Elwen était sortie en tremblant de la cabane. Mille pensées lui étaient passées par la tête, les paroles de l'homme tournant en boucle dans sa tête.
Un elfe l'attendait dehors.
Le premier nom qui lui vint, elle ne sut pourquoi, fut celui de Legolas. C'était idiot, il devait être à des milliers de pieds d'ici. Mais cette idée semblait rester bloquée dans son esprit. La fille qui n'avait pas d'espoir se mettait-elle enfin à espérer ?
La seconde personne à qui elle pensa fut Elladan. Elle l'imagina dehors, devant la maison, le regard fou, une arme à la main, prêt à tous les tuer. Mais Elladan n'était pas ainsi ... Il ne tuait pas sans raison, il n'enlevait pas la vie à des innocents, contrairement à certains ... Elladan était un elfe, un être juste doté de raison.
Elrohir alors ? Non ... l'elfe lui avait fait ses adieux il y a des heures. C'était mal connaître les elfes que d'envisager que ceux-ci puissent être capables de revenir sur leur promesse. Elrohir lui avait dit au revoir, il ne comptait pas la revoir avant des siècles, si ce n'était pour toujours. Ces adieux avaient achevé de trancher les liens qui les unissaient autrefois.
Il était de leur devoir de faire le deuil de cette amitié si chère, chacun d'eux devait fermer la page de ce chapitre désormais en lambeaux.
Une question restait cependant en suspend. Qui l'attendait dehors ?
Lorsqu'elle poussa la porte du bout des doigts, Elwen ne put s'empêcher de mettre la main sur le pommeau de son épée. À la place de tout ce qu'elle avait pu imaginer se tenait une silhouette aux longs cheveux, une cape grise sur ses épaules recouvrant des habits trempés par la pluie qui s'abattait dehors depuis une heure.
Aldawen se tenait timidement devant elle, ses cheveux alourdis par l'eau ne la rendant que plus touchante. Derrière elle, une autre femme était en retrait, appuyée contre un arbre. Elle les regardait de loin mais ne semblait pas vouloir prendre part à la rencontre. La jeune elfe lui jeta cependant un regard hésitant, cherchant un soutien, une réassurance.
Elwen avança d'un pas et referma la porte derrière elle.
- «C'est toi que j'ai vu au port, n'est ce pas ?
- Oui, en effet. Je n'ai pas osé vous parler mais il se trouve que j'ai quelque chose à vous dire. Halda, elle se retourna vers la jeune femme, et moi reprenons la route demain à l'aube et il fallait que je vous vois avant."
Elwen jeta un oeil méfiant à la silhouette de son mentor, à quelques mètres d'elles. Un malaise lui chatouilla la gorge. Elle avait déjà vu cette femme, elle en était sûre.
- «Vous connaissez Legolas, n'est ce pas ?, demanda lentement Aldawen, jaugeant du regard l'elfe en face d'elle.
- J'ai voyagé en sa compagnie pendant plusieurs années. Cela fait douze ans que je ne l'ai pas revu. Pourquoi cette question ? répondit Elwen en fronçant inconsciemment les sourcils.
- Legolas est mon frère.
L'elfe rousse recula d'un pas sous l'effet de la surprise. Son corps était parcouru de frissons et elle sentit son ventre se tordre. C'était impossible ... Son esprit refusait de faire le lien entre cette elfe si calme et timide et le guerrier qu'elle connaissait.
- «C'est vous ... vous êtes sa petite soeur, il m'a parlé de vous ! Aldawen, c'est bien ça ?
- Oui, c'est moi.
- Il vous a chargé de me transmettre un message ? questionna Elwen, pleine d'espoir.
- Non, il ne m'a rien dit. À vrai dire, nous ne sommes pas très proches et nous échangeons peu lorsqu'il rentre de ses expéditions. Cependant, je sais remarquer les choses invisibles, celles que personne ne veut voir. Il vous cherche. Vous lui manquez.
- Je sais déjà cela, répliqua Elwen. Les jumeaux me l'ont répété.
- Si vous le savez déjà, que faîtes-vous ici ! Un elfe vous attend quelque part en Terre du Milieu et vous, vous restez sourde à ses appels. Si les Valar ont choisi de faire converger toutes ces informations redondantes vers vous, ne croyez-vous pas en ces signes ?
- J'ai appris à me méfier des signes des Valar. La plupart ne m'ont apporté que déchirement et ruines."
Aldawen ne semblait pas savoir quoi répondre. Elle avait plus l'air beaucoup sûre d'elle à cet instant. Cette étrange elfe dégageait quelque chose de néfaste.
- Qu'attendez-vous de moi ? Que j'aille lui courir après ? N'avez-vous pas entendu toutes les histoires des jumeaux ? Celle que le monde entier raconte sur moi ? continua Elwen.
Aldawen resta pensive un instant, elle semblait sonder l'âme de l'elfe. Elle hésitait. Avait-elle bien fait d'encourager celle-ci à rejoindre son frère ? Quelque chose de sombre et dangereux se tapissait dans son regard.
- De quelles histoires parlaient vous ? demanda-t-elle lentement, reculant imperceptiblement vers Halda qui s'était elle aussi tendue.
- Vous me connaissez sûrement sous d'autres noms ... Mirina Sor à Easthold, la Femme du dernier sommeil au sud, la Faucheuse dans le royaume du Gondor, dit froidement Elwen en levant les yeux vers elles.
Halda s'interposa brusquement en entendant ces noms et dégaina son épée malgré l'air d'incompréhension qu'affichait Aldawen. L'elfe brune fit passer la jeune elfe derrière elle.
- «Reculez ! Reculez ou je vous tranche la gorge !» hurla-t-elle.
Elwen fit quelques pas en arrière et écarta les bras pour montrer qu'elle n'était pas armée. Elle se rendait peu à peu compte qu'elle avait peut-être fait erreur. Si ces deux elfes dévoilaient sa véritable nature, elle serait sans aucun doute chassée de la région immédiatement.
- «Comment Legolas a-t-il pu se languir d'une personne comme vous ? demanda Aldawen d'une voix blanche en fixant l'autre elfe dans les yeux.
- Il ne sait rien. Et je vous prie de ne rien lui dire. Il est le dernier qu'il me reste. J'ai changé, je vous assure que je ne suis plus celle que j'étais. Je tenais juste à être honnête avec vous, personne de censé ne prierait pour m'avoir sur sa route, je vous conseille de ne pas le faire pour votre frère. Je suis maudite des Valar et j'apporte avec moi malheur et désastre.
- Legolas est bien libre de ses choix mais vous lui devez la vérité. Dîtes le lui ou se sera à moi de le faire. J'espère m'être trompée dans mes intuitions.»
Aldawen demeura pensive quelques instants, les yeux toujours fixés sur Elwen. En réalité, elle priait silencieusement pour que Legolas ne se soit pas entiché de cette femme. Elle n'apporterait que plus de malheurs dans leur famille qu'elle n'en portait déjà.
- «Je vous souhaite tout de même bonne chance pour la suite.» murmura l'elfe blonde en se détournant.
Alors que la jeune elfe repartait vers le village, Halda resta face à Elwen. Lorsqu'elles furent hors de portée des oreilles de Aldawen, Halda s'approcha l'air menaçant.
- «Ne t'approche jamais d'elle ou de quiconque d'autre de sa famille ou je te tuerai de mes mains. Tu m'as déjà enlevé trop d'amis. Moi, Halda, fille de Forodiel, je te promets que tu n'en prendras pas un de plus.»
Halda. Ce nom résonna dans son esprit comme une révélation. Elle n'avait connu qu'une seule Halda de sa vie entière et elle n'était à l'époque qu'une enfant. La femme qui se tenait devant elle aujourd'hui, le regard féroce, la lame aiguisée prête à lui trancher la gorge, était la petite fille qui avait jadis écrit sa vie dans un vieux carnet de cuir.
Elwen avait dérobé ce carnet à Kerberos, oncle d'Emaël. Elle avait lu ce carnet, elle avait suivi les jeunes années d'Halda en parallèle de sa vie. La petite Halda qui l'espionnait parce que, plus jeune, Ilestelwen était fascinante.
Elle avait retrouvé cette enfant figée dans les pages de ce cahier, elle se tenait en face d'elle. Elwen pouvait à peine y croire.
Mais déjà Halda faisait demi tour pour rejoindre Aldawen.
- «C'était moi la petite fille que tu guettais sans cesse au Manoir. Je suis Ilestelwen.»
Halda se figea mais ne se retourna pas tout de suite. Elle écarquilla les yeux, tentant de se remettre de sa surprise.
- «Mais ... mais tu es morte. Dans l'incendie. J'ai vu ta chambre en feu, j'ai vu ton cadavre carbonisé, j'ai vu Mistrid pleurer ta perte !
- Une fille du feu ne craint pas les flamme.» souffla doucement Elwen.
Halda lui fit enfin face et l'elfe put presque distinguer quelques larmes d'émotions dans ses yeux. La femme brune serrait ses lèvres comme pour ne pas fondre en larmes. Elle laissa échapper un souffle tremblant avant de s'approcher.
- «Je t'ai tant pleurée alors que je t'avais jamais adressé la parole. Si tu savais comme j'ai regretté de ne pas t'avoir dit mon nom, de n'avoir rien dit pour te protéger du jeune maître.
- J'aurai tant aimé t'avoir pour amie à ce moment là de ma vie. Cela m'aurait peut-être sauvée ..."
Le visage de Halda se ferma imperceptiblement. Ses yeux perdirent l'étincelle qui s'y était allumée.
- «Qui aurait cru que celle que j'admirais tant devienne aussi détestable. Tu avais tout pour t'en sortir, un père, peut-être adoptif, mais un père quand même, une famille, de l'aide. Ne te place pas en martyre victime des circonstances. J'ai débuté ma vie au même niveau que toi et me voilà aujourd'hui, je ne suis ni une criminelle, ni une assassin. Je me suis battue pour garder ma dignité, presque au prix de ma vie.
- C'est si étrange de se retrouver des années après ... Nous avons toutes deux commencé au Manoir, où nous avons perdu parents et travail. Mais l'une de nous s'en est mieux sortie que l'autre. Qui l'aurait cru en nous voyant à l'âge de huit ans ?" souffla Elwen, un triste sourire sur le visage.
Halda restait silencieuse, comme si elle cherchait ses mots. Elle n'avait pas l'air en colère ou menaçant, juste ... sous le choc. Elle énonçait les faits sans jugement, de manière parfaitement neutre.
- «Je me demande si je n'aurais pas préféré ignorer que tu es en vie ... L'image de la fée rousse aurait été gravée à jamais dans mon esprit, immaculée et presque trop parfaite. Tu serais restée pour l'éternité une enfant martyre de la folie des Hommes, rien de plus. Un esprit pur qui n'aurait pas eu le temps de grandir et de dépérir ...»
Si Elwen était morte lors de l'incendie, il n'y aurait pas eu de Faucheuse, de Norn, de Daeley et de ... Hoarwell ? Oui, Hoarwell n'aurait jamais existé. Elwen ferma les yeux en réalisant ce qu'elle aurait pu sauver en mourant là où elle aurait dû mourir. Elle maudit presque Mahtan de l'avoir sauvée.
- «Je ... Je suis heureuse de voir ce que tu es devenue. Et jalouse aussi, lui souffla son esprit. Cela me montre que j'aurai pu m'en sortir en faisant les bons choix. Mais ce qui est fait, est fait, rien ne pourra changer cela. Je te souhaite tout le bonheur du monde, prend soin d'Aldawen.
- Ne fais pas de bêtise, Ilestelwen. Même si je pense chaque mot de ce j'ai pu dire, ne fais rien de stupide, murmura Halda en fixant l'elfe pour s'assurer que celle ci enregistrait bien chaque syllabe.
- De quoi veux-tu parler ? répondit Elwen alors qu'un rire nerveux franchissait ses lèvres.
- Tu le sais très bien.
Halda avait un air entendu, elle penchait légèrement la tête sur le côté. C'était touchant, Elwen put percevoir à cet instant la bonté de l'elfe en face d'elle. Même si les sentiments qu'elle éprouvait à son égard étaient plus que partagés, cette dernière prenait soin d'elle.
L'elfe brune s'approcha pour prendre Elwen dans ses bras en guise d'adieu. Alors que sa bouche était à quelques centimètres de son oreille, Halda murmura :
- «Ta mort aurait changé tant de choses, je le sais bien. Mais pense aussi à ce que ta vie a apporté de bon. Tout ne peut pas être tout blanc ou tout noir. Tu mérites d'être en vie, je veux te l'entendre dire. Peu importe ce que tu as fait, peu importe ce que tu as vécu. Tu t'es battue pour cela. Je ne t'admire plus, mais les rêves de petite fille sont souvent idéalistes, ils changent en grandissant lorsqu'on arrive enfin à en percevoir la vérité.»
Halda mit fin à l'étreinte et partit sans se retourner. Elwen se sentait plus vide que jamais. Les places s'étaient inversées. Si Halda s'était émerveillée face à Ilestelwen, aujourd'hui Elwen était éblouie par Halda.
Les Rôdeurs repartirent comme ils étaient venus, Emaël leur disant longuement adieu du haut de la falaise. Il savait que la prochaine fois qu'ils reviendraient sur la côte, des années seraient peut-être passées. Il savoura alors chaque rire, chaque parole échangée avec eux. Lorsqu'il posait son regard sur cette femme qui l'aimait et leur enfant, il savait pourtant qu'il avait fait le bon choix.
Elorna et lui se marièrent l'année suivante, Penya portait une petite robe blanche en lançant des pétales de fleurs sauvages. Ils firent une fête au port où le vin fut servit en grande quantité et où Elwen participa aux acrobaties avec les adolescents du village. Les villageois leur offrirent du linge et des bols de terre cuite élégamment décorés.
Ce jour-là, Elorna était rayonnante dans sa belle robe de lin immaculé. Personne n'aurait pu deviner que dernière ces joues rebondies et ces tâches de rousseur se cachaient une effroyable assassin qui avait terrorisé Easthold il y a moins de dix ans.
Le mois suivant, Elwen construisit une petite cabane dans le bois, à quelques centaines de mètres de celle de ses amis. Elle commença à travailler aux carrières avec Emaël, malgré le fait qu'elle avait un salaire deux fois moins élevé que l'homme. Les femmes étaient peu nombreuses et étaient chargées de tracter les sacs de gravats pour dégager les pierres.
Les carrières étaient éloignées du bois, il fallait une heure à pied pour y aller chaque jour mais l'elfe ne maugréa pas et serra les dents.
Penya eut cinq ans. Elle continuait parfois à appeler Elwen Mama malgré les avertissements de l'elfe. Il faut dire que depuis qu'elle avait appris le chemin pour venir jusqu'à chez elle, la petite fille passait plus de temps chez son amie que chez elle.
Elorna n'avait pas osé dire quelque chose, après tout elle aussi devait travailler. Elle avait trouvé un emploi au village, chaque jour elle ramassait des grands fagots de bois qu'elle apportait au port pour chauffer les maisons. Cela ne payait pas beaucoup mais c'était suffisant pour l'instant.
Deux ans passèrent, Penya eut sept ans. Elorna tomba enceinte en février et arrêta de travailler tant elle était épuisée. En réalité, elle était terrifiée à l'idée de revivre cette expérience et ne parvenait plus à trouver le sommeil. À chaque fois qu'elle fermait les yeux, le visage de Greador revenait la hanter.
Elle avait si peur de ne pas réussir à aimer Penya de la même manière que l'enfant à naître. La distance entre les deux s'étaient encore plus agrandie, chaque membre de la famille pouvait le noter mais un silence gênant s'étendait chaque fois qu'on abordait le sujet. Cela faisait partie des choses à ne pas dire.
Elwen rentra un jour dans la cabane de son amie pour venir chercher Penya qu'elle emmenait toujours à la digue après sa journée de travail. Le silence régnait dans l'habitacle et le feu était éteint. Penya était assise sur sa paillasse, les bras enserrant ses jambes. Des larmes avaient séché sur ses joues.
L'elfe fut si surprise de la trouver ainsi qu'elle resta plusieurs secondes sur le pas de la porte sans rien dire. Quand elle sortit enfin de son moment d'absence, elle s'approcha de la petite fille et s'agenouilla près d'elle.
- «Penya, qu'est ce qu'il s'est passé ? demanda-t-elle doucement.
La petite fille ne répondit pas tout de suite, se mordant les lèvres.
- J'ai fait une bêtise. J'ai dit à Elorna que j'allais voir Mama alors que tu m'avais interdit de t'appeler comme ça.»
La petite fille fixait un point invisible devant elle, les larmes aux yeux. Elle renifla et étouffa un sanglot. Elwen eut soudain un mauvais pressentiment. Penya n'était pas du genre à pleurer pour une simple bêtise.
- «Edric dit : une Mama c'est celle qui te borde, celle qui te fait rire, celle que tu aimes le plus fort. Moi, c'est toi que j'aime le plus. Elorna, je l'aime bien, mais ce n'est pas pareil. J'ai l'impression qu'elle aimerait bien que je ne sois pas là.
- Qu'est ce qu'il s'est passé ensuite ? demanda encore Elwen d'une voix blanche.
Quelque chose de grave s'était passé. Elle pouvait le sentir maintenant. Penya leva ses grands yeux bruns pleins de larmes vers elle et fondit en sanglots. Elle n'arrivait pas à parler tant les pleurs l'interrompait à chaque fois.
- «E-Elorna était si en colère qu'elle m'a giflée. Et ... et ... ensuite, elle s'est mise à pleurer et à crier. Elle est tombée par terre, là, contre le mur.»
Penya s'arrêta un instant pour tenter de calmer ses pleurs qui redoublèrent de violence. Elle se tordait les mains, plantant ses ongles dans ses bras jusqu'au sang.
- «Et puis, au bout de plusieurs minutes, elle est devenue toute pâle et ... et elle s'est levée en tenant son ventre. Elle portait sa robe bleue aujourd'hui, tu sais celle que Emaël lui a offert. La robe était toute rouge au niveau de ses jambes. Et elle s'est mise à hurler avant de sortir de la cabane.»
Sa voix s'était réduite à un souffle, se brisant à mesure qu'elle énonçait ce qui était arrivé. Elwen se releva lentement, elle avait l'impression que le monde s'écroulait doucement sous ses pieds. Ses oreilles se mirent à bourdonner alors que sa vue se brouillait.
- «Elle est partie comme elle a pu du bois pour essayer d'atteindre la maison du guérisseur.» termina Penya en fermant les yeux.
L'elfe jeta un dernier coup d'oeil à l'enfant recroquevillée par terre avant de courir jusqu'à la maison des soins, situées en bordure de la ville.
Devant le bâtiment, elle trouva Solveig, assise par terre, en train de se ronger les ongles nerveusement. Ses longs cheveux blonds étaient défaits et s'éparpillaient sur ses épaules. En la voyant arriver, elle se leva.
- "Vous êtes au courant ?" murmura-t-elle en se tordant les mains, l'air mal à l'aise.
Elwen hocha simplement la tête et s'approcha de la porte. La jeune femme blonde s'interposa pourtant, la retenant par le bras et la dissuadant d'un regard. De l'extérieur, elles pouvaient entendre de faibles gémissements, comme des pleurs.
De longues minutes passèrent en silence, une heure peut-être. Aucune d'elle ne parlait, l'air était lourd, pesant. La tension était palpable, le silence était rythmé par le craquement d'une brindille que l'elfe s'évertuait à briser en petits morceaux.
- «Comment avez-vous su pour Elorna ? demanda d'un coup Elwen.
- J'étais dans la forêt en train de ramasser de la mousse pour mes chevaux lorsque j'ai aperçu Elorna. Elle paraissait très mal en point et tenait son ventre, pliée en deux. Quand j'ai vu que sa robe était inondée de sang, j'ai compris ce qui était en train de se passer et je l'ai aidé à atteindre la cabane aussi vite que j'ai pu.»
Le silence reprit sa place, toujours ponctué par les faibles bruits venant de derrière la porte.
- «Depuis quand est-elle enceinte ? souffla Solveig.
- Un peu moins de six mois ... je ne crois pas qu'il y est beaucoup d'espoir si l'enfant venait à naître maintenant. La fatigue et l'angoisse ont eu raison d'elle, ajouta-t-elle en surprenant le regard songeur de l'humaine.
- Je suis triste pour elle. Elorna et Emaël sont des gens biens, ils ne méritent pas cela. Heureusement que leur petite fille est là, Penya est vraiment adorable avec les chevaux et elle me rend souvent visite. C'est une bonne petite ..."
Elwen se garda bien de contredire la jeune femme. Elle était sûre que si elle lui apprenait que Penya était issue d'un viol, elle verrait les choses bien différemment. Elle eut à peine le temps de penser à sa potentielle réaction que la porte s'ouvrit doucement.
Le tablier du jeune homme qui leur faisait face était maculé de sang et il essuyait ses grandes mains sur un torchon désormais écarlate. Derrière lui, dans l'ombre, se tenait une petite et recroquevillée Elorna. Elle était courbée, sa belle robe bleue couverte de sang, de grandes larmes coulaient le long de ses joues. Son front semblait poisseux de transpiration, se cheveux défaits de leurs tresses la rendaient encore plus fragile.
Le médecin les regarda d'un oeil hagard, comme si lui aussi ne réalisait pas ce qui venait de se passer ici. Il était jeune, très jeune, il n'avait pas encore l'habitude qu'ont les Anciens guérisseurs. Il laissa passer Elorna, elle courba encore plus les épaules et le dépassa sans un mot, nettoyant simplement ses joues avec ses mains. C'était un geste machinal, elle semblait ailleurs, comme si son esprit n'avait pas encore trouvé la manière de surmonter cette nouvelle épreuve, qu'il ne comprenait pas ce que signifiait cet événement.
Elorna avançait sur le chemin tel un automate, elle n'attendit même pas les deux femmes qui jetèrent un regard déconcerté au médecin.
- «Je suis désolé. Il n'y avait plus rien à faire que d'extraire l'enfant.»
Elwen sentit son souffle se couper alors que toutes deux regardaient cette jeune femme brisée, qui avançait seule sur un chemin de larmes, penchée en avant comme si elle ne parvenait plus à surmonter le poids de sa vie. Elorna avait trop souffert, trop subi d'atrocités pour garder la tête aussi haute qu'avant. Les trois tresses dans son dos pendaient mollement, se balançant à chaque pas comme si elles n'étaient plus que des dépouilles. Elle n'avait plus rien de la fière espionne de Dlohtsae.
En voyant cette si petite femme accablée de douleur, après tout ce qu'elle avait réussi à traverser, Elwen sentit monter en elle une colère rugissante. Pourquoi les Valar s'acharnaient-ils sur son sort alors qu'elle avait tant de fois tenté de se racheter ?
- «C'était un petit garçon ..., murmura l'homme, interrompant les pensées de l'elfe. Je ... Elle n'a pas voulu emporter le corps avec elle, souhaitez-vous l'enterrer ?"
Elwen se retourna pour observer ce si jeune garçon. D'un geste sec de la tête elle accepta. Le jeune homme repartit à l'intérieur et revint avec un petit paquet de linge blanc. Ses mains tremblaient, ses lèvres tressautaient et Elwen jura avoir vu perler quelques larmes au coin de ses yeux l'espace d'un instant. Elle aurait dû le remercier, lui dire qu'il n'y était pour rien, mais elle n'en avait pas la force ni l'envie. Le chagrin était trop grand, la perte trop insurmontable à cet instant.
Dans un élan d'égoïsme, elle prit l'enfant et partit sans un mot. C'était un étranger, rien de plus. Elle ne lui devait rien, sa tristesse était plus grande que la sienne. Solveig resta derrière, ou du moins elle ne les suivit pas.
La nuit commençait à tomber, la chaleur de l'été s'estompa doucement. Elwen n'osait pas penser au paquet qu'elle portait dans les bras. Elle ne savait pas quoi en faire. L'apporter à Elorna ? L'enterrer vite au pied d'un arbre ? La réponse vint d'elle même lorsqu'elle aperçut la jeune femme debout au milieu du chemin, immobile.
L'elfe pressa le pas et vint se placer à ses côtés. Elle distingua alors plus nettement le visage de son amie. Il était creusé par la fatigue et le désespoir. Ses grands yeux ne semblaient pas pouvoir se fermer, pas après les horreurs qu'ils venaient de voir. Sa peau était pâle, ses tâches de rousseurs paraissaient estompées, ternes. Elorna ne pleurait pas. Elle demeurait simplement impassible, comme si elle avait quitté son corps à jamais, le laissant comme une enveloppe vide. De terribles souvenirs revinrent en mémoire à Elwen, leur fuite de Dlohtsae lui parut soudainement trop vive et récente.
Dans le silence de la nuit, Elwen vit les mains d'Elorna lentement remonter vers son ventre désormais vide de la vie qu'elle portait auparavant. Son regard toujours fixé sur un point invisible ne changea pas pendant plusieurs secondes mais, au bout de quelques instants, quelque chose d'y brisa, comme une vitre qui vole en éclat.
- «Je l'ai perdu, Elwen ... Je l'ai perdu, gémit-elle en un souffle.
L'elfe ne savait pas trop quoi faire, elle ne voulait pas la prendre dans ses bras, surtout pas avec le cadavre de son bébé entre ses mains. Alors, doucement, elle cala le linge contre son corps d'un bras, comme elle l'aurait fait avec un enfant en vie, et prit la main de son amie dans la sienne. La peau de la jeune femme était gelée.
Elorna se laissa conduire sans jamais protester. Elles traversèrent la forêt de part en part jusqu'à atteindre le point où la falaise descendait à pic, on pouvait voir la mer d'ici. Le sol était jonché de pierres et d'épines de pins mais quelques arbres arrivaient quand même à pousser bien haut.
La lune illuminait délicatement le plus large rocher sur lequel Elwen posa le défunt enfant. Elorna étouffa un gémissement en voyant cela. Elle répétait de temps à autre «je l'ai perdu» mais c'était les seules paroles qu'elle avait pu prononcer.
Elwen lui fit signe de s'approcher. La jeune femme obéit docilement et écarta les pans du drap, révélant le minuscule corps de son fils. Elorna tomba à genou en gémissant. Ce n'était pas des pleurs qui jaillissaient d'elle, c'étaient des cris de douleurs, de véritable souffrance. Elle tentait de calmer son souffle en mettant sa main devant sa bouche mais cela ne faisait rien. Et puis elle se mit à hurler, collant son crâne contre la pierre, fermant les yeux.
Ce hurlement, Elwen l'avait déjà entendu. Elle l'avait entendu venant de Aldwyn, de Ella, de Elenwë. C'était le cri d'une mère qui perd son enfant. C'était le cri de la plus grande des souffrance, un cri qui vous brisait l'âme, vous tordait les boyaux et vous coupait le souffle.
Elwen s'était tenu en retrait. Elle savait garder ses distances. Elorna devait être seule avec son fils. Son fils devait être seul avec sa mère. C'était dans l'ordre des choses. Pourtant, quelqu'un manquait à l'appel.
L'elfe s'approcha de son amie et s'accroupit près d'elle.
- «Dis au revoir à ton fils, dis lui tout ce que tu voudrais qu'il sache. Honore-le. Je serai de retour bientôt.»
Elorna ne sembla même pas entendre ses mots et continua de gémir. Alors qu'Elwen s'éloignait sur le sentier, elle entendit les sanglots se transformer en une douce comptine. Elorna fredonnait à son prince sa première et dernière comptine, sous le clair de lune, tandis qu'elle enterrait son rêve d'en être la mère.
Elwen trouva Emaël paniqué, errant dans les bois et hurlant le nom de sa femme à pleins poumons. Il avait sorti son épée et coupait les épais buissons qui se trouvaient sur son passage pour se frayer une chemin vers la source des cris.
Elwen le mena à la pierre illuminée par la lune où reposait leur enfant. Avant de faire demi tour, elle eut le temps d'apercevoir l'homme tombant à genoux à côté de la femme qu'il aimait. Elle les laissa seuls faire le deuil de cet enfant rempli d'espoir et d'espérance. C'était une chose qu'ils ne pouvaient faire qu'à deux. Elwen le savait et s'éclipsa dès qu'ils furent réunis.
Elle fit comme si elle n'avait jamais entendu leurs sanglots. Elle fit comme si elle n'avait pas vu ces deux amants maudits s'étreindre de souffrance devant la dépouille d'un enfant qu'ils n'avaient même pas connu. Ils pleuraient ensemble un fils qui était mort avant de venir au monde, un fils que le monde leur avait en réalité refusé.
Penya pleurait aussi, recroquevillée sur son lit, lorsque Elwen alla la trouver. Pas un mot ne fut dit, seul un regard et elle comprit.
Emaël enterra l'enfant alors que l'aube naissait tout juste. Son nom ne fut pas gravé sur la pierre qu'ils disposèrent sur sa tombe. Son nom ne vivrait que dans l'esprit de ses parents endeuillés.
Elorna cessa de travailler. Elle cessa de sortir de la cabane, préférant l'obscurité réconfortante de l'habitacle au soleil trop éclatant de dehors. Le monde lui avait refusé un fils, mais offrait à tous un été superbe. Elle n'avait pas su porter la vie qu'elle avait souhaitée, alors pourquoi devait-elle elle-même vivre ?
Lorsque le mois de novembre toucha à sa fin, elle pleura pendant des semaines. À cette date, elle aurait dû tenir son enfant dans ses bras. Au lieu de cela, elle étreignait les ombres.
Voilà ! Qu'en pensez-vous ? Les chapitres seront désormais un peu plus réguliers car j'ai pris de l'avance dans l'écriture (j'en ai 3 de prêts).
N'hésitez pas à me faire des remarques ou à me donner des conseils !
