Bonjour à tous ! Merci à tous ceux qui ont commenté le dernier chapitre, vous m'avez beaucoup aidé pour celui ci ! Dans mes stats, j'ai découvert que vous veniez de partout dans le monde et j'ai trouvé cela génial que l'on soit tous relié comme ça, bref j'arrête de papoter, voici le nouveau chap ! Il est un peu plus long que d'habitude et j'y ai beaucoup réfléchi donc dites moi ce que vous en pensez.
Merci à Annay d'avoir commenté le dernier chapitre ;)
Sur ce, Bonne Lecture !
Normal : Récit/Westron
Italique : Passé/Elfique
Elwen lisait et relisait encore ces mots. Mais aucune phrase n'avait de sens. Que faisait son nom dans ce carnet à l'écriture d'enfant ?
Je suis Halda et les ténèbres m'emporteront comme ils ont emporté Ilestelwen, fille de feu, fille sans espoir, elfe abandonnée des Valars et de la faveur des astres.
Cette unique et dernière phrase fit naître en elle un courant glacé. Elle ferma les yeux, tentant d'éclaircir son esprit embrouillé. Elwen était assise dans la pénombre des souterrains, le vent faisant silencieusement remuer les fines pages du cahier.
Les ténèbres m'emporteront comme ils ont emporté Ilestelwen, fille de feu, fille sans espoir, elfe abandonnée des Valars et de la faveur des astres.
Il n'y avait aucun doute, la jeune fille dont parlait Halda dans tout son carnet n'était autre qu'elle, Elwen, fille de feu, fille sans espoir, elfe abandonnée des Valars et de la faveur des astres. Celle qu'elle guettait, celle qu'elle observait secrétement, cette fille mystérieuse et éphémère, c'était elle.
Mais cela ne pouvait être vrai. Ces mots que les âges avaient tenté d'effacer ne pouvaient se tenir ici, entre ses mains. Les doigts tremblants, Elwen sentit à peine le carnet glisser et tomber à terre. Une irrésistible envie de pleurer lui noua la gorge. Durant toutes ses années, elle avait grandi à quelques mètres d'une personne qui se rêvait son amie. Pas une fois son regard n'était tombé sur elle. Mais dans l'ombre, Halda, jeune fille solitaire, l'observait, la guettait et priait les Valar pour que Ilestelwen pose les yeux sur elle.
Son souhait n'avait jamais été exaucé.
Une vague de regrets s'empara d'elle inexplicablement. Mais plus de mille cinq cents ans s'étaient écoulés depuis que l'enfant invisible avait écrit ses mots. Halda était peut être morte depuis des centaines d'années et peut être avait elle pensé longuement à cette elfe morte, emportée par les flammes sans qu'elle ne lui ait parlé.
Mais les Valar avaient été cléments, les mots d'enfant qu'elle aurait voulu crier avaient été finalement entendu … Elwen tenait aujourd'hui la requête silencieuse d' Halda, une prière murmurée par quelqu'un qui l'avait aimée d'un amour pur et libre d'accusations et de colère.
Halda avait été la seule à l'aimer sans la connaître. Elle avait été la seule à ne pas connaître la mort causée par celle qu'elle aimait profondément.
Une Invisible en aimant une autre. D'un lien invisible et silencieux qui était tombé dans l'oubli.
Halda avait vécu au rythme d'Ilestelwen. Des milliers d'années plus tard, Ilestelwen avait ouvert son carnet pour vivre des mois parallèles à ceux d'Halda.
Mais aucune n'avait jamais su que l'autre respirait à l'unisson des ses jours. Un fantôme cherchant l'autre.
Elwen se souvint brusquement. Elle ne voulait pas voir ce flot d'image qui ressortait d'elle, la submergeant toute entière.
Elle revoyait l'immense manoir dans lequel elle avait travaillé durant des années. Elle y avait trouvé refuge, fuyant un père qui était devenu un monstre. Elle revoyait les flammes rongeant le beau et grand manoir, les cadavres noircis et les colonnes de fumée noire.
Elle se souvenait de sa main jetant une chandelle sur un tas de vêtements dans la chambre du jeune maître. Il était là, juste derrière elle, l'observant de son œil perfide, guettant chacun de ses gestes. Elle revoyait la lourde chandelle de fer sur la cheminée éteinte, elle sentait encore la tension dans son corps, la peur d'échouer.
Mais elle ne pouvait faire autrement. Elle voyait dans les yeux du jeune homme que ce n'était qu'une question de jour avant qu'on ne la retrouve couchée de force dans ses draps, jeune fille de treize ans un peu plus belle que les autres humaines.
Elle voyait encore son regard quand elle lui avait jeté à la figure le tas de tissus enflammés. Il était couché dans son grand lit, attendant que la servante allume sa cheminée. Il était mort couché, au milieu des couvertures et des baldaquins carbonisés.
Son dernier regard, ses derniers mots, un ultime geste pourtant inutile vers elle. Tout était encore si clair, si précis.
C'était le manoir tout entier qui était parti en fumée, emportant avec lui la moitié des serviteurs et l'ensemble des maîtres endormis, prisonniers de leur chambre.
La fumée était étouffante, piquant la gorge et pénétrant dans le nez, la bouche, les poumons et les bronches. La toux ravivait les flammes et faisait pleurer. Elwen était sortie du manoir couverte de suie, les cheveux roussis et respirant erratiquement.
La toiture s'était effondrée dans un immense craquement, juste avant que la lune n'éclaire la ville. Les pleurs des enfants et le cri des femmes étaient encore trop authentiques, trop justes pour qu'Elwen puisse affirmer avoir laissé derrière elle cette histoire.
Et devant ce tas informe de gravas fumant, devant ces ruines, devant cette évidence, Elwen avait seulement pris conscience de ce qu'elle avait fait.
Elle ne s'était aperçue être tombée que lorsque ses genoux eurent lentement touché le sol, ses yeux s'étaient ouverts. Devant elle, la scène semblait irréelle, chaque détails étaient encore présents dans son esprit. Elle fermait les yeux et elle y était à nouveau.
Et elle était ainsi, à genoux dans la fine pluie de cendres, les larmes sillonnant ses joues noircies, le visage jeté vers le ciel. Les gens autour d'elle s'activaient, courraient partout, les jeunes servantes sortaient de la maison les cheveux carbonisés, s'étalant dans la poussière et hurlant de douleur à la vue de leur maison détruite. Et elle était là, immobile au milieu de ce monde en mouvement.
Mais aucun ne pouvait comprendre ce qui rongeait Elwen. C'était de sa faute. Tout n'était que de son fait. Chaque femmes, chaque enfants étaient morts par sa faute.
Elwen pleurait de rage, de désespoir. Elle n'avait pas voulu tout cela. Jamais.
Mais rien ne pourrait la pardonner. Elle était une meurtrière.
Elle se mit à gémir, à crier au travers de ses pleurs. Son cri résonna dans la rue pleine de monde. Ils envahirent l'espace et bientôt tous les regards se portèrent vers cette petite servante qui semblait être déchirée en deux. Sa gorge la brûlait, sa bouche et ses doigts tremblaient sans cesse. Ces « non » hachés par le désespoir résonnaient encore à ses oreilles.
Parce qu'elle n'avait pas voulu cela. Elle voulait que cela ne se soit jamais passé, que cet instant eu disparu.
Une immense bâtisse avait été réduite à l'état de ruine. Et ce geste, ce minuscule geste, si insignifiant, si vif, en était la cause. Par son simple geste, la mort avait surgi, emportant des dizaines de personnes
La colonne de fumée épaisse avait attiré tous les villages alentours et durant des jours, on avait tenté de retrouver les cadavres des victimes. Ella, la jeune sœur de Mistrid, avait périt dans les flammes en tentant de sauver son fils aveugle. Lorsque les cris de l'enfant avaient résonné dans la nuit, à travers le crépitement du feu et les hurlements des autres, Ella avait tout de suite comprit. Son fils était un prisonnier du feu parmi tant d'autres.
La jeune femme s'était engouffrée dans le couloir déjà rongé par les flammes sous les cris de désespoir de sa sœur et de sa fille. Mais Ella n'était jamais revenue. Elle était morte en accomplissant son ultime geste d'amour. Elle avait abandonné sa fille, elle avait laissé Elenwë derrière elle.
Elwen gisait dans les cendres, hurlant à s'en fendre la voix, son corps secoué de sanglots et de cris. Les griffures qu'elle se fit sur les bras en se tordant par terre étaient encore là, lui rappelant cette nuit où nombreux étaient ceux qui avaient péri par sa faute.
Lorsque Mahtan la trouva ainsi, il sut ce qu'elle avait fait. Il la prit dans ses bras, ne posa aucune question et l'attira contre lui. Elle était cette enfant en pleurs qu'il avait tiré de la poussière et des braises encore chaudes. Il l'avait portée tout contre lui et amenée à l'écurie.
Et puis elle n'avait pas compris. Ils étaient partis sans dire au revoir à quiconque. Ils étaient partis en laissant cinq ans de leur vie derrière eux, sans un regard, sans une parole.
Au loin, Elwen avait vu la colonne de fumée qui n'en finissait pas et, juste en dessous, une minuscule tâche grise : Mistrid. La si triste et si seule Mistrid qui regardait partir celle qui avait été comme sa fille.
Elwen s'était sentie ingrate, lâche, mauvaise. Elle avait répandu la mort et elle fuyait sans un merci pour ceux qui l'avaient recueillie. Les larmes ne s'étaient pas taries pendant des années à ce sujet.
L'odeur de fumée, les flammes léchant le ciel, le pleur des enfants et les poutres rongées par les braises disparurent.
Des pas résonnèrent dans la galerie et Elwen reprit vite contenance, ramassant le livret. Elorna arriva, une lanterne à la main.
- « Il y a du mouvement. »
Les toits luisaient dans la nuit, recouverts d'une brume qui masquait les étoiles. Elorna courrait sur les tuiles, talonnée par Elwen. Elles étaient deux ombres silencieuses que la pénombre portait en elle. Leurs pas claquaient sur les tuiles humides mais leur bruit ne résonnait qu'aux oreilles de l'elfe.
Elorna s'agenouilla derrière une corniche et jeta un œil par dessus. Elwen l'imita silencieusement. À quelques mètres, une fenêtre qu'elles connaissaient bien était illuminée par la lueur des plusieurs chandelles.
Les rideaux étaient fermés, rendant impossible à tout être de voir ce qui se tramait à l'intérieur. Elwen se releva sous l' œil soupçonneux d'Elorna. Elle gravit un étage d'une petite tour et s'élança dans le vide. Sans bruit, elle atterrit de l'autre côté de la rue, surplombant la fenêtre de la chambre.
Dans le noir, elle vit tout de même le sourire d'Elorna qui se leva à son tour et la rejoignit. La voix de la femme était différente de l'autre soir, affirmée et claire.
- « C'est le bon, j'en suis persuadée. Les écrits ne trompent pas. C'est lui. »
- « Comment en être sûr ? Nous n'avons pas le droit à l'erreur, tu le sais bien Vaewen. »
- « Je le sens dans mon coeur. »
- « Vaewen … Il n'est pas question d'instinct dan- »
- « Tout concorde Greador ! Les écrits, les contes, les chansons et les mythes ! Tout concorde !
Une fine clé autour du cou il portera
Les jumelles d'ors ouvriront l'infini.
Et dans son coeur l'aube naîtra.
Les esclaves de la peur seront affranchis
Et un sommeil sans fin emportera le roi
La Reine Noire sortira de l'oubli
Et d'endeuillée elle s'envolera
Chercher un fils perdu que la vie a semé
Les effacés feront entendre leur voix
Alors dans la nuit, il nous guidera »
- « Je connais ces vers par coeur. Vaewen … Nous devons être sûr. Nous nous sommes trompés trop de fois. »
Un silence suivit sa déclaration et les deux jeunes femmes entendirent quelqu'un s'asseoir sur le lit. La femme renifla et inspira longuement.
- « Je veux croire que nous l'avons trouvé, Greador. Je veux tellement que ce soit lui. Je veux rentrer à la maison et revoir les tours blanches, l'arbre fleurir et la reine noire sourire à nouveau. »
- « Moi aussi Vaewen … moi aussi. Je le souhaite plus que tout au monde. »
Ils restèrent un long moment silencieux, sûrement enlacé et sanglotant à l'unisson. Elanor remua à côté d'elle et Elwen lui jeta un regard. Le silence avait quelque chose de dérangeant, comme si Elwen et Elorna étaient hors du temps, accompagnées par ces deux inconnus. Il se mit à pleuvoir et Elorna pesta silencieusement.
- « Va le chercher. »
La voix de l'homme sembla étrange, presque trop forte. La femme soupira et Elwen l'imagina lever des yeux remplis de larmes vers son visage.
- « Tu es sûr ? »
- « Nous devons être certain qu'il est bien celui que nous croyons. »
Le silence à nouveau. Puis un cri.
Un cri de nourrisson.
Elorna courrait tellement vite qu'Elwen se laissa distancer tant son coeur battait. Un enfant. Voilà ce qu'ils cherchaient. Elle dérapa sur les tuiles glissantes et sauta à terre. Elorna avait déjà disparu sous terre par le puits et Elwen s'y engouffra sans même prendre le temps de s'agripper à la corde.
Le bruit des bottes de son amie résonnaient dans tout le souterrain et Elwen pouvait même entendre le sifflement de son souffle. Les trois tresses rousses se balançaient furieusement dans son dos et même si elle ne pouvait voir son visage, Elwen devina ce qui s'y imprimait.
Une horreur marquée, une expression de terreur choquée.
La colère durcissait ses traits, l'épouvante la rendait méconnaissable, faisant fondre son masque de puissance.
Norn était en train de boire avec leur employeur quand elles firent irruption dans la salle au trône. Les deux hommes ne semblèrent même pas surpris et se tournèrent à peine vers elles.
- « Un enfant. C'est un enfant qu'ils recherchent. »
- « Qu'avez vous vu ? » leur demanda lentement l'homme.
- « Ils ont trouvé un enfant et le retiennent dans leur chambre. » dit fébrilement Elorna.
- « Une fine clé autour du cou il portera
Les jumelles d'ors ouvriront l'infini.
Et dans son coeur l'aube naîtra.
Les esclaves de la peur seront affranchis
Et un sommeil sans fin emportera le roi
La Reine Noire sortira de l'oubli
Et d'endeuillée elle s'envolera
Chercher un fils perdu que la vie a semé
Les effacés feront entendre leur voix
Alors dans la nuit, il nous guidera.
Vaewen dit que c'est le bon. Ils recherchent un enfant en particulier.»
Le silence s'empara de la pièce, gelant l'atmosphère malgré le foyer qui brûlait dans un coin. Elorna hésitait, Elwen le voyait.
- « Ils ont ajoutés quelque chose à propos d'une cité blanche et d'un arbre à fleurir. Vous savez de quoi il s'agit, n'est ce pas ? »
Norn se redressa et son regard se fixa sur l'homme qui se tenait les mains derrière le dos devant le feu. Il fronçait les sourcils et son corps semblait s'être rempli de fureur. Il fit violemment signe aux deux femmes de sortir. Mais avant que la porte ne se referme, Elwen entendit très clairement Norn prendre la parole.
- « Ils ne cherchent pas un enfant, ils cherchent un Roi ! »
- « L'arbre du Gondor ne refleurira pas, plus jamais une fleur blanche n'ornera ses branches. La lignée des Rois s'est éteinte il y a des dizaines d'années, que croient ils ? »
Leurs voix résonnaient dans le couloir de pierre. Elwen savait qu'elle ne devait pas s'attarder ici mais l'envie était trop grande. Elle laissa Elorna s'éloigner et se cacha dans un renfoncement du mur.
- « Ce poème ne veut rien dire, ils voient l'espoir où il n'y en a pas. Leurs chimères finiront par les emporter. » assena Norn.
- « Si ces chimères, comme vous dîtes, ont pu les tromper, elles pourront en faire autant avec d'autres ! Ils veulent retrouver la grandeur de Minas Tirith et reconquérir le trône, ils veulent le pouvoir qu'ils ont perdu avec les Intendants ! »
Sa voix était si forte qu'elle résonna dans le couloir, figeant les pierres des murs. Il y avait en lui une telle volonté d'anéantir tout espoir que sa force résidait même dans sa voix.
- « Ils ne trouveront jamais l'enfant. C'est une légende et le conte est faux. » dit il plus calmement.
- « Et cette reine Noire ? Que voudrait dire ce conte si il annonce la mort d'un roi qu'il rêve de voir revenir sur le trône ? »
- « Le conte ne fait pas partie de leurs convictions. Ils l'ont pris comme une prophétie et ont inversé les rôles. » affirma t-il durement.
- « Vous les croyez assez bêtes pour cela ? »
La porte s'ouvrit avec fracas et Elwen eut juste le temps de rentrer la tête dans les épaules que l'homme criait :
- « Occupez vous de les faire abattre, tous les trois ! Je veux leur tête demain soir ! »
Il partit d'un pas rageur et les ténèbres l'entourèrent. Elwen resta un instant tremblante puis finit par se relever et rejoindre Elorna.
Les trois tresses étaient à moitié défaites et Elorna avait caché son visage dans ses bras, repliés autour de ses jambes. Elwen ne savait pas réconforter les gens, encore moins ceux qu'elle appelait ses amis. Mais Elorna avait l'air si désespéré qu'elle alla s'asseoir à côté d'elle.
Elles restèrent un long moment sans rien dire, Elorna ne pleurait pas, aucun sanglot ne faisait trembler ses épaules. Elwen aurait presque préféré qu'elle le fasse.
Le silence devint insupportable. Elwen aurait voulu le combler de toutes ses forces mais elle n'avait jamais su quoi dire. Pourtant, les paroles sortirent d'elle même, un flot qu'elle savait ne pas pouvoir stopper.
- « Il y a une histoire que je n'ai jamais racontée. » murmura t-elle dans la pénombre. « Parce que la honte me ronge dès que ces souvenirs reviennent. »
Elwen se tut. Il lui fallait trouver ce courage qui lui avait tant de fois fait défaut. Alors, parler dans le noir sans que personne ne voit cette lâcheté était plus évident.
- « J'ai été détruite il y a longtemps. Tu sais ce que c'est, n'est ce pas ? De ne pas avoir envie de voir le jour se lever, de vivre dans la nuit, de vivre loin des autres ? Et on sent au plus profond de soi que la mort est la solution, que vivre n'est même plus une option. C'est peut être le pire sentiment. »
Elorna laissa échapper un sanglot dans le silence du couloir. Alors Elwen fit quelque chose qu'elle n'aurait jamais pensé faire un jour, elle entoura les épaules de la jeune femme de ses propres bras, les engloutissant d'une froideur glaçante.
- « Il y a plus de deux cents ans, j'ai rencontré Norn. Quand je l'ai vu, j'ai su que c'était celui que j'attendais depuis longtemps, celui qui m'apprendrait à être forte. J'étais détruite, brisée, et vivre me faisait mal. J'ai cru pendant longtemps que c'était pour cela que j'avais fait le choix de me mettre à son service, aujourd'hui je sais que non. Je voulais me punir pour ce que j'avais fait. Oh si tu savais combien j'ai voulu me faire mal ! Je me devais de souffrir après ce que j'avais fait. »
Elorna n'avait pas bougé mais son souffle s'était calmé, elle écoutait. Les barrières qu'Elwen avait érigées entre les souvenirs et elle cédèrent brusquement. Ce ne fut pas un flot de parole qui jaillit d'elle mais une tempête. Une tempête capable de tout balayer sur son passage.
- « Norn m'a beaucoup appris, c'est une chose dont je suis certaine. Et je me suis punie, oh oui … je me suis infligée les pires traitements corporelles et Norn, ceux mentales. Il me comprenait, il savait ce que je voulais et il s'en ait servi. Mais il a profité de cette faiblesse pour m'avoir. Il m'a pris quelque chose. Nous avons passé un marché : il gardait mon secret et je travaillais pour lui. Pendant 20 ans j'ai été à son service, tuant des centaines et des centaines de personnes à sa demande. Et tu sais quoi ? À la fin, cela ne m'atteignait même plus. J'ôtais la vie, je répandais la mort. Et cela me plaisait. Parce que j'avais tant eu mal que c'était injuste qu'il n'y ait que moi qui souffre ! Je suis un monstre. Je n'ai réalisé l'évidence qu' au bout de dizaines d'années : j'étais l'esclave de Norn. Son maître tueur, un outil. Mais tu sais aussi bien que moi qu'il est impossible de rompre un marché avec Norn. Je me demande s'il n'est pas sorcier mais ce qu'il m'avait pris, je ne m'en souvenais pas, seul lui détenait cette information. Alors j'ai ouvert les yeux sur son emprise. Il nous prenait quelque chose et nous réduisait à l'état d'esclaves. Si le marché était accompli, il nous rendait cette chose perdue. Mais pour moi c'était différent, je voulais oublier ce quelque chose, l'effacer de ma mémoire. Norn a rendu cela possible en pensant avoir l'avantage, il ne s'est jamais autant trompé. Lorsque j'en ai eu assez de travailler pour lui, j'ai monté une mutinerie contre lui et la suite tu la connais. »
Elwen avait parlé lentement, ses phrases s'enchaînant machinalement sans vraiment de sens. Ces phrases n'étaient pas seulement destinées à Elorna mais aussi à elle, Ilestelwen. À présent, elle ne voulait plus rien dire. Trop de souvenirs. Sa gorge était sèche et ses yeux la piquaient. Elorna releva la tête silencieusement et observa son amie.
- « Alors tu as convaincu cinq autres personnes de vous rebeller contre Norn. Mais ils voulaient retrouver ce quelque chose perdu. Un soir, vous êtes entrés dans la salle du trône et avez voulu récupérer vos souvenirs de force. Norn est resté muet comme un tombe et dans un élan de rage, tu l'as transpercé d'une épée. Puis les gardes sont arrivés, alarmés par le bruit, et ils ont chargé. Tous les autres ont été tués, sauf toi, Elwen. Toi tu t'es sauvée et tu as réussi à leur échapper. Tu as cru Norn mort alors que pendant tout ce temps, il était bien en vie, gardant en lui ce souvenir que tu voulais oublier. Il s'est chargé du fardeau que tu ne voulais plus en pensant qu'il serait maître de ta personne alors qu'il t'a libéré de cette charge. »
Elwen avait les yeux baissés, les mains jointes et la tête pleine de remords.
- « Pourquoi es-tu revenue, Elwen ? Pourquoi rester si ce souvenir n'a plus d'importance ? » demanda durement Elorna en se penchant vers elle.
- « Parce que ce souvenir que j'ai voulu oublier m'appelle. Je dois savoir. J'ai cru que m'en délaisser aller m'aider. Mais les remords sont plus forts, la peine plus grande et je ne parviens pas à me souvenir … Que c'est il passé à Hoarwell ? » murmura t-elle, sa voix se brisant.
Elles restèrent ainsi, sans bruit, dans la pénombre, s'épaulant l'une l'autre. Comme il était bon d'avoir quelqu'un qui vous comprenait …
- « Et toi, pourquoi ne pars tu pas ? »
Elorna se mordit la lèvre et ferma les yeux. Elwen vit la douleur se répandre dans son corps, lancinante et mordante. Elle laissa échapper un souffle tremblant.
- « Parce que Norn sait qui étaient mes parents. Il sait qui étaient ceux qui m'ont abandonnée, il sait à qui je dois cette éternelle peine dans mon coeur. Je dois savoir. »
Le silence se poursuivit, un silence chargé de tristesse, de mots qu'on ne dit pas. Un silence qui emplissait le coeur de chacune.
Mais dans l'esprit d'Elwen, une voix susurra distinctement.
« Alors c'est ainsi que tu t'en tiens hors de portée … En confiant ce souvenir à quelqu'un d'autre. Hoarwell renaitra dans ton esprit. On n'oublie pas ces choses là … Elles laissent des traces, des cicatrices invisibles. On ne les oublie jamais … »
Des arbres, des branches, des feuilles. La marée verte s'étalait devant elle, à perte de vue, et c'était peu dire pour un elfe.
Insignifiante. Invisible. Personne. Personne. Personne.
Personne.
Les mots tournoyaient dans sa tête, devant ses yeux et à ses oreilles. Aldawen s'était réveillée dans le corps d'une autre. Une étrangère parmi des étrangers. Elle n'avait rien fait. Il était pourtant là, ce mal être, cette impression constante d'être quelqu'un d'autre.
Personne.
Tu n'es personne.
Et avec elle avait éclaté l'unique vérité que ses yeux aveugles avaient rejeté. Elle n'était personne. Les autres elfes l'appelaient Hénö Heleg, l'enfant de glace. Froide mais surtout insensible et insignifiante.
La vérité l'avait inondée. La giflant si fort qu'elle en avait perdu l'équilibre. Mais lorsqu'elle s'était relevée du sol, elle avait enfin pu ouvrir les yeux. Une profonde inspiration, c'est tout ce qu'il avait suffit, pour que son regard se porte sur le palais de pierre dans lequel chacune de ses années s'étaient écoulées. Aldawen n'avait pas mis le pied en dehors du royaume depuis sa naissance.
Elle était la victoire de sa mère. Un enfant qui aurait dû être perdu. Mais cela ne suffisait pas à expliquer cette protection envahissante de sa mère. Il était venu et reparti avant elle.
Ce qui poussait Legolas à partir chaque année, à passer les frontières de son royaume, de son père et de lui même lui apparut comme une évidence.
Il fallait partir pour se retrouver. Soi même et les autres.
Legolas partait pour se découvrir, découvrir le monde mais aussi pour mieux revenir. Pour leur manquer.
Ou alors j'ai tout faux. Legolas part pour nous fuir. Non. Non, je sais que j'ai raison, Legolas part pour que sa présence soit un cadeau.
Aldawen avait toujours eu cette voix dans sa tête. Une petite voix qui lui soufflait sa médiocrité, son insuffisance face aux attentes, son insignifiance. Le monde aurait pu ne pas la connaître qu'il n'en n'aurait été pas changé.
Aldawen voulait se rendre indispensable. Au monde. À son peuple. À ceux qui la voyaient comme une ombre. Ni présente, ni absente.
Elle voulait être acclamée, applaudie. Elle voulait voir la foule en liesse à son approche. Elle voulait entendre son nom sur toutes les bouches quelques jours avant son arrivée dans la cité. Mais surtout, elle voulait voir sa mère pleurer de joie de la revoir, son père porter un regard plein de fierté sur elle. Elle ne voulait plus être transparente.
Elle voulait que l'on soit fier d'elle.
La forêt lui tendait les bras, elle n'avait qu'à s'élancer. L'invisible se tenait entre son royaume et l'extérieur, l'inconnu, un monde dont il fallait tout apprendre. Son sac et son arc étaient accrochés à sa selle et son cheval n'attendait qu'un signe de sa part pour partir au galop entre les branches.
La forêt se tut. Plus aucun bruit ne vint à la jeune elfe. La palais était silencieux. Les arbres sentaient que leur gardienne s'en allait. C 'était un hommage silencieux qui pointaient de leurs branches. Et puis un puissant vent fit chanter les feuilles.
Elenya sortit aux portes du palais. Elle sentit toute la glace de cette terre lui couler dans les veines. Ses bras retombèrent le long de son corps et son visage blêmit délicatement. Elle écarquilla les yeux et fit un pas en avant.
- « Aldawen ! »
La jeune elfe ne se retourna pas, elle savait que si elle le faisait, elle n'arriverait pas à se détourner pour quitter cet endroit. Sa mère ne comprenait pas. Elle se mit à la rappeler en gémissant. La jeune elfe l'entendit glisser au sol, ses violents sanglots étaient authentiques mais Aldawen les ignora.
Son coeur se brisa à chaque pleurs. Et elles étaient là, mère et fille, l'une suppliant l'autre à genoux de rester dans la prison d'ivoire qu'elle lui avait construite.
- « Ne pars pas ! Je t'en prie, Aldawen ! Reste ! »
- « Je suis désolée, Nana. Ha-nä anand. Il est temps … »
- « Ne pars pas … Aldawen. »
Ses sanglots avaient alerté des elfes qui se tenaient à présent en foule silencieuse derrière sa mère. Mais soudain cette foule se fendit en deux et Aldawen comprit sans se retourner pourquoi. Thranduil, grand roi des elfes, marchait vers elle d'un pas vif. Son large manteau balayait le sol furieusement.
Il allait la gronder comme une enfant avant de la ramener dans sa chambre. Comme une enfant.
Non.
Avant qu'il ne pose le pied sur la première marche du perron, Aldawen donna un petit coup de talon à sa monture qui s'élança dans les arbres. Derrière elle, les hurlements de son père retentissaient, entrecoupés des cris de la foule et des sanglots de sa mère.
Mais elle ne ferait pas demi tour. Pas cette fois.
Bientôt, les bruits s'estompèrent mais Aldawen ne ralentit pas sa course. Thranduil n'allait pas tarder à se lancer à sa poursuite.
Elle pensa à sa mère. Abandonnée de ses enfants, de son peuple qui ne voyait en elle qu'une elfe faible, incapable de l'avoir sauver, lui, cet autre dont on ne parlait jamais, dont le nom était tût.
Elenya. Jamais elle ne lui avait raconté son histoire, celle d'une elfe étrangère qui venait d'un royaume perdu au nom éteint. Une pointe de regret naquit dans son coeur. Elle la voyait, effondrée sur le parvis, les larmes coulant sur ses joues et son menton, sa bouche tordue par les pleurs et son visage levé vers les cieux, questionnant les Valars.
Elle serait seule, sans enfant à chérir, sans mari dans ses bras, sans peuple pour la voir comme celle qu'elle aurait voulu être. Elenya connaîtrait la solitude et l'abandon. Alors seulement elle pourrait pardonner à sa fille.
Cette elfe si différente était mystérieuse, tous ceux qui l'avaient connue ne savaient d'elle que ce qu'elle choisissait de dire. Une elfe à la beauté noire, vivante et intrigante. Elle n'avait pas la beauté solaire de ceux des bois, ni celle douce de ceux des Montagnes, Elenya était belle, belle d'une beauté violente, ensorcelante, envoûtante.
Les branches griffaient ses bras, les racines sortaient de terre comme pour retenir le galop du cheval. Le vent se fit plus fort, faisant tournoyer une multitude de feuilles au dessus de sa tête, faisant danser les arbres.
La forêt tentait de retenir sa reine. Lui chantant un ultime adieu, lui faisant promettre de revenir, d'honorer sa parole.
Aldawen sentit ses propres larmes couler sur ses joues, un sanglot lui déchira la poitrine mais elle fit accélérer sa monture.
- « Je reviendrai, je le promet ... » murmura t-elle avant de lancer sa monture aussi vite qu'elle le pouvait.
Le vent hurla, chantant que le temps viendrait pour elle de revenir et qu'il serait là pour l'accueillir.
Quelqu'un approcha. Ses pas résonnaient distinctement sur le sol. Elorna sortit de son sommeil et releva lentement la tête.
L'homme les conduit à une petite salle dissimulée derrière un panneau en fer. Une seule bougie éclairait la pièce, suffisamment pour qu'elle puisse distinguer le visage de l'homme qui les employait. Elle ne savait pas son nom tout comme il ignorait le sien.
Le panneau se referma derrière elle dans un claquement. L'homme se leva et s'approcha d'elles lentement.
- « Norn ne sait pas que nous sommes ici, faisons vite. » chuchota t-il.
Il ne fit plus un geste, pensant avoir entendu un bruit puis poursuivit.
- « Votre mission s'achève ici. Une autre commence, vous êtes sous mes ordres désormais, pour le bien de tous. »
Il s'approcha encore plus d'Elwen, posant sa main sur son bras, comme pour lui montrer qu'elle lui appartenait. C'est à la lueur si intime de cette bougie que cet inconnu leur confia ce secret qui les détruirait.
- « Vous ne tuerez pas ces personnes. Vous les détruirez. Lentement, petit à petit, vous briserez leur âme jusqu'à ce qu'ils se haïssent, jusqu'à ce qu'il ne reste de leur coeur qu'un tas de cendres. Greador sombrera dans tes bras, Elorna. La femme qui l'aime ne verra que son abandon, sa traîtrise, sa lâcheté. Vous serez celle qui le fera tomber, celle qui la remplacera. »
- « On ne fais pas ce genre de boulot. Tromper les hommes pour duper leur femme, l'honneur est brisé. »
L'homme détourna lentement son regard d'Elwen pour regarder Elorna. Son visage était inexpressif mais l'elfe sentit sa main se resserrer.
- « Vous parlez d'honneur mais où est l'honneur lorsque vous espionnez des inconnus. Où est l'honneur lorsque votre poignard s'abat encore et encore sur la gorge d'une femme dont vous ne savez rien ? »
Elwen ouvrit la bouche pour lui dire de se taire mais l'homme la tira par le bras, la serrant contre lui. Son nez touchait le sien, son haleine se mélangeait à la sienne. Une lueur dangereuse brillait dans ses yeux.
- « Vous n'avez pas d'honneur, pas de valeur, rien d'autre que vous en tête. Votre survie, juste votre unique survie. S'en sortir, toujours, n'est ce pas ? Parce que c'est la seule chose qu'il vous reste. Vous les ferez tomber, la femme mourra sous votre bras, l'homme tombera dans les vôtres. Et plus que tout, vous me rapporterez leurs secrets. »
Il la lâcha et sortit vivement de la petite pièce. Elorna tremblait, comme une enfant, comme une femme qu'on menait à la potence. Elle trébucha vers le panneau et s'engouffra dehors, lançant un unique regard à son amie.
Elwen resta dans le noir, tétanisée. La bougie faisait vivre son ombre, ironique. Ses pensées étaient mortes, son esprit vide. Mais cet homme avait raison. Il ne lui restait que sa vie.
Norn avait un pouvoir sur tout, sa liberté, ses souvenirs, elle. Elle était prisonnière. Pourtant, il y avait une seule chose que Norn ne pourrait jamais lui enlever.
Elle gardait le pouvoir de perdre la vie. Elle avait le pouvoir de sa mort.
Voilà ! Dîtes moi ce que vous pensez des récents événements, j'attends vraiment vos commentaires. Ils sont la seule contrepartie à tout ce travail et j'aimerai vraiment avoir des retours.
Merci à vous !
