Résumé du chap précédent : Elwen est arrivé à Ost Andrast pour retrouver Elorna, Penya et Emaël. Les retrouvailles sont chaleureuses mais étranges : les trois ans d'absences se font ressentir. La petite famille s'est reconstruite sans elle. Penya a trois ans, Elorna et Emaël semblent très proches, bref, la vie a continué sans elle. Pourtant, Emaël a un mauvais pressentiment face à la venue de l'elfe et la met en garde : si elle les précipite dans les malheurs il lui fera payer. Il se méfie d'elle de plus car il n'a rien oublier de l'amour qui lui portait autrefois, cela le terrifie.
Aldawen, quant à elle, poursuit sa route avec Halda, malgré sa peur des inconnus et des foules. Les Rôdeurs arrivent jusqu'à elle et parmi eux, elle retrouve deux personnes qu'elle n'aurait jamais penser rencontrer : les jumeaux d'Elrond. Les Rôdeurs doivent se rendre jusqu'à Ost Andrast pour quelques semaines.
Elwen se réveilla frigorifiée sous le ciel noir, aucune étoile n'était visible. D'épais nuages couvraient la cime des arbres. Elle avait l'impression que ses jambes avaient rouillé pendant la nuit tant elles étaient douloureuses. Un instant elle ne sut plus ce qu'elle faisait là. Tout cela était-ce un rêve ? Le rire de Penya résonna dans son esprit, lui rappelant subitement qu'elle était, non plus enfermée dans un cachot humide, mais sur la côte.
Elwen ne le savait pas encore, mais ces années enfermées seules avec ses pensées furent les plus désastreuses. Comment vivre si les morts se rappellent à vous chaque nuit ? Comment penser quand leurs paroles de reproches tournent en boucle dans votre esprit ? Quelques mois de plus et elle serait assurément devenue folle. C'était triste à dire ... Ilestelwen était son propre poison, celui qui la tuait à petit feu.
L'elfe resta éveillée jusqu'à l'aube, tenant sa tête entre ses mains, priant pour que ses fantômes la laissent en paix une journée de plus. Une toute petite journée de plus.
Elle voulait être elle-même lorsqu'elle irait à nouveau jouer avec Penya, jamais elle ne laisserait Ilestelwen prendre le dessus face à cette enfant. Lorsque le soleil commença à se lever, Elwen descendit de son arbre et marcha jusqu'à la cabane. Elle y détacha sa monture et grimpa sur son dos.
Lentement, au même rythme que l'obscurité diminuait, elle sortit du bois au pas et se dirigea vers la ville bordée par l'océan. Le port grouillait déjà de ménagères aux paniers bien remplis et de vendeurs souriants.
Elwen descendit de sa monture lentement, observant autour d'elle les passants et les rues. Les étalages étaient un peu dégarnis, mais personne ne semblait y faire attention. L'elfe se dirigea vers l'extrémité du marché, là où un grand enclos entouraient des dizaines de chevaux.
Elle s'approcha lentement, attendant de voir surgir le vendeur d'une seconde à l'autre. Mais lorsqu'elle put poser une main sur la barrière de bois, personne ne s'était encore présenté. Plusieurs minutes passèrent, Elwen n'osait pas héler quelqu'un de peur de se faire remarquer.
Une jeune femme blonde trottina vers elle, ses joues rondes relevées en un sourire superbe. Elle avait relevé ses cheveux emmêlés en un énorme chignon au dessus de sa nuque. Ses grands yeux noirs pétillaient étrangement et son large sourire était presque attendrissant. Elle devait être à peine plus âgée que Elorna.
- «Pardon de vous avoir fait attendre ! Je faisais ma livraison du jour, cria t-elle en enjambant la clôture. Vous désirez ?
- Vous vendre ce cheval.»
La jeune femme ouvrit alors la porte de l'enclos, laissant entrer l'elfe et sa monture. Elle examina consciencieusement l'animal, vérifiant l'état de ses dents, de ses sabots, de son dos.
- «Il est assez âgé et sauvage ... et il semble exténué, souffla-t-elle.
- Nous venons de faire une très longue route, il doit encore en souffrir. Mais il a l'avantage d'être très performant et endurant. C'est une bonne bête.
- Je ne suis pas sûre de pouvoir vous en donner beaucoup ... Des chevaux comme ça j'en reçois tous les jours, et peut-être même en meilleure forme.
- Combien ?, assena tout de même l'elfe, ses sourcils se fronçant.
- Cinq pièces, au maximum. Il est si faible qu'il ne vaut presque rien.»
Elwen resta pensive un instant avant de regarder l'étal qui bordait l'enclos, un boucher qui étendait les carcasses à la vue de tous.
- «J'en obtiendrais peut-être deux fois plus avec votre voisin, murmura-t-elle.
La jeune fille écarquilla les yeux et son visage rougit instantanément. Telle une vraie furie, elle agrippa le crin du cheval et foudroya l'elfe du regard.
- «Comment osez-vous ! Une si belle bête, une fois utilisée, on la jette sans plus de considération. Vous êtes un monstre, une ordure !»
Sa voix vrilla vers les aigus à mesure qu'elle s'éloignait pas à pas de l'elfe, le cheval tout contre elle. Elwen se rendit compte de son erreur et fut si surprise de la réaction de la jeune fille qu'elle fit un pas en avant, le regard désolé.
- «Non ! Excusez-moi ! C'est simplement que j'oublie que certaines personnes sont encore sensibles au sort de ces animaux ! Je viens du Nord, là où aucun n'accorde d'importance aux montures, je suis sincèrement désolée.
- Si c'est une question d'argent, vous n'aviez qu'à le dire tout de suite, cracha la jeune fille.
- Bien sûr que c'est une question d'argent ! Si je ne vends pas cet animal, ce sera un enfant qui ne mangera pas ce soir, ni les suivants !»
Les deux femmes se fusillaient mutuellement du regard. Elwen avait machinalement porté sa main à son épée, prête à dégainer au moindre incident.
La jeune femme blonde se détacha du cheval, disparut derrière un paravent et réapparut quelques instants plus tard, une bourse à la main. Elle lui jeta dix pièces et fit volte face pour attraper l'animal par le licol.
L'elfe eut un moment de flottement avant de se baisser pour attraper les pièces qui étaient tombées dans la poussières. Cette fille était pour le moins étrange. Elle l'observa alors qu'elle défaisait le licol du cheval pour le brosser.
Elle portait une longue robe épaisse qui était maculée de terre sèche et de poussières. Le vent glacial faisait onduler ses cheveux blonds qu'elle avait détachés. L'elfe se demanda si Elorna la connaissait, si elles s'étaient déjà adressées la parole une fois en trois ans. Elle en doutait fortement.
Elwen s'avança incertaine vers elle, encore troublée de sa réaction. Elle ne savait pas quoi faire si bien qu'elle s'arrêta à quelques mètres de la jeune fille, prête à faire demi tour.
- «Tu as eu ton argent, maintenant tu peux déguerpir, siffla la jeune fille.
- Ecoute, je suis vraiment désolée, je ne voulais pas te blessée. C'est juste que je n'ai pas l'habitude de voir quelqu'un qui accorde autant d'importance à un cheval. Moi aussi avant cela m'importait mais j'ai appris à m'en défaire. Lorsqu'on vit sur les routes, mieux vaut ne pas faire la délicate.
- Je t'ai dit de ficher le camp d'ici.» répondit froidement la blonde sans se retourner vers elle.
Elwen resta un moment muette avant de faire demi tour et de passer à nouveau les portes de l'enclos. Sur les quais, elle acheta un gros pain noir et de la viande séchée avant de retourner à la cabane où dormaient encore Penya et sa mère. Emaël était déjà levé.
Elle déposa le pain sur une planche de bois qui servait de plan de travail et en coupa quelques tranches. Elorna bailla et ne tarda pas à la rejoindre.
- «Où étais-tu ?
- Je suis allée en ville pour vendre mon cheval. L'argent nous sera plus utile qu'un animal à nourrir.
- Oh ... Tu as dû rencontrer Solveig alors. C'est elle qui tient le seul haras de la région, elle est un peu spéciale.
- Ca tu peux le dire. C'est une véritable furie.
- Oui ... Emaël s'est disputé avec elle en arrivant ici, mais elle est très gentille et douce. Je me suis juste gardée de lui dire que j'étais une ancienne assassin car elle aurait brûlé toute la forêt si elle l'avait su.» dit Elorna en pouffant.
Elwen observa son amie. La jeune femme paraissait étrangement fatiguée mais rayonnait de bonheur.
- «On n'a jamais vraiment parlé de cela ... De tout ce qui c'est passé à Dlohtsae.» murmura Elwen.
Elorna se ferma aussitôt, pinçant les lèvres et fronçant les sourcils.
- «Non et je ne veux pas en entendre un mot.
- Elorna, cela fait presque quatre ans ... Tu crois pas qu'il est temps d'y faire face.»
La jeune femme se tourna vers elle, de la haine débordant de ses yeux, mais ne dit rien. Elle se releva et sortit de la cabane en claquant la porte. Penya se mit à pleurer, mais sa mère ne revint pas la consoler. L'elfe se leva à son tour et prit la petite fille dans ses bras.
L'atmosphère était si étrange, comme si un bruit de fond était constamment présent, en dessous du visible mais bien là. Cette famille était meurtrie, les blessures passées la tiraillaient encore. Elorna avait beau afficher un sourire tous les jours, l'elfe ne pouvait nier la douleur qui déchirait sans cesse son âme en silence.
Elwen sortit de la maison, Penya blottit contre elle. Elorna était assise dans la cour sur une bûche. Elle frottait nerveusement ses mains l'une contre l'autre.
- «Cet homme m'a détruite, Elwen. Cet homme est celui qui a tué ton amie de jadis. J'espérais que tu l'ais compris.
- Et le garder enfermé dans un silence n'est pas le laisser victorieux ? Il continue de te ronger alors que tu aurais pu faire taire cette voix il y a bien longtemps !»
Elorna se leva d'un coup et serra si fort les poings que quelques gouttes de sang glissèrent le long de ses doigts.
- «Comment oses-tu !, hurla -t-elle. Comment oses-tu dire cela sans connaître la douleur que me procure cette blessure !»
Elwen ne l'avait jamais vue aussi en colère. Elle fulminait réellement.
- «Peut-être que du haut de ta perfection elfique tu as du mal à comprendre les simples mortels mais si il y a bien quelque chose que tu peux pas comprendre, c'est bien ça ! Personne n'a les armes pour faire face à cette souffrance, personne, tu entends !»
Elle fixa un instant l'elfe en haletant, ses yeux rougeoyant de colère.
- «Alors, oui, je suis désolée de te l'apprendre, mais tout le monde n'est pas aussi fort, courageux et formidable que toi. Je suis juste ... moi. Alors ne me demande pas d'agir comme tu le ferais.»
Elwen resta un moment sans voix, abasourdie par ces paroles. Penya observait la scène silencieusement.
- « Je suis pas aussi parfaite que tu le pens-»
- «Stop ! Je t'en prie, je n'en peux plus de ton discours de martyre ! Elwen, ouvre les yeux ! Je ne crois pas que tu ais des conseils à donner.»
Ses mots déchiraient peu à peu son coeur, s'y plantant comme des couteaux dans la chaire. Penya tendit sa petite main vers sa joue comme pour effacer les larmes qu'elle refoulait.
Elorna la défiait de son regard de feu et tourna finalement les talons pour rentrer dans la cabane.
- «Thranduil vous cherche depuis plus de dix ans à travers toute la Terre du Milieu. Il a même lancé Legolas a votre poursuite.
- Je sais tout cela, Elladan. Mais je ne rentrerais pas escortée par les gardes de mon père. Je ne suis plus l'enfant que j'étais en quittant le royaume. Il faudra bien qu'il s'y fasse.
- Il est inquiet pour vous. Et en colère aussi. Je doute qu'il vous accueille à bras ouverts si vous revenez par vous même après avoir ignoré ses appels.
Aldawen fronça les sourcils et croisa les bras. Qu'est ce qu'Elladan croyait ? Qu'elle allait rentrer la tête basse après son escapade de jeunesse, huée par la foule et humiliée par un père ?
- "Elladan, il y a quelque chose que vous n'avez pas l'air de saisir. Je suis partie sans intention de revenir. C'était un adieu. Le temps où mon père me commandait est révolu.
- Elenya dépérit jour après jour, elle perd espoir chaque fois que le soleil disparaît de l'horizon de vous serrer à nouveau dans ses bras.
- Oh ! Je vous prie, épargnez moi votre discours larmoyant ! S'ils cessaient de pleurer celle qui est partie pour parler de celui qui n'est jamais revenu, nous n'en serions pas là."
Elladan écarquilla les yeux de stupeur. Il se retourna pour être sûr que personne ne pouvait entendre leur discussion. Il lui attrapa doucement le bras et se tourna vers elle.
- "Comment savez-vous cela ? Tarannon est le grand secret de Thranduil, un nom qui n'a pas été prononcé depuis tant de siècles.
- Je ne connais pas ce nom. Je sais juste lire les signes qui ne mentent pas. Merci de me l'avoir appris.
- Aldawen, soyez prudente. Vous ne savez pas dans quoi vous vous engagez. Souhaitez-vous vraiment rouvrir les blessures qui ont jadis brisé votre famille ? Mirkwood est déjà si fragile."
La jeune elfe ne répondit rien, trop de non-dit entouraient ce nom que tous taisaient. Elrohir les rejoint près du feu et s'assit à côté de son frère. Il sembla sentir la tension qui régnait car il ne dit rien.
Quelques minutes s'écoulèrent dans un silence complet. Ils pouvaient seulement entendre les rires de Halda qui buvait avec ses compagnons. Aldawen vit le regard de son ami dériver vers l'elleth brune qui riait à gorge déployée.
- Qui est cette fille qui t'accompagne ? demanda Elrohir.
- Elle s'appelle Halda, c'est une semi-elfe.
- Tu es certaine qu'elle soit digne de confiance ?
- Elle l'est plus que tout autre, plus que vous même. Pourquoi insinuer qu'elle ne l'est pas ?
- On raconte d'étranges légendes au Nord. Ils recherchent une semi elfe brune.
- Cela ne veut rien dire. Cela pourrait être n'importe qui, même Elrond pourrait correspondre à cette description. Halda est digne de confiance, je vous assure. Elle m'a tout appris. Contrairement à vous, elle a su être là au bon moment.
Aldawen se leva et laissa les deux elfes plantés là. Elle allait rejoindre Hala quand elle s'aperçut qu'elle était entourée de multiples personnes. Et puis, elle avait surtout l'air de s'amuser très bien sans elle. Un étrange sentiment s'installa doucement dans le creux de son ventre. Aldawen n'était pas irremplaçable, Halda semblait aller très bien sans elle. Alors que le contraire était bien vrai. La reine fondait lentement, laissant place à l'enfant qu'elle haïssait si fort. Celui qui disparaissait dans l'ombre, s'effaçant de peur d'être vu.
Alors, la jeune enfant disparut à la suite de Henö Heleg dans l'obscurité du sous bois, l'accueillant comme une vieille amie.
Les jours passèrent, les uns après les autres, se ressemblent tous par leur amertume. Elorna et Emaël ne cessaient de se sourire, de s'embrasser comme des adolescents. Penya jouait seule dans un coin de la cabane, silencieuse et absente. Et puis, il y avait l'intruse. Elwen.
Toujours là, comme une ombre qui ne s'oublie pas, rendant pesant l'atmosphère au dîner, s'immisçant dans chaque instant de la famille. Les messes basses que s'échangeaient Elorna et Emaël ne mentaient pas.
L'atmosphère pesante se dissipa pourtant lorsque Lëold, un enfant du village, arriva essoufflé devant chez eux, glapissant d'enthousiasme que les Rôdeurs étaient arrivés en ville et qu'il y avait même des elfes. L'enfant était surexcité et repartit aussitôt en direction du port.
Emaël lâcha la marmite qu'il était en train de récurer et se leva instantanément pour se tourner vers la jeune femme rousse. Celle ci le regarda avec amusement avant de lui faire un signe de tête, lui donnant son aval pour qu'il suive le gamin qui venait de disparaître derrière la butte.
L'homme avait l'air si heureux qu'Elwen se sentit sourire d'elle-même. Mais à peine avait-il disparu qu'elle sentit le poids du regard d'Elorna sur sa nuque. Celle ci s'approcha et posa une main sur son épaule. Elle semblait si désolée qu'Elwen s'inquiéta.
- «Je sais que tu n'es pas aveugle aux signes, Elwen. Tu sens ce genre de chose, tu sens lorsque tu n'es pas la bienvenue."
L'elfe avait bien trop peur de ce que pouvait signifier ces paroles qu'elle ne dit rien, se contentant d'hocher la tête, la mâchoire inconsciemment contractée alors qu'elle fixait la jeune femme.
- «Emaël veut que tu partes, il dit que tu n'apportes que des malheurs.»
Elorna soupira en se détournant. Elwen sentait grandir un grand froid dans sa poitrine. Une boule vint se caler dans sa gorge, l'empêchant de reprendre son souffle. Elorna était accoudée à la barrière, son regard posé sur l'horizon doré par le soleil. Un châle entourait ses épaules et ses longs cheveux étaient défaits dans son dos. Il ne restait plus rien de l'espionne qu'elle avait été il y a trois ans.
- «Mais moi je sais que c'est faux. Tu es comme ma sœur, Elwen. Je t'aime plus que quiconque au monde et peu importe ce que tu as pu faire, je t'aimerai toujours. Tu es celle qui m'a sauvée et je n'oublierai jamais cela.
- Mais peut-être qu'Emaël a raison, peut-être qu'il vaudrait mieux que je parte ...»
Elwen avait prononcé ces paroles alors que son coeur lui dictait le contraire, elle pria les Valar pour que son amie la contredise. Elle ne voulait pas partir, elle ne voulait pas d'adieux pour se retrouver seule à nouveau, elle n'y survivrait pas. Elorna était la seule personne qu'elle avait et la perdre revenait à se perdre aussi. Les ténèbres l'emporteraient. Jamais elle ne serait capable de dire adieu à tous ces instants passés.
- «Elwen ... Jamais je ne te demanderai de partir. Est ce que tu réalises que tu es la personne la plus importante pour moi ? Et peu importe ce que l'homme que j'aime dise ! S'il m'aime assez, il finira par accepter.» lui répondit Elorna avec un doux sourire.
La jeune femme prit son amie dans ses bras alors qu'aucune ne s'y attendait. L'elfe se surprit à ne pas la repousser. Après trois ans seule dans le noir, elle manquait cruellement de contact humain.
Une éternité passa. Elles étaient là, filles de feu qui avaient réussi à sortir des braises ardentes pour rire ensemble sous la lune.
Elorna se détacha lentement de l'elfe, la larme à l'oeil, avant de lui dire avec un sourire :
- «Qu'est ce que tu attends ? Ces deux elfes dont tu m'as tant parlé doivent être là-bas !»
- Je ... Je ne sais pas s'ils m'accueilleront avec joie. Ils me haïssent depuis mon départ.
- Elwen ... cours à la ville ... Tu attends cette rencontre depuis si longtemps.»
Elladan et Elrohir observaient avec calme la foule qui s'amassait autour de leur monture. Les bambins criaient de joie en touchant des doigts le crin des animaux. Un groupe de jeunes filles rougissantes leur jetaient des oeillades timides. Les vieillards les regardaient passer avec émotion, repensant aux temps où c'était eux à leur place.
Une chose était sûre, les elfes faisaient sensation. Aldawen avait rabattu sa cape sur ses cheveux, cachant la pointe de ses oreilles. Son regard était fixé sur Halda, quelques rangs devant elle, qui faisait de grands gestes aux hommes sur les quais. Elle avait l'air d'une enfant un jour de fête, sautillant presque sur sa selle.
Malgré la rumeur qui électrisait la foule, malgré l'immense étendue d'eau au delà des quais, malgré les acclamations, Aldawen ne pouvait nier l'amer douleur au creux de sa poitrine. Entourée de monde, elle se sentait plus seule que jamais.
Les jumeaux avaient l'air si princiers qu'elle se maudit d'agir comme une gamine effrayée par la foule. Ils étaient si dignes sur leur grand chevaux blancs et jetaient sur la foule un regard distant.
Elladan observa son frère du coin de l'oeil, il pouvait voir les regards intrigués qu'il jetait aux Hommes. Cela faisait tant d'années qu'ils n'avaient pas été acclamés ainsi qu'il sentit son coeur se gonfler de joie. Elrohir semblait parfaitement neutre, mais son jumeau le connaissait mieux que personne et savait distinguer les imperceptibles tressaillements de ses cils, les invisibles de ses lèvres, les battements de coeur trop rapide.
Elladan voyait la joie couler à flot dans ses veines, rendant vie au coeur de pierre de l'elfe. Elrohir était si heureux.
Et puis il le vit se figer.
Elladan tourna les yeux vers la masse informe de personnes pour y distinguer l'origine de son trouble. Son sang se figea.
C'est là qu'il la vit.
Au milieu des têtes brunes, blondes, grises, jaillissait un courte chevelure rouge. Bien droite et immobile, Ilestelwen se tenait face à eux, imperturbable face les mouvements des autres autour d'elle. Elle semblait être en dehors de la scène, comme un pas à côté, entre le réel et l'imaginaire.
Les bruits du port disparurent alors pour laisser place à cet échange de regards. Le monde fondit autour d'eux, les enfermant dans un instant d'éternité. Un frisson de surprise, de joie, de peur les parcourut tour à tour. C'était sûrement le plus bel échange qu'ils aient jamais connu. Le plus étrange aussi.
Paralysée par le regard brûlant des jumeaux, Elwen se retrouva figée sur place, ne laissant rien paraître des émotions qui s'entrechoquaient dans ses entrailles. Ils lui avaient tant manqué, mais elle ne pouvait s'empêcher de craindre leur réaction. Après tout, la dernière fois qu'elle les avait vus, elle venait de tuer un homme et de voler son trésor. Elladan l'avait frappée, elle ne l'avait pas oublié.
Les deux cavaliers étaient figés, les acclamations de la foule n'avaient plus aucune importance. Comme une apparition, Ilestelwen s'était présentée à eux. Comme si elle était venue tout droit des cieux pour leur sourire tristement. Elle avait peur, ça se voyait dans ses yeux, elle n'avait pas l'incroyable capacité des elfes de se voiler d'une parfaite toile de neutralité.
Les autres Rôdeurs continuaient à passer autour d'eux, les évitant sans dire un mot. Tous sentaient que ce n'était pas des retrouvailles habituelles. Un non-dit les enveloppait dans une étreinte glaciale. Quelque chose de profond semblait lier ces trois-là. Quelque chose qui dépassait tout ce qu'ils pourraient imaginer.
Elwen avait gardé les yeux levés vers ses vieux amis, ne les quittant pas du regard, comme si ils risquaient de disparaître en un clignement de paupières. Elle avait tant attendu cet instant que plus rien n'avait d'importance.
Les années passées sans eux disparurent en une seconde, c'était comme si elle ne les avait jamais quitté. Elle aurait tant souhaité que cela soit le cas. Mais elle avait fait une erreur, une impardonnable erreur.
Ce fut Elladan qui rompit l'échange en donnant un petit coup à sa monture pour lui ordonner d'avancer et de suivre la colonne de cavaliers. Il se laissa avaler par la masse compact et Elwen sentit aussitôt le poignard de la rage lui mordre le coeur.
Elle baissa les yeux et son regard remonta sur Elrohir, resté sur place, ne sachant quoi faire. Suivre un frère ou retrouver une amie ? Elwen le défia du regard, toute joie désormais disparue. Et alors, il se passa quelque chose de remarquable.
Après un dernier regard vers son frère, Elrohir descendit de sa monture lentement. Il se détournait de la voie de son frère pour la première fois de sa vie. Comme au ralenti, il s'approcha de l'elfe rousse, son cheval derrière lui. Elwen sentit son coeur s'accélérer, s'affoler. Elle ne savait pas quoi faire. Sourire ? Le rejeter ?
Elle n'eut pas le temps de réfléchir que l'elfe la prenait dans ses bras. L'accolade dura plusieurs secondes, une éternité. Elwen se figea un instant avant de lui rendre son étreinte. Elle serra ses doigts autour de sa cape, enfoui son nez dans les plis de celle-ci, ferma les yeux en laissant échapper un souffle tremblant.
Il lui avait tant manqué. Et c'était si bon de le sentir si proche après ces années de solitude.
- «Cela fait dix ans que j'attends ce jour, murmura-t-il alors que Elwen étouffait un sanglot.
Ils se séparèrent lentement et l'elleth ne put se retenir de rire bêtement en essuyant les quelques larmes qui avaient réussi à s'échapper. Pour la première fois depuis une décennie, elle avait l'impression que tout pouvait s'arranger. Elorna était vivante, élevait sa fille du mieux qu'elle pouvait, Emaël l'aimait, les jumeaux étaient revenus. La lumière naissait enfin dans cette obscurité sans fin.
Elrohir ne répondit rien et la tira par la main pour qu'elle le suive parmi la foule. Ils s'écartèrent peu à peu de l'agitation ambiante, rejoignant les rues plus calmes où les acclamations résonnaient au loin.
- Mon frère peut être idiot parfois. Il a trop de fierté, souffla Elrohir en souriant.
- Ce n'est pas grave ... Il a bien raison. Tu es trop gentil, Elrohir, trop bon.
- Tu nous as manqué, Elwen. Je suis si content de te revoir. Elladan aussi, même s'il ne l'avouera jamais.
- Il reste pourtant un grand absent ... Où est Legolas ?
Elladan resta un instant en silence, semblant hésiter longuement sur le choix de ses mots.
- Tu as laissé un grand vide derrière toi ... Legolas a préféré rentrer chez lui, l'atmosphère était trop lourde ..., dit-il prudemment. En partant, tu as laissé naître une distance qui n'est jamais partie.
- Tu as appris à parler Westron !, s'exclama Elwen en souriant.
- N'esquive pas la conversation, Lumnanis.
- Qui y'a-t-il à répondre ? Je suis partie parce que c'était mieux ainsi. Je venais de tuer un homme après l'avoir dupé, Elladan a vu en moi la vérité de mon âme et m'a chassée, il a bien fait. Je ne suis pas quelqu'un de bon, si l'histoire en avait décidé autrement, vous auriez sans doute été mes ennemis, vous m'auriez pourchassée et mise à mort. Je ne suis pas différente des brigands qu-
- Tais-toi, l'interrompit Elrohir. Ne dis pas ce genre de chose.
- Elles sont pourtant vraies. Je ne suis pas naïve et je n'aurai pas la prétention de croire que mes actions étaient dues à un malheureux concours de circonstances. Je suis totalement responsable de ce que j'ai fait. Et j'en subirai les conséquences sans broncher.
Elrohir l'observa un moment sans ciller. Il paraissait parfaitement calme mais dans ses yeux clairs se lisait une agitation contenue. Il passa sa main sur le crâne de son amie en souriant.
- Tu as coupé tes cheveux. Ils étaient pourtant si beaux.
- Je les ai vendus. Ils repousseront, ne t'en fais pas.
Face au regard d'incompréhension que lui lança l'elfe, Elwen secoua la tête et détourna les yeux.
- Il s'est passé beaucoup de choses en dix ans ... Des choses dont je ne veux pas encore parler et que le temps n'effacera jamais.
Elladan apparut derrière son frère, le regard dur et sévère. Il posa une main sur l'épaule de son jumeau et fronça les sourcils en observant leur amie. D'un clignement de paupière il le congédia, restant seul avec Elwen.
L'elfe rousse ne pouvait s'empêcher d'être nerveuse alors qu'elle ne lâchait pas des yeux Elrohir qui s'éloignait d'eux.
- L'argent que tu avais volé nous a servi à rentrer à Imladris, mais je ne te dois aucun remerciement. Ce que tu as fait est impardonnable et je croyais que tu avais laissé derrière toi ces manières effroyables.
- Je le pensais aussi, mais je suis une meurtrière, Elladan. Cela ne changera jamais, ne me demande pas d'agir en honorable chevalier alors que tu sais aussi bien que moi que tuer est dans ma nature.
- Ne te cache pas derrière ta "nature". Tu avais fait une promesse, Elwen !, rugit l'elfe. Je sais qu'elle ne signifiait rien pour toi, mais les elfes ont un honneur et lorsqu'ils accordent leur confiance, c'est avec réflexion !
- Je suis désolée de vous avoir déçu, dit froidement Elwen en fixant Elladan droit dans les yeux.
- Mon frère et moi aurions dû te couper la gorge il y a des siècles. Qui sait combien de personnes gisent sous terre par ta faute !
Elwen ne comprit même pas ce qu'elle fit lorsque son poing atteint la pommette de l'elfe en face d'elle. Elladan la regarda, abasourdi. Il resta un instant mieux de stupeur, portant la main à sa joue.
- "Chacun son tour, n'est-ce pas ? Elladan, sache que je tiens à mes amis, mais si par malheur l'un d'eux ose se croire supérieur et en position de me faire la leçon, je saurai lui faire regretter sans une once de remord."
Ses yeux abritaient une fureur terrifiante, une flamme brute éclairait ses sombres pupilles. Elladan retint son souffle. Devant lui se tenait non plus une petite elfe qu'elle laissait apparaître, mais une meurtrière sans merci. Son corps entier semblait habiter d'une force qui échappait à tous.
- "Je suis la femme la plus mortelle de toute la Terre du Milieu, ne l'oublie pas Elladan. Je peux protéger mais aussi tuer mes alliés sans aucune pitié.
Elladan ne répondait rien, le regard fixé sur ce petit bout de femme qui osait lui tenir tête. Mais il savait être raisonnable. Personne de censé ne se mettrait en travers de la route de Mirina Sor, la Dernière Ombre, Carafinda.
Jamais il ne l'avouerait, mais à cet instant, il fut si impressionné que le souffle lui manqua. Elwen avait vécu un enfer depuis sa venue terre, pire qu'un enfer en réalité, mais elle avait eu la force de ne jamais sombrer là où tous auraient échoués. Pour le bien et pour le pire ...
Les blessures peuvent transformer un homme en monstre et réduire à néant la plus pure des âmes. Lorsqu'on voit son monde s'effondrer, lorsque les personnes que l'on aime le plus meurent devant vos yeux, lorsque le vent ramène sans cesse les larmes et l'odeur du sang, la folie est souvent la plus belle échappatoire.
Les cicatrices laissent des traces parfois invisibles mais dont il faut sans cesse se méfier. Les souffrances trop nombreuses rendaient Ilestelwen dangereuse. Pour elle et pour tous autour d'elle. Elladan était bien le seul à l'avoir compris. Il était bien le seul à avoir vu la vérité de l'âme de la silencieuse et fantomatique Elwen.
Alors qu'elle se détournait vivement pour retrouver la petite cabane dans les bois, l'elfe attrapa son bras. Il ne sut quoi dire puisque lui-même ne savait pas pourquoi il l'avait retenue. Elwen plongea son regard dans le sien. Et elle comprit. Il la voyait sans couverture, il la voyait telle qu'elle était réellement.
Durant quelques secondes, toute haine disparut. Par cet échange, il lui disait tant de choses. Lui soufflant qu'il serait là pour faire rempart entre elle et les Autres, lui murmurant que le répit viendrait par l'entraide, qu'il comprenait contre quoi elle se battait.
Pour la première fois, Elwen avait trouvé non seulement un ami, un allié mais aussi un frère de douleur. Il savait d'où venait ses plus grandes peines sans pour autant en avoir souffert. C'était si complexe comme sentiment. Mais savoir qu'un autre qu'elle avait compris ses plus violentes failles lui réchauffait le coeur.
Elladan était en colère contre elle, avait dit des paroles horribles, avait souhaité sa mort, mais tous deux savaient qu'il la protégerait jusqu'à la fin, quoiqu'il arrive.
En un regard de quelques secondes, tout cela traversa leur esprit. C'était assommant et irréel.
Elwen se détourna pourtant, rompant l'échange brusquement pour courir vers le bois où Elorna l'attendait. Elladan était tétanisé, le bras encore tendu vers celle qui fuyait toujours, le reflet des iris gris orageux imprimés sur sa rétine. Ilestelwen était si touchante, malgré la violence sanguinaire dont elle était capable.
Il se mit à pleuvoir. Le grand elfe brun resta sur place, les gouttes perlant sur ses cils, inondant ses cheveux, ruisselant le long de ses doigts.
- "Toujours la même chose, n'est ce pas ? Elwen fuit, encore et encore." souffla une voix derrière lui.
L'elfe ne se retourna pas, les yeux fixés sur le minuscule point écarlate qui gravissait la colline face à lui. Emaël s'approcha, son regard aussi rivé sur le bois.
- "Elle reviendra. Ilestelwen est celle qui fuit mais elle finit toujours par revenir." murmura Elladan.
Je tenais à mettre un petit avertissement : ce que je fais dire à mes personnages (en particulier Elwen) ne sont clairement pas ce que je pense. Ce n'est pas parce qu'un personnage (principal ou secondaire) tient une certaine position que je suis pour autant d'accord avec cette position.
Voilà voilà ;)
Encore désolée de l'absence, j'avoue avoir perdu en motivation (mais je terminerai, promis)
Un immense merci à ma fidèle Nenya pour ses messages toujours encourageants 3
Dîtes-moi ce que vous en avez pensé et bonnes vacances à ceux qui le sont !
