CHAPITRE 28

Les semaines et les mois passèrent. Penya, qui s'était éloignée de sa mère pendant la grossesse pour venir trouver les bras de l'elfe, revint doucement à la maison. Ce petit être dont elle aurait pu être si jalouse la subjuguait. Il était si différent et si semblable à elle qu'elle ne se lassait pas de l'observer.

Au début, Elorna avait voulu l'empêcher de toujours être à ses côtés, veillant sur ce frère comme une seconde petite mère. Mais avec le temps, la jeune femme n'avait plus eu le coeur à chasser Penya. Pourquoi l'aurait-elle fait d'ailleurs ? Elle avait tremblé de crainte à l'idée que Penya ne se sente rejetée et voilà que cet enfant soudait leur lien d'une force irréelle. C'était trop beau pour être vrai.

Elwen regardait de loin celle qu'elle considérait comme sa fille fuir loin d'elle. Elle ne pouvait rien dire, rien reprocher à Penya, si bien que son coeur saignait dans le plus profond silence. Penya ne dormait plus chez elle depuis quatre mois, préférant la chaleur d'un frère à celle d'une elfe, lorsque se produisit le premier incident.

Elwen rentrait alors de sa journée de travail, plus exténuée que jamais, quand un pressentiment étrange la traversa. Sans raison, elle s'élança vers le port. Là, au bas de la colline qui surplombait le village, les clameurs d'un attroupement résonnaient. L'elfe sentit son coeur s'emballer et courut plus vite encore vers la source des bruits.

Une vingtaine de personnes se tenaient devant un petit corps porté par un marin. Elwen sentit son sang se glacer, une nappe d'eau gelée sembla lui couler dans le ventre. Son coeur battait douloureusement contre ses côtes. Comme au ralenti, elle écarta les villageois, passant entre eux sans même les voir. Sa vision se brouilla lorsque les mèches couleur feu entrèrent dans son champ de vision.

Penya gisait là. Mais Elwen ne voulait pas y croire. Son coeur s'était arrêté, ses pensées aussi. Le monde autour d'elle disparut et la plus vive douleur qu'elle ait jamais ressentie se répandit dans tout son corps.

Là, sur les grossiers pavés du port, se tenait une petite fille, un peu trop maigre, un peu trop pâle, un peu trop rousse. L'enfant était enveloppée d'une robe verte trempée, des gouttes d'eau perlait sur son front et glissait sur ses cils baissés.

Elwen sentit ses genoux céder. Une voix en elle hurlait à l'agonie mais aucune ne brisait le silence du monde. Elle ne voulait pas y croire. Cette enfant ne pouvait pas être Penya. Ce n'était pas possible, ce n'était pas possible.

Le marin qui soutenait Penya parlait lentement, l'elfe n'entendait rien. Comme si s'en était trop de ce monde et qu'une partie d'elle avait simplement voulu le mettre en sourdine pour atténuer cette souffrance déchirante.

Une part d'elle s'envola ce jour-là. Son âme se déchira dans un silence glaçant, sans larme, sans cri, sans prière ni cantiques. Et avec un étrange sentiment, cette douleur réveilla quelque chose d'invisible en elle, comme un pulsant écho.

Mais l'agonie de cette mère sans enfant fut brutalement stoppée par un léger mouvement. Elwen eut un sursaut. En réalité, c'est toute son âme qui sursauta. Le monde retrouva subitement sa consistance lorsque le mouvement se répéta.

La poitrine de Penya se soulevait faiblement.

Le brouhaha du quai retentit autour d'Elwen qui demeura hébétée pendant quelques instants. Le marin la regardait, semblant attendre une réponse.

- J'ai trouvé cette petite dans la baie ce matin alors que je rentrais de la pêche. Elle flottait inconsciente dans l'eau alors je suis allé la secourir, répéta-t-il en voyant l'air ahuri de l'elfe.

Elwen ne comprit pas ce qu'il se passa. Elle vit simplement le visage du marin se décomposer. Elle sentit ses joues devenir humides et elle écarquilla les yeux en réalisant qu'elle était en train de pleurer à chaudes larmes. L'homme s'approcha d'elle et posa sa main sur son épaule, un air doux sur le visage.

- Elle va bien ! Regardez, elle est un peu sonnée et frigorifiée mais elle va bien, je vous le promets !

Elwen voulut lui répondre mais aucun mot ne semblait vouloir sortir de sa bouche. Elle avait l'impression qu'une énorme vague venait de lui tomber dessus, la laissant pantelante. Elle regarda le visage endormi de Penya, ses lèvres bleuies par le froid, ses cheveux collés à son front par l'eau, les joues étincelantes de sel. Elle avait cru la perdre. Et en cela elle avait cru se perdre elle-même.

Comme un automate, elle porta la petite fille chez elle et y alluma un feu avant de la coucher dans son lit. Penya somnola pendant des heures et recouvrit une couleur normale. Elwen attendait sans bouger devant le feu, fixant sans les voir les flammes qui dansaient devant elle.

Cet événement lui avait montré une chose. Penya était sa plus grande force mais aussi une de ses nombreuses failles. En croyant la perdre, elle avait cru mourir aussi. Cette douleur qui l'avait saisie était la même qui avait détruit Elenwë, Ella, Mistrid et les autres mères des anges. Et cela la terrifiait.

Pour la première fois de sa vie, du moins de ce qu'elle pouvait se souvenir, Elwen avait voulu mourir pour quelqu'un. Penya était sa fille, elle était sa flamme et cet espoir qui faisait battre le sang à ses tempes. Elle sut à cet instant qu'elle ne survivrait pas à la mort de la petite fille. Car elle devrait mourir, c'était une chose certaine. C'était la grande tragédie des elfes, condamnés à voir mourir les personne qu'ils auraient pu aimer à l'infini.

Beren et Lùthien avaient souffert le martyr, comme deux amants maudits, bien conscients de cette fatalité qui raidissait leurs gestes. C'était un amour pur, un amour elfique.

Penya et Elwen se nourrissaient d'un amour différent mais non combien égal. Seules les mères peuvent comprendre cet amour qui les unissait. Le lien de sang n'avait rien à voir là-dedans. L'amour n'est jamais plus beau que quand il est impossible, lui avait dit Mahtan après lui avoir conter l'histoire de ces amants. Elwen avait eu envie de lui hurler à la figure qu'il avait tort, qu'un amour pareil était une torture, un supplice et qu'il était affreux.

Son regard passa sur la petite fille endormie, son ange à elle. Elorna devinerait sans mal, Emaël aussi, que Elwen se rêvait désormais mère. Ce genre de chose se voit dans les yeux, dans le souffle et les mots qui ne sont dits.

Penya se réveilla et découvrit l'elfe qui demeura muette. Une délicate mélancolie semblait s'écouler d'elle. La petite fille rentra chez elle, retrouva des parents et un frère qui criaient silencieusement à Elwen de partir.

Les ténèbres qu'elle avait laissées sur les rives de l'océan il y a quinze ans revenaient doucement emplir son esprit. Une nuit plus noire que jamais menaçait de l'emporter chaque jour. Elwen redevint l'être sans vie qui errait sans but, un être qu'elle avait haïs et tenté de tuer maintes fois déjà. Son démon à elle, son autre elle qui renaissait lors des jours sombres comme ceux-ci.

Elle était triste d'une tristesse obscure dont elle n'avait elle-même pas le secret. Il y avait dans toute sa personne la stupeur d'une âme qui se fige en plein élan. Elwen avait eu la bêtise de croire à ce rêve délicieux et mortel.

Mais Penya mourrait. Elwen vivrait. C'était ainsi. Elle craignait de voir le jour où Penya paraîtrait aussi âgée qu'aurait pu l'être Mistrid. Elle ne voulait pas voir la mort étendre ses grands bras pour emmener lentement sa flamme vers les Cavernes de Mandos. La joie s'effritait entre ses doigts comme un sphère de brouillard éphémère.

Elle s'était rêvée mère d'une mortelle sans rien connaître de la douleur qui étreint les mères endeuillées. Elle s'était faite aveugle pour ne pas voir l'évidence que Mistrid, Elenwë et Ella avaient pourtant mise sous ses yeux.

- Ilestelwen, prend garde. Une telle souffrance est inimaginable, elle emporte tout sur son passage, déracine les plus fortes femmes pour n'en laisser que des épaves. Beaucoup n'y survivent pas ... D'autres en sont réduites à une ombre ... souffla une voix dans son esprit.

- Je sais ... Je sais, murmura-t-elle en pleurant silencieusement.

Son amour pour l'enfant était si grand qu'il la terrifiait. Quelque part en elle, elle avait l'étrange impression de connaître cette douleur qui irradiait son corps lorsque les images d'une Penya enveloppée d'un linceul germait dans son esprit. Cette douleur était pourtant étrangement familière, comme apaisée par un premier passage. Absurde, elle n'avait jamais eu d'enfant.

Lorsqu'on questionna Penya sur la raison de sa présence si éloignée de la côte, la petite fille resta muette et rougit. Elorna était folle de colère et d'inquiétude et Penya dormit quelques temps chez l'elfe pour laisser le temps à la fureur de sa mère de retomber.

Un soir, alors que l'enfant s'était endormie auprès du feu, Elwen rentra silencieusement dans la cabane, exténuée par sa journée de travail. La petite fille ouvrit un oeil mais ne bougea pas. Elle fit semblant de dormir et demeura immobile.

Elwen s'approcha d'elle et la porta vers le lit où elle la déposa délicatement. L'elfe ne s'écarta pas tout de suite du lit, contemplant silencieusement cette ange roux que les Valar lui avaient envoyé.

Mais les anges apportent toujours avec eux quelque chose, que ce soit heureux ou funeste.

Penya garda les yeux clots, le visage si détendu que tous auraient pu se tromper et croire qu'elle était réellement endormie.

Et puis, elle entendit des pleurs. Des sanglots muets et étouffés par une main. Penya ouvrit les yeux subitement pour découvrir Elwen pleurant à chaudes larmes agenouillée devant le lit.

- Que t'arrive-t-il ? demanda-t-elle vivement en écarquillant les yeux.

C'était la première fois qu'elle voyait l'elfe pleurer devant elle. Elwen se figea et sécha rapidement ses larmes, jetant un regard noir à la petite fille.

- Je pensais que tu étais endormie.

- Elwen ... Qu'est-ce qui se passe ?

- Rien, répondit sèchement l'elfe.

Un silence pesant s'étira, l'une et l'autre s'évitant du regard. Puis, tout doucement, Penya se laissa glisser au bas du lit et s'assit aux côtés de la jeune femme.

- J'ai pris la mer parce que je voulais voir ce que ça faisait de se perdre. Je voulais nager si loin que je n'aurai plus pu distinguer le port. Je voulais sentir l'immensité de la mer sous moi et faire un avec elle.

- Pourquoi ? demanda Elwen d'une voix encore affaiblie par les pleurs.

- Parce que j'entends tellement de choses sur la perte, sur ce sentiment indescriptible qui vous transperce l'âme que je voulais le vivre aussi. Elorna pleure certains soirs et je n'arrive toujours pas à comprendre. Elle se dit perdue, elle dit que rien ne la sauvera plus. Et puis le lendemain, elle a à nouveau ce sourire si beau qui fait briller les yeux d'Emaël.

- Il n'y a rien à comprendre dans ce que vit Elorna. Tu ne sais pas tout de votre histoire, à elle et à toi. Elle ne t'a jamais raconté ce qu'il s'est passé avant ta naissance et il vaut mieux que tu ne le vives et ne l'apprennes jamais.

La petite fille demeura silencieuse quelques minutes avant de se tourner encore une fois vers l'elfe.

- J'aime l'océan, tu sais ? Mais Elorna ne veut pas m'y laisser nager. Chaque fois que je vois ces grands bateaux sortir du port, je me sens si transportée et heureuse que mon coeur se met à battre fort.

- Tu seras une grande capitaine plus tard, j'en suis persuadée, murmura Elwen avec un doux sourire avant de porter l'enfant dans le lit et de s'endormir au pied de celui-ci.

Si elle avait su que c'était un des derniers instants de bonheur, elle en aurait plus profiter, c'est chose sûre. Quelques mois passèrent avant le deuxième incident. Celui qui les précipita tous vers une fin certaine où les larmes ne seraient pas assez nombreuses pour noyer leur détresse.


Un après-midi, alors qu'Elwen tractait encore et encore les sacs de graviers à la carrière, un bruit assourdissant empli tout l'air, faisant vibrer les coeurs et trembler les âmes. Un cri retentit dans le silence étouffant. Il lui sembla alors que le temps s'arrêtait, que l'air devenait plus opaque, que ses gestes se faisaient au ralenti. Un horrible pressentiment lui broya les côtes et lui serra la gorge.

On se rua, on accourut de toutes parts vers le nuage de poussières qui se s'évaporaient délicatement dans l'air étouffant du mois d'août.

Elwen n'osait pas bouger, elle avait bien trop peur de découvrir de qui venait ce cri. Yama, une femme d'une quarantaine d'années dont les nombreuses heures de travail passées sous le soleil avaient brûlé sa peau, partit en courant en lâchant ses sacs.

Un cri déchira à nouveau l'air, interrompant les mouvements de toutes les femmes qui se trouvaient là. Il y avait dans les yeux de chacune la peur de voir arriver le contre-maître avec sur les lèvres le nom de leur mari, de leur fil ou de leur frère. Elles étaient blêmes, ces guerrières de la poussières. Blêmes et immobiles, comme si cela arrêterait le temps, comme si cela sauverait leurs hommes.

Un bruissement secoua la foule qui s'était amassée tout au fond des carrières. Yama pleurait toujours, ses bruyants sanglots déchirant les femmes aux yeux écarquillés.

Deux hommes partirent en courant vers le village, on envoya un gamin chercher de l'eau, les cris d'horreur retentissaient. Les femmes se tenaient encore là, les bras ballants, la peur leur tordant le ventre.

Et Elwen aussi. Incapable de bouger. Sentant la familière douleur de l'effroi s'immiscer lascivement en elle.

Elwen sentait un poignard se glisser entre ses côtes pour atteindre son coeur. Elle savait. Elle savait au fond d'elle que cet accident était pour elle, pour la punir de cette joie dont elle avait trop profité.

Un frisson la gela tout entière lorsqu'un souffle fantôme s'abattit sur sa nuque. Le message avait été clair, l'avertissement avait déjà sonné une fois. Mais elle était demeurée auprès de cette famille qui se déchirerait à cause de cela. Elle avait été si égoïste. Si aveugle, naïve et cruelle.

Le contre-maître se détacha du groupe. Il avança vers les femmes qui tremblèrent à sa vue et à la pensée des noms qu'il prononcerait.

Elwen savait qu'il venait pour elle. Une douleur glaçante coula le long de son corps, elle avait envie de vomir.

Chaque pas vers elles étaient un supplice. Elwen savait que cela signerait la fin. Tout en elle le lui criait.

Fuis. Fuis.

Dans un autre temps, dans un autre lieu, elle aurait fuit sans se retourner. Mais les temps avaient changé et elle aussi. Aujourd'hui, elle était mère, hier, elle n'était rien. Penya la retenait de ses petits bras et de son rire.

Le contre-maître fendit la foule de femmes qui s'écartaient sur son passage, priant pour qu'il ne s'arrête pas à leur niveau. Il arriva devant Elwen. Et s'arrêta.

Elle avait baissé la tête et fermé les yeux. Elle ne voulait pas voir le visage de celui qui lui annoncerait que tout était perdu, que, même si elle avait été prévenue, elle avait finalement entraîné cette famille dans l'horreur, comme toujours.

Elwen hochait la tête de droite à gauche machinalement, ne voulant pas croire à ce qui était en train de se passer. Elle tenta d'inspirer l'air mais hoqueta pitoyablement en levant les yeux vers l'homme qui la regardait, les yeux luisants de pitié.

- Un rocher s'est détaché du site quatorze et a dégringolé la falaise.

Elwen continuait son geste machinal, refusant de croire que ce bonheur auquel elle avait cru prenait fin ici.

- Emaël et quatre hommes se trouvaient en contrebas. Je suis désolé.

- Y'a t-il des survivants, demanda en tremblant une toute jeune fille qui regardait le contre-maître de ses grands yeux bleus écarquillés.

- Deux ont été broyés par la roche. Ton frère a eu le temps de s'écarter à temps, répondit-il sans lâcher pour autant l'elfe des yeux. Emaël lutte pour sa vie en ce moment même. Je pense qu'Elorna aurait aimé être là.

Elwen ne pleurait pas, elle regardait droit devant elle, les yeux vides, le coeur en miettes. Elle avait été si égoïste. Tout était de sa faute. Tout était de sa faute. Tout aurait pu être différent.

Voyant qu'Elwen ne bougeait pas, l'homme fit un signe de tête à l'une des femmes pour qu'elle se charge de prévenir Elorna.

Celle-ci arriva livide alors que l'elfe n'avait toujours pas bougé. Elwen observa impuissante son amie se ruer vers elle, le visage tordu de peur et de choc.

- Elwen ! Que s'est-il passé ! cria-t-il frénétiquement, ses mains agitées de spasmes tentant de saisir celles inertes de l'elfe.

Le regard de la jeune femme se posa alors sur l'attroupement auréolé de poussière blanche. Son visage se durcit implacablement et elle se tourna lentement vers là où gisait son amour. Telle une martyre que l'ont conduit à l'échafaud, elle se dirigea implacablement et résolument vers ce qui la briserait pour toujours.

Elorna approcha au ralenti du corps ensanglanté qui s'étalait au milieu du sable d'ivoire. Tous dévisageaient cette martyre aux cheveux de feu, cette fille dont les yeux hurlaient les horreurs qu'elle avait vécu sans qu'elle n'ose en dire mot, cette femme un peu plus forte, un peu plus courageuse que les autres qui avait réussi à sourire à travers les larmes et à danser dans les bras du désespoir.

Ils s'écartaient solennellement, rendant un dernier hommage à cette veuve flamboyante. Le guérisseur était auprès d'Emaël, ses bras étaient tâchés de sang jusqu'aux coudes. Les genoux de la jeune femme lâchèrent alors qu'elle fondait enfin en sanglots.

De ses doigts tremblants, elle écarta les mèches blondes du front de son mari pour y déposer un baiser.

- Je ne veux pas qu'il meure. Il ne peut pas mourir, gémit-elle en suppliant le guérisseur du regard.

- Elorna, il est très sévèrement blessé.

- Sauve-le ... murmura-t-elle, l'air soudain exténué. Sauve-le, je t'en supplie.

- Son corps est brisé, même s'il s'en sort, il ne remarchera pas.

- Je m'en fiche ! Je veux qu'il vive, je veux qu'il voit son fils grandir ! Je veux le voir sourire ... hurla Elorna. Tu m'a sauvée, Iason, alors sauve-le ! Si je mérite de vivre, alors lui aussi !

Rugissant ces derniers mots, elle prit la tête d'Emaël entre ses mains et lui baisant violemment le front.

- Je vais chercher les enfants, ne t'avises pas de mourir ! assena-t-elle avant de se relever et de fendre à nouveau la foule en sens inverse.

Si elle avait été abattue quelques instants plus tôt, Elorna irradiait désormais d'une force effrayante.

Elwen n'avait pas bougé. La jeune femme s'approcha rageusement d'elle et la tira par le bras. Elorna força l'elfe à la regarder dans les yeux. Mais Elwen échappait toujours à son attention si bien qu'elle finit par la gifler.

- Regarde-moi bien en face, fille sans espoir. C'est mon homme qui gît là-bas, c'est le père de mon fils, c'est mon amour. Pas le tien. Alors reprends-toi et sors de cette torpeur cauchemardesque !

Voyant qu'aucun lueur ne s'allumait dans les yeux éteints de l'elfe, Elorna la gifla à nouveau.

- Ne t'avise même pas de dépérir, Ilestelwen ! Si tu disparais, qui me restera-t-il ? gémit Elorna avant de partir en courant, peut-être pour cacher à son amie les larmes qui emplissaient à nouveau ses yeux.

Elwen avança comme un automate au milieu des ouvriers. La vision d'Emaël auréolé de son propre sang ne réveilla rien en elle. Elle eut soudain peur de ne jamais se réveiller de ce cauchemar où tout était si flou, si distant.

Elle s'agenouilla, sans vraiment le réaliser, auprès du corps brisé de l'homme et ses mains écartèrent machinalement les mèches d'or écarlate collées sur ses joues. Un fin filet de sang avait coulé de ses oreilles et de son nez. Ses bras et ses jambes étaient crispés en une position étrange.

Elwen le trouva beau même dans la mort. Le sang d'un autre ouvrier avait ruisselé vers eux, formant une ligne vermeil qui s'étalait à présent sous Emaël. La poussière blanche et étincelante serait son linceul.

Elwen passa une main sur son visage, comme elle l'aurait fait pour un petit enfant. Elle revit son visage plus jeune d'une vingtaine d'année, à l'époque où elle l'avait vu pour la première fois. Et elle réalisa alors comme le temps était passé vite, imprégnant le corps d'Emaël de marques irréversibles et coulant comme de l'eau sur elle. Emaël aurait dû avoir trente-sept ans en juillet.

Le soleil sortit de derrière les nuages et illumina les cheveux blonds de l'homme. Emaël retrouva sa noblesse, sa grandeur, en un instant. Elwen guettait le moindre tressaillement de ses paupières, en vain. Il n'ouvrit pas les yeux. Iason, le guérisseur vérifiait parfois si son souffle sortait encore d'entre ses lèvres. Il lava méticuleusement le sang, tâta ses membres meurtris.

Ses yeux ne mentaient pas. Même lui n'arrivait pas à croire à la fin heureuse que tous espéraient. Emaël mourrait ici, sous le soleil qui illuminait sa couronne dorée, dans la poussière qu'il respirait depuis maintenant dix ans.

Quelque part au milieu des bois, une femme hurlait aux Valar de laisser en paix son homme, une mère s'égosillait pour donner à son fils un père, une amante brandissait son poing vers le ciel en un cri sauvage.

Elle maudit ces Dieux qui avaient décidé de la regarder mourir lentement, lui ôtant des mains chaque bonheur qu'elle pouvait trouver. Elle maudissait des Dieux auxquels elle ne croyait déjà plus.

Elle avait appris à pardonner, à croire au repentir, à avoir espoir en l'avenir. Alors pourquoi pas eux ?

Lorsque Elorna revint, tenant de sa main Penya en larmes et dans ses bras un petit garçon mutique, Elwen sut que c'était la fin. L'heure si particulière où tout se change en or emporta les pleurs et les hurlements.

Elorna ne pleurait pas. Elle se contentait de fixer son mari, le regard dur, la colère débordant d'elle, irradiant chaque particules de poussières qui se trouvaient à proximité d'elle. Les rayons du soleil l'embrasèrent et Elwen regarda ébahie cette toute petite femme prendre feu, ses cheveux flamboyants répondant à ses yeux brûlants.

Penya était blottie contre son père, sanglotant doucement. Nàrion était assis par terre et essayait d'ouvrir les yeux d'Emaël de ses petits doigts. Cette vision brisa le coeur de l'elfe qui détourna aussitôt les yeux.

Elorna s'approcha d'elle, silencieuse et flamboyante. Une étrange détermination émanait de chacun de gestes.

- Elwen, tu es une elfe, n'est-ce pas ?

Elle hocha sèchement la tête. Ce qu'elle vit passer sur le visage d'Elorna lui fit soudain peur.

- Je n'ai pas entendu parler que du charme légendaire des elfes, je sais qu'ils disposent de facultés extraordinaires en médecine.

- Je n'ai pas été élevée par l'un d'eux, je ne sais rien de cette magie. Je ne sais ni ressouder les chaires, ni stopper les épanchements de sang.

- Oui ... mais tu as des amis qui savent ces choses-là.

Elwen écarquilla les yeux.

- Ils me haïssent et m'ont rejetée. Et de toute manière, je ne sais pas où ils sont, répondit-elle froidement.

- Tu vas partir sur le champ, prendre la plus rapide monture du village et les ramener ici. Mandos n'emportera pas Emaël, pas aujourd'hui, pas tant qu'il est entre mes bras, murmura durement Elorna, un air presque menaçant sur le visage.

- Ils ne voudront jamais m'aider.

- Ce n'est pas toi qu'ils viennent sauver. Je te demande juste de les chercher et de les ramener ici.

- Tu ne comprends p-

- Je crois au contraire que je comprends très bien ! siffla la jeune femme. Tu n'as pas su retenir tes seuls amis et maintenant que tu peux enfin être utile à notre famille, tu te défiles, tu fuis, comme toujours !

Elorna se tourna vers la foule qui était restée pour honorer les morts et aider le guérisseur. D'un grand geste du bras, elle désigna l'elfe.

- Regardez, Mesdames et Messieurs, la voilà la noble et fière elfe dont on vente les mérites dans les légendes ! Ilestelwen, fille sans espoir ... Si j'avais été ta mère, je t'aurai nommée Dregiwen, celle qui fuit !

- Tais-toi.

- Oh non, je me tairai pas ! Mon homme git ici par ta faute, mes enfants veulent leur père, entends-tu leurs pleurs ?

- Je n'y suis pour rien !

- Tu sais aussi bien que moi que ce n'est pas moi que les Valar punissent en cet instant. Tu apportes malheurs et désespoir partout où tu vas, Elwen. Crois-tu vraiment que c'est un pur hasard ?

L'elfe demeurait immobile, serrant les dents, baissant la tête pour supporter ce flot de paroles renversantes. Mais Elorna avait raison. C'était de sa faute.

- Tu as toujours fait semblant de ne pas comprendre, tu as toujours voulu faire croire que tu ne savais pas, pour ne pas qu'on t'en veuille, mais je ne suis pas dupe, je sais quand on me ment. Et tu es une sacrée menteuse, Elwen. Tu mens à tout le monde, même à toi-même.

Elorna reprit péniblement son souffle, essuyant les larmes de rage qui ruisselaient sur ses joues. Elle inspira profondément avant de reprendre les mots qu'elle lançait sur celle qu'elle considérait comme sa soeur.

Mais elle n'en eut pas le temps. Une petite silhouette s'interposa.

Penya se tenait entre sa mère et celle qui lui avait donné la vie. Son air féroce coupa le souffle à Elorna dont les sourcils se froncèrent la seconde suivante.

- Tais-toi, Elorna.

La jeune femme demeura abasourdie quelques instants avant de reprendre contenance.

- Si Emaël est au bord de la mort aujourd'hui, ce n'est pas sa faute. Ce n'est la faute de personne. Tu te vantes d'avoir su pardonner mais regarde ce que tu fait.

- Penya, reste en dehors de ça. Tu sais pas tout, cette femme est un monstre, malgré tout le respect et l'amour que je lui porte.

- Je ne connais pas la vérité qui vous entoure toutes deux mais il y a une chose que je sais. J'aime Elwen comme j'aurai dû t'aimer, et personne ne pourra changer cela, jamais. J'ai essayé d'enfouir cet amour en moi, parce que je sais que ce n'est pas elle que je devrais aimer, parce que je sais à quel point cela te rend malheureuse. Mais même les monstres ont le droit d'être aimés. Et ce n'est pas sa faute si tous ces malheurs nous arrivent dessus.

Elorna resta silencieuse, elle avait blêmit en entendant les paroles de la petite fille. Elle se tourna vers Elwen qui ne quittait pas des yeux sa fille.

- Aujourd'hui, tu me voles un mari et une fille. Si je ne t'arrête pas, demain, ce sera ma vie, Elwen. Essaye de me comprendre, supplia presque Elorna en la fixant de ses yeux larmoyants. S'il te reste encore un peu d'amour pour moi, quitte cette ville sur le champ et n'y revient jamais. Je t'en prie Elwen.

L'elfe resta immobile, incapable de bouger et muette d'effroi. Elle s'était trompée, aujourd'hui, ce n'était pas la vie d'Emaël qui prenait fin, c'était la celle qu'elle aurait dû avoir auprès de Penya.