CHAPITRE 32
- « Aldawen n'est jamais rentrée à Mirkwood. Encore aujourd'hui, des patrouilles sont à sa recherche. Personne ne sait ce qui lui est arrivé ni où elle est. »
Halda se figea aussitôt et se pencha brusquement en avant. Elle dévisagea le visage du prince allongé, une rage sans nom semblant se glisser dans ses veines.
- « Vous mentez ! Cracha-t-elle, le saisissant par le col. Les deux elfes qui l'accompagnaient se relevèrent aussitôt.
- Je ne mens pas. Après son départ, mon père m'a envoyé la chercher, répondit calmement Legolas après un geste d'apaisement à ses compagnons. J'ai erré pendant plus de dix ans à sa recherche, ma mère est tombée gravement malade, mais tous les appels du monde n'ont pas suffi à la faire revenir. Aldawen est partie pour ne jamais rentrer, c'est un choix que j'ai choisi de respecter.
- Dîtes plutôt que vous étiez heureux d'être enfin débarrassé d'une petite sœur aussi insignifiante que gênante ! grinça Halda d'une voix glacial. Aldawen mérite tellement plus que vous, vous êtes aussi odieux que votre pè- »
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase que l'elfe se redressa pour la saisir à la gorge. Son regard plein de haine la fit trembler de peur.
- « Si vous osez répéter ce que vous venez de prononcer, je vous égorge sur le champ, rugit-il. J'aime ma sœur plus que tout, nous n'avons certes pas partager d'instants joyeux mais nous partageons le sang qui coule dans nos veines !
- J'ai connu bien des fratries qui se haïssaient, le sang n'est rien, parvint-elle à articuler.
- Vous ne savez pas de quoi vous parlez ! cracha Legolas. J'ai perdu Tarannon, je connais cette douleur que je ne veux revivre pour rien au monde. On nous disait ennemis mais tout ce qui nous éloignait a disparu, emporté par la souffrance qui m'étreignait à chaque fois que je fermais les yeux, murmura-t-il en desserrant enfin sa prise. Chaque souffle était une torture, chaque larme plus lourde que la précédente. »
Il s'éloigna en titubant légèrement, Halda le vit lui jeter un coup d'oeil hésitant. Elle connaissait le nom de Tarannon, une si triste histoire que plus personne n'avait pu le prononcer jusqu'à aujourd'hui.
Elle se releva à son tour et regroupa ses affaires furieusement. Elle avait fait cette route pour rien. Aldawen n'était pas rentrée et seuls les Valar savaient où elle pouvait bien se trouver. Elle sécha nerveusement les quelques larmes de colère qui s'étaient échappées de ses yeux et sella son cheval. Pourquoi ne lui avait-il pas dit plus tôt ? Quelle ironie, c'était aux portes de la Forêt Noire qu'on lui apprenait enfin que sa pupille n'y avait jamais été.
Elle enfourcha sa monture et tira les rênes en arrière avec force. Une rage incommensurable obscurcissait sa vue et la guida à travers les landes jusqu'à l'aube.
Hélios s'était émerveillé des neiges qui le tueraient quelques jours plus tard. Et cette pensée avait tué Elwen pendant des années.
Ils entamaient l'ascension des Monts, elle les revoyait euphoriques, enfantins à la vision de la neige et de cette immense montagne presque pittoresque. Si seulement ils avaient su que c'était la dernière fois riaient ...
Le souvenir était flou. Balbutiant, brumeux, comme si il avait été enfoui sous des tonnes de poussières pendant mille ans, comme si on avait voulu à tout prix l'oublier. Mais Elwen touchait enfin ces images perdues du bout des doigts, elle avait attendu mille ans pour cela et la clarté de la neige avait quelque chose de mélancolique. Ca y était. Hoarwell achevait de renaître en elle. Elle était prête à accueillir ce qu'elle avait fui pendant tant de siècles, elle sentait son coeur en frémir.
Les rires du jeune homme était étouffé mais ses sourires étaient toujours éclatants. Le bruit des pas était assourdissant, la clarté de la neige était aveuglante. Elwen avait dû bander les yeux de son fils pour qu'il ne perde pas la vue. La nuit, ils tremblaient si fort qu'ils ne parvenaient même plus à trouver le sommeil. Le vent sifflait tant qu'il leur semblait que plus jamais ils ne seraient capables d'entendre le silence.
Tout était si flou. Les jours se confondaient, Elwen avait l'impression que le souvenir tournait en boucle, coincé dans une temporalité qu'il ne voulait plus quitter. Il faisait si froid. Les souvenirs remontaient pas bribes.
Une moufle dans une autre, ils se tenaient par la main, gravissant le dernier obstacle du passé d'Hélios. C'était une épreuve qu'ils avaient toujours été destinés à accomplir ensemble, comme un pèlerinage amer, une sombre repentance. Mais Elwen n'avait été aussi prête.
C'était le creux de l'hiver, la neige était épaisse. Les flocons tombaient inlassablement toutes les nuits, recouvrant leurs traces et leurs espoirs. Elwen n'avait pas eu le temps de lui avouer mais elle avait un instant frémi à l'idée qu'ils ne s'en sortent jamais. Il faisait si froid.
Alors qu'elle avait laissé Hélios passer devant, elle se retourna pour observer la côte qu'ils venaient de gravir. Au milieu de la blancheur immaculée, elle aperçut une dizaine de silhouettes. Au loin, une troupe d'hommes s'était lancée à leurs trousses. Ceux qui l'avaient pourchassée une fois ne l'avaient jamais quittée. Toujours dans l'ombre, prêts à surgir à tout moment, ils avaient suivi Elwen et son fils à la trace pendant dix-neuf ans. Années après années, la distance s'était amenuisée et leur présence était devenue de plus en plus évidente.
Elwen se souvenait encore de la chaleur du sang de celui qu'elle avait tué il y a quelques mois, précipitant leur départ vers Hoarwell. Le présence était étouffante, ils étaient venus jusqu'ici dans un unique but. Une crainte commençait à s'insinuer en elle : et si Hélios ne parvenait jamais à voir le village natal ? Et si elle n'arrivait pas à tenir la promesse qu'elle avait faîte à Elenwë ?
Elwen pouvait encore sentir la panique qui s'était glissée en elle lorsqu'elle avait surpris un des éclaireurs à une centaine de mètres d'eux le lendemain. Le blizzard diminuait son champ de vision mais elle était certaine d'avoir entraperçu le corps accroupi d'un des hommes. Il faisait si froid.
Imperceptiblement, elle avait accéléré la marche, forçant Hélios à courir malgré l'épuisement. Au fond d'elle, même si elle ne voulait surtout pas se l'avouer, elle commençait à sentir grandir une tragédie. Un sentiment étrange et glaçant d'un malheur à venir avait germé à cet instant précis.
Le rythme des souvenirs s'accéléra. La blancheur les rendait aussi vif que des éclairs, aussi douloureux. Elwen savait ce qui l'attendait au bout de cette série d'images, elle en sanglotait d'avance.
Ils achevaient l'ascension du mont lorsqu'Elwen entendit une flèche fuser. Le projectile fut aussitôt dévié par le vent à quelques mètres de l'archer mais une terreur froide s'infiltra en elle. Les jours qui suivirent étaient encore plus flous. Hélios était de plus en plus faible, le froid avait achevé de le vider de ses forces. C'est à cet instant que la fille aux cheveux de feu perdit l'espoir qui ne l'avait jamais quitté.
Et dans ce blanc impénétrable, dans ces terres vierges aux confins du monde, là où tout devait prendre fin de manière parfaite et simultanée, une chose plus terrible que tout ce qu'elle avait vécu s'était produite. Et l'espoir n'avait plus jamais traversé son coeur.
Tout ce dont elle pouvait se souvenir était un cri. Son cri. Un hurlement comme jamais elle n'en avait entendu, déchirant l'air, l'espace et le temps, fendant les âmes et les esprits, anéantissant tout ce qui était bon dans ce monde pour n'en laisser que de la poussière.
Et puis du sang écarlate, si rouge dans la neige si blanche.
Et puis … et puis … une pensée. Une pensée horrible qui lui avait déchiré le coeur et qui avait annihilé tout ce qui faisait d'Elwen quelqu'un de bien. Et tout était devenu noir.
Hélios était mort. Aussi vite que ces trois mots glissent sous vos yeux, la montagne l'avait englouti. Les images remontaient par flash, Elwen suffoqua, une main la soutint, l'aida à relever la tête, à faire face à la terrible vérité qu'elle avait choisi d'oublier il y a mille ans.
L'elfe reprit son souffle. Ses pensées étaient trop désordonnées, il fallait qu'elle fasse une pause sinon elle serait incapable de comprendre. Inspire, expire, respire, lui souffla la voix tremblante d'Hélios.
Se concentrant sur sa voix, Elwen fut de retour le matin du jour terrible. Le jour où tout avait changé. Elle regardait Hélios s'avancer sur la pente devant elle, il neigeait encore alors que l'aube se levait. Les hommes derrière eux les avaient finalement rattrapés, mais Hélios l'ignorait encore. Alors Elwen, la mère, la protectrice, avait pris une terrible décision. Quelque chose hurlait en elle lorsqu'elle le laissa passer devant elle avant de, lorsqu'il avait été assez loin, s'arrêter et faire demi tour.
Elle regarda la chevelure de feu de son fils maculée de flocons s'avancer toujours plus vers Hoarwell, elle l'observa s'approcher inlassablement de son destin, de son passé. Elle était si fière, elle sentait son coeur se gonfler d'espoir et des larmes s'agripper à ses cils. Elle savait qu'il était temps de le laisser s'avancer seul, mais elle n'était pas prête. Elle était incapable d'avouer qu'une page devait se tourner aujourd'hui, elle voulait revoir le bambin courir vers elle en riant, tout était passé si vite. Il était si beau, son fils, auréolé par la clarté des neiges et la brume du matin, on aurait dit un ange. Il faisait si froid. Elle avait compris ce que signifiait être mère, elle avait compris de quelle force parlaient les parents qui se battent pour sauver leurs enfants en la retrouvant coulant dans ses propres veines. Hélios méritait tous les morts du monde pour être sauvé.
Un dernier regard, un dernier adieu et elle fit demi tour. Elle ne l'entendait presque plus chanter à cause du rugissement du vent. À grand pas elle remonta la pente qu'ils venaient de dévaler, épieux en main. Elle savait qu'une dizaine d'hommes la guettaient depuis derrière un des rochers du dernier embranchement, elle les avait vus s'y établir pendant la nuit.
Une rage sourde coulait dans ses veines, dirigeant ses gestes et ses pensées. Ils allaient payer pour ce qu'ils avaient fait il y a vingt ans, ils allaient payer pour Hoarwell, lui martelait une voix à chaque pas qui la rapprochait d'eux. Ils n'avaient jamais été puni pour avoir privé Hélios de sa famille. Et aujourd'hui, ils revenaient pour achever son fils, ils méritaient d'agoniser éternellement. Ce jour-là, Elwen le reconnaissait volontiers, elle était devenue le monstre qu'elle fuyait, elle l'avait accueilli à bras ouvert, embrassant cette rage qui noyait sa conscience. Ces hommes voulaient tuer son fils, ces hommes les pourchassaient depuis vingt ans pour tuer Hélios.
Elle arriva à leur niveau, ils ne l'avaient pas encore vue. Elle lança son couteau vers l'un d'eux qui s'effondra aussitôt, luttant pour retirer l'arme profondément enfoncé dans la chair de son cou, en vain. Les autres firent volte face immédiatement et se ruèrent sur elle.
La lutte restait hors d'atteinte, ces souvenirs resteront à jamais inaccessibles. Tout ce qu'elle savait c'est qu'elle tenta de les abattre tous un par un, mais il s'échappaient, ils fuyaient dans toutes les directions. Ils étaient terrifiés, tentant d'échapper à celle qui avait réduit leur royaume en cendres il y a vingt ans. L'un d'eux chuta même du promontoire où ils avaient établis leur campement.
Elwen le vit tomber au ralenti, l'air se suspendit, le temps s'arrêta, son souffle se brisa et elle comprit que ce calme était celui glaçant qui hurle avant qu'une catastrophe ne survienne.
Le poids de l'homme détacha brusquement une plaque de gel qui entraîna avec elle les kilos de neige sur son passage. Impuissante, les yeux écarquillés, Ilestelwen, enfant des ténèbres, observa la blancheur immaculée dévaler la pente, droit vers son fils qui chantait encore. La montagne se réveillait, s'ébrouant en un mortel ballet. Et alors qu'Elwen tombait à genoux, la montagne se saisit de son fils pour l'emporter là où nul ne va. Et plus jamais on n'entendit le chant d'Hélios.
Elwen hurla plus fort que le vent et tous les hommes de cette terre réunis. Son cri transperce encore le ciel et le monde des ombres, c'est celui de chaque mère qui voit mourir sous ses yeux son enfant, c'est celui d'une douleur qui vous traverse de part en part, qui remue en vous les pires souvenirs pour ne laisser que du vide immense. C'est le cri d'une douleur que même la mort ne peut abréger. Une souffrance qui ronge chaque Homme, grandissant chaque jour, grignotant chaque parcelle de peau, chaque pensée, chaque souvenir pour les transformer en larmes et en cris.
Elle crut un instant voir Hélios tourner la tête dans sa direction avant d'être englouti par l'avalanche. Il faisait si froid.
Une main la tira en arrière, la faisant revenir au pied de l'arbre. Elwen hurla sans comprendre.
Hélios était mort. Hélios n'était plus. Cette réalité inconcevable ne pouvait résider dans ces simples mots, dans cette phrase qui ne durait qu'un battement de coeur. C'était tellement plus, c'était tellement plus. Hélios était son fils, sa merveille, son petit dieu. Il était chaque pensée, chaque parcelle de son monde, il était plus que quiconque ne pourrait jamais le raconter. Les mots ne sont pas capables de saisir la perfection d'un être et encore moins sa disparition. Il y avait bien une raison à pourquoi Elwen n'avait jamais parlé de son fils, parce qu'aucun mot ne lui rendrait jamais justice et tous trahiraient sa conscience. Elle avait fait vœux de silence et c'était le plus bel hommage qu'elle avait pu lui faire. Hélios était mort en silence, elle s'était interdit de prononcer son nom, de raconter qu'elle était la mère d'un fils si formidable. Elle qui avait échoué à le protéger n'avait pas le droit de dire son nom. Son héros avait sombré et avec lui Elwen mourrait sans fin, emportée par une douleur monstrueuse.
Le blanc l'avait emporté de la même manière dont Elwen supprimerait chaque instant de ces souvenirs des siècles plus tard. Hélios était mort par deux fois.
Elle hurla longtemps, si longtemps que sa voix finit par mourir alors que ses mains étreignaient sa poitrine, là où un coeur revivait la terrible douleur qui l'avait détruit il y a mille ans. Penchée en avant, les yeux clôts de douleur et d'impuissance, Elwen mourrait à nouveau. Hélios, son fils, était parti pour le royaume de Mandos mais il n'y était pas allé seul.
Ce jour-là, le jour où son fils était mort, Ilestelwen avait juré de porter son nom sans honte. Elle était celle qui n'avait plus d'espoir, celle à qui la mort avait volé sa raison de vivre, celle qui ne concevait pas l'espoir sans lui et qui y renonçait en guise d'hommage éternel. Oui, elle était la fille qui n'avait plus d'espoir, celle dont le monde s'était saisi de sa seule joie pour la broyer aussi vite que l'on écrase un insecte. Hélios était tout et puisqu'il n'était plus, plus rien n'avait d'importance.
Avec douceur, une main saisit la sienne et releva sa tête. Elwen avait envie vomir, une douleur lui retournait l'estomac et tordait ses entrailles. Elle hurlait encore, son corps vibrait de douleur.
- « Tu as été une formidable maman, Elwen, souffla Hélios en souriant tristement. Je peux encore me souvenir de la manière dont tu rendais palpitante une journée de route alors que tout enfant l'aurait trouvée ennuyante. Pas un seul instant je n'ai compris que nous étions en danger, que nous étions suivis. Tu rendais le monde plus beau pour moi, je peignais sur toile pour quelques pièces, toi tu métamorphosais le réel pour assurer mon bonheur. J'aurai … j'aurai aimé avoir plus de temps ... » gémit-il.
Elwen pleurait aussi violemment que lui, sa tête enfouie dans le creux de son épaule. Ils ne formaient plus qu'un être de souffrance, réuni par la grande tragédie de leur vie. Une mère et son fils qui s'étaient traqués pendant mille ans. Lorsque Hélios se calma enfin, sa voix brisée poursuivie pour lui.
- « J'ai été heureux, si heureux … merci d'avoir rendue ma vie si fantastique, merci pour les sourires et les caresses, merci d'avoir chassé les monstres des nuits trop noires et de m'avoir bercer sans relâche chaque soir, merci pour les premières craies, merci pour ta confiance, merci pour t-»
Le bafouillement qui étouffa la fin de sa phrase acheva de faire fondre en larmes Elwen qui resserra ses bras autour de son cou en pleurant bruyamment. Une éternité passa, le soleil se coucha, mais rien n'aurait pu séparer ces deux âmes. Ce fut la voix brisée d'Elwen qui rompit le silence de leur étreinte.
- « T-tu es mort un jour de janvier, murmura t-elle à son oreille. La neige a pris ton dernier sourire pour le figer à jamais. Je ne veux pas te raconter les jours de recherches, ni la sensation du poids de ton corps dans mes bras. Je ne veux pas te conter les douleurs qui n'ont jamais disparu. Je suis arrivée à Hoarwell un matin de février, à l'aube. Les ruines du village étaient encore là, les centaines de tombes aussi, mais tout ce que je voyais c'étaient ta poitrine qui ne se soulèverait plus jamais, tes lèvres blanches qui ne souriraient plus et ton âme envolée. J'ai imploré les Valar de me rendre mon fils pendant des jours, leur promettant ma vie en échange de la tienne. Mais je n'ai eu pour seul réponse qu'un silence meurtrissant. Et puis … il a fallu t'enterrer. »
Sa phrase se brisa, partant dans les aigus comme pour la condamner. Elwen sanglota à nouveau, la tête contre le corps horriblement incorporel de son fils qui mit ses bras autour d'elle.
- « I-Il a fallu t'enterrer, hoqueta-t-elle. M-mais il n'y avait plus de place ! J'ai vu cet arbre, j'ai vu le soleil qui l'avait nourri et sa beauté que personne ne voit. J'ai vu ce que toi tu voyais lorsque tu peignais. Alors j'ai creusé ta tombe durant des jours, c'était si dur, chaque pelleté dans le sol t'éloignait de moi. Et je ne voulais pas ! Gémit-elle. Je ne voulais pas … je ne voulais pas. »
Hélios la berçait doucement, pleurant en silence. Il avait les yeux fermés, ses lèvres tremblaient.
- « Je t'ai couché comme quand tu étais petit, je t'ai bercé pendant des heures, je me suis allongée à tes côtés en pensant que le temps finirait bien par nous recouvrir tous les deux. Je voulais que la terre nous lie à jamais pour l'éternité. Et j'ai enfin compris de quelle terrible douleur parlait Mistrid, Mahtan, Elenwë et tous les autres, j'ai compris cette douleur qui vous empêche de bouger, de respirer, de penser. J'ai su que rien hormis la mort ne ferait cesser cette souffrance. Une pensée me hantait, une pensée terrible, tu n'avais jamais vu Hoarwell de ta vie. Et comme je le redoutais, Elenwë est apparue un matin. Ses yeux de damnées ne m'ont même pas fait trembler. Elle a prononcé une phrase qui résonne en moi sans relâche.
- Tu as failli à ta promesse, Ilestelwen, encore une que tu n'as pas tenue, souffla Elenwë d'une voix froide. Tu as laissé mourir mon bébé, tu as laissé le monde le tuer. Sois maudite, enfant des ténèbres, et si je dois te hanter, je te hanterais. Ilestelwen, fille sans espoir, nous te hanterons jusqu'à la fin de tes misérables jours. Chaque nuit, tu reverras nos visages. Chaque nuit, tu te rappelleras comment tu nous as détruit. Et tu verras le mal que tu nous as fait. C'est une promesse. Ce n'était pas Hélios que poursuivaient ces hommes, c'était toi. Tu n'as pas seulement laissé mourir mon fils, tu l'as tué.
- Il faisait si froid, murmura Hélios les yeux fermés. Si froid que j'ai cru que j'allais devenir fou. Je t'ai regardée devenir le monstre que tu fuyais, impuissant. Je voulais te serrer dans mes bras pour te dire que je t'aimais, que le monde n'y était pour rien, mais ta rage m'empêchait de t'approcher. »
Il se redressa, défit l'étreinte qui le retenait à sa mère et se pencha vers l'écorce de l'arbre. Du bout du doigt, il traça les vestiges d'une phrase oubliée il y a bien longtemps.
- « Qui aurait cru qu'une si petite phrase ferait autant de dégâts. Une phrase que tu n'as jamais comprise … Mais la colère était préférable aux larmes, à la culpabilité et au chagrin.
- Tu laveras de ton sang la terre de ceux qui sont partis, souffla Elenwë en s'avançant aux côtés de l'homme qu'elle avait mis au monde. Tu as fait couler plus de sang qu'il n'en fallait mais tu n'as toujours pas puni les responsables. La justice viendra à ceux qui la fuient. »
Elenwë paraissait si vivante, seul le vent qui faisait voleter ses cheveux témoignait de son incorporéité. Elwen la détailla avec attention, Hélios lui tenait la main, il avait tressé ses cheveux à la manière elfique, comme Elwen lui avait appris qui l'avait elle-même appris de Mahtan. La femme fit signe à Hélios de s'avancer vers celle qui l'avait élevé avant de s'éloigner en séchant ses larmes. Elwen ne parvenait pas à détacher son regard de son amie dont la silhouette disparaissait doucement dans la lueur du soleil.
Elenwë était l'inconcevable victime, celle que les Valar avaient choisi de punir sans raison. Elle portait l'injustice des orphelines, des veuves et des endeuillées. Elle était l'enfant qui n'avait jamais eu de parents, la femme sans mari, la mère sans fils, la sœur sans frère, la morte sans repos, la vivante sans corps. Alors, puisqu'elle était celle qui avait tout perdu, la grande inconsolable, toutes ses larmes étaient méritées. Tout ce qu'elle avait aimé était devenu ce qu'elle avait perdu.
Elwen pensa longtemps à son regard, à la douleur immense et incomparable qui l'habitait. Cette femme avait vu sa vie défini par le malheur, elle était la déesse des pleurs et de la souffrance. Comme toute déesse, elle méritait un hommage. Elwen ferma les yeux et laissa l'entre-deux s'installer autour d'elle. Le pays immaculé des non-vivants lui avait manqué, il avait la douceur de l'odeur du soleil sur les draps.
Hélios était là, dans ses rêves et au pied de l'arbre. Il la regardait et il sembla comprendre. Un large bloc de roche blanche apparut dans son dos et il sursauta en se retournant. Alors comme le magicien qu'il était, il fit naître de ses mains le visage de sa mère pétrifié dans la pierre. Elwen l'observa travailler toute la nuit. Elle savait que ce n'était pas réel, elle savait que ce n'était qu'un rêve, mais voir son fils modeler le marbre avec tant de passion la fascinait.
Devant ses yeux écarquillés, Elenwë revivait. Ses longs cheveux n'avaient jamais été aussi blanc, son regard n'avait jamais été aussi vivant. Hélios avait la capacité de sculpter les regards mieux que le reste, il semblait capable de capter les démons de chacun pour mieux les enfermer derrière une pupille de pierre.
Lorsque Hélios fit un pas en arrière, Elwen comprit qu'il avait fini.
Il y a bien longtemps, Elenwë avait mis au monde Hélios. Aujourd'hui, il sculptait le corps de sa mère pour le remettre au monde qui l'avait oubliée.
L'elfe cligna un instant des yeux. La sculpture était si parfaite, à l'image de son modèle, suspendu entre une immobilité spectrale et une émotion irréellement vivante. Du bout des doigts, Elwen toucha la joue de la statue. La pierre était tiède, comme chauffée par un soleil invisible. L'elfe se retourna pour remercier Hélios mais il avait disparu. L'arbre, la plaine et le soleil avaient repris leur place, la magie avait bien fini par se dissiper. Mais la statue était encore là.
Elwen sentit son coeur battre si fort qu'elle crut rêver. À deux mains, elle toucha la pierre, la robe d'Elenwë immobilisée dans un ballet intemporel, ses cheveux coulants sur ses épaules, ses pommettes remontées, ses joues creusées, son nez un peu trop long, ses fins sourcils, rien n'avait changé. Elwen eut l'impression de perdre la tête et fit le tour de la statue.
C'était impossible. Elle ne faisait pas de magie, elle n'en avait jamais fait. Elle s'attendait à voir apparaître Hélios ou Elenwë mais aucun d'eux ne se montra. Le silence était si étouffant après tant de jours plongée dans les souvenirs. Le calme était oppressant.
L'Elenwë figée regardait vers le ciel, légèrement au-dessus de l'horizon. L'elfe suivit son regard, rien. Un instant, elle avait cru à un signe. Et puis elle comprit.
Hélios l'avait dit. La grande oubliée de cette histoire était devant elle, Elenwë n'avait jamais reçu d'excuses. Les Valar lui devaient bien un dernier et ultime hommage. Un peu de magie pour excuser toutes ces erreurs.
Elwen recommença à pleurer doucement mais le sourire à travers ses larmes était le plus beau cadeau du monde. Elle était si belle cette amie, si forte et si courageuse. Cette pensée tournait en boucle dans son esprit. Elenwë n'avait jamais reçu d'excuses, comment Elwen pouvait-elle même penser à demander pardon ?
D'un pas hésitant, l'elfe s'approcha de la statue. Le soleil déclinait déjà à l'horizon lorsqu'elle mit un genou à terre. Une main sur son coeur, l'autre sur son épée plantée dans la terre, Elwen entama une chanson d'une voix tremblante.
- « Si les orphelins sont les enfants sans parents,
Les flammes et les ténèbres ont emporté ta mère,
Le monde qui t'a vu naître a englouti ton père,
Et Mistrid s'est évanouie dans la nuit en pleurant.
Si les veuves sont les esseulées sans maris,
Eoghan a fait naître des sourires et le bonheur
Au sein de ton âme creuse et de ton triste coeur.
Il est mort dans tes bras, cet homme parti sans bruit.
Si les jumelles sans jumeau sont les plus brisées,
Aeglos est là à chacun de tes pas, derrière chaque geste,
Mais tu ne cesses de penser : « Je suis celle qui reste,
Et toutes les prières du monde me laisseront agoniser. »
Si les orphelins sont les enfants sans parents,
Si les veuves sont les esseulées sans maris,
Si les sœurs sans frère pleurent la nuit,
Celles qui perdent un fils resteront toujours maman.
J'ai prié pour ne jamais connaître cette souffrance,
Mais la fille sans espoir a appris du terrible silence
Que c'est vers les cieux infinis que nos anges s'élancent.
Et j'ai compris ce qu'était le véritable enfer.
Si celles qui perdent un fils resteront mères,
C'est parce que leur douleur les dépasse tout entière. »
Les yeux fermés, elle sentait son menton trembler. Cet instant avait le goût des adieux qu'elle haïssait tant. Mais il fallait voir la réalité en face, Elwen savait qu'elle ne reviendrait jamais à Hoarwell, ce village lui avait apporté trop de peines. Cette chanson était tous les mots qu'elle aurait voulu dire à Elenwë, la malheureuse immaculée. Et déjà Hoarwell n'était plus qu'un vague souvenir de sa mémoire brumeuse. Elle regardait la plaine où s'était jadis tenu le village martyr mais déjà les souvenirs qui y étaient rattachés semblaient s'évaporer et disparaître.
Le soleil illumina Elenwë dans sa robe de marbre. La déesse sans temple recevait enfin l'hommage qu'elle attendait depuis si longtemps.
Il y a mille ans, Elwen avait renoncé à l'espoir pour honorer son fils. Il y a mille ans, Elwen était devenue Ilestelwen, la fille qui n'avait plus d'espoir.
Vous pensez avoir enfin compris, vous pensez connaître l'Histoire de celle sans espoir, de l'enfant des ténèbres aux yeux remplis de démons, mais vous n'en savez que la fin. Pour en atteindre le cœur, il faut la reprendre au début. Et toute les bonnes histoires commencent par il était une fois ...
Bonjour à tous ! Voici la suite de cette fic, j'ai mis du temps à la corriger, je suis très prise par mon boulot, je m'en excuse. Vous vous en êtes sûrement rendus compte au cours de votre lecture mais on arrive à un point charnière de l'histoire (si j'avais dû découper mon manuscrit, ça aurait été la fin du premier cycle). J'ai fait le choix de raccourcir ce chapitre car la seconde partie en est vraiment trop détachée de la trame narrative et cela aurait sûrement créé des confusions. Le chapitre suivant était donc originellement directement à la suite de celui-là, sans coupure.
N'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de ces derniers chap, je n'ai pas eu de retour sur le 31 et ça me ferait très plaisir de vous lire ! J'attends avec impatience vos reviews, surtout que je vous avoue que je suis très stressée de voir votre réaction sur ce chapitre (il est crucial et ça m'embêterait de l'avoir raté). Bref, j'espère que ce n'était pas trop confus, si c'est le cas, n'hésitez pas à me le faire savoir, je suis prête à le retravailler sans problème !
Biz à tous :)
