Chapitre 22

Aux yeux de Rome, la vie suivait son cours comme si rien n'avait troublé sa paix. Indifférente aux excès et aux secrets qui naissaient en son sein, elle était tout de même témoin de chacun d'eux. Pourtant, même avec toute la volonté qu'elle détenait, Rome ne pouvait ignorer plus longtemps ce nouvel amour naissant qui laissait l'avenir incertain. Mais en cette nuit de pleine lune, rien n'était moins important que l'avenir. Une simple euphorie qui provoquait une insouciance que ne s'étaient jamais permis les deux amants innocents. Rien dans leur attitude ne laissait paraître une inclination provoquée par un amour transi. Rien ne pouvait révéler au monde que les deux seuls habitants de Rome, dépourvus jusqu'à lors de faiblesse, avaient cédé sous le regard d'un autre. Rien, sauf leurs yeux. Reflets de l'âme, les leurs n'exprimaient que l'ardeur de sentiments si longtemps et douloureusement éconduis. Un secret qui n'appartenait qu'à eux et qu'ils se jurèrent de ne jamais révéler. Mais comment un lyrisme si pur pouvait rester invisible aux yeux des plus attentifs ? Ou de ceux ayant la sensibilité suffisante pour percevoir une harmonie délicate et douce, n'apportant qu'un instant de paix éphémère, mais semblable nulle part ailleurs ? Shoto Todoroki et Momo Yaoyorozu l'ignorèrent, mais le vécurent tout de même.

C'était dans un accord tacite, qu'ils décidèrent d'agir comme avant. Il était préférable, pour l'un comme pour l'autre, qu'ils s'ignorent volontairement, au risque de se laisser prendre dans cette situation qu'ils avaient eux-mêmes créée. Dorénavant, se perpétuait entre eux un simple jeu de regard qui maintenait leur lien aux allures fragiles.

Se laissant aller à une déclaration silencieuse, Shoto observait de son poste le haut balcon où se trouvait Momo. Elle s'adonnait, comme chaque soir, à une contemplation affectueuse des jardins. Le commandant s'était régulièrement arrangé pour faire les rondes du soir afin de pouvoir admirer ce qu'il jugeait comme l'une des meilleures choses qui constituait Rome. Mais aujourd'hui, il comprenait enfin d'où venait cet étrange sentiment qui le lancinait à chacune de ses rencontres avec elle.

*…*

Le prochain combat du porte-étendard, Yosetsu Awase, allait se dérouler dans les jours à venir. Et alors que l'anxiété le submergeait doucement, Shoto avait proposé de lui réserver une séance d'entraînement particulière qui incluait ses deux amis d'enfance, Izuku Midoriya et Katsuki Bakugo. Les deux avaient accepté avec joie, et prirent le temps nécessaire de lui montrer tout un tas de stratagèmes à utiliser dans le Colisée. Et c'était avec une passion que seul Katsuki détenait, que celui-ci faisait une démonstration au combat rapproché au sous-officier. Le soleil faisait transpirer à grosse goûte les soldats grecs, mais n'empêchait en rien l'efficacité de l'apprentissage du nouveau gladiateur. Shoto et Izuku s'étaient placés sur le côté pour ne pas gêner. Le centurion était assis sur un tabouret, et avait le torse découvert. Le commandant, lui, portait sa chemise, mais avait un tissu placé sur l'épaule gauche qui lui servait d'éponge. Rien ne pouvait détourner leur concentration sur le combat acharné qui était mené d'une main de maître par Katsuki. Et alors que celui-ci mis à terre Yosetsu, les deux témoins rirent devant sa frustration.

-Je vous ai dit de faire attention à vos jambes !

-Pardonnez-moi.

-Et arrêtez de vous excuser !

Dans un soupire, le centurion l'aida à se relever, puis se remit en garde. Le combat reprit avec le même acharnement, alors que les spectateurs s'étaient lancés dans une analyse détaillée de la technique de celui qu'ils entraînaient.

-Ses progrès sont fulgurants. Je pense qu'il peut réussir la fin de cette session, fit avec enthousiasme Izuku.

-Je ne préfère pas précipiter mes conclusions. Il a encore beaucoup de travail devant lui. Mais je le reconnais, il progresse très rapidement. Je…

Shoto s'était inconsciemment arrêté de parler. Son regard avait été intercepté par une ombre qui longeait la dune qui séparait le castrum de la demeure Yaoyorozu. Oubliant tout le reste, Shoto vit l'objet de ses pensées discuter gaiement avec sa suivante et Eri. Mais alors qu'il se laissait aller à une plénitude dont il devenait peu à peu addict, le bicolore se tendit en entendant son ami d'enfance dire :

-Attention mon ami, tes yeux te trahissent.

Incapable de cacher quoi que ce soit à Izuku, il répondit sur un ton qui ne le convainquit pas lui-même :

-J'ignore de quoi tu parles.

-L'unique remarque que j'ai à faire Shoto est la suivante, tu sais quelles responsabilités pèsent sur toi. Et sur elle aussi.

Ce conseil étonna le commandant qui n'était pas habitué à cette perspicacité chez son ami. Désarmé et bon perdant, il demanda :

-Katsuki est-il au courant ?

-Nous n'en avons pas parlé. Cependant, il est peut-être un peu rustre, mais il nous connaît par cœur. Je ne le crois pas assez naïf pour passer à côté d'un fait si flagrant.

-Suis-je si facile à lire ?

-Oh non, détrompe-toi. Mais je te l'ai dit, tes yeux te trahissent. C'est l'unique moyen pour Katsuki et moi de comprendre où sont dirigés tes pensées. Mais ce n'est pas une mince affaire. Certes tu t'exprimes à travers l'étrange hétérochromie de tes yeux, mais l'ardeur de tes émotions nous a toujours été inaccessible.

-Est-ce une bonne chose ?

Izuku ne répondit pas, les yeux braqués sur Eri qui disparaissait de son champ de vision, il termina :

-Pour tes ambitions, sans aucun doute. Pour le reste, je suis beaucoup trop proche de toi pour te donner une réponse. D'ailleurs, tu es trop proche, il faudrait que tu prennes un bain.

Shoto envoya le tissu placé sur son épaule sur le visage du centurion qui se mit à rire aux éclats.

*…*

L'ignorance avait été efficace. Personne ne pouvait se douter de l'amour réciproque qui subsistait entre la Dame et son commandant, car aucun des deux ne laissaient transparaître quoi que ce soit. Mais alors que cette mascarade durait depuis plusieurs jours, l'un comme l'autre se languissaient de leur prochaine confrontation, ainsi que de leur échange incisif. Voulant précipiter leur rencontre, ils avaient mis en place tout un stratagème pour se donner rendez-vous. Et ce fut sur le toit de la demeure Yaoyorozu que le Tribunus Cohortis de l'armée auxiliaire grecque rejoignit Dame Yaoyorozu. Elle était dos à lui, les bras ballants et la posture droite. Lorsqu'il se plaça près d'elle, la femme n'avait pas réagi. Elle inspirait et expirait avec difficulté, comme si l'attente dans laquelle elle se trouvait pompait incessamment son oxygène. Cela, ainsi que le regard insistant du commandant. Momo, avec sa grâce naturelle, tourna lentement la tête pour croiser les yeux de celui qui l'avait rejoint. Ni l'un ni l'autre ne dirent un mot, laissant cet instant de latence représenter des retrouvailles qu'ils avaient mérité. Mais parce qu'elle refusait de démontrer sa vulnérabilité plus longtemps, elle rétorqua :

-Eh bien Libra, je ne savais pas que l'on pouvait en dire autant avec un simple regard. Un conseil d'amie, ne soyez pas si flagrant à l'avenir.

Avec un sourire apaisé, il enchaîna :

-Pardonnez-moi, mais je trouve cela mal poli de ne pas rendre un regard que l'on m'adresse. J'en déduis donc que votre conseil d'amie vous concerne d'autant plus.

-Oh je vois. Ainsi donc, le commandant de la cohorte grecque se décide enfin à sortir les griffes. Je ne savais pas qu'il existait des choses chez vous que j'ignorais.

-Il en existe plus que vous ne le pensez, Dame Yaoyorozu. Et il me tarde de toutes vous les montrer.

Momo céda enfin un sourire ce qui élargit celui de l'homme. Elle répliqua :

-J'espère que je ne découvrirai rien qui portera atteinte à ce que je préfère chez vous.

-Ce que vous préférez chez moi ? Vous venez de piquer ma curiosité.

-Grands dieux ! Je crois en avoir trop dit.

-Pas assez à mon goût.

-Contentez-vous de ce que vous avez Libra. Croyez-moi, vous avez toutes les informations nécessaires pour être parfaitement serein.

Le sourire de Shoto s'était tari, en même temps que celui de la Dame. Toujours noyés dans le regard de l'autre, leurs corps, possédés par une pudeur respectable, rougissaient devant ce silence monologuant une déclaration explicite. Mais alors que les mots tant attendus allaient traverser les lèvres de l'homme, une voix masculine, conduite par une sournoiserie irritante, prit les devants.

-Princesse, je vous ai cherché partout. Mais quelle surprise de vous retrouver avec le commandant Libra dans un lieu si intime.

Shoto s'était instinctivement reculé de plusieurs pas. Il fixait l'Héritier au trône, à l'instar de la fiancée de celui-ci. Toya arborait un air victorieux, comme s'il venait de les prendre sur le fait. Mais nullement impressionnée par son expression, Momo resta impassible. La Dame lança un regard en biais pour signifier au commandant de les laisser. Le bicolore serra la mâchoire, mais accepta l'ordre sans rien dire. Il s'éloigna d'elle jusqu'à arriver à hauteur de Toya qui ne lui adressa pas même un regard.

-J'avais une mission à lui confier. Je déteste être interrompue par des oreilles indiscrètes.

Shoto avait quitté le toit, ainsi Toya en avait profité pour s'approcher.

-Il est évident, princesse, que votre présence ici est uniquement due à cette fin. J'ai tout de même été déçu de ne pas vous trouver directement. Votre suivante ne m'a pas facilité la tâche, je dois l'avouer.

-Si j'avais été prévenue de votre venue peut-être que vous n'auriez pas eu tant de difficultés.

-Permettez-moi d'en douter, vous avez le chic pour minimiser nos rencontres.

-Oh quel dommage, vous vous en êtes rendu compte.

Toya émit un ricanement tout en essayant de capter son regard. La Dame ne se laissa pas faire, et l'ignora sans plus de cérémonie. Cependant, cette action ne plut pas à l'Héritier qui dans un geste violent attrapa son visage de sa main droite.

-Je crois que vous ne comprenez pas bien, princesse. Plus le temps passe, et plus vous m'appartenez. Je ne saisis pas cette manie de me résister constamment. Ne vous êtes-vous pas résignée à votre destin ? Vous avez dû comprendre avec les années, que lorsque je veux quelque chose, je l'obtiens. Et la preuve en est la suivante, par chance j'ai pu vous avoir avant même de vous vouloir.

Son regard seul pouvait pétrifier de peur n'importe qui. Pourtant, Toya ne fit qu'élargir son sourire en voyant l'expression noir dans les yeux gris de sa fiancée. Satisfait d'avoir eu ce qu'il voulait, il la lâcha, puis quitta le toit avec la certitude qu'il comptait une nouvelle victoire. Mais cette vérité était tout autre. Momo ne songeait en vérité qu'à son entrevue avec le commandant. Elle se rendit compte qu'une seule pensée en sa direction pouvait annihiler la douleur et la colère que lui provoquait son fiancé. Elle se massa la mâchoire et s'approcha du bord du toit. Son regard capta l'ombre de Toya qui s'éloignait à cheval. Elle vit ensuite Eri se promener avec ceux qu'elle considérait comme ses parents. Puis enfin, Momo trouva celui qu'elle cherchait inconsciemment. Shoto discutait avec plusieurs légionnaires devant sa tente. Sa voix était inaudible, mais elle sut qu'il parlait avec respect et bienveillance. Pour elle, l'ignorer avait été un véritable supplice. Et détacher son regard de ses yeux hétérochromes avait épuisé toutes ses forces.

-Grands dieux, j'ai été prise dans mon propre piège.

*…*

Ce fut dans un grand fracas que Toya ouvrit les doubles portes de la chambre. Il entendit tout de suite plusieurs gloussements en direction du lit recouvert par l'obscurité. L'Héritier s'empara de la seule bougie allumée et éclaira au mieux l'endroit de débauche.

-Je ne suis pas habitué à ce que vous débarquiez lors de mes réunions quotidiennes mon Seigneur. Quel bon vent vous amène ?

Toya faisait maintenant face à son unique homme de confiance, Tomura Shigaraki. Celui-ci n'était pas vêtu et était entouré des employés d'une des maisons de passe les plus lucratives de Rome. D'un mouvement de tête, Toya congédia les deux femmes, ainsi que l'homme ayant tenu compagnie au maître de cérémonie. Tomura en profita pour se lever et se servir une coupe de vin.

-Tu pourrais te vêtir.

-Oh, certes. Je ne savais pas que la nudité vous gênait.

-La nudité n'a rien à faire avec une conversation d'affaires.

Toya prit la coupe des mains de son interlocuteur, et but son contenu d'une traite. Tout en se servant une autre coupe, le responsable du Colisée demanda :

-C'est donc de cela qu'il s'agit ? Il est vrai que vous n'êtes pas du genre à interrompre mes petits plaisirs.

-Cesse de plaisanter. Et dis-moi plutôt, comment avance notre projet ?

Avec un ton moqueur, Tomura répliqua :

-Je ne vous savais pas impatient. Et je ne savais pas que cette Chose pouvait vous mettre dans cet état.

-Et pourtant, plus que quiconque, tu es celui qui me comprend le mieux.

-Il est vrai, entre sadiques nous ne pouvons que nous comprendre. Quoi qu'il en soit, les préparatifs sont en marche. Il ne manquera bientôt que quelques ajustements.

-Bien, très bien. Et pour l'autre affaire ? Je n'ai pas abandonné notre projet commun.

Un bonheur pur traversa le visage de Tomura alors qu'il réouvrit les doubles portes afin de faire entrer ceux qu'il avait réservé pour la soirée. Et ce fut en guise d'au revoir qu'il termina :

-Tout ce que vous avez besoin de savoir, c'est que jamais encore l'arène n'aura été si divertissante.