Chapitre 21

Shoto se trouvait dans la tribune royale au Colisée. Il se tenait le plus à l'arrière mais pouvait voir l'arène avec précision. La fin de mois accueillait la finale de la session où concourait Kastsuki. Celui-ci enchainait les participations, et semblait avoir trouvé sa manière de vivre idéale. Son travail dans l'armée était exemplaire, même s'il traînait la réputation d'être un peu trop laxiste avec sa centurie. Mais Shoto n'eut jamais rien à y redire. Les hommes de Katsuki lui étaient fidèles, et même si en apparence, ils laissaient penser qu'ils n'étaient que des rustres, leur travail sérieux et appliqué dissuadait rapidement tous ceux aptes à émettre une critique. Et c'est en regardant son ami gagner une nouvelle fois son combat, que le commandant raccompagna l'ambassadeur et sa fille à leur demeure. Momo et lui n'avaient pas rediscuté depuis leur retour de Grèce. Shoto était très occupé, mais quelque chose d'étrange s'était installé entre eux. Il n'arrivait pas à identifier ce sentiment qui lui procurait une euphorie poignante et en même temps une mélancolie douce. Ne sachant comment exprimer son état d'esprit, il avait inconsciemment évité la Dame, qui semblait avoir fait de même.

Après les avoir déposés, le bicolore prit le chemin du commerce Les frères pour célébrer l'énième victoire de son ami. Tous ses amis étaient réunis à leur table habituelle lorsqu'il poussa le rideau couleur bronze. Shoto admira quelques secondes le spectacle qui s'offrait à lui. Tous ceux qu'il aimait riaient et affichaient un réel bonheur. Chose qu'il avait toujours secrètement voulu voir.

-S ! Allez, viens prendre une coupe ! Cria Denki qui servait ladite coupe.

Le commandant les rejoignit, et après avoir salué Mina et Ochaco, il prit place à la droite du grand vainqueur. À l'étonnement de tous, sauf d'un, Kyoka arriva main dans la main avec Eri. La petite fille courut dans les bras d'Ochaco, puis salua de la main le reste des adultes présents.

Doucement, les conversations se dispersèrent et le commandant se retrouva en pleine discussion avec Denki et Kyoka, en bout de table. Les trois se remémoraient leur voyage en Grèce, et évoquèrent la problématique du bicolore qu'il avait résolu dès son retour.

-Ainsi donc, tu représenteras ton Beneficiarii au Colisée ? Je suis étonné que tu aies accepté, commença Denki.

-Yosetsu Awase est le porte étendard de l'armée auxiliaire grecque depuis quatre ans. Je dois avouer qu'il s'est métamorphosé depuis votre arrivée commandant Libra, mais êtes-vous sûr que ce soit la bonne décision ?

C'est avec un sourire qu'il répondit à Kyoka :

-Je tiens à lui laisser sa chance, comme j'ai eu droit à la mienne. D'un œil extérieur il peut paraître faible, mais il ne l'est pas. Sa force mentale équivaut à celle de notre grand Katsuki Bakugo. Celui-ci leva sa coupe en direction de son ami, puis retourna à sa conversation avec Eijiro.

-Si vous êtes confiant, je ne vois pas de raison de s'inquiéter. Mais tout de même, au vu de son gabarit, les gladiateurs s'attaqueront à lui en priorité, poursuivit la suivante.

-C'est évident. C'est pourquoi son entraînement est justement adapté à ce fait. Bientôt Yosetsu Awase sera capable de changer sa faiblesse en force.

-Et s'il n'y parvient pas ? Insista Denki.

-Nous le saurons bien assez tôt. Son premier combat arrivera dans deux mois, d'ici là je me consacrerai à son entraînement.

Denki et Kyoka s'échangèrent un regard. L'assurance de Shoto les laissaient perplexes quant à la victoire assurée du sous-officier. Le sujet ne fut plus mentionné, principalement car le bicolore l'évitait un maximum. Ses amis d'enfance en connaissaient parfaitement la raison. En effet, même si le commandant arborait une assurance devant les autres, il ressentait en réalité une forte anxiété à voir son Beneficiarii gravement blessé. Celui-ci s'entraînait avec acharnement et buvait les paroles de son supérieur lorsqu'il le conseillait. Partagé entre l'appréhension et l'envie de voir Yosetsu atteindre son objectif, Shoto esquivait habilement le sujet.

*…*

Toshinori Yagi était arrivé pile à l'heure. Il attendait dans un immense corridor en faisant les cent pas sur le sol marbré. Sa toge immaculée était impeccablement mise, et son attitude laissait transparaître une confiance de toujours. Cependant, son naturel impressionnant était grandement mis à l'épreuve alors qu'il attendait que l'Empereur le reçoive. Les deux hommes ne s'étaient pas affrontés depuis plus de vingt ans, et lorsqu'il reçut une lettre de la part du dirigeant romain, une effusion de souvenirs remontant à une époque à la fois paisible et angoissante s'était emparée de lui.

L'ancien gladiateur n'eut pas besoin d'attendre longtemps, et il traversa la double porte en face de lui lorsque deux soldats de la garde impériale les ouvrirent. Yagi croisa instantanément le regard de l'Empereur, qui assis sur son trône, portait son ancien habit militaire richement brodé d'or. Sans que leur échange de regard ne cesse, Yagi s'avança jusqu'au centre de la salle. Enji, qui n'exprimait qu'animosité, congédia tous ses soldats d'un mouvement de la main. Et enfin, les deux se retrouvèrent seuls, sans que personne ne puisse intervenir.

-Endeavor.

-All Might.

Ils avaient tous deux serré la mâchoire.

-Je suis de retour à Rome depuis cinq ans. Pourquoi vous a-t-il fallu si longtemps pour me faire demander ?

-J'avais des choses à régler, bien plus urgente que de vous recevoir.

-C'est tout naturel. Mais vient alors la question, pourquoi l'avoir fait aujourd'hui ?

-Une affaire toute particulière. Vous avez représenté un homme dans l'arène il y a cinq ans. J'ai tout de suite vu pourquoi il avait attiré votre attention, et c'est pour cette raison que je l'ai voulu au sein de mon armée. Mais alors que mon souhait allait se réaliser, il a rejoint l'armée d'un autre. Je ne sais pas par quelle sorcellerie vous avez réussi à le détourner du chemin qu'il était destiné à prendre, mais ce qui est sûr c'est que vous avez fait plus que réussir.

La colère d'Enji croissait doucement.

-Alors c'est du petit dont il est question ? Je ne vous savais pas si susceptible commandant.

-Je suis l'Empereur ! Mon titre de commandant, je l'ai abandonné à l'instant même où l'on m'a décerné mon titre de souverain !

-Pardonnez mon impolitesse. C'est une vielle habitude du passé. Après tout, vous avez été mon commandant pendant très longtemps.

Yagi eut un voile de mélancolie dans le regard en prononçant sa phrase. Plus rien n'était pareil aujourd'hui.

-Cette période est révolue All Might. Est-ce que était un moyen pour vous d'assouvir une revanche ?

-Je vous assure que la décision d'allégeance de n'a rien avoir avec moi. J'ai appris pour son nouveau poste le lendemain de sa nomination. Libra a toujours été un esprit libre, même lorsque j'essaye de le dissuader de quelque chose, il suit toujours ses propres convictions. Ce n'est pas si étonnant.

-Sornettes. Comment a-t-il pu choisir Yaoyorozu, alors que mon armée est plus puissante ?

-Pour les raisons que je vous ai cité, il suit ses propres convictions.

-Alors cela n'a rien à voir avec votre départ de Rome il y vingt-trois ans ?

n'a rien à voir avec mes décisions du passé. C'est tout ce que vous avez à savoir sur lui.

All Might eut le regard sévère, et Enji fut bien obligé d'admettre qu'il ne voyait aucune trace de mensonge.

-Bien. J'en déduis alors que est un fou qui ne sait pas ce qui est bien pour lui. Ne vous attendez plus à recevoir une telle invitation. Moins je vous vois, mieux je me porte.

Yagi ne put s'empêcher de sourire :

-Voilà une chose qui ne changera jamais votre altesse. Il s'inclina, puis quitta la salle sans un regard en arrière.

*…*

Le grand jour était arrivé. Yosetsu Awase s'était inscrit pour cette session dans le Colisée, et attendait maintenant le moment où la grille séparant l'Hypogée de l'arène se lève. Les spectateurs comme à leur habitude acclamaient les futurs combattants à plein poumon. La tension grimpait doucement alors que la tribune royale s'installait confortablement.

Shoto se tenait à sa place, à l'arrière, et veillait sur l'ambassadeur et sa fille. Mais son attention était quelque peu distraite par l'appréhension de voir son subordonné concourir. Katsuki et Izuku avaient aussi fait le déplacement pour y assister. L'heure fatidique approchait indubitablement, et lorsque le maître de cérémonie commença à galvaniser la foule, les muscles de Shoto se tendirent. Jamais encore un combat où il était spectateur avait eu autant d'effet sur lui.

Son attention fut uniquement portée sur Yosetsu lorsque celui-ci traversa la grille. Il sentait de sa place l'insécurité de son Beneficiarii qui marchait le regard droit devant. Bientôt, le début du combat sonna et comme Shoto l'avait soupçonné, plusieurs participants se ruèrent sur le sous-officier. Sa taille et son gabarit étant sous-estimés, ses adversaires s'avançaient vers lui avec un sourire victorieux. Le commandant observait le public qui s'était résigné à voir Yosetsu tué, ce qui le fit sourire. À la surprise de tous, le nouveau gladiateur esquiva tous les coups de glaives et de par son agilité et son élancement, il fit tomber les cassis de ses adversaires. Le style si singulier dont faisait preuve le frêle gladiateur fut reconnu par la majorité. Yosetsu Awase était le digne élève du célèbre l'insaisissable et faisait honneur à ses longues heures d'entraînement. Prenant l'avantage devant ceux l'ayant sous-estimé, Yosetsu croisait le fer avec aisance. Un sourire sur les lèvres, il donnait l'impression d'avoir toujours fait partie de l'arène et prenait un grand plaisir à démontrer ses compétences. Camouflant sa satisfaction, Shoto fut témoin de la première victoire de son Beneficiarii dans l'arène. Le peuple romain acclamait les gagnants avec une fougue qu'il n'avait plus eu depuis longtemps. Etaient présents dans le Colisée, les dix vainqueurs qui avaient redonné l'élan d'antan à Rome.

Ils avaient fêté la victoire du porte-étendard une nuit entière. Certains légionnaires de centuries s'étaient joints à eux et reconnaissaient sans honte l'appartenance de Yosetsu en tant que défenseur de la Grèce. Shoto observait son subordonné rire et boire avec un sourire bienveillant. En cet instant, il regrettait d'avoir failli le contraindre à abandonner son rêve. Jamais il n'aurait pu pardonner à All Might si celui-ci l'avait détourné de ses ambitions. Et il était clair pour le commandant que voir de la déception dans le regard de son Beneficiarii l'aurait fragilisé dans son commandement de la cohorte. Shoto fut coupé dans ses pensées par la présence d'une suivante qu'il connaissait bien :

-Mademoiselle Jiro, j'ai comme l'impression que nous nous voyons de plus en plus souvent.

-Il est vrai que nos rencontres sont récurrentes. Mais si je me trouve ici à côté de vous c'est pour une raison bien précise.

-Je vous écoute, quel bon vent vous amène ?

-Dame Momo m'envoie v…

-Bien sûr qu'elle l'a fait.

Au vu du regard sombre de Kyoka, la suivante, à l'instar de sa maîtresse, n'aimait pas du tout être coupée.

-Je disais donc, Dame Momo m'envoie vous informer que l'Empereur risque d'inviter l'ambassadeur dans les soirs à venir. Dame Momo et vous devrez l'accompagner. Shoto avait serré les poings et s'était plongé dans une obscure réflexion, mais la suivante le rappela à l'ordre : Libra, m'avez-vous entendu ?

-Pardon… Oui, je vous ai entendu. Pourquoi n'est-elle pas venue me le dire directement ?

Kyoka leva les sourcils et répondit :

-N'avez-vous pas remarqué qu'elle vous évitait ?

Crédule, il rétorqua :

-M'éviter ? Moi ? Pourquoi ?

-Oh Libra, ne faites pas le simple d'esprit. N'avez-vous pas vous-même tendance à l'éviter ? Le commandant détourna le regard sans rien admettre. Elle poursuivit : Quoi qu'il en soit, votre petit jeu, à tous les deux, commence à m'éreinter. Je pensais que ce voyage en Grèce vous avait mis d'accord.

-C'est le cas.

-Alors pourquoi agir comme des étrangers ?

-Peut-être parce que nous nous sommes rendus compte que nous ne l'étions plus du tout.

Un petit sourire sur le visage, elle leva les yeux au ciel :

-J'ai renoncé à la comprendre il y a très longtemps. Je n'essaierai pas avec vous en plus. Mon message étant passé, je peux profiter de cette soirée.

Elle s'en alla rejoindre Mina qui servait plusieurs coupes. Denki les rejoignit rapidement, à la surprise de personne. Katsuki et Izuku vinrent ensuite tenir compagnie à leur commandant. Pour la première fois depuis longtemps, ils le félicitèrent sincèrement sur l'un de ses nombreux exploits. Et Shoto en fut réellement touché. Il s'était rendu compte qu'il en avait besoin. Surtout avec la nouvelle du potentiel dîner organisé par l'Empereur.

*…*

Et ce dîner fut bien tenu. L'Empereur avait envoyé l'un de ses centurions pour transmettre son invitation. L'ambassadeur Yaoyorozu n'avait pas hésité une seconde à approuver la demande, même si l'idée de passer la soirée avec son futur gendre ne l'enchantait pas du tout, au même titre que la Dame qui avait songé à simuler une fièvre. Mais l'insistance de son père avait eu raison d'elle, et c'est en traînant les pieds qu'elle se dirigeait vers le palais de l'Empereur, en compagnie de son père et du commandant de l'armée auxiliaire grecque. La femme marchait au centre alors que les deux hommes l'escortaient de part et d'autre. Le voyage s'était fait en silence, mais à l'approche du palais le son de la réception était audible même à l'extérieur. Les trois étant des invités d'honneur, ils furent directement conduits devant le trône du souverain. Ils s'inclinèrent avec respect, mais lorsqu'ils se relevèrent leurs muscles se tendirent en entendant la voix hautaine de l'Héritier.

-Monsieur l'ambassadeur ! Quel plaisir de vous revoir ! Nous attendions justement votre venue ! Toya inclina rapidement la tête, puis porta sa pleine attention vers sa fiancée : Ma chère, comme à chaque fois vous êtes sublime.

Il lui prit la main et l'embrassa longuement. Spectateur de cette mascarade, Shoto allait intervenir avant que l'ambassadeur ne s'avance vers les deux fiancés. Le père récupéra la main de sa fille est dit :

-Doucement Todoroki, ne profitez pas trop avant l'heure.

Un ombre, semblable à de l'avidité, traversa le regard de Toya qui suivit des yeux les invités quitter la salle du trône. Mais son attention fut tournée par le Tribunus Cohortis, qui l'observait avec insistance. Un sourire de défi apparut sur son visage. Il semblait en pleine forme pour débuter n'importe quel combat, mais Shoto ne put répondre à la provocation, inapte à se mesurer à lui ce soir.

En quittant la salle, Shoto se rendit compte que sa capacité à camoufler ses émotions devenait de moins en moins performante en présence de son frère aîné. Il allait devoir faire très attention à ses réactions beaucoup trop révélatrices. Et alors que le commandant cherchait les Nobles qu'il servait, son chemin fut coupé par quelqu'un qu'il n'avait pas vu depuis longtemps.

.

-Natsuo Todoroki.

Les deux se saluèrent avec une inclination de tête.

-J'ai regardé le plan de table de ce soir, il se trouve que nous nous trouvons à côté. Je me suis donc décidé à faire plus ample connaissance avec vous, puisque nous passerons la majorité de cette soirée ensemble.

Avec un sourire qui en disait long, Shoto répondit :

-C'est une très bonne initiative. Et si nous nous mettions sur le côté, ainsi je pourrai garder un œil sur l'ambassadeur que je sers.

-Tout à fait, cela va sans dire.

Les deux frères se mirent en bout de salle, où la réception était visible clairement. À cet endroit, personne ne pouvait entendre leur conversation, ce qui facilitait grandement leur parler familier.

-Étrangement, alors que nous nous sommes peu côtoyés, je suis toujours mal à l'aise lorsque je te vouvoie.

-Il en va de même pour moi. Vouvoyer mon petit frère, c'est d'une absurdité. Si seulement tu ne devais pas cacher ton identité.

-C'est un choix que j'ai fait de mon propre chef, je m'excuse de te causer tant de soucis.

Natsuo se tourna vers le bicolore brusquement. Il semblait honteux d'en avoir trop dit, mais se reprit si rapidement que Shoto ne releva pas cette action si étrange.

-Ne t'en fais pas. Je préfère grandement te savoir en sécurité avec une autre identité, plutôt que de te voir subir le courroux de notre aîné.

-Même sans cela il réussit à provoquer la colère en moi. Je ne pensais pas possible d'avoir un frère si différent de nous.

-Une réalité bien existante. Et alors que le silence se prolongeait, le cadet des Todoroki ajouta : Te rends-tu compte ? C'est sous le toit de notre père que nous avons pu discuter sans être découvert.

Avec un léger sourire, il répondit :

-Nous aurions dû commencer par cela. Mais ce n'est dû qu'à la providence si nous avons été mis à côté à table. La bonne nouvelle est que dorénavant, si nous sommes vus ensemble, personne ne s'interrogera.

-Oui, c'est certain. Je vais enfin avoir le plaisir de te présenter Kia. Le regard rêveur, Natsuo avait les yeux braqués dans le vide.

-La femme Perses. Fuyumi m'a informée que les choses étaient sérieuses entre vous. Que comptes-tu faire ?

-Je ne le sais pas encore. Les temps commencent à devenir rudes. Je ne dois ma liberté qu'à ma réussite avec les autres puissances. Et lorsque je parle de liberté, je n'évoque ici que ma possibilité à me promener sans garde rapprochée. Pour ce qui est du mariage, père ne veut pas en entendre parler. Ce qui m'inquiète c'est que Kia ne peut m'attendre indéfiniment. Et si les choses tardent de trop, elle finira par retourner chez elle, en Perses.

Tout en se retenant de lui tapoter l'épaule, Shoto le rassura :

-Tu trouveras un moyen d'ici là. Et qui sait, peut-être que le changement arrivera au moment opportun.

-Tu dois certainement faire référence à tes ambitions. Fuyumi et moi en parlons occasionnellement, dit-il vaguement.

-Qu'en penses-tu ?

-Je ne saurais dire. J'ai passé trop de temps à la cour et sous le joug de père pour imaginer un changement. Mon esprit est asservi par les règles de Rome. Une partie de moi veut te voir échouer Shoto. Car l'espoir que tu portes en toi est à la fois une délivrance et une malédiction. Mais ce qui est certain, de par ce dont tu as été capable ces dernières années, tu es certainement le seul à pouvoir changer ce monde. J'en suis convaincu.

Heureux au possible, Shoto évitait volontairement le regard fier de son frère. Les deux n'ajoutèrent plus rien, jusqu'à ce que les invités de l'Empereur soient conviés à table.

À son étonnement, Shoto et Natsuo se trouvaient très proche de la place de l'Empereur. Celui-ci en bout de table, avait à sa droite son fils et héritier, et à sa gauche l'ambassadeur de Grèce. À la suite du commerçant grec se trouvait Natsuo puis lui, qui remarqua que sa sœur était en face de lui et que la Dame Yaoyorozu était à l'opposé de son frère. En analysant la table, il croisa pour la première fois depuis longtemps les yeux gris de Momo, qu'il ne réussit pas à lâcher. Cet échange de regard, trop long pour être une simple coïncidence, fut difficile à couper. Mais grâce à l'intervention presque miraculeuse du cadet et de l'unique fille Todoroki, les deux passèrent rapidement à travers cette ambiance sentie par beaucoup.

Tout au long du dîner, Shoto lançait souvent des coups d'œil à l'opposé de la table. Ces regards étaient furtifs, tellement que le commandant ne le faisait plus qu'inconsciemment. Parallèlement, Natsuo et lui échangeaient sur divers sujets qui les passionnaient gaiement. Sous des airs perplexes, les autres convives exprimaient en tout, sauf en parole, la relation étrange qui était née entre deux hommes de milieux sociaux si différents. Mais l'Empereur ne remarqua rien, indifférent à toutes actions de son fils et du gladiateur qui avait juré allégeance à un autre. Cependant, il existait quelqu'un qui n'était pas dupe, et qui n'ignora pas cette proximité si soudaine.

Lorsque le repas fut terminé, les invités du souverain se dispersèrent dans l'immense palais. Une coupe dans les mains, ils sirotaient le vin exquis avec gourmandise. Shoto n'avait pas touché à l'hydromel, voulant garder toute conscience alors qu'il était chargé de la protection des natifs grecs. De sa position, il avait une vision du père et de la fille Yaoyorozu, qui conversaient chacun de leur côté avec des Nobles venus du monde entier. Le commandant était resté encore un peu avec son frère, puis lorsque celui-ci dû le quitté, il fut naturellement rejoint par l'ambassadeur et commerçant grec, qui ventait avec ironie la splendeur du palais impérial.

L'homme regorgeait d'un savoir humble, et avait une éloquence des plus élégantes. Son léger accent n'enlevait en rien sa capacité à captiver ceux à qui il s'adressait. Shoto fut à plusieurs reprises surpris par la perspicacité de celui qu'il servait. Il arrivait à percevoir les réactions de ses interlocuteurs avec beaucoup de précision, et de ce fait, menait constamment la conversation. Le bicolore se retenait, certaine fois, de lui répondre, de peur d'être démasqué sur des sujets qui n'avaient pourtant pas un seul instant lieu d'être.

-J'ai une question qui me rend curieux . Bien que vous soyez mon Tribunus Cohortis depuis quelques mois maintenant, je ne vous ai jamais vu en présence de femmes. Cela peut paraître indiscret, mais mes interrogations prennent le dessus. Ou bien, vous êtes d'une discrétion sans faille, et dans ce cas je salue cette capacité que vous avez, ou alors vous n'êtes simplement pas intéressé par les femmes, ce que je ne juge à aucun instant.

Dérouté par la franchise de l'ambassadeur, Shoto se racla la gorge :

-Je vous remercie pour votre sollicitude, mais je suis bel et bien attiré par les femmes. Cependant, mes priorités ne me laissent pas la place à ce genre de plaisirs.

-Oh, je vois. Pour être honnête avec vous je suis assez étonné. Vous êtes un homme de haut statut avec un charisme indéniable. Je suis certain que beaucoup de femmes doivent vous faire des avances.

Avec toutes l'innocence du monde, il répondit :

-Je ne saurais dire. Je n'y fais pas vraiment attention.

Pour la première fois depuis qu'il le connaissait, Shoto vit de l'étonnement sur le visage du père Yaoyorozu.

-Eh bien Libra, je commence à croire que vous n'avez définitivement aucun point faible.

-Que voulez-vous dire ?

-Il n'existe dans notre cher monde que deux points faibles propres à l'homme. La fierté et les femmes. Et d'une certaine manière, ils sont étroitement liés. Mais aujourd'hui, je ne remarque qu'aucun des deux n'a réussi à vous atteindre.

Et comme un peu plus tôt, le regard de Shoto dériva vers une direction bien précise. Et dans un murmure, il termina :

-Qui sait ?

Il ne s'était même pas rendu compte avoir dit cela. Mais alors qu'il s'était surpris lui-même, il reprit conscience de ce jeu de regard incessant, ainsi que du sentiment qui le lancinait ardemment à chacune des fois où Momo Yaoyorozu effleurait son esprit. Confus, avec une sensation de détresse au cœur, il intensifia son regard pour signifier à la Dame sa présence. Celle-ci ne mit pas longtemps à le sentir, et avec les sourcils froncés elle lui demanda des explications. Un signe de tête en direction d'une des terrasses du palais, les mit tous les deux d'accord.

Shoto s'excusa auprès de l'ambassadeur, et d'un pas presque effréné prit le chemin de la terrasse arrière, là où personne ne se trouvait.

-Plusieurs semaines que nous nous évitions volontairement, et il a fallu que vous me fassiez signe dans la demeure de mon fiancé. Je crois , que votre statut de gladiateur vous confère une arrogance honteuse.

Ignorant son air espiègle et sa moquerie, il fit plus sérieux que jamais :

-Il se passe quelque chose entre nous. N'est-ce pas ? Ne s'étant pas attendu à cette question, elle ouvrit la bouche pour la refermer aussitôt. Elle baissa les yeux, alors il continua : Vous êtes une femme intelligente, et moi un homme gladiateur. Elle sourit : Si jamais une chose est née entre nous, vous devez certainement être au courant. Je vous en prie, éclairez-moi.

Le ton suppliant faillit la convaincre :

-Libra, je ne sais pas si c'est la bonne chose à faire. C'est si compliqué.

-Au contraire, c'est très simple. Qu'est-ce que vous regretterez le plus ? Le dire ? Ou bien vous taire ?

Momo hésita pendant de longues secondes. Mais il patienta :

-Comment suis-je censée le dire ? Je ne sais quels mots seraient le plus proche de la vérité.

-Regardez-moi. Essayez à ma manière.

Et dans un mouvement qui décrivait un besoin féroce, elle mit sa main sur la joue du commandant. Il ferma instinctivement les yeux, et approcha brusquement son visage de la paume chaude et douce de la Dame. Et avec un sourire léger qui en disait tellement, elle avoua :

-Je crois bien Libra, que nous avons tous deux perdus ce combat.

Elle l'avait dit. Ce qui la hantait depuis si longtemps venait d'être révélé, exposé à voix haute. Pourtant, alors que l'interdit rendait leur relation si complexe et tortueuse, les deux ne pouvaient s'empêcher de sourire. Quitter cet endroit avait été un supplice, mais leur devoir respectif les ramenait à une réalité brutale. Se refusant à penser aux contraintes, un sourire, résultat d'un bonheur jeune et pur, se greffa sur leur visage, sans que rien ne puisse le tarir. Momo Yaoyorozu et Shoto Todoroki étaient amoureux.