Emaël ne rentra pas cette nuit-là, Elorna disait qu'il était bien trop occupé à rattraper le temps perdu avec ses si chers amis. Il avait passé des années à leurs côtés, ils étaient ses frères et les revoir avait illuminé ses yeux en un instant.

Elorna avait demandé à l'elfe de se tenir loin du village pour la nuit. C'était ainsi, elle laissait à Emaël la chance de revivre quelques heures de son ancienne vie, celle où ni Elorna, ni Penya, ni aucune femme n'était présente.

L'elfe voyait bien que quelque chose ne cessait d'hanter les pensées de la jeune femme, un doute, une interrogation qui obscurcissait son esprit. Cette peur était présente en elle aussi, une peur qui lui soufflait que, peut-être, Emaël allait devoir faire un choix et qu'il choisirait de laisser cette vie qui ne lui convenait pas.

Deux jours passèrent sans que l'homme ne revienne. Elorna tentait de ne rien laisser paraître. Elle confiait Penya à l'elfe et allait ramasser du bois dans la forêt. Elle s'échappait elle aussi. Sous les arbres, elle pleurait silencieusement, implorant les Valar de lui rendre son homme, celui qui lui avait permis de se tenir debout sans crainte, de faire face aux murmures qui circulaient dans le village sur cette toute jeune femme aux cernes trop grandes. Emaël l'avait sauvée en lui montrant qu'elle pouvait encore faire confiance aux hommes, qu'elle pouvait encore être aimée.

Lorsque la nuit tomba à nouveau, Elwen coucha Penya et sortit dans la cour pour retrouver Elorna, appuyée contre la barrière, les cheveux lâchés qui cachaient ses larmes.

Le silence s'étira, Elwen ne savait pas quoi dire. La jeune femme renifla et remit une mèche derrière son épaule avant de fixer à nouveau son regard dur sur la forêt.

- «S'il ne rentre pas, s'il part, je ne le retiendrai pas. Je refuse d'être la sage et fragile épouse qui doit supplier son homme pour qu'il reste à contre coeur. S'il ne veut pas de moi, tant pis.

- Emaël t'aime trop pour envisager de quitter le village. Il ne t'abandonnera pas.

- Cesse de dire des choses que tu sais fausses. Tu n'as pas vu l'étincelle qui s'est rallumée dans son regard lorsque le gamin est venu annoncé leur arrivée. Une flamme dont il se languit est réapparue et je pense qu'il ne veut pas la voir s'éteindre à nouveau.

- Vous pourriez partir avec lui ... Toi et Penya. J'ai connu quelques Rôdeurs qui avaient une femme et des enfants.

- Moi et Penya ne faisions pas partie de sa vie d'avant. Je sais rester en retrait quand il faut, Elwen. Je ne m'imposerai pas. Et je saurai respecter son choix.

- Et que feras-tu ? Tu resteras seule avec Penya ? Cette région n'est pas sûre pour une mère et son enfant !»

Elorna se tourna si vivement vers l'elfe que ses cheveux fouettèrent l'air. Son regard était de feu, Elwen baissa les yeux aussitôt.

- «Aurais-tu oublié à qui tu parles ? Je suis Elorna de Dlohtsae, espionne et voleuse depuis mes onze ans. Je sais me défendre, Elwen. Je sais comment tuer. Et Penya ne change rien à cela. Je n'ai pas besoin d'un homme pour me sauver, ni de toi d'ailleurs. Certains de mes souvenirs le prouvent bien.»

L'elfe ne répondit rien. Elorna avait raison, elle avait bien réussi à s'en sortir avant leur arrivée, pourquoi cela aurait-il changé ?

La jeune femme se releva et détourna les yeux. Ses paupières battaient trop vite pour ne pas soupçonner les larmes qui s'y accumulaient.

- «Elwen ... Il y a quelque chose que je dois te demander. Cela fait quelques temps que j'y pense.

L'elfe était si attentive qu'elle n'entendait pas Penya qui s'était mise à pleurer. La jeune femme tourna la tête vers la source du bruit et inspira longuement l'air nocturne.

- Si Emaël part, je ne resterai pas ici. Je partirai aussi, je veux voir le monde, je veux voyager, je veux retrouver les frissons d'avant.

- Comment feras-tu avec Penya ? Un bébé sur les routes n'est jamais simple, tu sais bien qu-»

La phrase d'Elwen mourut sur ses lèvres lorsqu'elle remarqua que la jeune femme la fixait d'un air étrange. Ses lèvres se serraient l'une contre l'autre, elle détourna la tête à nouveau vers sa fille qui pleurait à l'intérieur.

- «Non ... murmura Elwen, reculant avec horreur. Non ! Tu ne peux pas me demander ça ! C'est ta fille Elorna, ta fille ! Tu es la meilleure placée pour savoir ce que ressent une enfant abandonnée !

- Je ne l'abandonnerai pas. Tu l'emporteras avec toi, Elwen. Tu prendras Penya et tu l'élèveras comme ta propre fille.

- Mais qu'est ce que vous avez à tous me confier vos enfants !, hurla Elwen. Le monde entier sait que ça les a tués ! J'ai perdu trop d'enfants pour accepter, j'ai perdu trop de fils et de filles pour dire oui.

- Cela fait longtemps que je réfléchis à la raison pour laquelle ma fille a hérité de mes cheveux mais aussi des tiens, à la raison de ton retour, à la raison de notre rencontre. Les Valar ne laissent rien au hasard, Elwen. Ce n'est que maintenant que je commence à comprendre.

- ELORNA ! hurla l'elfe, tombant presque à genoux. Je t'en prie, ne fais pas ça ! Ne fais pas ça ! Je la perdrai, comme tous les autres ! Tu entends, je la perdrai comme j'ai perdu Elenwë, Piàn et ... et Hélios ! Je ne veux pas ressentir cette douleur à nouveau, cela me tuerait !

Quelle torture, n'est-ce pas ? souffla la voix de Mistrid

Elwen était tombée à terre, ses yeux fous répondaient à son souffle erratique.

- «Je suis désolée, Elwen, mais tu me dois bien ça. Si tu étais arrivée plus tôt, il n'y aurait jamais eu de Penya, jamais de fantômes, rien. J'aurai été si heureuse, si libre ...

- Non ... Non, ELORNA ! Tu ne comprends pas ! C'est ça qui fait ta force, c'est ta souffrance qui a fait celle que tu es aujourd'hui !

- Je n'ai jamais souhaité être celle que je suis aujourd'hui, souffla froidement la jeune femme. Je t'aime comme une soeur et je ne confierai mon enfant à personne d'autre. Si Penya doit périr, elle périra tel que les Valar l'ont voulu. Elle paiera pour les crimes de son père.

Elorna rentra dans la cabane, les pleurs de Penya se turent pour laisser place à ceux d'un elfe perdue. Pourquoi ne comprenaient-ils pas ? Pourquoi s'évertuer à lui confier leurs enfants !

Tu fais trop de promesses, fille sans espoir. Des promesses que tu es incapable de tenir, lui avait un jour chuchoté Elenwë.

Et c'était bien vrai. Elwen était incapable de tenir les promesses qu'elle faisait, malgré sa volonté, malgré sa force. Lorsqu'elle avait promis à Elorna de toujours protéger sa fille, comment aurait-elle pu savoir ce qui se tramait dans l'esprit de la jeune femme ?

Depuis combien de temps prévoyait-elle de lui confier son enfant ? Depuis combien de temps avait-elle envisagé d'abandonner sa fille ?

Ce n'était pas comme si Elorna dégoulinait de haine pour cette enfant qu'elle n'avait pas souhaitée, c'était tellement plus complexe en réalité.

Elle aimait Penya. Mais elle ne pouvait s'empêcher de voir en elle une effroyable preuve de ce qui lui avait été fait. Elle voulait donner une chance à cette petite fille qui n'avait rien demandé tout en étant tétanisée à l'idée de la haïr. Elle savait mieux que personne que les enfants sentent lorsqu'ils ne sont pas aimés. Elorna avait peur de détester sa fille, elle avait si peur de lui faire du mal qu'elle était prête à sacrifier sa place de mère pour la sauver.

Depuis sa naissance, une distance silencieuse s'était instaurée entre elles. Elorna restait loin de sa fille, non pas par haine mais par peur de cela. C'était une lutte de tout instant, une lutte contre elle-même.

Une colère monstrueuse monta lentement en Elwen. Cette amie si chère la dégoûtait. Elorna n'était pas noble, ni brave. C'était une lâche. Un tremblement de fureur emplit la poitrine de l'elfe. Elle se releva brusquement et courut vers la porte de la cabane qu'elle ouvrit d'un coup.

Elorna avait recouché Penya dans son lit. Elle se tenait devant le feu, regardant les flammes danser.

- « Je t'interdis de me confier Penya par lâcheté ! Peu importe ce qu'a pu faire son père, peu importe ce que tu étais auparavant. Je n'ai pas assez de pitié pour accepter par dépit ce que tu m'ordonnes de faire. Si tu pars en me laissant ta fille, c'est Greador qui gagne. Es-tu donc faible à ce point ?

- Je ne suis pas faible, gronda Elorna.

- Oh si, tu es faible ! Tu es devenue plus faible que tu ne l'as jamais été à partir du moment où tu as envisagé de te débarrasser de ta fille ! Tu es sa mère, Elorna, tu l'as été à l'instant où tu as posé les yeux sur elle.

- C'est faux ! Tu es bien stupide de croire que l'on devient mère en donnant la vie. Une maman, ça se construit dans chaque instant, dans chaque seconde de la vie de son enfant. Tu connais la comptine que chantent les guérisseuses. Tu chériras celui qui est sorti de tes entrailles comme la lumière du premier jour, Tu souriras à ce souffle qui anime celui que tu as attendu neuf mois durant, Tu combleras chaque parcelle de son coeur de ton amour, Et tu seras fière d'avoir construit chaque syllabe du mot «Maman»

- Tu l'as dit toi-même, rien n'arrive pas hasard. Les Valar t'ont donné une vie alors que tu souhaitais la mort. Le monde t'a donné une fille alors que ton esprit sombrait lentement.

Elorna resta silencieuse, ses cheveux voilant tant son visage que l'elfe mit plusieurs minutes à comprendre qu'elle pleurait. Lentement, elle leva la tête vers son amie, de lourdes larmes dévalant ses joues.

- Et l'homme qui m'a fait souhaiter la vie est en train de m'échapper ... Si Emaël part, je partirai à jamais.

Elwen s'apprêtais à lui rétorquer que donner sa vie pour un homme était stupide mais lorsqu'elle vit la jeune femme s'effondrer, elle se ravisa vite. Sans dire un mot, elle prit son amie dans ses bras, la laissa pleurer longuement jusqu'à ce que ses sanglots se tarissent en fin.

- Je ... je ne survivrai pas, Elwen. J'ai trop souffert pour continuer sans lui, je connais mes limites.

- Ramène le, Elorna. Ramène le et montre lui où se trouve sa véritable raison d'être sur cette Terre, dit durement Elwen en fixant la jeune femme.

Les yeux larmoyants d'Elorna se firent soudain durs, ses sourcils se froncèrent et l'elfe vit renaître celle qu'elle connaissait. Elorna était forte, plus forte que n'importe qui. Elorna allait vivre, ses démons ne l'emporteraient pas, pas après tout ce qu'elle avait traversé.

Encore une promesse ... prends garde, Ilestelwen, prends garde à ne pas te perdre toi-même en étreignant des illusions, susurra une voix dans son esprit alors qu'elle observait Elorna sortir en trombe de la cabane pour se ruer vers le village.

Elwen ne sut jamais quelles paroles avaient été prononcé ce soir-là mais, au matin, elle trouva Emaël et Elorna enlacés sous l'arbre devant la cabane. La jeune femme avait les lèvres rougies de baisers.

L'elfe emporta Penya avec elle et descendit au village pour ne pas troubler leur étreinte. En arrivant en ville, l'effervescence habituelle la tira définitivement de son sommeil. Elwen marchait vivement vers le campement des Rôdeurs lorsqu'elle croisa la route d'une jeune fille blonde. Son teint pâle et ses yeux gris ne mentaient pas, sans même avoir écarté sa chevelure, Elwen sut qu'elle y trouverait une paire d'oreilles pointues.

- «Excusez moi, sauriez-vous où je peux trouver les jumeaux d'Elrond ? demanda-t-elle en elfique.

La jeune fille fut si surprise qu'elle écarquilla les yeux et se retourna pour voir si c'était bien à elle que cette étrange femme aux cheveux de sang parlait.

- A cette heure ils doivent sûrement être à la baie pour se laver.

Elle paraissait si timide avec ses longs cheveux d'anges. Elle fuyait son regard, Elwen réalisa alors qu'elle devait certainement l'effrayer.

- Je ne crois pas vous avoir vu au port hier ... murmura lentement Elwen.

- Je n'aime pas les fêtes. Je préfère être seule, j'ai l'impression que rien ne me retient d'être moi-même à ce moment-là.

- Comme je vous comprends ... Merci de m'avoir renseignée !» s'exclama Elwen en partant vers la baie en souriant doucement à la jeune elfe.

Alors qu'elle s'éloignait, Elwen ne put s'empêcher de penser à l'étrange sensation qu'elle avait ressenti, comme si elle connaissait cette demoiselle depuis des années. Son visage avait quelque chose de familier, comme si ses traits avaient été transformés mais que l'on parvenait encore à deviner qui se cachait dessous ses airs de faux-semblants. La blonde elfe avait quelque chose de stupéfiant, comme si sa présence faisait soudain taire tout le monde, un aura de grandeur se détachait d'elle et emplissait l'air à son passage.

Elwen longea le port où les bateaux de pêche revenaient lentement. La jeune elfe blonde ne sortait pas de ses pensées.

Et le bleu de la mer ne cessait de lui rappeler quelqu'un.

Elwen pensa sans raison à Legolas. Cela faisait si longtemps qu'elle avait quitté le sous-bois où elle lui avait fait de silencieux adieux. Elle avait envie de le revoir, une envie irrésistible de le voir à ses côtés monta en elle.

Elle partirai à sa recherche, elle le savait désormais. Quand Penya sera grande, quand Elorna n'aura plus peur de voir revenir son bourreau, quand Emaël cessera de fuir, quand Hoarwell sera derrière elle, Elwen partirai rejoindre un ami qu'elle avait perdu il y a bien trop longtemps.

Quelque part, peu importe où, elle savait qu'il l'attendait lui aussi.

Elwen trouva les jumeaux en train de se rhabiller. Elrohir lui tournait le dos, Elladan lui faisant face. Ce dernier se figea en la voyant arriver. Son regard était fixé sur la petite fille dans ses bras.

Elrohir se tourna enfin vers elles et écarquilla les yeux.

Elwen pouvait déjà voir son frère froncer les sourcils et faire demi tour. Elrohir blêmit et porta sur elle un regard si dur qu'elle faillit se dérober et repartir en courant vers les bois.

- «Comment as-tu osé ... une enfant, Elwen, une enfant !, hurla l'elfe, son visage se durcissant à chaque mot.

- Penya n'est pas ma fille ! C'est l'enfant d'une amie à moi ...

- Amie dont tu as tué tous les parents avant de l'assassiner à son tour, cracha Elladan en s'avançant vers elle.

Penya se mit à sangloter en cachant son visage contre la poitrine de l'elfe. Elwen sentit monter en elle une rage plus grande que sa retenue. Ses yeux parlèrent pour elle et elle vit les deux elfes reculer de crainte.

- «Non, répondit-elle froidement. Je l'ai sauvée et elle est aujourd'hui en vie grâce à moi.»

Les deux elfes restèrent muets et leurs visages se détendirent. Elorhir parut même regretter ses paroles.

- «J'étais venue vous présenter Penya mais j'aurai mieux fait de me tenir loin de vous.»

Elwen fit demi tour et déposa Penya à terre sur un muret. Elle essuya les larmes de la petite fille et lui murmura qu'elle avait une dernière chose à faire, qu'elle devait l'attendre ici et ne pas bouger. L'elfe retourna ensuite vers les jumeaux qui n'avaient pas bougé.

- «Traitez-moi encore une fois de monstre et je vous jure que je vous coupe la gorge dans votre sommeil.

- Elwe-, commença Elladan.

L'elfe rousse le gifla avant même qu'il ait eu le temps de finir son nom et défia du regard son frère de prendre la parole.

- «Penya et Elorna sont sous ma protection et je ne leur ferai jamais de mal, quiconque remettra cela en cause se verra considérablement raccourci d'une tête. J'espère avoir été suffisamment clair.

- Je me demande bien ce qui nous a poussé à te laisser en vie il y a dix ans de cela. Peut-être de la pitié ... nous avons probablement apprécié ta compagnie, mais tu vas trop loin, Ilestelwen. Je crois que nos routes se séparent définitivement ce jour.» gronda Elladan.

Elwen le toisa froidement avant de tourner les talons et de crier par dessus le bruit du vent.

- «Vous n'êtes personne pour me juger. Menacez-moi, blessez-moi, mais ne revenez jamais me voir pour me traiter de la sorte. Adieu, compagnons, puisse la route vous être favorable.»


Quelques jours passèrent, Emaël présenta ses amis à Elorna qui en fut enchantée. Elwen disparaissait mystérieusement à chacune de leur venue, elle s'évadait dans les bois, allait chasser, emmenait Penya sur son dos pour grimper aux arbres les plus hauts.

La petite fille riait tout le temps et ce son échauffait le coeur de pierre de l'elfe. Penya s'attachait à elle, elle le voyait bien. Elle en avait presque peur. Elwen savait mieux que personne que quiconque s'attachant à elle subissait un mal immense. C'était donc à cela qu'elle était condamnée, les Valar menaient un jeu qui la détruisait à petit feu.

Trois Rôdeurs entrèrent dans la cabane à la suite d'Emaël. Elwen sursauta et tenta aussitôt d'échapper à leur regard perçant et de fuir ce toit, Penya dans ses bras, mais un des hommes l'arrêta. Elle n'osait pas lever les yeux vers lui et s'excusa à mi-voix en le contournant.

Alors qu'elle allait atteindre la porte, une voix retentit distinctement dans l'habitacle, la stoppant net.

- «Tamvel a été exécuté. Il a été accusé de haute trahison par le tribunal de Foldburg trois jours après votre évasion.

Le souffle de l'elfe se coupa, elle resta de dos, relevant lentement la tête et cherchant quoi répondre. Tamvel était celui qui lui avait permit d'être ici aujourd'hui. Et Tamvel était mort pour cela, il était mort pour elle.

Toujours dos à l'homme qui avait parlé, laissant un silence pesant s'étendre dans la pièce, Elwen papillonna des paupières pour chasser les traîtres larmes qui s'y étaient accumulées. Elle se retourna enfin, le visage impassible, le coeur en miettes à la pensée des mots qui allaient être dit.

- «Qui ? Je ne vois pas de qui vous voulez parler ?, sa voix était trop brisée pour que quiconque croit à ses paroles mais personne ne releva.

- Je tenais à vous le dire, c'est tout. Je ne le connaissais pas, c'est juste que vous avez laissé tant de mal derrière vous. Ils ont pendu toutes les rousses de la villes pour orner leurs murailles de leurs cadavres. Un avertissement.

Elwen leva enfin les yeux vers lui, ne laissant rien paraître de la douleur qui lui tordait le ventre. Ce qu'elle y lit la fit frémir. Cet homme savait trop de choses sur elle, bien plus qu'il ne le disait. Un tatouage ornait son bras gauche, ses yeux noirs la scrutaient attentivement.

- Merci, murmura t-elle.

- Prend garde Emaël, cette femme n'apporte que des malheurs, l'entendit-elle souffler alors qu'elle sortait en trombe de la cabane pour se rendre au ruisseau.

Penya se mit à babiller en voyant le court d'eau se rapprocher. Elle aimait plonger ses petites mains dans l'eau gelée et éclabousser l'elfe en riant.

Elwen la posa à terre et l'observa alors que le petite arrachait la mousse qui poussait là. Son esprit divagua vers un jeune homme qu'elle avait connu dans les plus sombres ténèbres, un jeune homme qui aurait pu lui apporter la mort mais qui lui avait rendu la vie. Et il l'avait payé au prix de la sienne. Elle ferma les yeux et rendit hommage à cet homme dont le nom serait désormais tût à jamais, comme la tradition le voulait concernant les traîtres.

- «Mama !»

Elwen ouvrit brusquement les yeux. Penya l'observait des ses yeux grands yeux bruns, lui tendant une feuille aussi rouge que ses cheveux. La petite fille grimpa sur ses genoux et la lui plaça derrière l'oreille avant de lui montrer une autre rousse qu'elle avait dans ses propres cheveux.

Penya l'avait appelé «Mama», l'elfe en resta bouche bée, comme figée sur place. L'enfant retourna chercher des feuilles.

- Penya, la petite fille releva la tête. Je ne suis pas ta Mama, c'est Elorna. Il ne faut pas m'appeler comme ça, ce n'est pas bien.

- Pourquoi ?

- Parce que ta mère est Elorna. Parce qu'elle a assez souffert comme ça pour se revendiquer comme telle, eut-envie d'ajouter Elwen avant de se raviser. Moi, je suis ton amie.

Penya ne répondit rien et retourna chercher des feuilles, l'air sérieux, comme si elle réfléchissait à toute vitesse. Si Elorna entendait sa fille l'appeler ainsi, sa colère serait immense. Cette enfant qu'elle avait tant de mal à accepter n'avait pas le droit de la rejeter, pas après tout ce qu'elle avait fait !

Elwen prit la petite fille par la main et elles rentrèrent en silence. Une ombre venait d'apparaître et Elwen en était déjà terrifiée. Elle savait que l'ombre était parfaitement capable de tout engloutir.

Alors qu'elle descendait au port le lendemain matin, Elwen fut stoppée par une voix. Elle se retourna pour trouver Elrohir, courant vers elle. Il lui attrapa le bras et la tira dans une ruelle.

- «Il fallait que je te parle. Même si les mots qui ont été prononcés il y a quelques jours ne peuvent pas être effacés, j'y ai sans cesse repensé depuis. Je ne veux pas te perdre ... Elladan a trop de fierté pour l'avouer, ajouta-t-il avec un petit sourire.

- Elladan est allé trop loin pour que je l'oublie. Que veux-tu ?

- Nous repartons dans quatre jours, les Rôdeurs ne restent jamais longtemps à un même endroit. Je sais qu'au fond de toi, la vie sur la route te manque, même si tu ne veux pas te l'avouer. Viendras-tu avec nous ?

Elwen se figea de stupeur. L'elfe qui l'avait insultée il y a trois jours venait de lui proposer de repartir avec eux ? Ses sourcils se froncèrent, son poing se serra, il ne fallait pas qu'elle cède à la colère qui bouillait en elle.

- Si il y a bien une chose que j'ai appris au cours de ma vie, Elrohir, c'est que les actes passés sont irrévocables et que rien ne pourra les changer, même pas la plus forte volonté du monde. Trop de mal a été fait, les liens qui nous unissaient autrefois ne sont plus que des lambeaux.

Elrohir avait l'air si abattu qu'Elwen hésita à poursuivre. La route lui manquait, c'était bien vrai, mais rien ne la ferait changer d'avis.

- Les choses ont changé, Elorhir. Je ne repartirai pas avec vous, pas après ce qu'il s'est passé. Je suis désolée que cela se finisse ainsi, sincèrement.

L'elfe brun baissa la tête, une douce et étrange mélancolie jaillissait de lui.

- Je savais que tu allais me répondre ça ... Mais j'avais espoir que ça ne soit pas le cas. Tu vas me manquer, Elwen, plus que tu ne le crois.

Il s'approcha doucement d'elle et la serra dans ses bras. La douce mélancolie les envahit tous deux et Elwen sentit son coeur se serrer.

- J'aurai aimé que cela se passe autrement. Prends soin de toi, Elrohir, murmura t-elle.

Il sembla hésiter quelques instants avant de se pencher vers son oreille.

- «Legolas te cherche depuis deux ans. Il était près de la Moria la dernière fois que nous avons eu de ses nouvelles.»

Il se détacha d'elle et repartit de là où il était venu, la laissant seule au milieu de la ruelle couverte de détritus. Legolas la cherchait ... et il ne fallait surtout pas qu'il la trouve. Pas avant qu'elle n'ait vu Hoarwell.

Sans savoir réellement pourquoi, la pensée de cet elfe la cherchant depuis deux ans fit naître sur son visage crispé un léger sourire. Les jumeaux s'étaient peut-être définitivement détournés d'elle, Emaël la détestait peut-être, mais Legolas veillerait toujours sur elle.

Elle eut soudain envie de tout abandonner, d'abandonner Penya, Elorna, Ost-Andrast, les jumeaux, pour s'élancer sur les routes et courir dans les bras de l'elfe blond. Elle avait envie de voir grandir son sourire à mesure qu'elle approchait de lui, elle avait envie de voir ses yeux s'écarquiller de joie, de sentir son euphorie, son appréhension et l'effet de ces dix années d'absence.

Si Hoarwell lui donnait un but, Legolas était sa motivation. Elle élèverait Penya, seconderait Elorna, les regarderait grandir, vieillir, puis elle partirait rejoindre des démons depuis trop longtemps fuis. Et puis, enfin, elle courrait retrouver cet ami qui l'avait attendue sans reproche.

Et ensuite ? Elwen ne savait pas, la seule chose qu'elle savait c'est qu'une fois avec Legolas, le monde pourrait bien s'écrouler, elle n'en aurait rien à faire. Retrouver l'elfe était la première promesse qu'elle faisait pour elle-même et pour personne d'autre.

Elwen acheta deux pains noirs, des restes de poissons invendus et marchanda avec le vendeur de fruits pour obtenir quelques trognons. Nourrir quatre personnes devenait de plus en plus dur, Elwen allait devoir travailler si elle souhaitait rester avec eux.

La saison prenait fin, les travailleurs allaient bientôt arriver en masse pour l'hiver. Les carrières demandaient toujours plus de mains d'oeuvre. Pourtant, les conditions de travail étaient connues partout en Terre du Milieu pour être des plus déplorables. Chaque année, des dizaines d'ouvriers perdaient la vie entre les pierres d'ivoires. Lorsqu'une roche était mal accrochée, il suffisait qu'elle se détache pour que les dégâts soient innombrables.

Elwen rentra à la cabane en pensant aux risques qu'elle se préparait à prendre. Après tout, quelques années aux carrières n'étaient rien face aux champs de batailles. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas battue dans les rangs, les diverses armées d'Arda avaient longtemps été sa seule famille. Ses frères d'armes étaient tous morts au front, à part quelques uns qu'elle n'avait revu.

Penya courut vers elle et la serra dans ses petits bras. Elorna parlait à Emaël à voix basse, elle ne l'avait pas entendue arriver. Elwen posa plus bruyamment que nécessaire les vivres sur le plan de travail.

Elorna se releva, essuya ses mains sur son tablier et s'approcha d'elle, mal à l'aise. Emaël emporta Penya dans la cour pour les laisser parler.

- Dunstan recherche des travailleurs pour les carrières cet hiver. Emaël y travaille déjà, mais une bouche de plus à nourrir demande plus d'argent ... Elwen, je ne sais pas comment te le dire m-

- Je travaillerai aux carrières, ne t'en fais pas. Je me construirai un abri plus loin dans les bois, je crois que je vous ai déjà trop dérangé. Merci pour votre accueil. dit Elwen avec un sourire qui se voulait rassurant.

- Tu ne nous déranges pas ! Emaël est peut-être un peu renfrogné mais il se fera à ta présence !

- Elorna ... Je vois les sourires et les baisers que vous échangez, je sais me faire discrète mais je ne compte pas vivre avec vous pour toujours. Je vous rendrai visite tous les jours, je continuerai de garder Penya ! Ne t'inquiète pas !

- Elwen ... Merci, répondit Elorna en serrant son amie dans ses bras.

L'elfe sentit que la jeune femme voulait ajouter quelque chose, mais elle se ravisa. Emaël entra dans l'habitacle, Penya dans les bras.

- Elwen, il y a quelqu'un pour toi dehors. Un elfe.»


Aldawen s'était réfugiée sur la digue, le ciel était d'un gris si foncé qu'on aurait presque cru le voir noir. Le vent glacial faisait voler ses cheveux pâles. Sa lourde cape grise faisait tâche au milieu des pêcheurs du port mais à cet instant, elle était seule. Une tempête se préparait, ça se sentait dans l'air.

Aldawen leva les yeux vers le ciel alors qu'une violente bourrasque faisait s'envoler sa capuche. Elle eut une pensée pour sa mère que ce temps terrifiait. On disait qu'il était arrivé quelque chose d'horrible un jour où le ciel s'était voilé. Elenya avait changé ce jour-là, elle qui n'avait peur de rien était désormais pétrifiée lors des orages.

Le vent lui souffla le nom de «Tarannon». Qui était-ce ?

Halda n'était pas venue la trouver depuis deux jours. Elle l'avait abandonnée pour des amis plus intéressants, chaque heure sans elle avait achevé de meurtrir l'elfe.

Elenya serait venue la trouver, elle l'aurait consoler malgré sa propre peur. Mais Aldawen était partie, elle avait laissé derrière une mère brisée. À cet instant, la jeune elfe ne désirait qu'une chose, les bras de Nana.

Une larmes glissa le long de son menton. Non, pas maintenant. Elle avait tenu bon jusqu'à aujourd'hui, malgré les regrets, malgré les doutes. Mais rien ne remplacerait jamais Nana et Aldawen voulait tant être à ses cotés.

De lourdes larmes trempaient son visage qu'elle leva vers le ciel. Quelle erreur avait-elle fait ... Elle était seule au milieu de la Terre du Milieu, sans personne pour la soutenir, sans personne sur qui compter. Il commença à pleuvoir, la pluie emporta ses larmes.

Aldawen tomba à genou, le visage levé vers les nuages.

- «Je te demande pardon Nana, pour tout ce que j'ai fait. Je me suis tant trompée ... J'ai cru que j'étais capable de vivre seule, j'ai cru que ce royaume était ma cellule alors qu'il était ma maison. J'ai tout gâché.»

Sa voix se brisa. Aldawen voulait que les vagues l'emportent, que l'eau noire l'engloutissent. Pourquoi était-elle là ? Que faisait-elle là ?

La reine qui grandissait en elle avait subitement fondu pour ne laisser qu'une enfant perdue. Elle voulait rentrer, retrouver sa chambre, son peuple, sa famille.

La tempête faisait rage autour d'elle, les vagues léchaient le bas de sa cape. Au loin les villageois criaient à cette étrange femme aux cheveux d'ivoires de revenir, que le vent allait l'emporter. Mais, comme une petite fille perdu, Aldawen n'entendait rien.

Elle était partie pour trouver sa place mais elle se demanda soudain si elle ne l'avait pas toujours eu sous les yeux. Une main se posa sur son épaule. Aldawen se retourna lentement. Les Valar avaient-ils entendu ses prières ?

- « Nana ?

- Aldawen ! C'est moi, c'est Halda !

La jeune elfe sursauta et écarquilla les yeux pour discerner le visage inquiet de son amie. Elle remercia la pluie de masquer ses larmes, elle ne voulait pas que Halda la voit pleurer, surtout pas.

- «J'ai commis une terrible erreur, Halda. Je n'ai rien à faire là, ma place est auprès de ma mère, à Mirkwood.

- Qu'est ce que tu racontes ? Fuir était ton unique choix et tu l'as fait, tu as eu le courage de le faire !

- Mais je ne suis pas faite pour cette vie ! Regarde moi, dès qu'il y a foule, je m'éclipse, je ne sais pas comment agir. Je ne suis qu'une minable petite elfe qui a cru être assez brave pour se confronter au monde. Mais je sais quand il faut regarder la vérité en face : je ne suis pas celle que je voulais être, je ne le serai jamais.

Aldawen baissa la tête et chassa les larmes de ses yeux de son bras. Elle sanglotait pitoyablement, le vent l'embrassant, la pluie emportant ses pleurs.

- «Je veux rentrer à la maison ... Je suis déjà partie trop longtemps.

La jeune elfe leva les yeux vers son amie qui la fixait en silence. Halda la prit soudainement dans ses bras et laissa échapper un souffle tremblant. Elle avait l'air si fatiguée et soulagée en même temps.

- «Aldawen, fille d'Elenya et Thranduil, princesse de Mirkwood, tu es la personne la plus remarquable que je n'ai jamais eu la chance de rencontrer. Je t'interdis de penser que tu es minable. Tu as eu la force de quitter, de fuir, un palais et un passé dont tu ne voulais plus. Tu as eu le courage de t'opposer à Thranduil, grand roi des elfes, tu es plus brave que tu ne le sauras jamais. Je vois en toi une enfant apeurée par toute la grandeur de son avenir mais aussi une puissante reine.

- C'est faux ... La vue des Hommes me fait trembler de peur. La solitude me détruit. La peur me ronge dès que tu t'éloignes. Où est la grande reine que tu voyais en moi ? Où est l'héritière royale du grand royaume des elfes ! Hurla Aldawen en se dégageant.

- Aldawen, tu es jeune, il te reste tant à apprendre. Aucun des rois de ce monde n'aurait pu gouverner à ton âge. Chacun d'eux a douté, pleuré, hurlé de peur, bien avant toi. Lorsque je te regarde, aujourd'hui, je vois une remarquable jeune fille qui a eu le courage de dire non l'une des personnes les plus redoutées du royaume.

Les deux elfes échangèrent un regard pendant plusieurs secondes. La tempête hurlait autour d'elle, les entourant de ses grands bras gelés.

- «Si je ne rentre pas, si je reste, mon peuple m'oubliera.

- Ton peuple t'a déjà oubliée. Tu n'es plus qu'une princesse perdue, exilée de leur esprit. Deviens celle que tu souhaites être pour revenir dans des siècles et leur montrer à quel point ils ont eu tort de voir en toi une enfant invisible. Tu rentreras, Aldawen, je te le promets, tu rentreras par la grande porte, au son des trompettes et des acclamations de ton peuple.»


Voilà ! Qu'en pensez-vous ? Merci pour les nombreuses lectures, cela me fait du bien de voir que j'écris pour un public !

Prenez soin de vous et à bientôt :)