Chapitre 31

Il fallut une bonne partie de la nuit pour éteindre complètement le feu. Cet accident avait ameuté toute la ville et de nombreux volontaires s'étaient retroussés les manches pour aider. Sur la trentaine des occupants de l'auberge, six avaient trouvé la mort dans l'incendie, dont deux commerçants respectivement croate et gaulois, ainsi qu'un acteur grec et un médecin perse, ce dernier, ou plutôt cette dernière se trouvant être la compagne de l'ambassadeur Natsuo Todoroki, fils cadet de l'Empereur romain.

Shoto avait rapidement amené son frère dans sa tente au castrum de l'armée auxiliaire grecque. Natsuo avait le regard vitreux et n'avait pas dit un mot depuis qu'ils avaient quitté la place populaire en ville. Il semblait ne pas avoir encore réalisé que l'avenir qu'il avait envisagé avec Kia venait de s'écrouler tout d'un coup. Que son monde venait de s'écrouler tout d'un coup. Le commandant avait laissé son aîné sur la couchette qu'il utilisait de temps en temps, et s'était installé sur son siège l'esprit aux aguets. Il avait chargé Katsuki de lui faire un rapport lorsque la situation se calmerait. Et celui-ci ne vint que le lendemain. S'introduisant dans la tente discrètement, Shoto sursauta alors qu'il somnolait depuis plusieurs heures. Le cadet avait fini par s'allonger complètement sur la couchette et le bicolore le veillait depuis. Il se leva pour accueillir son ami et lui demanda en murmurant :

-Quelles nouvelles ?

Katsuki lança un regard sur la gauche, là où Natsuo dormait toujours, puis reporta son attention sur Shoto :

-Un rapport bâclé a été fait par les soldats romains. J'ai dû batailler pour l'avoir, mais même un enfant aurait pu écrire ces lignes. Les incendies sont très difficiles à identifier. Il est très souvent impossible de savoir d'où il est parti exactement. Le rapport parle d'un terrible accident qui n'a ni déclencheur ni coupable. Les familles des victimes romaines seront dédommagées, mais pas celles des étrangers. C'est au pays en question de s'en charger.

-A-t-on identifié des corps ?

Katsuki hocha négativement de la tête :

-Le feu s'est trop rapidement répandu, impossible de faire une reconnaissance des victimes. Les pauvres n'auront même pas un enterrement digne de ce nom.

Silencieux, comme pour rendre un hommage, aucun des deux soldats n'entendit Natsuo se relever. Celui-ci finit par dire :

-Alors, je lui ferai moi-même un enterrement digne de ce nom. Je dédommagerai sa famille, et je ferai en sorte qu'elle vive à travers nos mémoires.

Et ce que Shoto craignait par-dessus tout depuis l'incendie arriva. Son frère aîné n'avait plus que le regard vide. Il savait que ses espoirs d'atteindre la liberté de ses rêves venait de disparaître à tout jamais. Il savait aussi que Natsuo ne vivrait plus qu'une vie morne, triste et résignée. Mais résolu à ne pas se laisser abattre, le commandant déclara d'une voix stricte :

-Katsuki, fait préparer notre armée pour une cérémonie d'honneur. Fais aussi prévenir Eijiro et, avec lui, organisez une commémoration en l'honneur des victimes de l'incendie. Quand cela sera fait, présente-toi au cimetière d'honneur en sa compagnie. Shoto se tourna vers son frère : Là-bas, nous y enterrerons la compagne de l'ambassadeur Natsuo Todoroki.

Et bien mieux que de la souffrance, le bicolore fut heureux de voir de la reconnaissance dans le regard de son frère.

*…*

Posté sur la longue dune séparant le castrum de l'armée auxiliaire grecque de la demeure de l'ambassadeur Yaoyorozu, Shoto observait les nombreux soldats agissant sous ses ordres s'affairer à leurs besognes. L'esprit et le regard songeur, il ravalait de plus en plus difficilement son pressentiment tragique de voir tout Rome brûler. D'abord son œil, puis le logement de Kia, tout indiquait que le mal qui rongeait la ville se ferait annihiler d'une manière ou d'une autre par les flammes.

Tenya était partie après l'enterrement des victimes de l'incendie en ville. Le milanais, ainsi que tous ses proches, s'étaient respectueusement recueillis sur les tombes, vides de corps, des étrangers en visites dans l'Empire. Après cette commémoration, Tenya avait salué toutes ses connaissances pour finir par Shoto. Ce dernier, de plus en plus lasse, lui avait posé une question qu'il avait tant posée déjà. En un mot, qu'est-ce qu'est Rome pour toi ? L'ancien centurion, redevenu légionnaire sous le commandement de son aîné, avait mûrement réfléchi à sa réponse, comme s'il prenait cette interrogation comme un exercice militaire.

Disciplinée.

Cela avait été sa réponse. Mais comme les autres réponses qu'il avait reçues, rien ne dénouait ce sentiment qui le poussait à poser cette question, encore et encore. Shoto s'était aussi adressé à Mina qui dû repartir à nouveau pour quelques semaines. L'épouse de son ami lui avait offert un sourire enjôleur pour lui dire ensuite : Ivre.

Un soupire qu'il n'avait pu retenir cette fois, s'échappa de sa bouche. Il se sentait pitoyable. Il sentait la situation lui glisser entre les doigts alors qu'il n'avait jamais été maître de rien. Ce sentiment lui donnait la sensation qu'on plantait un poignard en plein dans sa poitrine. Mais une unique chose réussissait à l'éloigner suffisamment de ces songes pour pouvoir les oublier. En y pensant, il se rendit compte que cette chose se trouvait à ses côtés, aussi silencieuse et songeuse que lui.

-Je suis navré, je ne vous ai pas remarqué, commença-t-il, en se défaisant de sa contemplation.

-Oui, en effet. Mais ne vous excusez pas, j'en comprends pleinement les raisons. La voix de la Dame, habituellement pleine d'aplombs et d'assurance, était en cet instant très douce, avec une pointe d'inquiétude.

-Comment était la réunion au palais impérial ?

Momo expira lourdement, et se contint de laisser toute colère la submerger.

-La cour aboie de satisfaction au vu du futur mariage. Ils tiennent à préparer une cérémonie somptueuse, ombrageant celles passées. Si Toya ne se mêlait pas à eux avec tant d'hypocrisie, j'aurais pu esquisser un ou deux sourires face à leurs suggestions ridicules. Mais outre le mariage, il fallait tout d'abord organiser la réception pour célébrer l'accord entre nos deux Empires. Elle se tiendra en fin de semaine, vous, ainsi que vos centurions êtes bien entendu conviés.

Un silence s'installa, et aucun des deux n'aurait su dire ce qu'il signifiait. Shoto décida de le rompre :

-Vous avez dû voir mon frère, comment allait-il ? Le bicolore n'avait pas besoin de préciser quel frère.

-Absent. Il faut vouloir remarquer sa présence pour le voir. C'est inhumain de le réintroduire dans la société alors qu'il est toujours en deuil. Mais au moins l'Empereur le laisse en paix, et n'attends rien d'autre de lui que sa présence.

-J'aurais voulu être à ses côtés.

-Vous n'auriez rien pu faire pour lui. Il vit son deuil assez difficilement pour que son petit frère le regarde avec pitié.

-Je me sens d'une impuissance viscérale. D'abord vous, puis lui. Ce titre que j'ai atteint ne me permet pas une seconde de me battre pour ceux qui me sont chers.

Momo concéda enfin à tourner la tête vers lui. Elle détailla son visage fin, tracé par une mâchoire légèrement carrée et une bouche rose et tentatrice. La Dame détourna son attention et la porta sur la brûlure de l'homme. Les cicatrices défiguraient souvent ses porteurs et renvoyaient majoritairement une image grossière. Cependant, sur , la cicatrice n'était qu'un détail supplémentaire qui le sublimait d'autant plus. Sa beauté, et non des moindres avant l'accident, lui donnait un air plus viril et sévère qui forçait davantage Momo à le regarder ainsi.

-Votre présence fait bien plus que vous ne le pensez. De plus, avec ce que vous avez fait pour les victimes de l'incendie, les familles en deuil pourront vivre l'esprit serein. Rendre la vie des autres plus simple et agréable est devenu un quotidien pour vous. Rassurez-vous en vous disant que vos agissements ne laissent pas indifférente une certaine Dame.

Souriant malgré lui, Shoto lui lança un regard reconnaissant.

-Eh bien, c'est un honneur de l'apprendre. L'une de mes plus grandes ambitions est de faire de l'effet.

-Aux Dames ?

-À cette Dame.

-Bonne réponse.

Ils s'esclaffèrent ensemble pour finir par échanger un regard complice. Le soleil commençait à se coucher, et bientôt de nombreuses bougies et lanternes furent allumées dans le camp et dans l'immense maison.

-Dites-moi Dame Momo, en un mot qu'est-ce qu'est Rome à vos yeux ?

Shoto avait enfin osé la lui poser. Cette question. Et à l'inverse de beaucoup, la Dame répondit instantanément :

-Aucune idée.

Pour bien montrer que Shoto ne s'attendait pas à cette réponse, il troqua son sourire bienveillant par un froncement de sourcils interrogatif.

-Vous n'en avez aucune idée ?

-Je ne comprends pas bien votre question, elle n'a aucun sens pour moi.

-Elle est pourtant très simple, insista le commandant de plus en plus chamboulé.

-Et je vous dis que je n'en ai pas la réponse. Mais pourquoi cela vous importe tant ?

Momo avait bien vu que le bicolore était beaucoup trop soucieux de sa réponse. Comme si la connaître allait lui apporter une paix indéniable.

-Parce que de mon côté, je n'arrive pas à me décider. J'ai demandé à tous mes proches, à ceux susceptibles de m'éclairer comme je le souhaite. Mais à chaque fois, je me retrouve avec une entrave supplémentaire, car leur réponse m'échappe complètement.

Momo fit un pas vers lui, mais il était tellement empli de retenue que Shoto ne le vit pas.

-Il n'y a pas besoin d'apporter une réponse à cette question en fonction des autres Libra. Ce que vous recherchez se trouve dans la Rome que vous visez, vous.

Après réflexion, l'homme dit :

-Libre ?

-C'est la définition espérée par tous. Mais je doute que cela soit la vôtre.

-Je veux d'une Rome libre. Toujours dans l'incompréhension, se fut à son tour de faire un pas maladroit.

-Comprenez-moi Libra, lorsqu'elle sera libre, Rome changera du tout au tout. Pourtant, il restera une chose, une toute petite chose qui sera à jamais la définition de Rome. Lorsque ce temps viendra, vous le comprendrez.

Momo avait retrouvé tout son aplomb et son assurance. Elle rayonnait plus que les rayons du soleil couchant. Davantage par ses mots toujours aussi justes que par sa majestuosité innée. Pour Shoto, se résigner à attendre une solution à son martèlement de questions était une véritable épreuve. Mais parce qu'elle avait toujours eu un pouvoir mystique sur lui, Shoto accepta de l'écouter.

-Je vous promets de vous faire savoir ce que c'est.

-Inutile.

Shoto se tourna complètement vers elle :

-Vous en connaissez la réponse ?

-Du tout. Mais comme vous, j'aimerais le découvrir moi-même.

Le commandant arbora un sourire léger, puis s'inclina longuement avant de regagner le castrum.

*…*

-Je hais porter mon uniforme complet, surtout lors de ces réceptions assommantes. Katsuki grognait depuis leur départ du castrum.

-Je te comprends. Je suis bien heureux que nous ne soyons pas obligés de le porter dans notre camp, poursuivit Izuku à la suite de son ami.

Shoto sourit légèrement et rétorqua :

-Faites un effort, vous ne participez pas beaucoup à ces soirées alors faites preuve de patience. Puis nous resterons à l'arrière pour discuter, nous ne sommes pas contraints de nous mêler aux invités. Tant que nous gardons un œil sur l'ambassadeur, il ne devrait y avoir aucun problème.

-Je n'en serais pas si sûr si j'étais toi. Maintenant que l'Héritier est au courant de ton identité, cela m'étonnerait qu'il te laisse en paix.

Le bicolore camoufla sa grimace au blond et répondit :

-Si jamais cela arrive, je vous autorise à disposer. Je ne souhaite à personne de supporter sa personne.

Les invités grecs arrivèrent enfin face aux marches du palais impérial. Dans une inspiration synchronisée, ils entrèrent, précédant le pas de ceux qu'ils escortaient.

Quelle ne fut pas la surprise de chaque invité lorsqu'ils virent l'évènement en face d'eux. Bien différente des réceptions simples de l'Empereur, celle-ci irradiait d'ostentation. Avec ses nombreux voiles de soie accrochés sur tous les murs ses orchestres placés à chaque couloir ses danseurs et jongleurs occupant chaque cour du palais, les moyens mis dans cette réception dépassaient largement tout ce que n'avait jamais fait Enji Todoroki. Un malaise étreignit les invités grecs qui avançaient d'un pas méfiant en direction de la salle du trône. Et comme à son habitude, Enji se trouvait sur son trône impérial à observer avec orgueil ses convives, qui emplissaient la salle. Et un sourire fin se traça sur ses lèvres en voyant l'ambassadeur. Celui-ci n'exprimait son déplaisir que par la contraction de sa mâchoire carrée. Suivit de sa sœur, sa fille et sa garde, il s'inclina avec un respect joué pour déclarer :

-Majesté, c'est un honneur pour nous d'avoir été invités. Cette soirée est sublime.

Enji ne lui répondit pas instantanément, laissant un silence calculé planer. Il finit par dire :

-Merci ambassadeur. Pour cette occasion, j'ai laissé ma cour et mon fils s'occuper de sa planification. J'espère simplement que le repas sera aussi à votre goût.

-Il n'y a pas à en douter, j'ai toute confiance.

Après une seconde inclination, l'ambassadeur laissa place aux invités suivants venus se présenter à l'Empereur. Toujours dans la salle du trône, Momo n'eut même pas le temps de lever les yeux aux ciels qu'elle aperçut son amie Kyoka au bras de son nouvel époux.

-Jiro, te voilà enfin. Depuis combien de temps êtes-vous arrivés ?

Et plus la suivante approchait, plus Momo voyait son expression tendue, ses mains crispées, et l'air de mécontentement de Denki. Mais bientôt, ils comprirent tous pourquoi.

-Ma chère Dame Momo, nous attendions justement votre venue ! Toya émergea derrière le couple pour prendre la main de la Dame et l'embrasser gracieusement. L'Héritier lui offrit ensuite son plus beau sourire – qui lui aurait certainement fait de l'effet si Momo ne l'exécrait pas autant – en continuant : Nous discutions justement de vous, avec votre suivante et monsieur Kaminari, il me tardait de vous voir.

Momo lui offrit un sourire crispé et retira rapidement sa main en croisant le regard de Shoto. Toya sembla avoir vu ce petit échange mais ne laissa rien paraître. Cependant, il sourit en entendant :

-Eh bien, que de monde. Je ne m'attendais pas à ce que toute la centurie de l'ambassadeur soit là.

Tomura Shigaraki se tenait à l'arrière avec une posture condescendante. Il narguait les centurions avec son sourire ce qui provoqua un ricanement chez Toya. Pour apaiser les tensions Shoto déclara :

-Ambassadeur, Dame Midnight, et si vous alliez profiter des mets offerts par l'Empereur ? Vos centurions vous accompagneront pendant que je me charge de la protection de votre fille.

Après de longues secondes, l'ambassadeur acquiesça de la tête et prit le chemin de la pièce adjacente, suivi de Midnight et de huit centurions.

À son grand étonnement, Katsuki et Izuku n'avaient pas bougé, ce qui le rassura quelque peu. Ils étaient tous disposés en cercle et maintenaient un silence sous tension. Toya finit par dire :

-Ma fiancée n'a pas besoin de protection ici. Rester est inutile.

-Les accidents arrivent même dans les endroits les plus sûrs. J'insiste pour rester à ses côtés. Shoto avait la posture droite, mais sa voix trahissait son agacement.

-Et je vous répète qu'il est inutile de s'en faire. Avec moi elle ne risquera rien.

-Permettez-moi d'en douter.

-Et je vous rappelle qu'elle est juste là, et qu'elle n'a pas besoin que deux mâles dominants se disputent comme des enfants. Momo avait coupé leur échange puéril d'un ton catégorique.

Pourtant, les deux hommes n'en démordirent pas et continuèrent leur échange de regard noir.

-Nous sommes tous bien sous tension pour une réception célébrant un événement comme celui-ci. N'ai-je pas raison Todoroki ? La question de Tomura avait au moins eu le succès de détendre l'atmosphère.

-Tout à fait, je m'en excuse. Je déshonore mon rôle d'hôte. Bienvenu à vous tous, j'espère que cette soirée vous ravivera.

-Pour ma part, je trouve qu'il manque deux ou trois choses.

-Je suis d'accord.

La réplique de Denki, connaisseur en la matière, aurait pu faire mouche si Tomura n'avait pas rétorqué à sa suite tout en suivant d'un œil malsain une femme qui traversait la salle. Toya se retenait de rire, et déclara pour effacer le manque de bienséance de son ami :

-Vous avez raison. Cette réception a été faite à la hâte. Ce qui est certain cependant c'est que mon mariage avec Dame Momo sera trois… que dis-je ? cinq fois plus impressionnante et luxueuse que cette soirée. Et simplement avec sa remarque, Toya éclipsa le malaise qu'avait instauré Tomura en mentionnant le sujet évité par tous. Heureux de l'effet qu'il eut, il poursuivit sur cette pente glissante : Ce mariage sera somptueux. Entre mets et invités, jamais encore un événement romain n'aura rassemblé tant de figures mondiales. À vrai dire, cela n'arrivera sans doute jamais plus.

Momo ne supportant plus le ton altier de son fiancé, rétorqua :

-Excepté pour un enterrement impérial. Tous les yeux se tournèrent vers elle, et la Dame décida d'éclairer ses dires en voyant qu'ils ne la comprenaient pas : S'il y a bien un évènement qui rassemble du monde c'est l'enterrement d'un dirigeant.

Ayant compris ce qu'elle sous-entendait, Toya déclara :

-J'en doute, car en plus de la santé bien portante de l'Empereur, il n'est pas des plus appréciés. Or un mort ignore qui se déplace pour lui rendre hommage ou non.

-Je suis du même avis, il l'ignore. Mais je reste sur que l'enterrement d'un Empereur accueils plus de monde qu'un mariage. D'autant plus si cet Empereur n'est pas apprécié, car la noblesse adore se donner bonne conscience, ou alors le prendre comme une célébration. Cependant ici, je ne faisais pas mention de l'Empereur actuel.

Momo défiait l'Héritier sans une once de honte, que cela soit avec ses paroles ou bien son regard moqueur. Le cercle camouflait difficilement son sourire. Toya, de son côté, serrait la mâchoire et défiait du regard quiconque oserait rire. Seul Tomura ne se gênait pas pour l'exprimer, et dit :

-Quoi qu'il en soit, l'heure n'est pas à l'enterrement mais au mariage. L'union entre deux puissances qui se respectent, et qui engendrera la génération future.

-En espérant qu'elle soit meilleure que la précédente. Izuku avait répondu sèchement à Tomura en se souvenant de sa famille.

Toya en profita :

-Il est évident qu'elle le sera. Le futur couple impérial s'en assurera. Dame Yaoyorozu et moi-même régnerons en maître sur l'Empire. Nous en prendrons soin, au même titre que l'inclination que nous nous portons.

Ne tenant plus en place, Shoto ne put s'empêcher de répliquer :

-Il est imprudent d'estimer l'ardeur d'une affection. Vous devriez être le premier à le savoir.

-Et pourtant j'estime la mienne avec exactitude. Tant qu'il m'est aisé de dire qu'avec mon amour seul, notre couple ne s'en portera que bien. Il sera fort, et inégalé.

-Ma mère a eu droit à ce même discours.

Même ceux ignorant la véritable identité de Shoto, sentirent la tension palpable. Les mots du commandant en disaient tellement que Toya ne put refréner une grimace. Mais refusant de se laisser vaincre, il dit sèchement :

-Quel dommage. Elle n'a peut-être pas eu la présence d'esprit de refuser son mariage. Vous me direz, nous n'en serions pas là aujourd'hui.

S'en fut trop pour le bicolore qui fut à un mètre de son interlocuteur en deux enjambées. Mais il fut freiné par Momo qui avait anticipé son mouvement. Shoto se demanda même si elle n'avait pas prévu d'intervenir depuis le début.

-Je vous en prie, cela n'en vaut pas la peine.

Le commandant détourna son regard brûlant de haine de Toya pour poser ses yeux adoucis sur la Dame. Les deux se fixèrent en silence, tout en calmant leur rythme cardiaque. Ils ignorèrent le sourire moqueur de l'Héritier, et Shoto finit par dire, avant d'escorter la Dame dans une autre salle du palais :

-Vous avez raison, l'amour nous rend fort. Mais nous le sommes d'autant plus lorsqu'il est partagé.

Momo était partie en toute hâte, mais fut sûr de voir du coin de l'œil Tomura retenir Toya. Indifférente à sa réaction, elle essayait toujours de se remettre de la déclaration publique de son commandant. Lorsqu'ils arrivèrent dans l'autre salle, la Dame prit le bras de sa suivante pour s'éloigner, et laissa les hommes qui l'escortaient se placer au fond de la pièce.

L'heure du dîner sonna, et tous les convives se dirigèrent vers la salle du repas où une immense table était dressée aux couleurs de la soirée : Or, pourpre, et blanc cassé. Le plan de table était annoncé par des domestiques positionnés à l'entrée de la pièce. Ceux-ci indiquaient à chaque invité leur emplacement à table. Seuls l'Empereur et Toya s'installèrent à leur place habituelle, respectivement en bout de table et sur la gauche. L'ambassadeur fut placé en face de Toya, à la gauche d'Enji, et Momo à la droite de son fiancé. Lorsqu'on indiqua à Shoto sa place, il ne fut pas un instant surpris, même si son cœur battait à tout rompre. Il avait été placé après Midnight qui était à la gauche de son frère. Shoto se sentait trop proche de l'Empereur, de Toya, et étrangement de Momo. Et à son grand désespoir, ses amis, ainsi que Natsuo avaient été placés loin de lui. Il préféra garder le silence, et répondre simplement aux remarques de Midnight. Chacun entretenait une conversation passionnante, excepté les deux amants innocents qui redoutaient la suite. Puis le sujet préoccupant toute l'assistance fut mentionné, et l'assemblée se concentra sur un unique point qui n'était autre que l'Héritier.

-Nous ne pouvons que saluer notre Empereur et l'ambassadeur Yaoyorozu d'avoir pu démêler cette alliance et d'offrir au monde le mariage le plus attendu. Dame Momo et moi-même sommes impatients de pouvoir sceller une paix durable entre deux honorables puissances. Je me demande comment nous pourrions vous remercier assez mes seigneurs.

Toya leva son verre, et en voyant qu'il avait fini sa comédie, l'ambassadeur fit :

-Il n'y a aucune raison de nous remercier pour quoi que ce soit, nous…

-Il est évident que vous devez assurer la ligné impériale en enfantant des héritiers à notre hauteur, tout en dirigeant comme vos prédécesseurs. Enji venait de couper l'ambassadeur sans vergogne, et esquissa un sourire qui était tout sauf modeste.

Ravis que son père montre tant d'enthousiasme, Toya poursuivit à sa suite :

-Ne vous tourmentez pas sur ce sujet père. Ma progéniture recevra l'éducation appropriée. Il est évident que dans ces conditions, elle me ressemblera en tout point.

Des rires s'élevèrent autour de la table. Et alors que certains acquiesçaient de la tête, d'autres restaient parfaitement stoïques.

Mais la voix à la fois gracieuse et autoritaire de Momo stoppa toute action :

-Mes enfants auront certainement un air de famille avec vous, Todoroki, mais cela ne veut en aucun cas dire qu'ils vous ressembleront. Un froid glacial étouffa l'atmosphère. Momo était restée droite, sa tête n'avait pas bougé, mais ses yeux si. Ils fixaient Shoto sans honte et laissaient comprendre, à qui se voulait attentif, son intention en disant ces mots. Les visages de l'Empereur et de son héritier n'aidaient pas à alléger l'ambiance lourde. Mais la Dame, ayant laissé volontairement un moment de latence, continua avec un sourire : Il est évident qu'ils hériteront du charme de leur mère.

Cette fois-ci, toute l'assemblée se détendit en entendant le rire de l'ambassadeur. Celui-ci se contentait de sourire la majorité du temps, mais était pris d'une véritable hilarité en cet instant. La subtilité de sa fille le rendrait à jamais fier, et pour la première fois depuis le début de cette soirée, ce fut l'ambassadeur qui eut un sourire arrogant.

-Je ne peux qu'être d'accord avec toi ma nièce. Pardonnez-moi votre Majesté, mais je prierai les dieux pour que vos petits-enfants aient les traits de notre famille. Midnight insista davantage pour détourner l'attention, et fixa longuement Enji en attendant une réponse de sa part.

Se sentant pris au piège – chose qu'il haïssait au plus haut point – Enji lança un regard brûlant de haine au frère et à la sœur Yaoyorozu tout en répondant :

-Je comprends parfaitement, il en va de même pour ma part.

Shoto retint un rire. Décidément, la famille Yaoyorozu ne cesserait jamais de l'étonner. Elle avait réussi à elle seule, à retourner l'ambiance de la soirée à leur avantage, se donnant le rôle principal sous le propre toit de l'Empereur. Le commandant souffla du nez, et fut, heureusement, uniquement entendu par Midnight qui se tourna vers lui. Et après l'avoir observée une petite seconde, elle le gratifia d'un clin d'œil qui lui arracha cette fois un ricanement, qu'il étouffa par un raclement de gorge. Cette soirée n'allait pas être si désagréable en fin de compte.

Et il finit d'être convaincu lorsqu'il croisa le regard de Momo. Il faillit avaler de travers sa bouchée lorsqu'il se souvint de son sous-entendu et qu'il vit dans ses yeux une intensité chez elle qu'il n'avait vu qu'une fois auparavant : sur le balcon de la Dame, la seule fois où ils faillirent franchir une limite qu'ils s'étaient interdits de dépasser.

C'est lorsqu'elle reporta son attention sur son assiette que Shoto se remit à respirer. Il se promit à lui-même de ne plus la regarder de la soirée. Il ne donnait pas cher de sa peau sinon.

Plus loin, Katsuki et Izuku avaient repris leur conversation naturellement. Ils échangeaient sur leur différente centurie avec plus ou moins de politesse.

-Dis-moi tu t'es pris combien de coups sur la tête lors de ton dernier entraînement ? Ou alors je dois mettre cela sur le dos de ta petite famille qui te ramollit la cervelle ?

-Katsuki, soupira Izuku en se frottant les yeux, je t'annonce simplement les faits. Accepte-le.

-Comment suis-je censé accepter ces absurdités ? Ma centurie est moins disciplinée que la tienne ? J'ai l'impression que tu dis que l'Héritier gouvernera mieux que son père. Les deux centurions entendirent un petit rire et tournèrent leur attention vers Natsuo. Celui-ci fixait sans grande conviction son assiette pleine. Le blond, éternellement sur la défensive, rétorqua : Un problème, ambassadeur ?

Et alors qu'Izuku donnait un coup de coude à son ami d'enfance, le cadet Todoroki répond :

-Du tout, je suis simplement fier que mon frère sache s'entourer. Vous avez un humour fin, et certainement les meilleurs centuries qu'on ait vu dans ce monde. Surtout la vôtre, Katsuki Bakugo. Celui-ci tourna la tête vers Izuku en lui faisant un sourire satisfait, puis se reconcentra vers Natsuo qui continua : Vos soldats ne sont peut-être pas aussi disciplinés que la majorité, mais ils font un travail des plus efficaces.

-Peut-être à l'extérieur du camp, mais quand il s'agit des tâches internes, ses hommes ne sont plus doués pour rien. Et bien sûr, le grand centurion Katsuki Bakugo leur cède ce caprice. Vous parlez d'un manque de discipline ? On est au bord de l'anarchie. Malgré lui, Izuku souriait.

-Si je peux me permettre de faire cela c'est parce que j'ai des amis qui me couvrent constamment. Quelle chance que l'un soit trop gentil, et que l'autre soit le commandant. Le blond souriait aussi.

-Ça se retournera contre toi mon ami.

-Que les dieux ne t'aient pas entendu.

Katsuki trinqua avec son ami, puis tendit son verre vers Natsuo. Hésitant au début, il lui offrit un petit sourire et trinqua à son tour.