ne cessa pas, pourtant, maintenant elle le regardait droit dans les yeux.

-Je vous écoute.

Il se tourna complètement vers elle sans faire un seul pas. Il demanda alors :

-En un seul mot, qu'est-ce qu'est Rome pour vous ?

Shoto aurait juré qu'il faisait face à une statue. Et si la femme ne jouait plus de l'instrument, il l'aurait véritablement cru. Les secondes passèrent sans qu'ils ne se quittent du regard. Et c'est en coupant cet échange qu'elle lui répondit :

-En jouant de la Cithare, le mot qui me vient est, assourdissante. En comparaison, le bruit de ses cordes me projette à l'Olympe même. Mais lorsque ce son que j'aime tant disparaît, seuls les Enfers se présentent à moi. Kyoka posa inconsciemment un regard vers les portes que Shoto avait emprunté un peu plus tôt : Oui, le reste du temps, Rome n'est pour moi qu'agonie.

Il n'avait pas demandé plus d'explications, et elle lui en fut reconnaissante. Mais la suivante, au bout de quelques secondes, identifia ce manque de réaction comme une manière de lui faire savoir qu'il la comprenait. Ce non-dit si significatif apaisa son cœur quotidiennement tourmenté. Le commandant poursuivit alors sa route, sans émettre aucun salut d'au revoir. Comme si cet instant n'avait jamais eu lieu, et que la faiblesse qu'ils s'étaient montré l'un à l'autre ne représentait plus qu'une connivence leur appartenant.

*…*

Shoto avait tenu parole, et c'est ponctuel qu'il toqua à la porte de la chambre de l'invité de l'ambassadeur. Lorsque la femme ouvrit la porte, elle gratifia le commandant d'un immense sourire et lui dit :

-Changement de plan pour ce soir, mon hôte s'est arrangé pour me réserver sa soirée.

-Je comprends, je vous laisse donc.

-Non, non, j'insiste pour que vous m'accompagnez. Je sais que devoir rester debout à nous regarder manger n'est pas la tâche la plus noble, mais je vous veux à proximité.

Le ton énigmatique de la Noble fit froncer les sourcils du bicolore. Mais peu importait ce qu'il en pensait, Shoto avait le devoir de céder à toutes demandes de celle qu'il escortait. Il lui laissa donc la place, puis lui céda le passage.

Lorsque l'ambassadeur entra dans le Triclinium, son visage préoccupé par son devoir fut remplacé par une expression douce qu'il ne réservait qu'à sa fille. Il avait pris pudiquement les mains de son invité, puis avait salué Shoto d'une poignée de main. Le commandant remarqua un léger malaise chez l'ambassadeur lorsque celui-ci comprit que Shoto resterait à l'arrière durant la soirée. Au contraire de la Dame qui était plus que détendue.

Ils prirent place à table et commencèrent leur repas en discutant du voyage que Midnight entreprit d'Athènes à Rome. Plus long que fatiguant, la femme critiquait sans honte le service de transport maritime avec un piquant qui faisait rire aux éclats le commerçant grec. Shoto ne savait que penser de cette ambiance instaurée par la relation inidentifiable des deux Nobles. Un mélange de respect, d'affection et d'une légère retenue s'échappait d'eux, ce qui n'aidait en rien le commandant à comprendre comment il devait se sentir. Mais alors que les rires se tarissaient, un sujet de plus en plus sensible fit son apparition dans cette conversation aux abords chaleureuse.

-Je suis allée en ville aujourd'hui.

Un frisson parcourut le dos de Shoto qui eut comme l'impression que la température de la pièce avait chuté. Midnight ne sembla pas vouloir poursuivre, c'est pourquoi l'ambassadeur lui répondit :

-Comment était-ce ?

-Instructif. Il est évident que même après six ans, les choses n'aient toujours pas changé. Au contraire, elles empirent.

-Je ne veux pas aborder ce sujet. La lassitude se transcrivait dans l'attitude de l'homme, qui but une longue gorgée de vin.

-Et pourtant, moi j'en ai envie. Je suis furieuse.

La voix de la femme était très calme et posée, pourtant Shoto en eut peur.

-Je ne sais pas quoi te dire.

L'ambassadeur n'usait plus d'aucune formalité, et sembla se résigner quant à la présence de son commandant.

-Cette proposition d'alliance dure depuis beaucoup trop longtemps. Ni toi, ni cet Empereur ne cèdent à l'autre. Combien durera ce temps de latence ? Il faut que les hostilités démarrent pour que les choses bougent enfin ?

-Il n'y aura pas d'hostilités. Il faut à tout prix les éviter.

-Je crois que jouer l'ignorant t'as rendu aveugle. Aujourd'hui même, alors que je posais à peine le pied à Rome, j'ai assisté à une conversation avouant qu'un espion grec fournissait des informations aux soldats romains. Je ne peux leur en vouloir. J'ai moi-même placé de nombreuses sources dans l'armée ennemie. Mais te rends-tu compte que cette assurance prétextant la sécurité de notre patrie n'est que la preuve même de la méfiance que se portent nos deux Empires ? Courber l'échine doit devenir une routine pour toi, mon frère.

-Midnight !

Shoto cessa de respirer. Jamais il n'aurait cru capable celui qu'il servait d'atteindre un si haut niveau de colère. L'homme ne cachait plus aucune de ses émotions, et cela ébranla même la femme. Ainsi donc, Dame Midnight était la sœur de l'ambassadeur ? Oui, il ne subsistait plus aucun doute quant à cette évidence.

-Comment peux-tu rester aussi docile ? N'aimes-tu donc pas ta patrie ?

Un léger tremblement dans la voix, la Noble baissa la tête pour ne plus voir son aîné dans un tel état.

-Chère sœur, c'est pour apporter une paix durable à ma patrie que je sacrifie la chose que j'aime le plus au monde. Ma fille est le trésor de ma vie. Mais pour garantir la sécurité de tous, j'ai fait le choix de troquer sa vie en échange.

L'ambiance devint pesante. Les trois uniques personnes dans la pièce ressentirent la même chose. C'est pourquoi, aucun ne fit attention aux réactions des autres.

Le visage triste, ainsi que de la commisération dans le regard, Midnight fit sur un ton plus doux :

-Momo est une femme intelligente, elle s'en sortira.

-J'en suis parfaitement conscient. Elle a eu la délicatesse de me le faire savoir très tôt.

Leurs pensées se rejoignirent en une seule et même image : le sourire de Momo. Shoto était resté stoïque tout du long. Pas un seul de ses mouvements n'avait trahi son attention si minutieuse portée à cette conversation secrète. Ni la Dame, ni l'ambassadeur n'eurent besoin de demander à Shoto de ne pas révéler ce qu'il avait entendu. Un regard et un hochement de tête avaient convaincu les trois membres du Triclinium de ne plus jamais faire mention de ce repas.