Chapitre 25

Malgré la satisfaction que lui avait procuré sa sortie, Shoto n'était toujours pas guéri. Il devait se soumettre chaque jour à de nombreux exercices de rééducation, et soigner son œil sans pouvoir l'ouvrir. Ce qu'il préférait cependant, c'était les longues heures qu'il s'octroyait aux termes. L'eau chaude lui faisait un bien fou, et lui permettait de réfléchir correctement, sans que la douleur prenne totalement possession de son esprit. Il redoutait de plus en plus la date fatidique où il devrait ouvrir son œil. Pas qu'il regrettait son combat contre Stain, bien au contraire. Mais l'idée qu'il ne pourrait plus exercer correctement son rôle de commandant le rendait anxieux. Son handicape reviendrait à mettre en danger tous ceux sous ses ordres, et cette pensée lui retournait l'estomac. Il devait se remettre, il n'avait pas le choix.

C'est avec cette vive détermination qu'il quitta les bains pour retourner au castrum. Sur le chemin, il fut salué à de nombreuses reprises par le peuple romain qui gardait en mémoire sa victoire contre le fléau du Colisée. Reconnaissant au possible, jamais encore un soldat portant les couleurs de la Grèce n'avait autant reçu de louanges sur le sol romain. Mais Shoto ne s'en réjouissait pas une seconde. Les révélations de Stain lui avaient permis de confirmer ce qu'il soupçonnait depuis longtemps. Les Nobles hauts placés de Rome avaient sciemment laissé Stain agir à sa guise, se moquant délibérément du peuple. Lui si fier de sa patrie, avait pour crainte un objet créé par celle-ci. Le sourire contrit du commandant donnait une illusion de timidité qui n'était en réalité qu'une expression de sa compassion. Les informations qu'il détenait ne devaient être sues que par une minorité. Seul le témoignage de Stain pouvait faire office de preuve contre Shigaraki, mais les chances pour que l'ancien gladiateur accepte de témoigner étaient minces. Ces pensées furent coupées par le regard soucieux et celui excité de ses amis centurions lorsqu'il arriva au camp.

-Que se passe-t-il ? Demanda Shoto.

-Hawks a demandé à te voir, il t'attend dans ta tente. Je ne lui avais jamais connu une expression si sérieuse. L'enthousiasme de Katsuki fit sourire Shoto et Izuku.

-Bien, je vais de ce pas à sa rencontre.

Et alors qu'il se dirigeait vers son bureau, la voix hésitante d'Izuku le stoppa :

-Comment… Comment va ton œil ?

Ils n'avaient encore jamais osé le lui demander. Cette initiative l'interpella, au même titre que leur expression énigmatique.

-Je ne le sais pas encore. J'attends ma prochaine visite chez Recovery Girl. Pourquoi cette question ?

-Je m'inquiète simplement.

Le regard baissé, Izuku ne vit pas l'échange entre ses deux amis. L'un demandant des explications, l'autre s'interrogeant sur quoi faire. La solution vint d'elle-même.

-Nous avons entendu certains soldats se demander si tu pouvais toujours assurer tes fonctions malgré ton handicap. Izuku et moi n'en doutons pas une seconde, mais ce n'est pas le cas de la majorité.

Katsuki ignora le coup de coude d'Izuku, et ne lâcha pas Shoto du regard lorsque celui-ci répondit :

-Que préconiser dans ces cas-là ?

-Une démonstration de force. Quelque chose qui fera taire les commères qui constituent notre armée. Tout du moins quelque chose que pourrait faire l'œil fermé.

La remarque du blond les fit sourire tous les trois. Le commandant finit par hocher la tête en les remerciant de leur attention, puis prit enfin le chemin de sa tente.

En entrant, il remarqua instantanément Hawks, qui se tenait droit devant le bureau en bois de chêne. Shoto reconnaissait sans peine que le gladiateur avait une prestance impressionnante. Bien au-delà de ses prouesses passées et le poids de sa réputation, Keigo Takami pouvait compter sur un charisme imposant.

-Monsieur Takami, que me vaut le plaisir de votre visite ?

L'ancien esclave se tourna en affichant un sourire éclatant. Il tendit sa main, et le bicolore ne se priva pas pour la serrer.

, cela faisait beaucoup trop longtemps que nous ne nous étions pas vues. J'ai décidé de venir vous saluer, mais aussi m'entretenir avec vous sur un sujet sensible.

L'intérêt de Shoto fut tout de suite captivé par le regard énigmatique de Keigo. Mais identifiant une gêne étrange, il proposa :

-Que diriez-vous de marcher un peu ? Nous pourrons aborder les sujets qui vous plairont.

Hawks acquiesça de la tête et précéda le pas du commandant. Les deux sortirent du castrum et montèrent la petite dune le séparant de la demeure Yaoyorozu. Les gladiateurs s'arrêtèrent en haut de la dune où aucune âme qui vive pouvait les entendre. Le regard braqué sur les soldats grecs, Keigo commença :

-Je voulais tout d'abord m'excuser auprès de vous. Vous n'êtes pas s'en savoir que ma relation avec Fuyumi Todoroki est devenue au fil du temps très sérieuse. J'ai pour elle une affection et un respect infini et seul son bonheur m'importe aujourd'hui. Cependant, en tant qu'être humain, je n'ai pu réfréner ma jalousie impulsive lorsque j'ai vu la lueur intense d'inquiétude dans ses yeux, juste après votre combat contre Stain. Je ne l'avais jamais vu dans cet état. Fuyumi cache aisément ses émotions, mais cette fois-là, tout était retranscrit dans son regard. Pendant un instant, j'ai cru qu'elle vous aimait.

-Je…

-Non, laissez-moi terminer, je vous prie. Shoto expira longuement et hocha la tête pour lui signifier qu'il pouvait poursuivre : Je l'ai donc confrontée peu de temps après le combat, et je lui ai exposé mes suspicions. Et ses explications sont la raison de ma venue, ou tout du moins en partie. Fuyumi m'a dit que vous étiez en vérité son petit frère, Shoto Todoroki.

Le silence se prolongea alors que les deux se fixaient. D'abord sur la défensive, Shoto se mit à sourire :

-J'ai une confiance aveugle en Fuyumi, si elle a jugé bon de vous le révéler, je n'ai rien à y redire. Mais elle a dû vous dire ce qu'en parlait reviendrait pour moi.

-Ne vous en faites pas. Le savoir m'a plus soulagé qu'autre chose. Je vous respecte beaucoup , jamais je ne pourrai mettre en péril votre statut actuel. En vérité, cela me permet de faire les choses de la bonne manière.

-Que voulez-vous dire ?

Shoto sentit que son interlocuteur s'était tendu. Il avait la respiration irrégulière, et mit un moment avant de dire :

-Je me suis déjà entretenu avec Natsuo, et il a accepté ma requête. Même si rien ne se fera sans l'accord de l'Empereur, et le sien évidemment, je me devais tout de même de m'entretenir avec ses frères favoris. Bien voilà, Shoto Todoroki, j'aimerais épouser votre sœur, et je vous demande aujourd'hui humblement sa main.

Les sourcils levés, Shoto coupa sa respiration et afficha une expression paralysée. Ne s'étant pas du tout attendu à cette demande, il ne se reprit qu'au bout de plusieurs secondes.

-Bien évidemment ! Je… Jamais aucun homme ne pourra la valoir Keigo ! Je donne mon consentement de tout cœur.

Les deux se serrèrent la main avec enthousiasme, mais le sourire du blond se tarit soudainement.

-Je suis vraiment heureux. Mais il m'incombe maintenant de le lui demander.

-Douteriez-vous de sa réponse ? Shoto avait un sourire à la fois moqueur et bienveillant.

-Bien sûr ! Comment faire autrement ? Après tout, au vu de mes origines je…

-Je vous arrête tout de suite. Fuyumi ne se préoccupe que du cœur, si le vôtre est pur, elle vous acceptera sans condition. À vrai dire, dans cette histoire, seul l'Empereur m'inquiète.

Keigo grimaça et dit :

-Oui, en effet. Je ne sais toujours pas comment m'y prendre.

-Vous avez tous les arguments pour, Keigo. Votre statut de naissance peut représenter un frein à sa décision, mais ce que vous êtes aujourd'hui rattrape aisément les règles puériles impériales. Vous êtes libre, et votre réputation est aussi lumineuse que le soleil d'été de Rome. Cela serait dans son désintérêt de vous éconduire.

-J'espère que vous dites vrai. Je ne vois pas l'intérêt d'avoir fait tout cela sinon.

Une émotion étrange s'entendait dans la voix de Keigo, ce qui interpella le commandant.

-Que voulez-vous dire ?

Le regard braqué dans le vide, il afficha un sourire qui n'était en réalité adressé qu'à une unique personne.

-Disons simplement que je ne me sens pas encore libre. J'ai œuvré toutes ces années pour en arriver là, et l'avoir comme épouse, représente l'unique espoir que j'ai. Mais vous devez connaître ce sentiment, il m'arrive de me voir en vous.

Impulsivement, le regard de Shoto se braqua sur la demeure Yaoyorozu. Et enfin il comprit.

-Est-ce le destin de tous les gladiateurs ? Demanda le bicolore.

-Je le souhaite sincèrement.

*…*

Tout chez elle décrivait une détermination emmagasinée depuis tant d'années. De sa démarche impériale, à ses yeux imperturbables, Fuyumi défiait quiconque voulant oser la freiner. Elle avait traversé le palais d'une traite, en direction de la salle du trône. Les soldats devant la double porte lui ouvrirent pour laisser apparaître l'imposante carrure de l'Empereur qui la regardait de haut.

-Que me vaut cette visite fortuite ?

-Une requête des plus urgentes. Elle concerne mon avenir.

-Je te trouve bien présomptueuse. Tu penses réellement que tu as un avis à donner sur ton avenir.

-Il est clair que vous êtes le seul à décider, mais j'ai tout de même le choix de qui j'épouserai.

-Vraiment ?

-Je n'épouserai que l'homme que j'aurais choisi. Fuyumi n'avait pas une seule seconde perdue de sa superbe.

-Est-ce une menace ?

-Aucunement. Je viens simplement vous demander d'accepter mon désir de me marier avec Keigo Takami.

Enji Todoroki n'exprimait aucune émotion, et s'était levé lentement sans lâcher le regard de son unique fille.

-Keigo Takami ? Tu veux dire Hawks ?

-Lui-même.

Un rictus apparut sur le visage du dirigeant qui n'augurait rien de bon.

-As-tu perdu l'esprit ? C'est un esclave Fuyumi.

-Keigo n'est plus esclave depuis des années. C'est un homme libre. De plus, plus personne à Rome ne voit en lui l'esclave. Il a fait ses preuves et Rome l'adore.

-Une légende s'oublie vite. Viendra le jour où Hawks quittera l'arène, et il ne sera plus rien.

-Vraiment ? Le calme de Fuyumi interrogea Endeavor qui avait descendu les marches séparant son trône du reste de la salle. Êtes-vous vraiment certain que les légendes façonnées au Colisée se font oublier ? N'êtes-vous pas la preuve vivante que les légendes perdurent ? Vous, l'un des plus grands gladiateurs que le monde ait connus, et qui marqua les esprits bien avant de devenir Empereur.

-Où veux-tu en venir ?

-Keigo Takami a fait ses preuves, comme vous. Sa réputation est enviée de beaucoup, et vous savez comme moi que peu d'hommes sont dignes du rang qu'il détient aujourd'hui. Sa condition actuelle efface sans efforts ses racines jugées indignes de notre société. Tout chez lui est louable, et ne pas accepter cette alliance reviendrait à en créer une autre qui, sans l'ombre d'un doute, n'apportera rien de comparable.

-Tu as l'air d'y avoir bien réfléchi. Comme si ce mariage, des plus surprenant, était une éventualité toute réfléchie.

-Il est évident père, que mon affection ne se serait pas tournée vers n'importe qui.

-Certes.

Enji planta son regard azur perçant dans les yeux gris déterminés de Fuyumi. Il semblait vouloir sonder son âme, et la jeune femme comprit qu'il y avait vu quelque chose qui lui plut lorsqu'elle vit son sourire.

-Bien Fuyumi, j'accepte ta requête. Et alors que l'unique fille Todoroki expirait de soulagement, elle se tendit en l'entendant poursuivre : Mais à une condition seulement. Si Hawks t'épouse, il devra entrer dans les ordres, sous mon commandement. Il sera envoyé dans le Nord-Est pour veiller sur nos frontières. Une tâche noble pour la noblesse de sa position.

Fuyumi dut se faire violence pour ne pas céder au vertige qui l'avait étreint.

-Le Nord-Est ? Cela veut dire que nous quitterions la capitale ?

Enji avait bien identifié la lueur d'espoir dans la voix de sa progéniture. Et un contentement particulier l'envahit rien qu'à l'idée de l'étouffer.

-Vous ? Je crois que tu ne m'as pas bien compris Fuyumi. Si Hawks devient ton époux, il devra remplir ses engagements de soldats et servir au poste qui lui est attribué. Mais toi, en tant que Dame de la cour, il est évident que tu ne peux quitter Rome.

Sa réponse avait sonné comme un glas qui avait fendu le cœur de Fuyumi. La respiration coupée, elle fixait son géniteur, qui savourait sa domination sur elle. Ce n'est que machinalement qu'elle rebroussa chemin.

Laissant ses pieds guider son chemin, elle arriva dans la cour arrière du palais où Keigo l'attendait patiemment. Dès qu'il la vit, il se précipita vers elle, les yeux pétillants. Mais son bonheur de la voir fut rapidement ombragé par l'inquiétude. Et elle lui raconta tout, sans omettre aucun détail, tout en déversant sa peine.

*…*

-Vous voulez faire quoi !? S'écria Shoto qui n'en revenait pas.

-Shoto calme toi, et je t'en prie écoute nous.

-Que je vous écoute !? Fuyumi tu entends ta demande !? Vous avez perdu l'esprit, tous les deux ! Keigo, bonté divine !

La fratrie Todoroki, ainsi que Keigo se trouvaient réunis chez Les frères. Le couple avait fait demander le commandant ainsi que l'ambassadeur romain dans une partie du commerce qui avait été réservée.

-Libra, je comprends votre réaction, mais essayez de comprendre notre position. L'Empereur est déterminé à empêcher notre union, et je refuse de le laisser gagner.

-Le laisser gagner !? Mais enfin ! Ce n'est pas une question de victoire Keigo ! Nous parlons de la vie de ma sœur ! Vous enfuir revient à renoncer à une vie de confort, de sécurité, de moyen ! Natsuo je t'en prie résonne les !

Le cadet Todoroki était appuyé contre l'un des piliers de l'étage et n'avait pas pipé mot depuis le début de leur réunion. Il avait gardé une expression neutre, même lorsque le couple leur avait annoncé qu'il voulait s'enfuir de Rome.

-Père est ignoble. Vous posez cette condition absurde n'est qu'une énième démonstration de force puérile. Vous devez savoir, tous, qu'ici je comprends tous les points de vue. Mais si je dois me ranger d'un côté… Je suis désolé Shoto, mais je soutiens Fuyumi.

-Comment !? Natsuo ce n'est que folie ! Son seul œil valide était exorbité au maximum. Et pour une cause autre que les termes, Shoto oublia la douleur de sa brûlure.

-Shoto, tu ne sais pas ce que cela fait d'être sous le contrôle de père. Tu n'as aucune idée de ce que ne pas être libre signifie. Je crois que s'enfuir est la plus belle idée qu'ait eu Fuyumi. Car même si c'est renoncer à la richesse et au luxe, c'est en contrepartie, accepter la liberté et le bonheur.

-Mais une vie de fuite Natsuo… Tu voudrais cela pour notre sœur ? Son agitation ne l'avait pas quitté, mais la résignation s'installait peu à peu.

-Je veux qu'elle soit heureuse. Puis Keigo sera avec elle. J'ai entendu dire qu'il se débrouillait en combat. Natsuo sourit au gladiateur qui le lui rendit.

-Cela n'a rien d'amusant. Père lancera une horde de soldats à votre recherche, qui sait ce qu'il vous fera s'il vous retrouve.

Fuyumi se leva de son siège et vint serrer les mains de son jeune frère :

-Shoto, cela serait te mentir de dire que je n'ai pas peur. Mais je ne peux plus vivre ainsi. J'étouffe à Rome, et si en plus je ne peux vivre avec Keigo, je préfère encore vivre une vie de fuite avec lui. J'aimerais que les choses se passent différemment. C'est vrai, je laisse mes petits frères ici, ainsi que Dame Momo. Le bicolore sera d'autant plus les mains de sa sœur, ce qui la fit sourire. Shoto, je compte sur toi pour prendre soin d'elle. Elle va en avoir besoin.

Et elle l'enlaça avec force, laissant des larmes orphelines s'échouer sur l'uniforme militaire.

-Nous avons besoin de votre aide Libra. Seul un commandant de cohorte peut nous aider à quitter Rome en sécurité. Avez-vous une idée de comment nous pourrions nous débrouiller ?

Et à son grand étonnement et déplaisir, oui Shoto connaissait bien un moyen.