Chapitre 33

Telle une traînée de poudre, les rumeurs se répandirent dans la ville, sans que rien ne puisse les arrêter. L'esclandre au Colisée eut le mérite de faire poser les bonnes questions au peuple romain, et ce fut à cet instant que certains remirent en doute la légitimité de Tomura Shigaraki à diriger le monument. L'effet était tel que les nouveaux sujets de controverse abordés étaient Stain et Tomura.

Lorsque Shoto entra dans le commerce Les frères, en compagnie de ses camarades, il n'eut pas besoin de tendre l'oreille pour s'en rendre compte : leur plan avait parfaitement fonctionné. Les trois soldats traversèrent le rideau couleur bronze et remarquèrent rapidement les commerçants, assis à leur table habituelle. Ils étaient penchés en avant, les yeux fixés sur des lettres et parchemins. Jamais les soldats ne les avaient vu si calme et concentré, ce qui les firent rire.

-Eh bien, il existe bel et bien un moyen de calmer votre enthousiasme constant, commença Katsuki en s'asseyant à la gauche d'Eijiro.

Celui-ci répondit :

-Nous vérifions nos finances, une tâche que nous adorons procrastiner mais qui ne peut plus l'être aujourd'hui.

Denki soupira, puis Izuku demanda dans un rire :

-Quel est le problème, vous êtes au bord de la faillite ?

-Non pas du tout, bien au contraire.

Le ton de Denki était tellement las, que les amis d'enfance s'interrogèrent entre eux silencieusement.

-Je ne vois pas pourquoi vous réagissez ainsi, Les frères fonctionnent parfaitement. Vous pouvez même vous permettre de faire des mariages faramineux. Katsuki se moquait du commerçant blond qui lui fit une grimace.

Mais toujours aussi sérieux, Eijiro avoua :

-Depuis que les lois sur les esclaves sont apparues, les finances de notre commerce sont excellentes. Avant, nous prenions la majorité de nos bénéfices pour acheter des esclaves, et les aider à s'introduire dans le monde. Mais aujourd'hui, alors que nous ne pouvons plus acheter d'esclaves pour les affranchir, j'ai l'impression que l'or gagné à chacune des fois où un client traverse cette porte est tout sauf honnête. Pour aller droit au but, Denki et moi nous trouvons inutile et excessivement riche. Nous ne sommes plus qu'un énième commerce de Rome.

Un silence triste s'installa où Shoto, Katsuki et Izuku ne savaient quoi répondre. Ils connaissaient eux aussi ce sentiment, et n'arrivaient même pas à relativiser eux-mêmes. Mais Katsuki refusa de laisser cette ambiance perdurer, et il dit avec humour :

-Vous êtes bien les seuls hommes de ce continent à se plaindre d'avoir trop d'or. Nous faisons tous de notre mieux, et je ne vois pas l'intérêt de se morfondre ainsi. Un jour viendra où nous devrons agir, et je suis certain que vous saurez quoi faire à cet instant. Alors arrêtez avec ces têtes dignes des plus macabres veillées mortuaires, et servez-moi à boire.

Malgré eux, les commerçant rirent et se levèrent pour servirent toute la tablée. Ils trinquèrent ensemble, puis Shoto demanda :

-Eijiro, as-tu eu des nouvelles de Mina ?

Le visage du roux s'illumina d'un coup et il répondit avec empressement :

-Je lisais justement sa lettre à votre arrivée. Elle est en route vers Rome et rentre demain dans la soirée. Elle m'a aussi informé que dans le Sud, le nom Tomura Shigaraki est sur toutes les bouches. Votre numéro à fait son effet.

-Dans le Sud !? Mais l'information s'est propagée en même pas une semaine !

-Ce sont des rumeurs Izuku, ce sont les informations les plus rapidement répandues. C'est pourquoi il nous suffisait uniquement d'être l'étincelle. Katsuki souriait fièrement et bombait le torse en se remémorant son jeu d'acteur parfait.

On entendit Shoto se racler la gorge et faire d'une voix forcée et dramatique :

- « Depuis que le maître de cérémonie Tomura Shigaraki a été élu, la saveur exquise qui m'enivrait il n'y a pas si longtemps a totalement disparu aujourd'hui ! »

Un fou rire général s'installa, et il s'intensifia lorsque Katsuki mit un coup de poing à l'épaule du bicolore en comprenant qu'il l'imitait.

-En tout cas, votre spectacle a fait son effet. Mais je dois dire que sans l'aide de Dame Yaoyorozu vous n'aurez rien réussi du tout, dit Denki après s'être clamé.

-Qui a eu l'idée de la menace du glaive ? Demanda à sa suite Eijiro.

Izuku et Katsuki se tournèrent vers le bicolore avec un rictus. Shoto sourit à son tour et répondit doucement, presque tendrement :

-Elle.

-Dame Yaoyorozu n'a vraiment peur de rien, admit Eijiro avec respect.

-Elle m'a simplement dit « Faites-le, je m'occupe du reste ». Shoto eut un sourire fier, qui arracha un cri de dégoût de Katsuki.

-Efface moi cette mièvrerie de ton visage, et revenons tous sur le sujet principal. Quelles nouvelles de Shigaraki ?

À cet instant, les deux commerçants échangèrent un regard et un sourire conspirateur. Puis sur un ton complotiste, Denki se pencha vers eux et expliqua :

-Nous avons fait le tour des tables chaque soir après le dernier combat de session. Sans surprise, la noblesse a afflué, ainsi que les soldats et chargés du gouvernement.

-Que les dieux bénissent le vin de mon épouse, chaque être vivant de Rome en raffole, commenta Eijiro.

Denki reprit ensuite :

-L'avis sur Tomura Shigaraki est très mitigé. Certains pensent qu'il ne mérite pas toutes ses accusations et suspicions. Mais ils se font de plus en plus rare depuis que certaines maisons de passe refusent l'accès à Shigaraki.

-Comment !? Ils refusent de l'avoir pour client !? Izuku cria presque, mais les gros yeux d'Eijiro le firent se calmer.

Celui-ci poursuivit :

-Aussi étonnant que cela puisse paraître, les maisons de passe veulent avoir une réputation propre. Ils sont très sélectifs sur leurs clients, et sont assez peu regardant lorsque l'un d'eux est très influent. Mais maintenant que la réputation de Shigaraki est mise en péril, les faveurs qu'on lui attribuait ont totalement disparu. Ce qui nous amène à…

Et avec un sourire, Denki reprit le relais :

-… la dernière nouvelle en date, qui est tout sauf officielle mais qui le deviendra. Le gouvernement s'occupant du divertissement à Rome a aussi été informé de toute cette histoire, et il se trouve que la problématique concernant l'élection d'un nouveau maître de cérémonie est une question envisageable. Et si l'image du Colisée commence à être entachée, cela pourrait être considéré comme une priorité absolue dans un futur plus que proche. Pour faire court, je crois que vous avez gagné mes amis.

Le groupe s'échangèrent des sourires victorieux. Katsuki ricana bruyamment et leva sa coupe pour la tendre au centre de la table. Les quatre autres jeunes hommes firent de même et ils trinquèrent tous à cette victoire.

Mais alors que le bicolore allait prendre une gorgée, il entendit son nom.

-Commandant Libra ?

La tablée se tourna vers le rideau couleur bronze qui était légèrement entrouvert et qui laissait apparaître la tête de Tamaki Amajiki, le second centurion de la cohorte de Shoto. Celui-ci se leva et s'approcha de lui.

-Que se passe-t-il Amajiki ?

-C'est l'ambassadeur qui m'envoie vous chercher. Il m'a précisé que c'était assez urgent.

Le bicolore grimaça. Il savait parfaitement pourquoi il était demandé.

-Merci Amajiki, je m'en vais le rejoindre de ce pas. Il n'en fallut pas plus au centurion pour partir. Shoto rejoint ensuite la table qu'il avait quitté un peu plus tôt et déclara : Je dois m'en aller, l'ambassadeur me fait demander.

Katsuki et Izuku échangèrent alors un regard et ne purent retenir leur rire longtemps.

-Bonne chance mon ami, j'espère qu'après cet entretien j'aurais toujours l'honneur de pouvoir t'appeler commandant.

Le bicolore ignora le blond et prit le chemin de la sortie, sachant pertinemment que ses amis diraient tout aux commerçants.

*…*

Arrivé devant le bureau de son supérieur hiérarchique, Shoto hésita quelques secondes avant de toquer. Il se préparait mentalement à ce qui risquait de lui arriver lorsqu'il franchirait la porte. Enfin, il tapa deux fois et entendit un son sourd qui l'autorisa à entrer.

La première chose qu'il vit ce fut Midnight qui feuilletait un livre. Elle était assise sur une méridienne et semblait plus captivée par sa lecture que par l'entrée du bicolore. Étrangement, Shoto se sentit plus en sécurité de savoir la Dame présente. Surtout lorsqu'il croisa le regard inexpressif de l'ambassadeur.

Shoto se positionna en garde-à-vous, face au bureau de l'homme. Il dit ensuite :

-Vous m'avez fait demander ? Shoto avait senti sa propre voix le trahir dès les premiers mots. Sa voix était beaucoup trop aiguë ce qui laissait transparaître son anxiété. Il ignora de toutes ses forces le rire étouffé de Midnight qui se cachait derrière son manuscrit.

Cependant, rien ne pouvait détourner l'ambassadeur de son sérieux. Et lorsque sa voix résonna dans la pièce, Shoto faillit avoir un hoquet de surprise.

-Je pense que vous savez pourquoi je l'ai fait, Libra. Votre petit numéro, à vous et à vos centurions, est encore frais dans les mémoires. Et d'autant plus dans la mienne. Je peux savoir ce qu'il vous a pris ?

Le bicolore avait parfaitement préparé la réponse à cette question. Et ce avant même d'avoir foulé le sol du Colisée. Pourtant, en cet instant, aucun mot ne voulait sortir de sa bouche. Le calme de l'ambassadeur l'intimidait plus que de raison, et il fut heureux d'avoir une maîtrise parfaite de ses émotions, ou du moins l'espérait-il.

-Tout ce que j'ai rapporté dans l'arène était vrai. Tomura Shigaraki a toujours été un imposteur, c'est pourquoi je me devais d'intervenir.

-Et pour cela vous deviez vous exposer devant tout Rome ? Savez-vous combien de remarques acerbes j'ai eu de la part de l'Empereur et de son héritier ? Ce dernier m'a même demandé de vous remplacer.

Shoto eut un frisson. Ainsi donc, le moment tant redouté était arrivé.

-Si cela est votre volonté, je me plierai à vos ordres.

L'ambassadeur, à ces mots, fronça les sourcils, et demanda :

-N'avez-vous donc aucunement l'intention de défendre votre place ?

-Je n'ai pas la légitimité de le faire. J'ai usé de mon statut de Tribunus Cohortis pour mon besoin personnel. Quelle que soit ma sanction, je la mérite.

Les deux hommes s'observèrent longuement. L'ambassadeur semblait le mettre au défi, alors que Shoto ne démontrait qu'un respect sincère. Mais s'en fut trop pour la Dame assise sur la méridienne, qui éclata de rire.

-Cela ne sert à rien mon frère, il est beaucoup trop honnête.

Perdus, le bicolore regarda successivement la fratrie, et remarqua enfin le sourire en coin de l'homme, ainsi que son regard bienveillant.

-Tu as raison, je n'arriverais pas à me moquer de lui bien longtemps.

Le commandant fronçait peu à peu les sourcils, et demanda silencieusement qu'on l'éclaire.

-Rassurez-vous Libra, mon grand frère n'a pas l'intention de vous destituer. Après que vous ayez quitté le centre de l'arène, il a fui la tribune royale le plus rapidement possible pour ensuite rire pendant plusieurs minutes. Vous avez animé notre journée à tous les deux. Je savais que vous aviez du potentiel , mais ce qui est sûr c'est que je ne m'attendais absolument pas à cela.

-Je vous avoue que j'ai du mal à vous suivre, admit le bicolore.

-Faire ce que vous avez fait était arrogant, Libra. Dans d'autres conditions, et si ma famille ne vous tenait pas en si haute estime, je vous aurais suspendu. Mais vous êtes l'une des rares personnes à provoquer une réaction déplaisante chez mon futur gendre. Je ne peux donc décemment pas me priver de vous.

-Je me serais opposée à toi, si tu l'avais fait, commenta Midnight.

-Je le sais bien, et tu n'aurais pas été la seule.

Le sourire de l'homme troubla Shoto qui répliqua :

-Ainsi donc, je n'essuie aucune remontrance ?

-Des remontrances ? Libra, je tiens à vous féliciter. Le bicolore cessa de respirer et attendit qu'on lui dise que toute cette histoire n'était qu'une farce. Mais au contraire, l'ambassadeur poursuivit : Vous êtes le seul qui ait eu le cran nécessaire de s'attaquer à cet homme, Shigaraki. Croyez-moi lorsque je vous dis qu'il est détesté par beaucoup de Nobles étrangers. Certains rêvent même de le voir écartelé sur la place publique. Et là, vous venez de remettre en cause sa condition aux yeux de tous Rome. De plus, vous avez embrigadé ma fille, et jamais encore je ne l'avais vu tant s'amuser.

Shoto en resta sans voix. Cette réaction, des plus surprenantes, lui donnait presque envie de rire. Mais savoir que Momo s'était amusée, le remplissait de bonheur et il le démontra avec un sourire doux.

-Grands dieux, ne souriez pas ainsi . Vous pourriez faire succomber une femme de mon âge.

-Je t'en prie Midnight, tu es une femme mariée tout de même, réprimanda l'ambassadeur.

La Dame soupira et répliqua :

-Oui, à un homme qui aime autant les hommes que moi.

Cette fois-ci, Shoto ne put retenir son rire. Et alors que l'ambassadeur faisait les gros yeux à sa sœur, il rejoignit le commandant dans son hilarité. Fière de les avoir fait céder, Midnight retourna à son livre avec un petit sourire, et fit un dernier salut de la main à Shoto qui prit le chemin de la porte. Mais il s'arrêta lorsqu'il entendit la voix de l'ambassadeur :

-Une dernière chose Libra. Ma sœur et moi devons retourner en Grèce. Cela sera une affaire de quelques jours, c'est pourquoi, je vous interdis de commettre pareille chose pendant mon absence. Bien malgré moi, vous êtes une figure bien importante de ma maison.

Ce ton sans appel fit sourire la Dame, et provoqua l'inclinaison rapide de Shoto. Celui-ci quitta le bureau juste après, pour expirer fortement ensuite. Cette famille causerait sa mort, il en était sûr.

*…*

Dans la nuit sans lune, deux soldats marchaient en direction des hauteurs de la ville. Katsuki et Shoto avaient passé une bonne partie de la soirée dans le commerce Les frères. La fête était de mise comme chaque soir, et comme à son habitude, Katsuki avait abusé du vin exquis de Mina. Shoto buvait peu généralement, mais d'autant plus aujourd'hui alors qu'il avait le domaine de l'ambassadeur sous sa protection.

-Il faut que tu apprennes à contrôler le nombre de coupes de vins que tu prends. Car en plus d'avoir des limites, tu es de garde je te rappelle.

-De garde ? La voix de Katsuki était paresseuse. Il ne bafouillait pas, mais se tromper sur son état était impossible. Tout ce que j'ai à faire, c'est de nommer les soldats de la relève de nuit.

-Ne néglige pas ce travail, il est vraiment important, sourit le bicolore.

-Bien sûr, parce qu'il s'agit aussi de veiller sur la Dame. Avoue avoir été déçu de la voir quitter la soirée. Vous qui passiez de si plaisants moments, ta frustration doit-être bien grande.

Shoto ne se laissa pas faire face à la moquerie facile de son ami :

-Ce n'est qu'une soirée parmi tant d'autres. Nous aurons d'autres occasions et opportunités pour. Le plus important, c'est qu'elle passe des moments heureux.

-Oh, si cela est ton unique préoccupation, je peux t'assurer que tu fais très bien ton travail. Shoto sourit le regard dans le vide, et le blond poursuivit : Dire que tu vas plonger dans tes draps pendant que je dois réveiller nos soldats. Monde cruel.

-Il fallait y penser avant de te lancer ce défi avec ce centurions gaulois.

-J'ai toujours voulu tester la résistance des gaulois, et je peux te dire mon ami que je ne suis pas déçu.

Le commandant rit et enfin les deux arrivèrent au castrum. Ils se séparèrent, l'un vers la tente des légionnaires, et l'autre dans sa tente privée.

Shoto enleva son uniforme et garda uniquement la chemise sur les épaules et un bas en lin. Il s'allongea ensuite, et mit ses deux mains derrière la tête. Cette soirée l'avait rendu heureux. Il avait passé tous ses instants avec Elle. À rire, et à la voir rire. Chacun de ces moments l'emplissait de bonheur, tellement qu'il en oubliait parfois l'interdit de leur relation. Et étrangement, savoir que tout devait les dissuader de ressentir ces choses, leur donnait d'autant plus envie de les ressentir. Les deux ne se touchaient pas, ou du moins pas physiquement. Mais leurs yeux, leurs yeux s'autorisaient bien plus que les convenances l'autorisaient. Et ce fut sur cette pensée que le commandant s'endormit.

Shoto se réveilla en sursaut. Quelqu'un était penché au-dessus de lui, et il lui fallut un moment pour reconnaître Denki. Il se frotta les yeux et put voir distinctement son ami. Celui-ci était complètement décoiffé. Il ne portait pas de toge, mais un habit de nuit simple. Mais plus que son allure, ce fut son expression qui troubla Shoto. Le commerçant avait des cernes violettes, sa mâchoire était contractée, et ses yeux exprimaient une multitude de sentiments confus. Le commandant comprit que quelque chose était arrivé. Il se leva brusquement, et quitta la tente pour tomber nez à nez avec Kyoka. La suivante était dans un état bien pire que son époux. Elle pleurait abondamment, et son allure si soignée habituellement n'était plus que négligée. Shoto n'entendit pas Denki sortir de la tente derrière lui, il ne voyait que l'expression dévastée de la jeune femme. Et enfin elle dit dans un murmure, après des secondes qui parurent des heures pour lui :

-C'est Momo.