Voici le 3e chapitre de la semaine ! Je vais essayer d'être beaucoup plus régulière (mon concours approche mais j'ai tellement plus de temps !), que pensez-vous d'un chapitre par semaine ?

Merci aux nouveaux arrivants, c'est tellement dingue de voir que vous venez des quatre coins du monde ! Je vous annonce aussi que nous venons de passer les 11 000 vues, c'est complètement dingue, je ne réalise même pas ... Merci pour tout ce que vous faîtes sans le savoir, merci de lire ces lignes et de me prouver que je ne publie pas cette histoire pour rien ^^

Enjoy

PS : j'ai oublié les résumés sur les deux chap précédents, je m'en excuse, je me rattrape là !


Résumé des événements récents : Après la perte de son bébé, Elorna dépérit jusqu'à envisager de se suicider. Quelque chose de profond et d'indiscernable l'en empêche et elle découvre quelques semaines plus tard qu'elle est enceinte de plus de cinq mois. Elle accouche finalement à la fin de l'été d'un petit garçon nommé Nàrion, le fils de la flamme en elfique. Penya qui se détachait peu à peu d'elle se rend subitement compte qu'Elorna est incroyablement importante à ses yeux et une nouvelle relation mère/fille commence à naître doucement sous le regard désespéré d'Elwen qui se rêvait déjà mère de la petite fille sans vraiment se l'avouer. L'elfe découvre que Penya est fascinée par l'océan et, après une dispute avec Elorna, l'héberge un temps chez elle. Tout semble destiné à conduire à une fin heureuse mais un événement tragique se produit : un rocher dévale la carrière où travaille Emaël (père de Nàrion et mari d'Elorna) et le blesse gravement. Entre la vie et la mort, Emaël est, selon Iason le guérisseur, condamné. Elorna refuse ce diagnostic et veut le voir vivre, même s'il ne sera plus jamais le même.


Mandos n'emporta pas Emaël ce soir-là, ni celui d'après. Comme une mauvaise blague, il sembla jouer avec lui, le prenant à plusieurs reprises sans jamais achever son geste.

Elorna l'avait fait coucher sur la paillasse qu'ils partageaient jusqu'à présent, veillant à ce que les cataplasmes qui étaient posés sur ses plaies ne sèchent jamais. Ses membres étaient raides et presque noirs tant les hématomes étaient nombreux.

De temps à autre, il entrouvrait la bouche pour émettre un gémissement muet. Il souffrait tant que chaque jour Elwen pensait le voir devenir fou. Elle lui avait donné des plantes qui endormaient la douleur mais cela n'avait pas fait effet.

Iason venait le visiter trois fois par jour, ses yeux se voilaient à chaque fois un peu plus. Elwen refusa de le voir, fuyant ce blessé dont elle connaissait la fin. Il finirait par mourir, comme tous les autres qui avait croisé sa route et qu'elle avait cru pouvoir sauver.

Il fallut recommencer à travailler pour nourrir tout le monde, elle s'en chargea. Il fallut aller chercher du bois et de l'eau, elle y alla. Sans un mot, sans jamais répliquer, elle s'attela à la charge, serrant les dents et fronçant les sourcils sous les efforts.

Elle crut un soir que tout était perdu lorsqu'Emaël commença à cracher du sang. Mais non. Le lendemain il était encore vivant. Iason lui avait glissé à l'oreille que ce n'était qu'une question de jours avant qu'il ne succombe. Elwen tremblait chaque soir à l'idée de découvrir Elorna effondrée à côté de son corps raidi. Elle savait que son amie finirait par ne plus se relever et son sang se gelait à cette pensée. Elorna s'était battu trop de fois pour en avoir encore la force.

Une semaine passa, Elorna était bien la seule à garder espoir. Elwen maudissait les Valar de ne pas l'achever une bonne fois pour toute, elle les maudit de donner tant d'espoir à cette femme qui ne demandait que ça pour vivre.

Tous les matins, l'elfe disait adieu à l'homme, pensant que c'était son dernier jour. Et tous les soirs, il respirait encore, couvé par le regard dur d'Elorna et Nàrion blottit contre lui. La jeune femme ne travaillait plus, incapable de s'absenter plus de quelques minutes hors de la maison. Alors Elwen dû redoubler d'efforts pour avoir de quoi les nourrir.

Elle rentrait chaque soir un peu plus épuisée que la veille. Elle cacha la sueur, la fatigue et la poussière des yeux déjà trop larmoyants d'Elorna. Celle-ci n'aurait rien vu, de toute façon, aveuglée par sa peur.

Penya venait voir son père deux fois par jour, évitant les regards suppliants de sa mère. La jeune femme refusait de laisser Nàrion à quelqu'un d'autre, même si l'allaiter l'épuisait. Quelques femmes du village étaient venus lui proposer leur aide, elle les congédia toutes sans exception.

Emaël maigrissait à une vitesse effrayante, ses muscles fondaient, sa peau paraissait toujours moite et terne. Elorna le lavait consciencieusement tous les matins, nettoyant la sueur et le sang qui s'échappait encore par moment de ses plaies. Ce n'était qu'un mourant en sursis, la vue de cet homme glaçait le sang de l'elfe. Il semblait pourtant animé d'une force étrange, il luttait pour sa vie, il luttait pour revoir le visage serein d'Elorna.

Il ne pouvait pas mourir, il ne pouvait pas faire ça à la femme qui avait déjà trop souffert. Il savait au fond de lui qu'elle ne s'en relèverait pas.

Cette force eut raison de la faucheuse. Emaël ne mourut ni ce mois-ci ni les suivants. Iason ne cachait pas sa stupeur, il voyait la vie revenir en l'homme qu'il était prêt à enterrer.

Mais les jambes de l'homme se ne réveillèrent jamais. Lorsqu'il fut capable de s'asseoir au bout de cinq mois, il resta mutique. En réalité, Emaël ne parla plus du tout à partir de ce jour.

Lui qui était musclé et si fort se retrouvait coincé dans le corps squelettique d'un homme qu'il ne reconnaissait pas. Elorna ne pleurait plus, trop heureuse et reconnaissante pour se plaindre. Elle tentait néanmoins de cacher sa joie et de ne pas afficher un sourire trop éclatant aux yeux de son mari.

Penya paraissait terriblement apeurée par le nouvel homme qu'était devenu son père. Elle n'osait plus le regarder dans les yeux, elle n'osait plus le regarder tout court en fait. Un gêne étrange s'installait dans son regard dès qu'elle se retrouvait devant lui. Comme si cette nouvelle faiblesse chez lui la dérangeait.

Penya vivait désormais chez l'elfe, refusant de voir sa mère et de lui parler. Un soir, Elwen rentra plus fatiguée que jamais. La petite fille était déjà couchée depuis longtemps. L'elfe s'assit devant le feu et appuya sa tête entre ses mains.

Un sentiment horrible s'emparait lentement d'elle depuis des semaines, s'intensifiant jour après jour, la rongeant toute entière. Le sentiment d'avoir échouer, de ne pas être à la place qu'elle aurait dû occuper.

Le sentiment qu'elle n'y arriverait pas. La fatigue et le manque de sommeil la détruisaient à petit feu. Pour la première fois de sa vie, Elwen douta des limites de son corps. Tous les rôles qu'elle avait joués jusqu'à présent l'avaient poussée aux abords des ténèbres mais jamais ils n'avaient dépassé la fine limite qui l'aurait fait basculer vers les abîmes.

Aujourd'hui, tout manquait terriblement d'espoir. Emaël ne reparlerait jamais, la pierre qui avait failli le tuer avait bien fini par emporter la plus belle part de lui. Elorna ne s'en relèverait pas. Nàrion grandirait sans parents. Penya finirait par mourir, plongeant l'elfe dans le plus profond des désespoirs.

- Emaël m'a dit qu'il voudrait mourir, l'interrompit une voix dans le noir.

Elwen releva la tête et se tourna vers la petite fille.

- « Je suis allée le voir ce soir. Quand Elorna est sortie pour changer l'eau de la bassine, il m'a murmuré ça. J'ai cru avoir mal entendu et puis j'ai compris ce qu'il voulait dire. »

Penya fit une pause. L'elfe ne pouvait pas voir son visage.

- « J'ai compris parce que moi aussi je n'aurai pas supporté de vivre clouée à un lit pour le restant de mes jours. J'aurai préféré mourir et je serai sûrement déjà morte. »

Elwen demeura bouche bée et son ventre se tordit avec force. Sa fille lui disait qu'elle serait morte à la place d'Emaël. Quelle mère pourrait rester de marbre face à ces paroles ?

Elwen prit la petite fille dans ses bras et respira l'odeur de ses cheveux. Une odeur qu'elle ne voulait jamais oublier, malgré les siècles et les milliers d'odeurs qu'elle sentirait après son départ. Penya était sa petite fille, son bébé, et elle le resterait à jamais.

- « Tu sais ce que ça signifie, n'est-ce pas ? murmura Penya.

- Il me demande de l'achever, de lui offrir ce que le monde lui a refusé. Mais je ne lui donnerai pas. J'ai fait une promesse à Elorna et je dois la tenir.

- Emaël veut partir et toi tu refuses de réaliser son souhait ! C'est si cruel !

- Tu ne sais pas ce qu'est la cruauté, Penya. Et j'espère que tu ne le sauras jamais. Je lui sauve la vie, il n'y a rien de cruel là dedans. Emaël n'est pas encore conscient de la chance qu'il a d'être en vie. Il y a trois cents ans, j'ai voulu mourir. Je l'ai souhaité plus fort que tout, j'ai tout fait pour, on m'y a même aidé. Mais même si c'était mon choix, ce choix ne me revenait pas. J'ai appris avec le temps que ma vie ne m'appartenait pas, que ma mort ne devait pas être mon choix. Ce sont les vivants qui subissent les pertes, je n'ai pas le droit de leur infliger ça. Personne n'en a le droit.

Mais tu es une assassin, Ilestelwen, souffla une voix dans sa conscience. Tu as pris plus de vies que quiconque. Tu as fait ce choix alors que tes victimes voulaient vivre. Qui es-tu pour clamer des paroles de morale qui ne te sont pas venues à l'esprit lorsque tu tranchais la gorge des bambins ?

- J'ai changé, souffla tristement Elwen. Il était temps d'ailleurs, je serais restée le monstre que je refusais d'être. Et j'expierai mes fautes, je le promets, ajouta-t-elle en silence.

- Tu ne tueras pas Emaël ?

- Non. Et personne ne le fera, souffla étrangement l'elfe en regardant la petite fille droit dans les yeux. N'est-ce pas ? »

Penya ne répondit pas et détourna la tête. Elwen eut un mauvais pressentiment.


Aldawen avait voyagé avec Halda et les autres Rôdeurs pendant douze ans. Ces années avaient été les pires depuis son départ. Les disputes avec sa compagne de voyage s'étaient faîtes de plus en plus nombreuses jusqu'à devenir incessantes.

Aldawen s'était réfugiée depuis des mois dans un silence mutique, suivant le groupe sans un mot, docilement. Elle n'avait nulle part où aller, nul endroit pour s'échapper. Elle se sentait incroyablement bête d'avoir été aussi naïve, d'avoir cru qu'Halda resterait toujours à ses côtés. Halda l'avait habilement manipulée pour s'assurer que la petite elfe ne s'enfuît pas, trop dépendante pour faire un pas en dehors du camp. Et dire qu'elle avait cru en cette amitié.

Les jumeaux étaient partis à la fin du sixième automne, laissant un grand vide et une jeune elfe perdue derrière eux. Aldawen avait eu envie de partir avec eux pour Imladris, mais elle s'était ravisée. Son père serait certainement venu la chercher en lui tirant les oreilles avant de la ramener sans plus attendre à Mirkwood. Et ça, elle ne l'aurait pas supporté.

Aujourd'hui, son seul espoir résidait en Legolas qui, disait-on, parcourait la Terre du Milieu à la recherche d'une elfe. Cela lui faisait chaud au coeur de voir qu'il était prêt à voyager des décennies pour la retrouver. Et elle ne pouvait s'empêcher d'espérer de le voir débarquer à chaque nouveau village qu'ils croisaient.

Une année passa encore, la treizième. Halda voyait bien que quelque chose n'allait pas chez sa pupille. Son mutisme était presque effrayant. Ses joues s'étaient creusées, sa peau avait encore pâlie, de légères cernes bleutées apparaissaient sous ses yeux métalliques qui la fusillaient du regard dès qu'elle se sentait observer.

Aldawen fondait, se métamorphosait. Et cette métamorphose glaçait d'effroi Halda. La grande reine qu'elle avait cru voir en elle était en train de mourir pour laisser naître un être abominable, un monstre mené par la haine et la colère.

Halda n'avait eu de cesse de mettre en garde son élève contre cette ombre qui semblait lui ronger le coeur jour après jour. Aldawen avait été sourde à ses supplications, se contentant de la regarder avec une étrange émotion dans les yeux, comme si elle acquiesçait silencieusement à ses craintes.

La jeune elfe avait appris il y a longtemps à ne pas lutter, aujourd'hui elle ne voyait pas cette ombre comme un ennemi et l'accueillait avec un sourire triste. Elle avait fui celle qu'elle était vraiment, elle avait cru pouvoir endosser les habits d'une autre elfe plus joyeuse, ouverte et aventureuse qu'elle. Et elle avait échoué. L'ordre des choses devait renaître et elle ne lutterait pas contre cette nature violente qui grondait en elle.

Un jour, Halda se réveilla à l'aube et se tourna machinalement vers la couchette de son amie qu'elle trouva vide. Il arrivait souvent à Aldawen de découcher le lendemain des grosses disputes, mais cette fois-ci cela faisait des semaines qu'il n'y avait pas eu de tensions. En vérité, cela faisait des semaines qu'elles n'avaient pas échangé un seul mot.

Halda repoussa la couverture et se leva vivement, un frisson d'horreur lui traversant le corps. Un instant plus tard, un hennissement lui fit tourner la tête et son regard se figea sur une cavalière qui sortait du camp au pas. La longue chevelure d'un blond froid qui volait au vent ne fit que confirmer ses soupçons.

Sans réfléchir, Halda s'élança à toutes jambes derrière la jeune elfe. Pieds nus, des mottes de terre volaient derrière elle tant sa course était effrénée. Mille pensées lui passaient par la tête mais une seule semblait être écrite en lettres de feu au milieu de ce fouillis.

Aldawen ne devait pas partir.

Elle ne pouvait pas la quitter ou quelque chose d'horrible se passerait. Halda pouvait sentir cette ombre grouiller autour de sa protégée depuis des mois sans en comprendre la nature, elle n'était sûre que d'une chose : si Aldawen partait, tout serait perdu. La reine tomberait.

Elle hurla son nom à mesure que le cheval accélérait avant de trébucher dans la boue. Haletante, des larmes d'horreur coulant de ses yeux écarquillés, Halda tenta de se relever en regardant impuissante Aldawen s'enfuir.

- ALDAWEN ! SI TU PARS, TU LAISSES CETTE OMBRE GAGNER ! S'égosilla-t-elle aussi fort qu'elle le pouvait.

Le galop de sa monture devait être trop fort mais la jeune elfe tourna cependant la tête dans sa direction. Ce qu'Halda lut dans ses yeux lui glaça aussitôt le sang.

Ses pupilles de métal n'avaient plus rien de doux et de fragile, elles brillaient désormais durement d'un éclat sans pitié, de haine et de colère.

Et cela ne lui rappelait qu'une seule et même personne. Quelqu'un qui se trouvait au milieu d'un royaume des bois, quelqu'un qui était le monstre des nuits de celle qui fuyait.

Si Aldawen fuyait en ce jour, c'était par choix. Elle voulait enserrer cette ombre et se laisser engloutir jusqu'à disparaître.

Thranduil avait gagné. Aldawen rentrait à la maison comme la petite fille qu'elle avait toujours été, craignant un père et l'accueil qui lui réserverait à son arrivée.


Emaël pouvait désormais se déplacer grâce à une chaise roulante que Sigrid lui avait fabriqué. Son visage était toujours aussi fermé mais Elwen sentait bien qu'il n'envisageait plus de se donner la mort. En un regard échangé et sans un mot, ils avaient mutuellement compris qu'il ne fallait pas en reparler et laisser le souvenirs de ces mots s'estomper avec le temps.

Penya grandissait à vue d'oeil. Elwen ne cessait de s'étonner de la vitesse à laquelle la petite fille changeait. Les elfes n'atteignaient leur âge adulte qu'entre cent et cent quatre-vingt ans. Penya avait treize ans et son corps commençaient déjà à changer. Elle semblait d'ailleurs très mal à l'aise face à cela, s'habillant de manière à toujours cacher ces formes qui lui faisaient honte. Elle avait arrêté de porter des jupes pour voler les pantalons et les chemises de l'elfe.

Elorna regardait sa fille avec des yeux de plus en plus écarquillés au fil des jours. Elle venait chez Elwen plus que nécessaire, guettant maladroitement cette fille qui refusait de l'appeler Mama. Tout en elle montrait qu'elle voulait combler ces failles qui s'étaient creusées entre elles. Chaque geste, chaque parole était une tentative de réparation de tous ces instants manqués.

Il y a dix ans, Elwen aurait été comblée de voir cette mère tenter de reconquérir sa place, mais aujourd'hui un sentiment autre s'emparait d'elle lorsqu'elle voyait son amie tourner et rire autour Penya.

De la crainte de voir celle qui était légitime de récupérer sa fille ne l'emporte avec elle. C'était injuste, elle le savait. Penya était la fille d'Elorna avant tout, même si cette dernière l'avait refusé pendant des années, même si Penya appelait l'elfe « Mama ». Rien ne changerait ce droit qu'avait acquis Elorna pendant neuf mois.

La jeune femme était emplie de regrets amers et d'une jalousie grandissante. Elle se découvrait une fille formidable qu'elle avait repoussée depuis toujours et la voyait s'enfuir loin d'elle sans pouvoir rien dire.

Elorna fut à partir de ces jours-là plus émotive. Elle se mettait à pleurer pour un rien, hurlait après Nàrion pour la moindre chose et repoussait Emaël d'un air exaspéré. Lorsque sa fille et Elwen venaient manger à la maison, elle se pâmait d'une touchante maladresse, tendant les plats avec insistance vers l'adolescente avec un sourire éclatant.

Penya était mal à l'aise, elle ne savait pas comment agir envers cette femme qui essayait de se faire pardonner par tous les moyens. Elwen non plus. Devait-elle encourager cette mère dans la terrible entreprise dans laquelle elle s'engageait ? Ou au contraire défendre avec force sa place si durement gagnée ?

Penya eut quatorze ans, Nàrion en eut cinq. Le temps filait si vite qu'Elwen se réveillait parfois au milieu de la nuit pour être bien sûr que sa fille n'avait pas vieilli de dix ans sans qu'elle ne s'en aperçoive.

Du point de vue de l'elfe, Elorna et sa fille s'étaient considérablement rapprochées, en vérité il n'en était rien. Elwen, aveuglée par la peur et la jalousie, sentait son coeur noircir à la vue des deux femmes qui s'éloignaient lentement d'elle. Elle avait envie de leur hurler que si elles étaient là aujourd'hui, c'était grâce à elle, et à elle seule. C'était elle qui avait sauvé Elorna des griffes de Norn, c'était elle qui avait évité à Penya l'orphelinat de Foldburg.

Aucune d'elles ne serait là sans l'elfe.

Penya se fit embaucher sur un bateau de pêche et devint mousse. L'elfe ne l'apprit que des jours plus tard quand Penya le lui avoua à demi voix. Elles savaient qu'Elorna entrerait dans une colère noire si elle savait et cela devint leur secret.

À l'aube, Penya se levait désormais en même temps que l'elfe. Elle aimait la mer, cela se voyait sur son visage. Ses grands yeux s'agrandissaient davantage quand les premiers embruns arrivaient à elle.

Et elle était douée, c'était indéniable. L'océan semblait lui obéir et elle savait le dompter. Les marins du port tentaient de cacher leur surprise mais, chaque soir, c'étaient des applaudissements et des félicitations qui accueillaient Penya au port. Son capitaine ne tarissait pas d'éloges, les autres mousses étaient jaloux. Elle était la seule fille de la côte à prendre le large et certainement la plus douée de la région.

Elwen pouvait ressentir sa joie chaque fois que la jeune fille lui racontait sa journée. Naviguer devint alors sa nouvelle obsession. La mer avait trouvé sa fille. Penya se laissait embrasser avec émerveillement par cette eau gelée et aussi salée que les larmes.

C'était trop beau pour être vrai. Elwen ne cessait de se demander quand est-ce que tout s'effondrerait. La vie ne pouvait pas lui sourire ainsi, c'était impossible.

En vérité, la vie ne lui souriait pas à elle, Ilestelwen, mais à l'enfant perdue de Foldburg. Penya rayonnait chaque jour un peu plus, comme si la bonté des Valar se trouvait enfin réalisée dans cette jeune fille.

Le reste de sa famille ignorait tout de ses activités. Emaël travaillait désormais chez un vieux meunier de la plaine qui l'avait embauché par pitié. Il conduisait le blé et les sacs de farine du village au moulin en charrette pour quelques pièces journalières. Elorna travaillait sans relâche aux champs ou dans une auberge où elle servait les plats nuit et jour. Nàrion restait avec sa mère quand il le pouvait où était confié à Sigrid et ses chevaux. Ils ne voyaient presque plus Elwen et Penya.

Et puis, il y eut bien un moment où tout vola en éclats.

Elorna se rendit par hasard au port un soir. Les pêcheurs rentraient alors et les acclamations attirèrent son regard. Son sang se glaça lorsqu'elle aperçut l'éclat de feu de la chevelure de ce mousse perché en haut du mat, habillé d'une large chemise et d'un pantalon rapiécé et dont le visage était orné d'un grand sourire. Il saluait les applaudissements en faisant la révérence de manière grotesque.

Elorna aurait pu crier, fondre sur sa fille dans une colère noire et la traîner jusqu'à la maison, rouge de colère et essoufflée de tant d'injures. Elle aurait pu la gifler, la traiter de tous les noms, courir vers le port pour y accueillir sa fille.

Mais elle ne fit rien de cela.

Elorna observa simplement la scène de loin. Son regard ne quitta pas un instant cette petite flamme qui était née de ses entrailles se pavaner, rire avec les marins et envoyer des baisers vers les hommes à terre. C'était sa petite fille, son bébé, qui se tenait là-haut, acclamée par des dizaines d'hommes. Elle pouvait sentir son euphorie dans la frénésie de ses gestes, dans les coups d'oeil qu'elle jetait à l'équipage en bas.

Mais qui était cette fille qui était censée être la sienne ?

Invisible parmi les femmes qui s'étaient arrêtées pour regarder cette jeune fille un peu trop joyeuse, Elorna n'osait pas bouger, pétrifiée par une étrange pensée. Sa fille était devenue une étrangère.

Et c'était de sa faute, à elle, celle qui n'avait pas su être là. C'était sa plus grande victoire mais aussi son immense échec.

Elle avait donné la vie à un enfant sans perdre la sienne. Mais cette enfant lui avait échappé à jamais. Un bébé qui ne l'avait jamais appelée « Mama », qui n'était jamais venu se confier à sa maman, qui la fuyait depuis toujours.

Penya salua une dernière fois son public et tout le monde se dispersa rapidement. Elorna ne pleurait pas et demeurait simplement dans l'ombre d'une ruelle. Elle posait son regard changé sur sa fille, elle avait l'impression de découvrir une nouvelle personne, quelqu'un de mille fois plus fabuleux qu'elle n'aurait pu l'imaginer.

C'était donc ça son supplice ? Devoir s'émerveiller d'une fille qui ne l'aimerait plus jamais.

Quelle triste scène … Une mère observant sans être vue son enfant perdu qu'elle aurait dû avoir sous les yeux chaque jour de sa vie, comme si elle voyait enfin ce qu'elle aurait dû voir il y a treize ans.

Elorna n'avait pas été capable de voir en sa fille ce qui lui brûlait les yeux aujourd'hui. Penya avait mérité d'être aimée et chérie et elle l'avait repoussée, ne voyant que le crime de son père en cette petite fille.

Elorna avait fait une terrible erreur qu'elle payerait chaque jour de son existence et ce jusqu'à la fin de sa vie. Penya y serait aveugle à jamais, trop obnubilée par cet amour dont n'avait pas fait preuve celle qui lui avait donné la vie.

La jeune fille ramassa une fleur et l'accrocha dans ses longs cheveux roux. Le soleil se posa sur sa chevelure, l'illuminant en un instant. C'était une fée de l'océan, contemplant son œuvre, s'émerveillant de l'écume et des embruns.

Ses cheveux de feu complétait le bleu de l'eau et l'oranger du ciel. Elle était coiffée à l'elfique, de fines tresses venaient enserrer ses cheveux regroupés en une longue natte.

Elorna pouvait voir en chaque détail l'oeuvre de son amie. Cette coiffure, ces habits, cette manière de se tenir debout les pieds légèrement obliques, les sourcils froncés pour observer quelque chose, tout Elwen se retrouvait en cette jeune fille.

Elorna sentit son dos érafler les pierres du murs. Elle se laissa glisser le long et serra ses jambes repliées de ses bras. Les regrets lui enserrait la gorge, l'empêchant de pleurer. Le goût amer de l'erreur et du regret lui donnaient envie de vomir.

Ce n'était pas comme les autres aspects de sa vie, si elle avait pu maudire Greador pour tout ce qu'il lui avait fait, les Valar pour avoir pris son fils et les jambes d'Emaël, là elle ne pouvait rien reprocher à personne. Ou seulement à elle. Elle avait tout en mains pour accueillir cette enfant et l'aimer comme telle. Mais elle avait choisi d'y être aveugle et de se placer en victime. Au lieu de bercer sa fille, Elorna était trop occupée à pourchasser des ombres et ses démons.

Elwen avait eu la présence d'esprit de prendre cette enfant sans mère pour lui donner l'affection qu'elle méritait. Elle avait le courage et la force qu'Elorna n'avait pas eu. Cette dernière ne pouvait pas lui en vouloir. C'était peut-être le plus terrible.

Penya quitta enfin le port, ses yeux glissant sur la rue où se tenait sa mère sans la voir.

Les jambes arquées, prostrée contre un mur sale, les mains étouffant des pleurs qui ne voulaient pas venir, Elorna se haïssait à l'infini de ne pas avoir eu la volonté d'aimer sa formidable et merveilleuse fille.

Son âme muette se tordait en silence. Elorna avait la nausée et sa vue se brouillait. Une voix s'insinua en elle, portant des mots qu'elle ne voulait pas entendre.

« Ça fait si mal … parce que devant tes yeux s'étend enfin la vie que tu aurais pu mener, une vie qui arrive à sa fin ce soir. Regarde ton monde s'effondrer, regarde la vie que tu pensais vouloir s'effriter. Comment aurais-tu pu commencer quelque chose de nouveau avec tout cet hier à l'intérieur de toi ? Ouvre les yeux, enfant du feu, ouvre les yeux sur ce présent que t'avaient fait les Valar et que tu n'as pas saisi. Tu te tiens sur les cendres de celle que tu aurais pu être. »

Elorna ne fondit pas en larmes, elle éclata simplement en morceaux. Elle resta longuement dans cette ruelle éclairée par les rayons d'or du soleil et ne rentra que lorsqu'il fut bien nuit. La fille du feu n'avait pas à honorer le jour puisqu'il ne la méritait pas. La nuit serait désormais sa compagne et sa fidèle alliée.


Halda avait cherché Aldawen pendant des mois avant d'abandonner. Les Rôdeurs n'avaient pas compris son geste lorsqu'elle s'était ruée hors du camp sur une monture au grand galop, à peine habillée et avec une seule grande épée accrochée à son dos. Certains avaient entrevu son visage, méconnaissable, déformé par une émotion étrangère.

Elle était partie avant même que tout le monde ne soit levé, sans prononcer un seul au revoir. On aurait pu la croire possédée par un démon.

Elle n'avait même pas pris ses affaires qu'ils avaient finalement laissées au pied de l'arbre où elle avait passé sa dernière nuit auprès d'eux. Il avait commencé à neiger quelques jours après son départ et les températures avaient poussé les Rôdeurs à patrouiller dans la région pour tenter de retrouver les deux elfes.

Halda avait erré pendant des jours dans les immenses collines d'Emyn Muil, se retournant à chaque fois qu'elle croyait voir l'éclat d'une chevelure ou d'une lame. Ces terres étaient désertes, elle ne rencontra personne et la neige acheva de recouvrir les traces de son amie. Aldawen semblait s'être envolée, comme si elle avait tout simplement disparue de la surface de cette terre.

Désespérée, Halda fit demi tour lorsque le temps se gâta d'avantage. Elle n'avait rien sur elle, si ce n'est une épée et une outre d'eau. Le vent glacial eut presque raison d'elle, malgré sa condition physique elfique. C'était si beau ces steppes vierges, recouvertes de givre, balayées par le vent et la neige.

Mais Halda n'avait pas l'esprit en paix pour en voir la beauté, tout en elle se tournait vers une jeune elfe sûrement perdue au milieu de ces terres, frigorifiée, seule et perdue. Halda avait failli à la tâche qu'elle s'était confiée lorsqu'elle avait rencontré cette princesse exilée il y a dix-huit ans. Elle n'avait pas su faire relever la tête à cette reine et sa couronne avait définitivement chuté à ses pieds. Aldawen n'était pas devenue celle qu'Halda avait vue en elle. Pire encore, elle n'avait su voir cette autre qui avait pris la place de la jeune elfe, une ombre qui grouillait sous sa peau depuis pourtant des années.

Aldawen n'était plus qu'une énigme sans nom, ni forme. Halda ne savait plus lequel de ses visages était le vrai, elle avait tant changé depuis dix-huit ans. Ou alors avait-elle toujours été aussi étrange ? Halda n'arrivait pas à se souvenir, le visage de la jeune elfe se faisait étrangement plus flou jour après jour, comme si un voile recouvrait pudiquement son souvenir comme un linceul.

Une nuit, elle se réveilla en ayant l'impression d'être observée et ne bougea pas. Un bruissement à sa gauche lui confirma bien que quelqu'un se tenait dans les buissons près d'elle. Une silhouette se détacha dans la lumière de la lune et disparut aussitôt lorsque l'elfe se releva pour mieux la voir.

Deux jours plus tard, Halda arriva à un hameau où un attroupement attira son regard. Sept personnes étaient emmitouflée dans de grandes capes de laines, les hommes avaient le nez et les joues rouges de froid et les femmes avaient laissé leurs longs cheveux s'étendre autour de leur épaule pour faire barrière contre le vent. Ils étaient regroupés autour d'un tombe vide, le regard se perdant dans les profondeurs gelées de la terre.

Un homme tenait dans ses bras un corps aussi détendu qu'une poupée de chiffon, enveloppé d'un drap de lin rêche.

Et de la toile dépassait une mèche de cheveux d'un blond aussi glacial que le temps.

Une étrangère avait été retrouvée morte la nuit passée à quelques kilomètres de ce hameau lui souffla un homme. On aurait dit un ange tombé du ciel, elle était si belle que même les Valar avaient laissé couler leurs larmes sur son corps, la bénissant de flocons immaculés.


Elwen remarqua tout de suite que quelque chose avait changé dans le comportement d'Elorna. Chaque geste semblait lui coûter plus d'énergie que le précédent. Elle était ébranlée d'une douleur sourde que seules les personnes l'ayant connu peuvent reconnaître. Elwen faisait partie de ceux là.

Emaël était encore trop occupé à panser ses blessures pour voir celles de sa femme. Nàrion n'était pas assez âgé pour comprendre et Penya refusait toujours de voir sa mère. Ce n'était pas par colère, elle avait seulement décidé d'instaurer cette distance entre elles comme Elorna avait pu le faire quand elle était petite.

Les mois passèrent, Elorna dépérissait lentement. Des rides se dessinèrent aux coins de ses yeux et sur son front. Ses yeux ne s'illuminaient plus de cette lueur si caractéristique qui avait séduit plus d'un homme. La fille du feu mourrait, ne laissant plus que des cendres volages et éphémère à sa place.

Ce n'était pas Greador qui avait réussi à éteindre cette flamme, c'était simplement le temps et les erreurs. Pourtant, Elorna continua longtemps à faire semblant, mimant une énergie qui l'avait quittée. Seule l'elfe voyait clair dans son jeu, les masques ne font pas effet sur ceux qui en ont le plus portés.

Elwen aurait dû aider cette amie, elle aurait dû avertir Emaël et Penya, elle aurait dû prévenir sa chute. Au lieu de quoi elle observa la femme être doucement cernée par les ombres, prisonnière d'elle même.

Personne ne l'avait aidé, elle …

C'était égoïste. Parfaitement égoïste, mais l'elfe n'arrivait pas à se soustraire à cette idée.

Elorna avait ses jours noirs comme tous les autres. La flamme se rallumait parfois, il suffisait de ne faire attention qu'aux jours illuminés pour oublier les ombres.

Penya eut seize ans, on l'appelait déesse des océans, domptant les vagues, amie des embruns. Elle devint une légende dans la région et, désormais, chaque fois qu'elle passait sur le port, les gens se retournaient sur son passage.

On disait qu'elle était elfe, qu'elle était née de l'écume et du sel un jour où la mer était déchaînée. On racontait que ses cheveux s'étaient embrasés lorsque le soleil avait touché la mer à sa naissance, que l'éclat de ses yeux venaientde la nacre des coquillages et les tâches de rousseur qui parcouraient son corps étaient des grains de sables incrustés par le remous des vagues.

Penya changea de nom. Elle s'appela Wingaanel, fille de l'écume en elfique. Nàrion commença à aller en mer avec elle mais changea vite d'avis et regagna la terre dès qu'il fut rentré au port. Il travailla auprès de Sigrid et de ses chevaux, aidant parfois pour les moissons et les semis aux côtés de sa mère et des villageois.

Elorna se tenait en équilibre entre deux parts d'elle-même, oscillant jour après jour. Parfois, elle n'était plus que l'ombre d'elle même, gardant à longueur de journée un regard vide, n'adressant la parole à personne à part son fils et son mari. Personne n'aurait pu deviner que sous ses traits se cachait une des plus redoutables assassins de Dlohtsae. Ses yeux ne s'animaient que lorsque les bruit du retour de sa fille se faisaient entendre dans tout le vallon.

D'autres jours, elle riait si fort que son hilarité transportait tout le monde. Elle prenait alors Nàrion par la main pour danser avec lui. Elle jonglait avec les pommes, défiait les hommes à des jeux d'alcools, redevenait elle-même pour quelques jours.

Tous les soir, elle regardait passer Wingaanel de loin, guettant sa démarche vive et pataude, ses larges chemises et sa longue tresse orange. Elle regardait d'un air menaçant les garçons qui la suivaient, les yeux écarquillés avec leurs sourires idiotement éblouis.

Penya – ou plutôt Wingaanel – était celle qu'elle était autrefois, attirant tous les regards, se fichant de ceux qui la critiquaient, avançant dans les rues comme si elle en était à la fois la reine et la mendiante, relevant bien haut la tête et laissant naître un sourire pudique lorsqu'on la complimentait.

Elle se revoyait en elle et cette image avait quelque de doux-amer. Elle était fière mais ne l'aurait jamais avoué, elle enviait Elwen mais ne faisait rien pour reconquérir sa place. Elorna savait qu'il était temps pour elle de disparaître de cette histoire, de partir sans faire de vague, sans aucun bruit et de laisser sa fille prendre le premier rôle.

Comme elle l'avait fait le soir où les Rôdeurs étaient venus, Elorna sut reconnaître qu'il était temps pour elle de s'effacer et de laisser cette histoire continuer sans elle.

Wingaanel eut dix-huit ans. Elorna continuait d'observer sa fille évoluer, camouflée par les ombres, déjà à demi effacée, un sourire nostalgique sur les lèvres à l'idée que cette jeune fille avait été autrefois au creux de ses bras.

La vie continua doucement. Chacun apprit à sourire malgré les blessures, à être heureux avec ses failles. Ils en avaient tous, alors pourquoi s'effondrer parce que l'une d'elle était plus douloureuse que les autres ? Elorna reconnaissait son erreur et en subissait les conséquences chaque jour de son existence. Mais elle était heureuse avec ce qu'elle était parvenue à forger à la force de ses bras. Emaël l'aimait, Nàrion était un formidable petit garçon. Oui, elle aurait pu avoir à ses côtés une fille et elle le regretterait toute sa vie, mais la digne fille du feu avait définitivement appris à sourire malgré la pluie.

Les jours étaient doux, plaisant.

Et puis Elwen réalisa un jour qu'il était temps de les quitter. Le visage souriant de Legolas venait sans cesse se superposer à ses pensées. Le nom d'Hoarwell la réveillait chaque nuit. Les ombres et le manque l'appelaient. Il était temps pour la fille qui n'avait plus d'espoir de quitter ce qu'elle avait construit.

Elle fit ses adieux à Elorna, Emaël et Nàrion. Elle dit au revoir à son amie de jadis, sa sœur de cœur. Les années qui étaient passées depuis Easthold avaient laissé leurs marques sur eux. Mais Elorna souriait encore lorsque l'elfe partit au galop sur le sentier qui la conduirait à l'Ouest.

Elle laissait derrière elle une famille un peu bancale, un peu fragile, mais bien vivante. Et quelle victoire.

Elorna comprit la première quand elle vit l'elfe s'approcher de leur maison. D'un regard, Elwen le sut. Le jour était arrivé pour elle de les laisser vivre. Comme un automate, elle prit Elorna dans ses bras. La femme pleura doucement, un sourire triste étirant ses lèvres.

- « Il est temps, n'est-ce pas ? J'ai toujours détesté les adieux. »

L'elfe hocha la tête, incapable de parler.

- « Elwen … l'elfe qui fuit, soupira-t-elle tristement. Je ne t'ai jamais remerciée. Tu m'as sauvée Elwen. Tu nous as tous sauvé et je ne serais pas là aujourd'hui si tu n'avais pas été là à Easthold. J'ai appris à bénir les Valar pour t'avoir mise sur ma route. Tu es et seras toujours la sœur que le monde ne m'a pas donnée. La colère m'a quittée il y a bien longtemps. Penya est ta fille parce que je n'ai pas su être sa mère. Et tu as gagné ta place, Elwen. »

Elles échangèrent une dernière étreinte. Elwen pleura longuement dans les bras de celle qui partageait ses journées depuis dix-huit ans.

- Je ne t'oublierai jamais, souffla Elorna avant de se détourner pour laisser Emaël la prendre dans ses bras.

- Prenez soin d'elle … Wingaanel ne sait rien pour l'instant. Soyez l'épaule qu'elle trouvera pour pleurer. Je vous en prie, cela va être si dur pour elle, elle ne comprendra pas, murmura l'elfe, la gorge serrée.

- J'ai appris à être mère depuis … Je serai là, pars l'esprit tranquille, murmura Elorna en souriant doucement.

Elwen grava leurs visages dans son esprit avant de tourner les talons, pleurant silencieusement. Elle inspira longuement l'air si particulier de Ost-Andrast : le plus dur était encore à faire.

Alors que Wingaanel remontait vers la cabane qu'elle partageait avec l'elfe, elle trouva Elwen plantée au milieu du chemin. Un éclat dans ses yeux lui souffla que quelque chose de grave s'était passé. Le regard gris de l'elfe semblait abriter une tempête.

Une tristesse étrange submergeait tous ses membres, raidissant ses doigts, figeant ses épaules. Elwen parla d'une voix blanche. Elle ne reconnut pas sa propre voix ni les mots qui furent prononcer.

- « Je dois partir. Il faut que je quitte cet endroit. »

Wingaanel ne rit pas de l'absurdité de ses paroles. Elle savait reconnaître les instants où tout se brise. Et celui-là en faisait partie. Tout son corps sembla se détendre dangereusement, comme si une tension extrême l'avait auparavant tendu. Les yeux de la nymphe des océans se voilèrent d'une douce douleur.

- « Je sais. Ça fait des mois que j'attends que tu me dises ces mots. Il y a quelque chose de bien plus fort que moi qui t'attend quelque part sur cette terre. Et je n'aurais pas la prétention de me mentir. J'ai toujours su que tu finirais par nous quitter, par partir. Elwen, tu es celle qui fuit, tu es celle qui se complaît dans l'absence, celle que l'on se remémore avec un sourire triste et une image à moitié effacée en tête. Tu es cette elfe formidable qui hante les esprits mais qui ne reste jamais.

- Je suis tellement désolée … Tellement désolée de devoir t'infliger ça. Mais chaque jour qui passe me rappelle que tu finiras par m'abandonner toi-aussi. Cela fait dix-huit ans que je retarde ce jour. Je ne veux pas voir tes larmes, je veux me souvenir de ton sourire, de ton rire et de ce rictus que tu fais lorsque tu essayes de rester forte alors que tu voudrais éclater en sanglots.

Wingaanel éclata en effet en sanglots. Elle resta néanmoins bien droite, seul son visage se déforma sous les pleurs. C'était très étrange à regarder. Elwen ne la prit pas tout de suite dans ses bras, gravant cette image dans son esprit. Elle voulait se souvenir de la souffrance qu'elle créait, revoir cette jeune fille brisée par sa fuite.

Enfin, après de longues secondes, elle s'approcha de sa fille et l'enserra de ses bras tremblants. Elle se mit à pleurer elle aussi. Cette fille un peu trop humaine était la personne qu'elle aimait le plus au monde et cette humanité qui faisait d'elle une personne extraordinaire la condamnait à partir.

- « Je ne te retiendrai pas. Cela fait des années que je me prépare à ce jour mais aujourd'hui, je ne sais pas si je serai capable de te laisser partir sans lutter.

- Lutte … Lutte, enfant des écumes. Bat-toi pas pour cette vie qui t'échappe. Tu es une survivante, Wingaanel. Perdre n'est pas une option pour toi. Une part de moi te supplie de me retenir, pour voir se dessiner sur ton magnifique visage l'amour qui me fait vivre, pour voir encore une fois la chance que j'ai de t'appeler ma fille. Mais il faut que je parte … je ne veux pas voir dans tes yeux l'aube de la mort que je t'aurai apportée.

- Elwen … Penya te remercie du fond du coeur d'avoir été là. Et je lutterai pour faire honneur à cette chance que j'ai eu. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui n'est pas le jour de la force, c'est le jour des larmes. »

Wingaanel baissa la tête, de lourdes larmes coulant le long de son nez, perlant de ses grands cils, rejoignant la terre qui l'avait vue grandir. Les adieux avaient quelque chose d'encore plus déchirant que le deuil.

Parce que chaque jour qui passerait leur rappellerait que quelque part sur cette terre, l'une pleurerait l'autre sous le masque d'un sourire. Il faudrait faire semblant. Il faudrait reprendre ce masque qu'elles avaient laissé quelques années durant.

- « Je reviendrai, je te le promets. »

Wingaanel releva la tête, le menton tremblant sous les sanglots retenus. Ses yeux ne la croyaient pas.

- « Ca ne sert à rien de mentir. Je préfère te dire adieu maintenant que de vivre en me raccrochant à l'espoir de te voir à chaque port que je croiserai.

- Ceci n'est pas un adieu, Wingaanel, souffla Elwen comme si elle se suppliait d'honorer sa promesse. Je reviendrai. Je reviendrai et lorsque je te reverrai, je serai éblouie de voir celle que tu es devenue. Je suis ta maman. Et une maman n'abandonne jamais son enfant.

- Je finirai bien par quitter Ost-Andrast, comment me retrouveras-tu ? Gémit Wingaanel.

- Dans dix ans, je serai là. Nous serons toutes deux changées mais nous serons là, ici même. Je te le promets.

- Elwen … je t'en prie ne me donne pas de faux espoir. Si dans dix ans tu n'es pas là, je m'effondrerai, tu le sais.

- Je tiendrai cette promesse, martela Elwen en la regarda droit dans les yeux.

- Alors je t'attendrai, Mama. Toujours. »

Les mots qui furent prononcés ensuite ne furent que chuchotements et pleurs. C'était une mère qui quittait son enfant. Une enfant qui criait au monde de la retenir encore quelques années. C'était la grande tragédie des femmes que les mots ne sont pas en mesure d'écrire.

Lorsqu'Elwen enfourcha sa monture, l'aube se levait lentement. Elle voulut se convaincre de ne pas se retourner mais n'y parvint pas. Son regard resta fixé sur cette jeune fille qui s'effondra au sol. Comme un ballon qui se dégonfle, Wingaanel tomba doucement par terre, la douleur la transperçant de part et part.

Et Elwen criait. Tout son être criait silencieusement. Elle abandonnait sa fille. Et c'était la décision la plus sage et difficile qu'elle ait jamais prise. Ces années auprès d'Elorna lui avait appris à se dérober quand le temps était venu. Et le jour de sa fuite était arrivé.

L'elfe cria aux étoiles de prendre soin de la fille de l'écume, de la bercer chaque soir avec plus de soin que le précédent.

Elle partit le coeur en miettes, l'esprit meurtri et des larmes maculant ses joues. Mais c'était ainsi, il fallait qu'elle quitte ceux qu'elle aimait le plus au monde pour trouver ce lendemain qui patientait sagement depuis des années. Il fallait qu'elle parte pour les laisser vivre eux aussi en paix.

Quelqu'un l'attendait. Et cette pensée fit battre son coeur pour le restant de ses jours.

Qu'il s'appelle Wingaanel, Legolas ou Hélios, peu importe. Quelqu'un l'attendait, c'était la plus belle pensée du monde.


Voilà pour aujourd'hui ! Je n'ai pas eu de retour sur ces trois derniers chapitres (ce qui est normal, je ne les ai posé que hier ^^') mais ça me ferait tellement plaisir de vous lire, surtout quand je vois le nombre hallucinant de lectures en seulement un jour !

J'avoue avoir été un peu en froid avec (plateforme pas super pratique, échange avec les lecteurs peu facile, ...) mais c'est décidément là que j'ai l'impression que la qualité est le mieux appréciée :)

C'est tout pour moi, bizous à tous et n'oubliez pas le ptit commentaire :p

A la semaine prochaine !