Chapitre 29

Ils avaient emprunté un chemin peu connu d'un pas lent. Le sentier se trouvait à l'extérieur de la ville, où le bruit de la capitale s'étouffait. Une main tenant l'étrier de son cheval blanc, et l'autre se balançant au rythme de la marche, Shoto admirait lointainement les champs qui s'étendaient sous ses yeux. La Dame qui l'accompagnait n'avait pipé mot depuis leur départ du Portus. Aucun des deux ne savait comment débuter cette conversation, qu'ils savaient lourde de sens. Pourtant il le fallait, et c'est en inspirant longuement que la Dame commença :

-Dès que j'ai appris la nouvelle du mariage, j'ai pris le premier bateau en partance de Croatie. Mon frère m'a prévenu en avance, et m'a interdit de venir ici.

-Pour quelles raisons ?

-Parce qu'il savait que j'aurais tenté de mettre fin à cette immondice.

-Ne le voulez-vous toujours pas ?

-J'ai vu votre expression au port, j'ai compris qu'il n'y avait rien à faire. Shoto baissa la tête de honte. Elle demanda : Vous l'aimez, n'est-ce pas ?

Shoto mit un très long moment à répondre :

-Je ressens bien des choses pour Momo Yaoyorozu, l'aimer n'est qu'un mot parmi tant d'autres. Rien ne peut nommer ce qu'elle représente.

-Et elle ? Vous aime-t-elle ?

Shoto soupira face à l'aplomb de la Dame :

-Je l'ignore. Je l'ai cru, mais plus maintenant.

Midnight s'arrêta et se brusqua :

-Douteriez-vous de ses sentiments !?

-Jamais. Mais ne serait-il pas plus sage pour elle de faire une croix sur ce que je représente ? N'est-ce pas assez difficile de savoir qui elle épousera ?

Lui aussi s'était arrêté. Il refusait de croiser le regard de la Noble, qui elle le fixait avec insistance.

-Vous ne le savez peut-être pas, mais je suis mariée. Non, il ne le savait pas. Mais sa surprise aurait été semblable à celle d'aujourd'hui. Ce n'est pas un mariage d'amour, mais un choix que nous avons fait tous deux. C'est un Noble savant, très respecté en Grèce. Il siège à la cour de l'Empereur, et détient une réputation sans failles. J'ai tout de suite apprécié sa sagacité et son esprit vif. Il est doté d'une intelligence incontestée, mais aussi légèrement sournoise. J'ai rapidement remarqué qu'il avait une préférence pour son propre sexe. Ce n'était pas un problème pour moi, femme de liberté. Nous avons donc conclu ce marché. Officiellement nous serions mari et femme, mais officieusement simplement amis. Il fait son travail en Grèce, et entretient toutes les relations qu'il veut. De mon côté, je voyage, je visite, j'explore, tout en laissant ma marque un peu partout, ou des espions, cela dépend. J'ai eu cette chance. Ma nièce non. Je pensais… J'ignore ce que je pensais. Mais j'avais l'espoir que cela se finisse autrement. J'ai toujours l'espoir que cela se finisse autrement.

-Et vous comptez sur moi pour ce faire.

-Qui d'autre ?

-Il existe des tas d'hommes plus compétents que moi.

Elle ricana :

-Oh je vous en prie ! Ce ne sont que des foutaises ! Vous êtes un homme d'ambition ! Aucun homme dépourvu d'ambition n'atteint un jour votre place ! Vous avez des objectifs, une voie tracée ! Mais par-dessus tout, vous avez une motivation bien plus grande et belle que celle d'autrui ! Je refuse que ma nièce, et ce qui fait d'elle ce qu'elle est, soit gâchée par le sadisme d'un vicieux ! Libra… Je vous en conjure. C'était une supplication. Ni dissimulée, ni fière. Seulement un appel à l'aide sincère.

-Et que suis-je censé faire ? Dites-moi Dame Midnight, que faire ? Ce mariage représente l'alliance de deux puissances ! Aucune solution pacifique n'existe hormis… hormis… hormis son sacrifice.

-Qui a parlé d'une solution pacifique ?

Shoto capta instantanément son regard, et il vit ce qu'il redoutait à l'entente des dires de la Dame.

-Alors fini l'espionnage, fini les faux semblant ? Vous préconisez une guerre ouverte avec la Grèce comme cause du conflit ?

-La dernière chose que je souhaite c'est donner une raison à l'Empereur romain de s'attaquer à mon pays. Cet homme n'attend que cela, même le plus miséreux des grecs le sait. Cependant, Enji Todoroki est trop imbu de sa personne pour faire quoi que ce soit. J'ai alors tout misé sur son héritier, avec l'espoir qu'il commettrait l'erreur qui aurait raison de cette absurdité d'Empire. Mais voilà aujourd'hui, si mal il doit y avoir de la part de Toya Todoroki, j'ai le pressentiment que c'est elle qui le subira.

Le silence s'installa. Tous deux plongés dans une méditation tortueuse, Shoto secoua la tête pour annihiler ses mauvaises pensées.

-Je suis soldat grec. Si mon Empire doit entrer en conflit avec l'Italie, je n'hésiterais pas. Mais déroger à l'alliance, pour mes intérêts personnels, je ne le peux. Car elle non plus. Je ne peux vous promettre de stopper tout ceci. Midnight baissa la tête, mais Shoto poursuivit : Cependant, je peux vous promettre, que d'ici son mariage, Dame Yaoyorozu ne souffrira jamais du malheur.

Et la Dame sourit. C'était un sourire triste, mais emplit de reconnaissance. Et alors elle dit, avant de rebrousser chemin pour la ville :

-Grands dieux, ma nièce a vraiment du goût.

*…*

La nuit était tombée depuis un moment. Peu à peu Rome s'endormit pour ne laisser éveiller que les esprits tourmentés. Shoto en faisait partie. Il avait une énième fois remplacé son ami blond pour les rondes du soir. Et c'est légèrement hésitant qu'il se plaça au poste idéal pour admirer le rituel balconier. Et elle était là, aussi belle qu'à chaque fois. Ce fut en la voyant apparaître qu'il se rendit compte d'à quel point elle lui avait manquée. Les derniers événements se succédèrent dans sa tête, et il se demandait comment toute cette histoire pouvait bien finir.

Momo sentit un regard sur elle. C'était déjà arrivé par le passé, et cette sensation réchauffait toujours son cœur. Mais cette fois-ci, l'envie de savoir ce que cela signifiait était plus forte que tout. Elle savait que de son balcon, la dune séparant sa demeure du castrum était parfaitement visible. Sa curiosité brûlait de plus en plus, proportionnellement à l'accélération de sa respiration. Alors elle tourna la tête…. Mais ne vit personne. Ce regard, il avait disparu.

Pour une raison qu'elle ignorait, la Dame se sentit triste. Ne voir personne l'avait davantage plongée dans une solitude sans fond. Et incapable de s'en extirper, elle décida de rentrer, et par le sommeil oublier, ne serait-ce que pendant quelques heures. Mais le destin en avait décidé autrement car elle entendit toquer à la porte. Lasse et épuisée, elle alla ouvrir. Et elle comprit alors, pourquoi elle s'était sentie si triste sur le balcon. Car seuls les yeux de celui devant sa porte pouvait ainsi réchauffer son cœur. Momo s'était efforcée de ne pas fondre dans les bras de Shoto. Elle avait gardé le contrôle d'elle-même, consciente que ses gardes étaient toujours à leur poste. Mais Momo ne pouvait parler. Tous les mots qu'elle voulait lui adresser ne pouvaient être entendus par quelqu'un d'autre que lui. Alors il l'épargna :

-J'ai eu des informations capitales venant de Grèce, il faut que je vous en parle.

Avec empressement, elle lui tourna le dos en laissant la porte ouverte et se dirigea vers le balcon qu'elle avait quitté un peu plus tôt. Shoto passa le pas de la porte, et la referma derrière lui. Il inspira longuement, et débuta sa marche pour rejoindre la Dame. Celle-ci était toujours dos à lui, mais il entendit distinctement sa voix :

-J'étais persuadée que vous ne reviendrez plus jamais ici.

-Moi aussi, admit le commandant avec honte.

-Et qu'est-ce qui vous a convaincu ?

-Ma conscience. Manifestement, je n'étais pas le seul à souffrir.

-Manifestement. Momo se tourna vers lui, les larmes aux yeux : Vous m'avez manquée.

Instinctivement, le bicolore fit un pas en avant pour la prendre dans ses bras. Mais il se stoppa tout aussi rapidement. Il ne pouvait pas. Ils ne pouvaient plus.

-À moi aussi. Je suis désolé d'avoir tant tardé. Quel idiot j'ai été.

-Oui, vous êtes idiot.

-Mais j'ai le droit de savoir. Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment le mar… Il ne réussit pas à le dire. Je pensais que votre père et l'Empereur étaient en désaccord total.

-Ils ont trouvé un compromis qui a mis les deux puissances d'accord.

-C'est à n'y rien comprendre. Quelque chose se cache là-dessous.

Incrédule, la Dame s'emporta presque :

-Évidemment que cela cache quelque chose !

-Qui ? Il le savait parfaitement.

-Toya, bien sûr. Comme toujours, il a joué de ses charmes et a trouvé miraculeusement un moyen d'arranger tout le monde. Ce fourbe ! Je suis certaine qu'il prépare cela depuis des années.

-Mais pourquoi maintenant ? Qu'a-t-il à gagner ? Cela aussi il le savait.

-Libra, je vous en prie. Toya sait qui vous êtes, et il sait aussi pour nous deux. Que croyez-vous qu'il y gagne ?

Alors son frère le lui avait révélé. Cela expliquait beaucoup de choses. Difficilement, il répondit doucement :

-Vous.

-Il a agi car il s'est senti menacé par vous. La Dame s'approcha de lui d'un pas : Et il en avait toutes les raisons. Shoto avait aussi amoindri la distance qui les séparait. Bientôt la femme fut coincée entre le commandant et le pilier du balcon. Ils échangeaient un combat de regards endiablé, mêlant tristesse, désir et affection. Il fut le premier à vouloir braver l'interdit en fixant les lèvres tentatrices de la Dame. Elle le remarqua, et fut emprise par la même effronterie. Seulement quelques centimètres, qui par l'initiative de Shoto se transformèrent en millimètres. Mais une main délicate caressa les lèvres demandeuses de l'homme, tout en l'empêchant d'assouvir son désir le plus ardent : Nous ne pouvons faire cela. Vous êtes un homme soldat, et moi une femme engagée.

À la fois troublé et frustré, Shoto se détacha d'elle et commença à prendre la fuite. Mais remit de sa soudaine colère, il s'arrêta aux portes du balcon.

-Il est indubitablement le vainqueur, mais il reste six-mois avant la date butoir. D'ici là, comptez sur moi à chaque instant.

La tête contre le pilier, elle avait mis toute son énergie pour le repousser. Et seul son épuisement la dissuada de se confronter une nouvelle fois à l'interdit. Mais elle confessa tout de même fébrilement :

-Vous devez savoir. Toya est le dernier homme que j'ai envie d'épouser. Et vous le premier.

Il sourit légèrement – ce n'était pas arrivé depuis des lustres – et se tourna légèrement pour dire avant de partir :

-Et vous, la seule.

*…*

Shoto était étrangement jovial. Depuis la dernière confrontation avec la future Impératrice, il dégageait une énergie imposante, et se laissait même aller à la plaisanterie aux côtés de Katsuki.

Izuku et son ami centurions étaient tous deux rentrés à Rome, et avaient retrouvé leur commandant en pleine forme. Ils avaient appris la nouvelle du futur mariage impérial, et auraient juré que ceci n'était qu'une farce à côté de la bonne humeur du bicolore. Aucun des deux n'avaient osé lui poser la question, préférant se préparer au pire.

Un autre de leurs amis se comportaient étrangement. Denki était particulièrement agité, et passait plus de temps à l'extérieur qu'à la gestion de son commerce. Eijiro lui avait à plusieurs reprises fait la morale à ce sujet. Mais le commerçant blond répondait toujours qu'il fallait qu'il finisse quelque chose urgemment, et que pour l'instant, le commerce n'était plus sa priorité. Son associé avait alors cédé, et ne lui reprochait plus rien.

Shoto se trouvait au Portus. Il attendait l'arrivée d'un navire venant de Croatie, et qui avait fait halte en Grèce. Le commandant avait été chargé de récupérer les affaires de Midnight. En effet, la Dame était partie précipitamment, et avait dû laisser toutes ses affaires à l'hôtel où elle logeait à Dubrovnik (ville en Croatie). L'ambassadeur n'avait pas été très heureux d'apprendre que sa sœur était venue malgré son interdiction. Mais Shoto avait camouflé un sourire en comprenant que la présence de Midnight n'étonnait pas l'homme tant que cela. La venue de sa tante avait aussi rassuré Momo, qui voyait sa présence comme une délivrance.

Ainsi Shoto attendait, avec quelques soldats qu'il avait emprunté à ses amis d'enfance. C'est alors qu'il entendit quelqu'un courir et s'approcher rapidement. Il se retourna par curiosité, et vit Denki arriver précipitamment près de lui.

-S ! Rassure-moi ! Je n'ai pas manqué le bateau de Croatie !?

Le commandant sourit et répondit :

-Non, il n'a pas encore accosté. Pourquoi ce soudain intérêt pour un bateau venant de Croatie ?

-Ce n'est… Ce n'est pas la Croatie qui m'intéresse, mais… Mais la Grèce. Le bateau y a fait une halte, c'est ce que j'attends. Denki peinait à reprendre son souffle, mais fut tout de même soulagé de ne pas l'avoir manqué.

Et il fallut quelques instants pour que le navire soit en vue. Et encore quelques instants pour qu'il accoste et laisse sortir les passagers et les marchandises. Le commerçant était aux aguets, et juste à temps, intercepta l'homme chargé du courrier. Denki donna son nom, et rapidement eut entre les mains ce pourquoi il se trouvait ici.

Shoto s'était intéressé à moitié à la lettre qu'avait reçu son ami, faisant en même temps attention aux différentes cargaisons déchargées. Mais il se rendit compte qu'il ne voyait plus aucune agitation à sa droite. Comme si son ami n'avait jamais été là. Et en tournant la tête, Shoto vit les yeux exorbités de Denki, ainsi que ses mains tremblantes tenant difficilement la missive.

-Que se passe-t-il ? Quelque chose est arrivé ?

-Oui, quelque chose est arrivé. Et c'est peut-être la meilleure des choses qui soit.

Curieux au possible, Shoto insista :

-Que se passe-t-il ?

Denki, toujours sonné, concéda enfin à lever la tête et à fixer le bicolore. Il déclara avec le plus grand des sourire :

-Mademoiselle Jiro et moi prévoyons cela depuis plusieurs années maintenant, et enfin nous pouvons tout mettre en place.

-De quoi parles-tu ?

-Cette missive provient du gouvernement grec. La Grèce autorise Mademoiselle Jiro à devenir à moitié romaine en me prenant moi comme époux.

Surpris, mais heureux, Shoto s'enthousiasma :

-Félicitations mon ami ! Je suis heureux pour vous !

-Non, tu ne comprends pas mon ami. Si Mademoiselle Jiro devient mon épouse, et par extension une romaine par le mariage, cela veut dire qu'elle pourra se présenter en tant que nouvelle suivante de la future Impératrice, qui a le choix sur sa sélection. Autrement dit, Dame Yaoyorozu pourra garder Mademoiselle Jiro comme suivante !

Réalisant enfin, le commandant détendit tous ses traits et afficha une expression encore plus joyeuse que celle des derniers jours. Il ne recula pas lorsque Denki attrapa sa main, qu'il avait laissé tendu, et la serra d'autant plus. Rien n'importait plus que cette nouvelle incroyable. Dans un mouvement précipité, Shoto relégua au plus haut gradé des soldats qu'il avait pris avec lui le devoir d'apporter à bon port les affaires de la Dame à la demeure Yaoyorozu. Le soldat accepta d'un garde-à-vous, et le commandant monta sur son cheval, puis tendit la main à son ami pour l'aider à monter.

C'est au galop, que les deux remontèrent le port. Ils arrivèrent aux portes de Rome en un rien de temps, et mirent encore moins de temps à se trouver à l'entrée élégante et sophistiquée des Yaoyorozu. Shoto aperçut celles qu'il recherchait sur le côté de la maison, en pleine marche. Il stoppa son destrier soudainement et descendit sans se soucier de sa sécurité. Shoto et Denki faisaient dorénavant face à la Dame et à sa suivante, qui les regardaient avec surprise. Les deux hommes ne lâchaient pas le regard des femmes de leurs cœurs, et c'est la suivante qui demanda :

-Quelle mouche a bien pu piquer ces deux hommes, à votre avis Dame Momo ?

-J'allais faire mention de cupidon, mais nous sommes encore bien loin de la vérité à voir leur expression.

-Jiro ! Jamais Denki n'avait ainsi appelé la jeune femme. Celle-ci fut très surprise, et fronça les sourcils : J'ai reçu une réponse. Tout ne dépend plus que de vous maintenant.

Et comprenant enfin toute cette agitation, Kyoka sourit timidement à Denki, qui faillit défaillir. Elle se tourna ensuite vers son amie et dit :

-Dame Momo, j'ai une requête à vous soumettre. Dans trois semaines, m'autoriseriez-vous à prendre le nom de Kyoka Kaminari, en épousant Denki Kaminari, et de ce fait devenir votre suivante, vous, future Impératrice de l'Empire gréco-romain ?

Plusieurs émotions traversèrent le visage pur de Momo, qui émergeait peu à peu de l'incompréhension. Elle fixa un à un les regards tournés vers elle, et termina par sa suivante et amie. Elle dit enfin, avec un sourire ému :

-Cela sera pour moi le plus grand des honneurs.