Chapitre 27

Installé confortablement sur l'un des sièges du commerce Les frères, Shoto avait le regard dans le vide depuis un moment. Songeur, il ne s'était toujours pas remis de sa confrontation avec son frère. Il n'en avait parlé à personne, préférant digérer l'information au préalable. Mais la panique s'implantait en lui tel un torrent incontrôlable. Ne pas connaître les intentions de Toya le rendait anxieux, bien plus que de devoir s'occuper de l'affaire Tomura Shigaraki. Cependant, jamais seul bien longtemps, Shoto fut rejoint par Eijiro, l'air un peu maussade.

-C'est mon endroit de tristesse habituel, mais si c'est toi S, je peux bien le partager.

Les deux hommes rirent, et Shoto demanda :

-As-tu eu des nouvelles de Mina ?

-Oui, elle est arrivée il y a trois jours. Elle m'a demandé de te prévenir que son chargement était arrivé à bon port sans encombre.

-Je t'en prie Eijiro, remercie-la de tout mon cœur. Et surtout, ne m'en veux pas si je la couvre de fleurs à son retour.

-Pas le moins du monde, elle le mérite amplement. Moi qui m'étais fait à sa présence constante, je ne ressens plus qu'un vide.

Devant le silence éloquent du roux, le bicolore demanda :

-Comment faites-vous tous les deux ? Dans votre situation actuelle ?

Eijiro réfléchissait plus aux mots qu'il allait employer, qu'à la réponse même. Le commerçant semblait parfaitement la connaître.

-Notre mariage n'a toujours fonctionné que d'une manière. Dès notre rencontre, nous savions que nos situations respectives n'impliquaient pas la normalité. Alors nous nous y sommes fait, et ce fut de cette manière-ci que nous avons trouvé notre bonheur actuel. Vois-tu, même si nous nous manquons terriblement, la patience et la ténacité dont nous faisons preuve ne fait que scintiller davantage nos retrouvailles méritées. J'ai à chaque fois l'impression de redécouvrir ses traits, son odeur, ses mimiques, tout ce qui m'a fait succomber la première fois.

Le commandant buvait les paroles de son ami, comme s'il en attendait à chaque fois un peu plus. Car à son unique étonnement, il se voyait dans chaque mot.

-Alors à travers cette adversité que la vie vous a imposé, vous chérissez vos moments de retrouvailles ?

-Pour être plus précis, à chacune des fois où je revois Mina, je veux passer tous mes instants avec elle comme s'ils étaient les derniers. Je pense que c'est aussi ça l'amour. Vivre chaque instant comme le dernier.

Et comme si son cœur avait émis un signal puissant, il coupa sa respiration lorsqu'il vit Momo Yaoyorozu traverser le rideau couleur bronze. Elle était similaire à toutes les fois où il la voyait : sublime. Eijiro comprit rapidement que sa présence n'était plus du tout remarquée par son interlocuteur, et pour lui faciliter la vie, il fit un signe à la Dame de les rejoindre. Celle-ci leur offrit un léger sourire, et le commerçant se sentit brusquement de trop lorsque la Dame et le commandant croisèrent leur regard, il alla rejoindre Katsuki ensuite. Momo commença :

-Félicitation pour votre vue.

Sa vue ? Shoto l'avait complètement oubliée.

-Oui merci, c'est un soulagement.

-Vous n'en avez pourtant pas l'air.

Il détourna le regard. Foutue perspicacité !

-Vous avez dû entendre la nouvelle sur la mort de Stain, j'ai encore du mal à l'accepter.

Après avoir sondé les yeux hétérochromes de l'homme, elle soupira et prit place en face de lui :

-Un coup de l'armée romaine, sans une once d'hésitation. Je me demande ce qu'il a bien pu se passer.

-C'était d'ailleurs pour cette raison que je suis venu vous voir la fois précédente.

-Oh oui, j'avais hâte de vous voir, mais Toya en a décidé autrement. J'en suis navrée.

-Ne le soyez pas, il m'avait prévenu que rester vous attendre ne servirait à rien.

Shoto eut un sourire amer, mais alors qu'elle allait lui demander pourquoi il arborait une telle expression, elle se ravisa. Une peur étrange la traversa, lui interdisant de poursuivre sur ce chemin. Préférant changer de sujet, elle l'informa :

-Mon père et moi sommes invités chez l'Empereur demain soir. Selon mon père, l'Empereur voudrait faire passer son humiliation, je parle ici de la fuite de son unique fille, comme un problème facilement réglable. Il a organisé différents repas pour assurer sa place et camoufler sa vulnérabilité. Cependant, ce qu'il redoute se passe déjà. Le monde ne parle plus que de cela. J'espère que Fuyumi va bien.

Shoto fut touché par l'inquiétude de la Dame, et il sourit en disant :

-Fuyumi est la plus téméraire et courageuse de la fratrie Todoroki. Elle s'en sortira mieux que n'importe qui. En vérité, j'ai toujours pensé que les femmes constituant Rome avaient une plus grande capacité à se débrouiller que les hommes.

-Oh vraiment ? Et qu'est-ce qui vous pousse à dire cela ?

-Le simple fait que lorsque le temps est venu de s'occuper des vrais problèmes de Rome, le premier nom mentionné pour apporter une solution fut le vôtre. Il faut avoir une grande influence pour faire admettre à l'intrépide Katsuki Bakugo que vous êtes l'esprit le plus fin et évolué qu'il nous ait été de voir.

-Voyez-vous cela. Et dans quelle affaire dois-je intervenir ?

-Nous demandons simplement des conseils. Il s'agit de Tomura Shigaraki, avez-vous des informations sur lui qui pourrait nous aider ?

La Dame réfléchit de longues secondes. À l'étonnement du commandant, elle ne fut pas surprise d'entendre ce nom. Puis après réflexion, il n'y avait rien d'étrange à cela.

-Si Shigaraki n'est pas présent au Colisée, il se trouve nulle part ailleurs que dans les bas-fonds, si on peut encore appeler cela ainsi. Certaines maisons closes ont des emplacements particuliers. Elles sont dédiées aux plus riches Nobles de la ville, et Shigaraki est leur client le plus rentable. Quant à ses faiblesses… Ce n'est pas une surprise du tout, Shigaraki a un égo à la hauteur du monument qu'il dirige. Si vous voulez l'atteindre, il faudra s'attaquer à sa fierté.

-Vous pensez à quoi ?

-On pourrait penser que ses petits plaisirs en maison close sont son seul moteur, mais je pense autrement. Ce qui exalte réellement Shigaraki Tomura c'est le Colisée. Il est maître de la plus grande attraction du monde. Il est devenu addict à l'euphorie provoquée par le contrôle, et la lui retirer est le meilleur moyen de le mettre au pied du mur. Trouvez un moyen de le destituer de son piédestal.

-Une humiliation publique ?

-Pas nécessairement. Il faut simplement faire comprendre à Shigaraki que sa place n'est pas éternellement sienne, qu'il n'est pas intouchable. Mais surtout, que le Colisée ne lui appartient pas. Je pense qu'à partir de là, vous saurez vous débrouiller.

Jamais à aucun instant, il n'avait regretté de lui demander conseil. Le commandant se disait que bientôt il ne pourrait rien faire sans la consulter au préalable. Désireux de lui parler encore, Shoto l'observa en souriant :

-Suis-je moi aussi invité chez l'Empereur ?

-J'ai bien peur que pour cette fois-ci vous ne l'êtes pas. À mon grand déplaisir.

-Ce n'est qu'une soirée, vous allez y survivre. De mon côté j'en profiterai pour répondre à mes correspondants, dont votre tante qui est une personne assez loquace.

Momo pouffa et répliqua :

-Elle l'est sans aucun doute. Combien de missives avez-vous reçu ce mois-ci ?

-Trois. C'est toujours moins que le mois dernier.

-Et moi six, je suis rassurée, elle me préfère à vous.

-Ce n'est pas difficile.

Elle leva un sourcil :

-Oseriez-vous dire que je gagnais d'avance ? Ma tante n'a pas pour habitude de s'accommoder de la famille, si une personne lui plaît elle lui plaît.

-Je le sais parfaitement, elle s'est chargée de me le faire comprendre très tôt. Si je dis cela, c'est uniquement parce que je sais ce que votre tante ressent.

Momo fronça les sourcils devant l'air sérieux du commandant. Elle demanda :

-Mais encore ?

Shoto se pencha sur son siège et incita la Dame à faire de même, il murmura ensuite :

-S'il y a bien une chose qui me lie à Dame Midnight, c'est l'affection que nous portons tous deux à la même personne.

Les deux seraient restés des heures ici. À se regarder l'un l'autre, en oubliant ce qui les entravait continuellement. Mais jamais longtemps seuls, Jiro interrompit leur admiration partagée.

-Dame Momo, nous ne devrions pas trop tarder à rentrer. Il faut que nous choisissions votre tenue pour votre dîner chez l'Empereur.

À contre cœur, la native grecque détacha son regard des yeux hétérochromes de Shoto et répondit à sa suivante :

-Oui, tu as raison.

Elle se leva avec grâce, contourna le siège et se tourna une dernière fois vers lui. Il comprit son message et lui dit :

-Nous nous verrons le lendemain de votre dîner, d'ici là essayez d'avoir une pensée pour moi de temps en temps.

Et ce fut avec un dernier sourire, uniquement dédié à lui, qu'elle quitta le commerce.

*…*

Shoto était assis derrière son bureau. Il avait terminé son travail pour la journée, et décida de finir par la lecture de lettres lui étant adressées. Il préféra commencer par les missives plus que divertissantes de Dame Midnight, qui avait le talent inné de faire passer la vie banale en véritable divertissement. Il riait comme un enfant à chacune de ses nombreuses nouvelles et en apprenait constamment sur la vie de la Dame qui voyageait à travers de nombreux Empire.

Il lut les deux premières lettres avec grand enthousiasme, séchant plusieurs larmes provoquées par son hilarité. La troisième cependant, lui fit à plusieurs reprises froncer les sourcils. En effet, Midnight y évoquait la politique des différentes puissances, ainsi que de l'agitation ressentie un peu partout dans les castrums romains. L'écriture presque trop sérieuse de la Dame interrogea le commandant qui n'avait pas senti pareil chose, ici à Rome.

Troublé et songeur, Shoto décida d'ouvrir la lettre de Fumikage Tokayami, son ancien camarade de cohorte. Celui-ci, ainsi que Mezo Shoji, avaient été mobilisés sur les frontières Est du pays et échangeaient souvent avec leurs amis. Mais encore une fois, l'étonnement le traversa. Son ami de longue date tenait un discours similaire à la Dame grecque, et donnait de réelles raisons au commandant de s'inquiéter. Mais plus que ces nombreux avertissements, les mots utilisés par ses correspondants étaient étrangement semblables, comme s'ils s'étaient complétés volontairement. Il ne suffit à Shoto qu'une légère réflexion pour faire ce lien si flagrant. « J'ai moi-même placé de nombreuses sources dans l'armée ennemie. ». Les paroles de Midnight résonnaient dans l'esprit du bicolore. Il comprit enfin ce qu'elle voulait dire, et résolvait aussi le mystère que représentait Fumikage et Mezo. Les deux athéniens n'avaient donné aucune explication quant à leur allégeance à l'armée romaine. Aujourd'hui, Shoto comprenait toute l'histoire, et sourit face à la malice de la Dame qu'il estimait déjà beaucoup. Mais rien ne le rassurait sur cette agitation présente hors des murs de Rome.

Enfin, il consentit à ouvrir la dernière lettre. Elle venait de Tenya Ilda qui l'informait qu'il avait obtenu une permission et qu'il serait bientôt présent à Rome. Heureux de voir son ancien ami, Shoto se leva dans l'intention de prévenir Katsuki et Izuku, mais à sa surprise, il vit entrer son frère :

-Bonsoir Natsuo, que me vaut ta visite ?

-Bonsoir Shoto, désolé de venir si tard. Je n'ai pas été convié au dîner de père, je me suis donc dit que venir te voir était une bonne idée. Nous ne nous sommes pas vus depuis le départ de Fuyumi. Je voulais savoir si tu avais eu des nouvelles.

Shoto s'adossa contre le bureau et répondit :

-Ils sont arrivés à bon port, sans encombre.

Natsuo expira de soulagement et sourit de toutes ses dents.

-Comme je suis heureux, enfin l'un de nous va pouvoir vivre une vie libre. Mais son sourire se tarit en voyant le regard sombre de son frère benjamin. Y a-t-il un problème ?

-Je suis perplexe Natsuo, depuis notre réunion chez Les frères, je m'interroge sur ce qui t'a poussé à encourager notre sœur à partir.

-Qu'entends-tu par-là ?

-Ce soir-là, tu parlais de liberté. Tu parlais de liberté, mais pas de celle de Fuyumi. Tu mentionnais uniquement le fait d'échapper à père, comme si la fuite de notre sœur représentait ce que tu as toujours recherché.

Toujours adossé à son bureau, Shoto fixait son aîné sans ciller. Le regard de celui-ci s'était métamorphosé, et au lieu d'avoir une délicatesse douce dans ses pupilles grises, il n'y avait plus qu'une froideur glaciale.

-Tu insinues que j'ai poussé Fuyumi à quitter Rome uniquement pour défier notre géniteur ?

-Non Natsuo, je sais que tu ne veux que le bien de notre sœur, mais tu as été euphorique, impatient et gourmand. Je le sais car on m'a rapporté que tu te promenais dorénavant en compagnie d'une étrangère. Est-ce précipité de dire qu'il s'agit de Kia ?

Son ton plus adoucit convainquit Natsuo de relâcher la pression. Le cadet Todoroki s'assit sur l'un des sièges en face du commandant et soupira :

-Je sais quelle impression je donne, mais je ne peux plus vivre ainsi Shoto, et Kia non plus. Le départ de Fuyumi m'a juste conforté dans l'idée que j'avais moi aussi le droit à ma part de bonheur. Je suis ambassadeur de Rome, et Kia a des titres de noblesse conséquents, rien ne peut contrer notre union, pas même père.

-Alors quoi, vous vous exposez imprudemment, toi et elle, pour ainsi prévenir le monde de votre prochain mariage ? Natsuo, en as-tu parlé avec tes conseillers, et avec père ? Penses-tu vraiment que les choses te seront aisées ? Regarde par quoi a dû passer Fuyumi…

-Je t'interdis. Natsuo l'avait coupé, bien décidé à défendre sa position : Je saisirai chaque opportunité pour vivre la vie dont je rêve. Les conditions ne me sont pas favorables, je le reconnais, mais elles ne le sont pas plus qu'hier. Ce n'est jamais le moment, alors autant saisir sa chance. Fuyumi l'a fait, et c'est mon tour aujourd'hui. Je sais que tu penses à mon bien, mais je t'en prie Shoto, ne me moralise pas. J'ai besoin du soutien de mon frère, et rien d'autre.

Les bras croisés, Shoto ravala son inquiétude et abdiqua en soupirant :

-Bien Natsuo, je ne te dirai plus rien concernant cette histoire. Je serai présent pour toi, peu importe les intempéries de la vie. Je t'en fais le serment.

L'ambassadeur acquiesça puis déclara en souriant :

-Maintenant que nous avons mis cela au clair, et si nous allions boire chez Les frères ? Je meurs de soif.

Et sans une once d'hésitation, Shoto céda son glaive contre sa bourse pour précéder le pas de son aîné.

*…*

Fidèle à lui-même, le public du Colisée criait à plein poumons son impatience de voir le sang couler. Shoto se trouvait dans la tribune royale à l'arrière et écoutait avec un léger sourire Tomura Shigaraki profiter encore un peu de ses moments de gloires. Son regard hétérochrome se posa ensuite sur la Dame Yaoyorozu qui était dos à lui. Les deux ne s'étaient pas parlés depuis la soirée dans le commerce populaire. Et alors que le commandant était sûr de pouvoir échanger ne serait-ce que quelques mots avec elle en allant la chercher pour l'escorter jusqu'à l'arène, elle l'avait froidement ignoré. D'abord surpris, Shoto se rassura en justifiant le geste de Momo par une volonté de dissimuler d'autant plus leur relation secrète. Pourtant, malgré ce début de journée étrange, rien ne pouvait le détourner de sa contemplation, pas même le sourire suffisant de l'Héritier au trône. Ce n'est pourtant que lorsque Tomura annonça quelque chose en particulier que le commandant le remarqua.

-Et maintenant, je cède ma place à Toya Todoroki, le futur Empereur de l'Empire qui a une nouvelle à annoncer !

Toya se leva de son siège et s'approcha du bord de la tribune. De là, le Colisée entier pouvait le voir, vêtu d'une toge brodée d'or et porté par une suffisance échéante.

-Merci Consul Shigaraki, pour cette introduction plus que plaisante. Très cher peuple romain, c'est un honneur pour moi de pouvoir m'exprimer devant vous tous. Mon intervention ne sera que très brève, mais en ravira plus d'un, j'en suis persuadé. Hier s'est tenue une réunion des plus importantes entre notre grand Empereur et le merveilleux ambassadeur Yaoyorozu. Et enfin, le sujet discordant entre ces deux grands hommes a enfin trouvé un compromis. Je vous annonce alors, ici même, Toya se tourna et tendit sa main vers l'intérieur de la tribune. Momo se leva à ce geste, et d'un pas gracieux le rejoignit au-devant de la scène. L'Héritier termina enfin : Je vous annonce que bientôt L'Italie et la Grèce formeront une seule et même puissance ! Ce qui veut dire que le mariage entre Momo Yaoyorozu et moi-même aura bel et bien lieu, dans six mois exactement !

Le public à la fois surpris et euphorique applaudit de toutes ses forces. On entendait des acclamations, des félicitations. Certains pleuraient, d'autres soupiraient de soulagement, et Toya saluait impérialement. Sa main dans celle de Momo, où trônait un bijou scintillant, jamais il n'avait paru si fier. La femme, elle, était amorphe, vide de toutes choses, indifférente au monde extérieur pourtant si exubérant.

Une autre personne était dans ce même état. Inexpressif et parfaitement immobile. Les tueries battaient leur plein dans l'arène, mais ignorante et seule, l'âme de Shoto se déroba de la réalité durant toute la durée des combats. Et son corps suivit lorsque seuls cinq gladiateurs restaient sur le terrain sableux. Il avait disparu.