Charlotte
Chapitre IV
_________________________
Auteur: Aline
Droits divers: Les personnages de cette fic ne m'apartiennent pas (sauf Charlotte et sa famille), bla bla, ils apartiennent à Michael Crichton, bla bla, tout le monde connaît la chanson, c'est la même à chaque fois ;O)
Note de l'auteur: Ce chapitre est ce que j'appellerais un chapitre 'clé'. Non seulement il est plus long que les précédents, mais il s'y passe également davantage de choses, et plusieurs éventuelles questions concernant le passé de Charlotte vont être résolues, même si je ne vous dis toujours pas encore tout (*cough* souvenez vous, le suspense... j'ai pas l'impression de radoter au moins ;O)
***
Un froid glacé sembla s'abattre sur Susan et Abby lorsque la porte de la petite chambre se referma. Charlotte n'avait toujours pas dis un mot, et lorsque Adele l'avait emmenée elle n'avait pas même pleuré. Mais le regard empreint de tristesse qu'elle avait lancé aux deux jeunes femmes avait suffit à leur faire comprendre à quel point elle avait peur de ce qui allait lui arriver par la suite. Elle avait jusque là montré un courage étonnant vu son jeune âge. Mais tout avait changé lorsque l'assistante sociale était venue pour l'emmener dans le centre spécialisé où elle demeurerait en attendant soit que l'on retrouve ses parents, soit qu'une autre famille l'accueille. Elle était alors redevenue une petite fille comme toutes les autres, terrorisée à l'idée qu'on puisse l'arracher à un endroit qu'elle avait déjà appris à aimer.
"On n'aurait pas dû la laisser l'emmener…" murmura Abby au bout de quelques secondes.
"Qu'aurait-on pu faire d'autre ?"
"Je n'en sais rien, c'est certainement cela le pire… j'imagine que parce qu'elle est séropositive, il n'y a pas beaucoup de chance qu'elle trouve une famille qui accepte de l'accueillir et de prendre soin d'elle…"
"Qui prendrait le risque de s'attacher à un enfant si c'est pour le voir mourir tôt ou tard ?"
"Avec les traitements actuels, elle a quand même une espérance de survie relativement élevée…"
"Mais ça, la plupart des gens l'ignorent… Et même s'ils le savent le mot 'sida' continue de faire peur."
Au fond d'elle-même, Susan pouvait comprendre cela. La perte d'un enfant était de loin ce qu'elle connaissait de pire, elle n'avait qu'à se souvenir dans quel état elle s'était retrouvée après que sa sœur lui avait repris la petite Susie qu'elle avait élevée pendant presque une année. Pourquoi une famille adopterait-elle une petite fille condamnée alors que des dizaines d'autres attendaient, elles aussi, qu'on veuille bien les accueillir ?
"Je pense aller la voir dans quelques jours, lorsqu'elle se sera un peu habituée au foyer où elle sera placée," reprit Susan. "Vous viendrez avec moi ?"
"Bien sûr. Mais pour l'instant je crois que vous feriez bien de rentrer chez vous, vous avez l'air totalement épuisée."
"Je le suis" soupira la jeune femme. "Surtout prévenez-moi s'il y a du nouveau…"
"Entendu. Bonne nuit."
Susan hocha la tête et quitta lentement la petite pièce, bientôt suivie par Abby qui s'en retourna à son travail avant que Kerry ne lui tombe dessus.
*** Flash back ***
Etendue dans le noir de sa chambre, Charlotte écoutait en silence les sanglots étouffés de sa mère en provenance de la chambre adjacente à la sienne. Elle ne parvenait pas à saisir tout ce qui se passait autour d'elle depuis quelques jours. Elle savait que quelque chose avait changé, mais son esprit d'enfant était incapable d'en déterminer la cause et la nature. Elle ne comprenait pas pourquoi sa mère pleurait tout le temps, pourquoi son père s'enfermait durant de longues heures dans son bureau. Pourquoi il n'y avait plus qu'un seul bébé dans leur petite chambre. On lui avait dit que son petit frère était allé au ciel, qu'était-il donc allé faire là-haut ? Etait-ce pour cette raison que tout le monde semblait tellement triste, que les amis de ses parents s'habillaient en noir lorsqu'ils venaient les voir et la prenaient dans leurs bras en lui disant 'pauvre chérie' ? Si vraiment son frère était allé au ciel, alors il allait bien finir par redescendre, il n'allait quand même pas rester là-bas pour toujours. Non, définitivement elle n'y comprenait rien du tout… Si seulement quelqu'un avait au moins pris la peine de lui expliquer… Elle était toujours plongée dans ses pensées lorsque l'autre bébé se mit à pousser de petits cris. Charlotte se glissa hors de son lit et avança à tâtons jusqu'à l'autre bout de la pièce où se trouvait le berceau. L'autre, vide, était toujours à côté, attendant sans doute que son petit frère revienne. Elle se pencha au-dessus de la barrière en bois et effleura de sa main la tête de sa sœur.
"Chut, arrête de pleurer" murmura-t-elle. "Maman ne peut pas venir maintenant, ça ne sert à rien de pleurer…"
Mais la petite Amy ne semblait pas comprendre ce que Charlotte lui disait, et au lieu de se calmer, ses protestations redoublèrent d'intensité. La petite fille se pencha alors davantage à l'intérieur du berceau et prit prudemment sa sœur dans ses bras. Depuis qu'elle était née, elle avait déjà beaucoup grandit et Charlotte n'avait plus peur de la casser comme c'était le cas avant. Mais ses parents lui avait quand même appris à être très délicate avec elle, et elle se rendait tout à fait compte qu'elle n'était pas une poupée et qu'il fallait par conséquent qu'elle fasse très attention. Tout en la tenant bien serrée contre elle, elle retourna lentement jusqu'à son lit où elle déposa le bébé avant de s'agenouiller par terre au pied du lit. Elle l'enveloppa soigneusement dans la couverture afin qu'elle n'ait pas trop froid, puis se glissa avec précaution à côté d'elle. Elle entreprit alors de lui caresser doucement l'estomac, comme elle avait vu sa mère le faire de nombreuses fois, et au bout de quelques minutes Amy commença enfin à se calmer, avant de finir par se rendormir paisiblement. Incapable d'en faire de même, Charlotte décida de se relever, après s'être assurée que sa petite sœur était bien installée et qu'elle ne risquait pas de tomber et de se faire mal. Puis elle s'éclipsa sans faire de bruit de sa chambre. Le couloir était plongé dans le noir ainsi que le reste de la maison, mais elle pouvait voir que la lumière était allumée dans le bureau de son père. Marchant sur la pointe des pieds, la fillette traversa le corridor et frappa timidement à la porte. Elle entendit le bruit d'une chaise que l'on pousse, puis le visage de son père se dessina à contre jour lorsqu'il lui ouvrit.
"Charlotte, ma chérie, tu devrais dormir à cette heure…" murmura-t-il.
Jamais la petite fille ne lui avait vu un air aussi épuisé. De profonds cernes noirs cerclaient ses yeux vides, et à en juger par le duvet sombre qui recouvrait son menton, ses joues et ses tempes, cela devait faire plusieurs jours qu'il n'avait pas pris la peine de se raser… Sans doute depuis que son petit frère était parti.
"Je n'arrive pas… Je peux rester vers toi ?"
Il hésita un court instant, puis souleva tendrement sa fille du sol et referma la porte derrière lui.
"Pourquoi est-ce que tu ne peux pas dormir, ma puce ?"
Charlotte ne répondit rien, se contentant de balader son regard à travers cette pièce où son père passait désormais la majeure partie de ses journées.
"Pourquoi maman elle pleure tout le temps ?" demanda-t-elle soudain, fixant à nouveau ses yeux sombres sur son père.
Jack évita ce regard inquisiteur qui paraissait si étrange sur le visage d'une enfant de six ans. C'était déjà tellement dur pour lui de comprendre et d'admettre la mort de son fils, comment pouvait-il l'expliquer à sa fille ?
"Nous te l'avons expliqué, c'est parce que ton petit frère est parti, il est allé au ciel et maman est très triste…"
"Elle n'a qu'à aller le rechercher au lieu de pleurer…"
"Ce n'est pas si simple ma princesse… On ne peut pas aller le rechercher, il est devenu un ange maintenant, tu comprends ?"
Un ange ? Pourquoi tout le monde était-il triste, s'il était devenu un ange ? Ca devait être plutôt amusant pour lui, elle-même aurait bien aimé pouvoir être un ange, avoir de belles ailes blanches et pouvoir voler tout autour de la terre… Non, elle ne comprenait toujours pas…
"S'il est un ange alors il va sûrement revenir nous dire bonjour, les anges peuvent aller partout tu sais."
"Ton petit frère ne reviendra pas, Charlotte. Tu te rappelles l'année passée, quand grand-père est parti au ciel lui aussi ?"
La fillette fronça les sourcils. Bien sûr, qu'elle s'en souvenait. Là aussi tout le monde avait été très triste, des tas de gens qu'elle ne connaissait pas étaient venus les voir, avaient apporté des fleurs. Au début, elle n'avait pas vraiment compris, puis, jour après jour, elle avait prit conscience du fait que son grand-père, qu'elle avait l'habitude de voir tous les jours, ne venait plus jamais à la maison.
"Est-ce que ça veut dire qu'on ne verra plus jamais Andy ?"
Jack hocha tristement la tête et Charlotte comprit enfin pourquoi sa maman pleurait tellement. Elle aussi eu d'ailleurs soudain très envie de l'imiter lorsqu'elle pensa à ce berceau dans sa chambre, où son petit frère ne dormirait plus jamais.
"Je veux pas qu'Andy ne revienne plus jamais à la maison ! C'est juste un petit bébé, il ne peut rien manger d'autre que le lait de maman ! Qu'est-ce qu'il va manger maintenant ?"
Une grosse larme roula sur la joue de la petite fille, et son père la prit tendrement dans ses bras.
"Chut, ma chérie. Ne t'inquiète pas pour lui… il n'est pas malheureux là où il est maintenant, avec le Bon Dieu et le petit Jésus… je suis sûr qu'on s'occupe très bien de lui… Si ta maman et moi pleurons, c'est juste parce qu'il nous manque très fort…"
"Moi aussi… Et je suis triste qu'il soit parti…"
***
Abby claqua la portière de la voiture d'un mouvement sec et fit le tour du véhicule, attendant que Susan en sorte à son tour. Un soleil glacé brillait dans le ciel terne de cette après-midi de janvier. Il avait enfin cessé de pleuvoir, ce qui n'avait cependant en rien fait remonter la température. Bien au contraire, elle semblait s'obstiner à descendre toujours davantage jour après jour.
"Je ne serais pas vraiment étonnée qu'il se mette à neiger," fit remarquer l'infirmière en resserrant instinctivement son manteau contre elle pour se protéger du froid mordant.
"Moi non plus," répondit Susan, émergeant à son tour de sa vieille Ford grise dont elle tira un sac remplit de quelques jouets qu'elles avaient amenés de l'hôpital. "Ce ne serait d'ailleurs pas plus mal, un hiver sans neige n'est pas un véritable hiver, surtout pas à Chicago."
"Ne me dis quand même pas que c'est pour la neige que tu as quitté l'Arizona !"
"Tu sais, à choisir, je préfère passer mes soirées bien au chaud devant ma télévision plutôt qu'à me débattre avec la climatisation qui est tombée en panne pour la troisième fois depuis le début de la semaine."
Les deux jeunes femmes échangèrent un sourire et pressèrent le pas. Le grand bâtiment de pierre rouge qui abritait le foyer spécialisé se détachait sur le ciel grisâtre, cent ou deux cent mètres plus loin. Cela faisait trois jours que Charlotte vivait là, mais ni Susan ni Abby n'avait encore eu le temps de lui rendre visite. De toute manière, Adele leur avait vivement déconseillé de venir la voir trop tôt. D'après elle, il fallait que la fillette s'adapte à son nouvel environnement et il valait mieux qu'elle ne reçoive pas de visiteurs tant qu'elle ne s'y serait pas un peu familiarisée. Mais les nouvelles que les deux jeunes femmes avaient reçues étaient loin d'être satisfaisantes. De toute évidence, Charlotte avait beaucoup de peine à s'intégrer aux autres enfants. Elle n'avait toujours pas prononcé le moindre mot, et ne semblait même plus vouloir faire le moindre effort pour communiquer avec le monde extérieur. Elle ne se joignait jamais aux activités proposées aux jeunes pensionnaires, et si elle était forcée de le faire, elle restait en retrait, ne prenant de toute façon pas part aux jeux de ses camarades. C'était pareil lorsqu'elle devait descendre au réfectoire pour prendre ses repas ; elle se contentait de rester assise sur sa chaise, avalant distraitement le contenu de son assiette sans prêter la moindre attention à ce qui pouvait se passer autour d'elle. Physiquement, elle était là, mais son esprit se trouvait totalement ailleurs. Quant aux recherches effectuées pour retrouver sa famille, elles n'aboutissaient à rien. Même la piste du médecin qui l'aurait examinée à Chicago ne donnait rien, aucun praticien de la ville ne semblait en effet avoir diagnostiqué le virus de sida chez une fillette de l'âge de Charlotte dans les mois précédents.
"Seigneur, cet endroit semble tout sauf accueillant," grommela Abby lorsqu'elles eurent atteint les limites de la propriété, marquées par une haute barrière de fer forgé. Le bâtiment se trouvait un peu plus loin, entouré d'une vaste cour complètement dans laquelle jouaient quelques enfants. "On dirait un couvent, ou un pensionnat pour jeunes filles…"
"Je crois que c'en était un avant. Ils l'ont transformé en centre d'accueil il y a une quinzaine d'années, quand ils ont commencé à manquer de place dans les autres foyers de la ville."
"Charmant… vraiment charmant…"
Mais si extérieurement l'endroit pouvait sembler quelque peu austère, l'intérieur était heureusement beaucoup plus convivial. A droite de l'entrée se trouvait une vaste salle éclairée par de grandes fenêtres et meublée de quelques fauteuils et canapés où étaient installés aussi bien des adultes que des enfants, certains discutant, d'autres échangeant des photos ou des dessins. Dans un coin se trouvait également un petit poste de télévision devant lequel s'amassait un groupe d'enfants, suivant avec intérêt une quelconque série animée. Susan et Abby devinèrent que cet endroit devait être réservé aux visites que recevaient les jeunes pensionnaires. L'accueil se trouvait de l'autre côté de l'entrée, ainsi que le bureau de la directrice, Mrs Eris, une petite femme brune d'une quarantaine d'années.
"Vous venez vois la petite Charlotte, c'est bien ça ?" leur demanda celle-ci après s'être présentée et leur avoir chaleureusement serré la main. "Mlle Newman passe ici tous les jours, elle m'a prévenu de votre visite. Suivez-moi, les chambres des enfants se trouvent au premier étage."
Les deux jeunes femmes s'exécutèrent, lui emboîtant le pas lorsqu'elle s'engagea dans le grand escalier de bois qui menait à l'étage.
"Normalement, nous préférons que les visites s'effectuent dans la salle qui est prévue à cet effet," expliqua la directrice alors qu'elles s'immobilisaient toutes trois à l'entrée d'une petite chambre située au fond du couloir du premier étage. "Mais Charlotte semble toujours tellement terrorisée lorsqu'elle se trouve dans un endroit trop peuplé, nous avons jugé plus propice qu'elle reste dans sa chambre."
Tout en parlant, elle avait poussé la porte de la pièce qui grinça légèrement en tournant sur ses gonds. Charlotte était assise sur son lit, les jambes ramenées contre elle, la tête tournée vers la fenêtre, fixant rêveusement la cour grise qui s'étalait au dehors.
"Charlotte," fit la directrice d'une voix douce, "il y a ici deux personnes qui souhaitent te voir."
La fillette tourna légèrement la tête en entendant que l'on s'adressait à elle. Lorsqu'elle reconnut Susan et Abby, son visage sembla s'illuminer pendant un bref instant avant de retrouver l'expression triste qu'il arborait jusque là. Elle lança à ses visiteuses un regard accusateur, comme si elle leur en voulait de les avoir laissés l'emmener, puis dirigea à nouveau son attention vers l'extérieur.
"Je vous avais prévenues," murmura la directrice, s'assurant que Charlotte ne pouvait pas l'entendre. "Tout lui semble totalement indifférent, elle n'a cherché à communiquer avec strictement personne et nos psychologues, qui sont pourtant habitués à ce genre de cas, n'arrivent rien à tirer d'elle…"
Susan hocha la tête, et la directrice se retira, laissant les deux jeunes femmes seules avec la fillette. Abby s'approcha lentement, presque avec précaution, comme pour ne pas l'effrayer, comme pour regagner sa confiance. Susan attendit quelques instants, puis se décida finalement à rejoindre sa collègue. Celle-ci s'était assise sur le bord du lit, à côté de la petite fille, et ne semblait avoir le courage ni de lui parler, ni de la toucher. Charlotte quant-à-elle continuait d'ignorer royalement leur présence.
"Bonjour Charlotte," fit Susan d'une voix douce en effleurant les longs cheveux bruns de la fillette, "regarde ce que nous avons apporté pour toi…"
La jeune femme hissa le sac de jouets sur le lit, et Abby et elle le vidèrent rapidement de son contenu : un gros livre de contes, un lapin et une grenouille en peluche, ainsi que la vieille poupée pour laquelle la petite fille s'était prise d'affection. Elle daigna alors tourner la tête pour regarder ce Susan et Abby avaient bien pu amener, et lorsque ses yeux tombèrent sur la poupée, son regard sembla s'animer légèrement. Elle tendit timidement la main en direction du jouet, et Susan la lui donna.
"Nous avons pensé que peut-être tu serais contente d'avoir quelques affaires qui soient à toi," reprit Abby.
Charlotte eut alors une réaction à laquelle ni Susan ni Abby ne s'étaient attendu. Se détournant brusquement de la fenêtre, elle lança ses petits bras autour des épaules de cette dernière, s'accrochant presque désespérément à son cou, alors que les larmes jaillissaient violemment de ses paupières. Surprise, Abby prit maladroitement la petite fille dans ses bras, la berçant contre elle pour tenter de la calmer. Elle leva les yeux vers Susan, et les deux jeunes femmes échangèrent un long regard. Elles auraient tellement souhaité pouvoir enfin percer le mystère qui entourait Charlotte, comprendre qui elle était, d'où elle venait, ce qu'elle avait vécu…
"Chut," murmura Susan d'une voix apaisante, "calmes-toi, tout va bien… Nous sommes là, regarde, et si tu veux, nous viendrons te voir tous les jours…"
A cette promesse, les pleurs de la fillette commencèrent gentiment à diminuer, et après quelques minutes elle s'arracha à l'étreinte d'Abby. Elle s'empara d'une ardoise de plastique qui se trouvait sur sa table de nuit et y griffonna à l'aide d'un stylo spécialement prévu à cet effet : "Je veux pas rester ici".
"Ma chérie, nous ne demandons pas mieux que de t'aider," reprit Susan. "Mais nous ne pouvons pas le faire si tu refuses de nous parler de tes parents… Si tu nous disais juste où tu habites, alors nous pourrions les retrouver et te ramener chez toi…"
Pour toute réponse, Charlotte baissa la tête, effaça rageusement ce qu'elle avait inscrit sur son ardoise quelques secondes auparavant et le replaça par un autre message : "Je retournerai pas chez maman !"
"Et ton papa ?" demanda Abby, réalisant soudain que la fillette n'avait jamais mentionné que sa mère. "Tu ne voudrais pas habiter avec ton papa ?"
A l'évocation de son père, les yeux de la petite fille s'embuèrent, et ce fut d'un geste las, triste, qu'elle écrivit : "Papa est parti. Ils partent toujours tous. Vous aussi vous partirez."
Alors qu'une autre larme roulait lentement sur la joue de la fillette, Abby la prit à nouveau dans ses bras. Ni elle ni Susan ne parvenaient à comprendre ce qu'elle voulait dire, ce qui ne faisait qu'augmenter ce terrible sentiment d'impuissance qu'elles ressentaient toutes deux face au désarrois silencieux de cette enfant dont elles ne connaissaient presque rien.
"Ne pleure pas, ma chérie," murmura Abby. "Nous sommes là, toutes les deux, et nous ne te laisserons pas…"
***
Malgré le fait qu'il n'était que sept heures, la nuit s'était déjà installée lorsque Charlotte s'endormit, tombant littéralement de fatigue. Susan et Abby avaient finalement réussi à la convaincre d'aller un peu dehors pour prendre l'air, et elles avaient fait une longue promenade au bord du lac. Lorsqu'elles étaient rentrées au foyer, la fillette avait dévoré son repas, alors qu'elle avait habitué tout le monde à toujours laisser la moitié du contenu de son assiette. Elle était ensuite monter directement se coucher, accompagnée toujours de Susan et Abby qui avait reçut l'autorisation de rester jusqu'à ce que la petite soit endormie. Elles l'avaient bordée soigneusement, puis Abby avait commencé à lui lire une histoire se trouvant dans le livre qu'elles avaient apporté. Mais elle n'avait pas lu deux pages que la fillette dormait déjà, tournée sur le côté, le visage confortablement calé entre son oreiller et son duvet. Après avoir chacune embrassé la petite fille, les deux jeunes femmes ramassèrent soigneusement leurs affaires et quittèrent la chambre sans faire de bruit. Elles n'avaient pas refermé la porte qu'une voix familière leur parvint des escaliers, apparemment en grande discussion avec la directrice.
"Ah, vous tombez bien," fit Adele Newman en les rejoignant devant la porte de la chambre de Charlotte. "Je souhaitais justement vous voir. Nous avons de très bonnes nouvelles concernant Charlotte…"
"Vous avez retrouvé ses parents ?"
"Pas encore, mais cela ne saurait tarder… Venez, nous seront plus tranquilles pour discuter ailleurs qu'au milieu du couloir."
Elles redescendirent alors au rez-de-chaussée et s'installèrent dans le bureau de Mrs Eris. Il s'agissait d'une vaste pièce, à laquelle l'éclairage halogène donnait un aspect clair même alors qu'il faisait nuit. L'ameublement était simple, juste constitué d'un large bureau de chêne en face duquel se trouvaient deux fauteuils en faux-cuire marron. Quelques plantes agrémentaient le décor, ainsi que de nombreuses photos d'enfants accrochées aux murs, égayant le papier-peint uniformément blanc. Après que la directrice fut allée chercher un siège supplémentaire sur une pile de chaise se trouvant dans une petite pièce contiguë, elles prirent toutes les quatre place de part et d'autre du bureau.
"Nous avons fini par mettre la main sur le médecin dont Charlotte vous a parlé," commença Adele. "Il s'agissait bel et bien d'un praticien de Chicago, le Dr James Barnet, mais il a prit sa retraite il y a environ deux mois, ce qui explique malheureusement que nous ne l'avons pas trouvé plus tôt. Il était le médecin traitant de la grand-mère maternelle de Charlotte, une certaine Helen Fielding, qui vit dans la banlieue ouest de Chicago. Le Dr Barnet a examiné Charlotte en octobre dernier suite a un mauvais rhume qui ne voulait pas passer. La petite était accompagnée de sa mère, et c'est grâce aux examens de sang qu'il a pratiqué qu'il a diagnostiqué sa maladie."
"Est-ce qu'il a pu vous renseigner sur l'identité des parents de Charlotte, vous donner un numéro ou les joindre, ou même leur adresse ?"
"Malheureusement non, tout ce que la mère a laissé ce sont les coordonnées de sa propre mère. Mes collègues étaient justement en train d'essayer de la joindre lorsqu'ils m'ont prévenue. Elle sera très certainement en mesure de nous dire comment contacter les parents de la petite. En revanche, il a pu nous renseigner sur l'identité exacte de Charlotte ; elle s'appelle Charlotte Emmanuelle Nichols. Avec cela, nous devrions avoir largement de quoi retrouver sa famille."
"Et que ce passera-t-il lorsque vous les aurez retrouvés ?" questionna alors Susan. "Je veux dire, n'oublions pas que ces gens ont visiblement abandonné leur enfant, très probablement à cause de sa maladie…"
"Vous avez raison, mais tant que nous n'aurons pas pu discuter avec eux, nous ignorerons tout des circonstances qui les ont poussé à agir de la sorte. Si nous leur parlons il se peut tout à fait qu'ils se rendent compte de leur erreur. Beaucoup de gens, lorsqu'ils agissent sous la peur ou la panique, ne réfléchissent pas aux conséquences éventuelles de leurs actes, et il est fréquent qu'ils les regrettent par la suite. Evidemment, il va de soi que s'ils ramènent Charlotte chez eux, les services sociaux de leur région seront alertés et s'assureront que tout ce passe pour le mieux."
"Il n'empêche, il y a quelque chose qui m'échappe dans tout ça," insista Susan. "J'ai l'impression que c'est bien plus compliqué que ce que nous pensons… En tout cas, Charlotte semble ne pas souhaiter du tout retourner chez sa mère."
"C'est une réaction normale, si ses parents l'ont abandonnée…"
"Elle a raison," intervint Abby, "la petite avait l'air complètement bouleversée à l'idée de retourner chez elle… D'ailleurs nous pourrions vous montrer son ardoise, je ne crois pas qu'elle l'ait réutilisée après…"
Adele et Mrs Eris échangèrent un regard presque inquiet. Il était vrai que Susan et Abby semblaient être les deux seules personnes en qui Charlotte avait confiance, et il était tout à fait probable qu'elle ait leur ait confié sa crainte de rentrer chez elle sans en avoir 'parlé' à personne d'autre.
"Si ce que vous dîtes est exact, il faudra que cette petite se décide à nous parler, afin qu'une éventuelle enquête puisse être ouverte," répondit la directrice après quelques secondes de silence. "Mais tout cela sera pour demain, en attendant je crois que vous devriez rentrer chez vous, de toute façon, nous vous tiendrons toutes deux informées de la suite des événements."
Les deux jeunes femmes hochèrent la tête, et Mrs Eris les escorta poliment jusqu'à la sortie. Elles s'apprêtaient à franchir la porte d'entrée du bâtiment en compagnie d'Adele lorsque Abby se rendit soudain compte qu'elle n'avait plus son sac à main.
"J'ai dû l'oublier dans la chambre de Charlotte, j'en ai pour une minute."
Elle remonta les escaliers quatre à quatre, et poussa la porte la chambre de la fillette en s'efforçant de ne pas faire le moindre bruit. Mais dès qu'elle pénétra dans la pièce, elle eut une drôle d'impression, celle que quelque chose n'allait pas ; un silence étrange y régnait, ainsi qu'un froid anormal. Ce ne fut que lorsque ses yeux se furent habitué à l'obscurité qu'elle comprit ce qu'il se passait : la fenêtre était ouverte, et Charlotte ne se trouvait plus dans son lit.
***
A suivre...
Chapitre IV
_________________________
Auteur: Aline
Droits divers: Les personnages de cette fic ne m'apartiennent pas (sauf Charlotte et sa famille), bla bla, ils apartiennent à Michael Crichton, bla bla, tout le monde connaît la chanson, c'est la même à chaque fois ;O)
Note de l'auteur: Ce chapitre est ce que j'appellerais un chapitre 'clé'. Non seulement il est plus long que les précédents, mais il s'y passe également davantage de choses, et plusieurs éventuelles questions concernant le passé de Charlotte vont être résolues, même si je ne vous dis toujours pas encore tout (*cough* souvenez vous, le suspense... j'ai pas l'impression de radoter au moins ;O)
***
Un froid glacé sembla s'abattre sur Susan et Abby lorsque la porte de la petite chambre se referma. Charlotte n'avait toujours pas dis un mot, et lorsque Adele l'avait emmenée elle n'avait pas même pleuré. Mais le regard empreint de tristesse qu'elle avait lancé aux deux jeunes femmes avait suffit à leur faire comprendre à quel point elle avait peur de ce qui allait lui arriver par la suite. Elle avait jusque là montré un courage étonnant vu son jeune âge. Mais tout avait changé lorsque l'assistante sociale était venue pour l'emmener dans le centre spécialisé où elle demeurerait en attendant soit que l'on retrouve ses parents, soit qu'une autre famille l'accueille. Elle était alors redevenue une petite fille comme toutes les autres, terrorisée à l'idée qu'on puisse l'arracher à un endroit qu'elle avait déjà appris à aimer.
"On n'aurait pas dû la laisser l'emmener…" murmura Abby au bout de quelques secondes.
"Qu'aurait-on pu faire d'autre ?"
"Je n'en sais rien, c'est certainement cela le pire… j'imagine que parce qu'elle est séropositive, il n'y a pas beaucoup de chance qu'elle trouve une famille qui accepte de l'accueillir et de prendre soin d'elle…"
"Qui prendrait le risque de s'attacher à un enfant si c'est pour le voir mourir tôt ou tard ?"
"Avec les traitements actuels, elle a quand même une espérance de survie relativement élevée…"
"Mais ça, la plupart des gens l'ignorent… Et même s'ils le savent le mot 'sida' continue de faire peur."
Au fond d'elle-même, Susan pouvait comprendre cela. La perte d'un enfant était de loin ce qu'elle connaissait de pire, elle n'avait qu'à se souvenir dans quel état elle s'était retrouvée après que sa sœur lui avait repris la petite Susie qu'elle avait élevée pendant presque une année. Pourquoi une famille adopterait-elle une petite fille condamnée alors que des dizaines d'autres attendaient, elles aussi, qu'on veuille bien les accueillir ?
"Je pense aller la voir dans quelques jours, lorsqu'elle se sera un peu habituée au foyer où elle sera placée," reprit Susan. "Vous viendrez avec moi ?"
"Bien sûr. Mais pour l'instant je crois que vous feriez bien de rentrer chez vous, vous avez l'air totalement épuisée."
"Je le suis" soupira la jeune femme. "Surtout prévenez-moi s'il y a du nouveau…"
"Entendu. Bonne nuit."
Susan hocha la tête et quitta lentement la petite pièce, bientôt suivie par Abby qui s'en retourna à son travail avant que Kerry ne lui tombe dessus.
*** Flash back ***
Etendue dans le noir de sa chambre, Charlotte écoutait en silence les sanglots étouffés de sa mère en provenance de la chambre adjacente à la sienne. Elle ne parvenait pas à saisir tout ce qui se passait autour d'elle depuis quelques jours. Elle savait que quelque chose avait changé, mais son esprit d'enfant était incapable d'en déterminer la cause et la nature. Elle ne comprenait pas pourquoi sa mère pleurait tout le temps, pourquoi son père s'enfermait durant de longues heures dans son bureau. Pourquoi il n'y avait plus qu'un seul bébé dans leur petite chambre. On lui avait dit que son petit frère était allé au ciel, qu'était-il donc allé faire là-haut ? Etait-ce pour cette raison que tout le monde semblait tellement triste, que les amis de ses parents s'habillaient en noir lorsqu'ils venaient les voir et la prenaient dans leurs bras en lui disant 'pauvre chérie' ? Si vraiment son frère était allé au ciel, alors il allait bien finir par redescendre, il n'allait quand même pas rester là-bas pour toujours. Non, définitivement elle n'y comprenait rien du tout… Si seulement quelqu'un avait au moins pris la peine de lui expliquer… Elle était toujours plongée dans ses pensées lorsque l'autre bébé se mit à pousser de petits cris. Charlotte se glissa hors de son lit et avança à tâtons jusqu'à l'autre bout de la pièce où se trouvait le berceau. L'autre, vide, était toujours à côté, attendant sans doute que son petit frère revienne. Elle se pencha au-dessus de la barrière en bois et effleura de sa main la tête de sa sœur.
"Chut, arrête de pleurer" murmura-t-elle. "Maman ne peut pas venir maintenant, ça ne sert à rien de pleurer…"
Mais la petite Amy ne semblait pas comprendre ce que Charlotte lui disait, et au lieu de se calmer, ses protestations redoublèrent d'intensité. La petite fille se pencha alors davantage à l'intérieur du berceau et prit prudemment sa sœur dans ses bras. Depuis qu'elle était née, elle avait déjà beaucoup grandit et Charlotte n'avait plus peur de la casser comme c'était le cas avant. Mais ses parents lui avait quand même appris à être très délicate avec elle, et elle se rendait tout à fait compte qu'elle n'était pas une poupée et qu'il fallait par conséquent qu'elle fasse très attention. Tout en la tenant bien serrée contre elle, elle retourna lentement jusqu'à son lit où elle déposa le bébé avant de s'agenouiller par terre au pied du lit. Elle l'enveloppa soigneusement dans la couverture afin qu'elle n'ait pas trop froid, puis se glissa avec précaution à côté d'elle. Elle entreprit alors de lui caresser doucement l'estomac, comme elle avait vu sa mère le faire de nombreuses fois, et au bout de quelques minutes Amy commença enfin à se calmer, avant de finir par se rendormir paisiblement. Incapable d'en faire de même, Charlotte décida de se relever, après s'être assurée que sa petite sœur était bien installée et qu'elle ne risquait pas de tomber et de se faire mal. Puis elle s'éclipsa sans faire de bruit de sa chambre. Le couloir était plongé dans le noir ainsi que le reste de la maison, mais elle pouvait voir que la lumière était allumée dans le bureau de son père. Marchant sur la pointe des pieds, la fillette traversa le corridor et frappa timidement à la porte. Elle entendit le bruit d'une chaise que l'on pousse, puis le visage de son père se dessina à contre jour lorsqu'il lui ouvrit.
"Charlotte, ma chérie, tu devrais dormir à cette heure…" murmura-t-il.
Jamais la petite fille ne lui avait vu un air aussi épuisé. De profonds cernes noirs cerclaient ses yeux vides, et à en juger par le duvet sombre qui recouvrait son menton, ses joues et ses tempes, cela devait faire plusieurs jours qu'il n'avait pas pris la peine de se raser… Sans doute depuis que son petit frère était parti.
"Je n'arrive pas… Je peux rester vers toi ?"
Il hésita un court instant, puis souleva tendrement sa fille du sol et referma la porte derrière lui.
"Pourquoi est-ce que tu ne peux pas dormir, ma puce ?"
Charlotte ne répondit rien, se contentant de balader son regard à travers cette pièce où son père passait désormais la majeure partie de ses journées.
"Pourquoi maman elle pleure tout le temps ?" demanda-t-elle soudain, fixant à nouveau ses yeux sombres sur son père.
Jack évita ce regard inquisiteur qui paraissait si étrange sur le visage d'une enfant de six ans. C'était déjà tellement dur pour lui de comprendre et d'admettre la mort de son fils, comment pouvait-il l'expliquer à sa fille ?
"Nous te l'avons expliqué, c'est parce que ton petit frère est parti, il est allé au ciel et maman est très triste…"
"Elle n'a qu'à aller le rechercher au lieu de pleurer…"
"Ce n'est pas si simple ma princesse… On ne peut pas aller le rechercher, il est devenu un ange maintenant, tu comprends ?"
Un ange ? Pourquoi tout le monde était-il triste, s'il était devenu un ange ? Ca devait être plutôt amusant pour lui, elle-même aurait bien aimé pouvoir être un ange, avoir de belles ailes blanches et pouvoir voler tout autour de la terre… Non, elle ne comprenait toujours pas…
"S'il est un ange alors il va sûrement revenir nous dire bonjour, les anges peuvent aller partout tu sais."
"Ton petit frère ne reviendra pas, Charlotte. Tu te rappelles l'année passée, quand grand-père est parti au ciel lui aussi ?"
La fillette fronça les sourcils. Bien sûr, qu'elle s'en souvenait. Là aussi tout le monde avait été très triste, des tas de gens qu'elle ne connaissait pas étaient venus les voir, avaient apporté des fleurs. Au début, elle n'avait pas vraiment compris, puis, jour après jour, elle avait prit conscience du fait que son grand-père, qu'elle avait l'habitude de voir tous les jours, ne venait plus jamais à la maison.
"Est-ce que ça veut dire qu'on ne verra plus jamais Andy ?"
Jack hocha tristement la tête et Charlotte comprit enfin pourquoi sa maman pleurait tellement. Elle aussi eu d'ailleurs soudain très envie de l'imiter lorsqu'elle pensa à ce berceau dans sa chambre, où son petit frère ne dormirait plus jamais.
"Je veux pas qu'Andy ne revienne plus jamais à la maison ! C'est juste un petit bébé, il ne peut rien manger d'autre que le lait de maman ! Qu'est-ce qu'il va manger maintenant ?"
Une grosse larme roula sur la joue de la petite fille, et son père la prit tendrement dans ses bras.
"Chut, ma chérie. Ne t'inquiète pas pour lui… il n'est pas malheureux là où il est maintenant, avec le Bon Dieu et le petit Jésus… je suis sûr qu'on s'occupe très bien de lui… Si ta maman et moi pleurons, c'est juste parce qu'il nous manque très fort…"
"Moi aussi… Et je suis triste qu'il soit parti…"
***
Abby claqua la portière de la voiture d'un mouvement sec et fit le tour du véhicule, attendant que Susan en sorte à son tour. Un soleil glacé brillait dans le ciel terne de cette après-midi de janvier. Il avait enfin cessé de pleuvoir, ce qui n'avait cependant en rien fait remonter la température. Bien au contraire, elle semblait s'obstiner à descendre toujours davantage jour après jour.
"Je ne serais pas vraiment étonnée qu'il se mette à neiger," fit remarquer l'infirmière en resserrant instinctivement son manteau contre elle pour se protéger du froid mordant.
"Moi non plus," répondit Susan, émergeant à son tour de sa vieille Ford grise dont elle tira un sac remplit de quelques jouets qu'elles avaient amenés de l'hôpital. "Ce ne serait d'ailleurs pas plus mal, un hiver sans neige n'est pas un véritable hiver, surtout pas à Chicago."
"Ne me dis quand même pas que c'est pour la neige que tu as quitté l'Arizona !"
"Tu sais, à choisir, je préfère passer mes soirées bien au chaud devant ma télévision plutôt qu'à me débattre avec la climatisation qui est tombée en panne pour la troisième fois depuis le début de la semaine."
Les deux jeunes femmes échangèrent un sourire et pressèrent le pas. Le grand bâtiment de pierre rouge qui abritait le foyer spécialisé se détachait sur le ciel grisâtre, cent ou deux cent mètres plus loin. Cela faisait trois jours que Charlotte vivait là, mais ni Susan ni Abby n'avait encore eu le temps de lui rendre visite. De toute manière, Adele leur avait vivement déconseillé de venir la voir trop tôt. D'après elle, il fallait que la fillette s'adapte à son nouvel environnement et il valait mieux qu'elle ne reçoive pas de visiteurs tant qu'elle ne s'y serait pas un peu familiarisée. Mais les nouvelles que les deux jeunes femmes avaient reçues étaient loin d'être satisfaisantes. De toute évidence, Charlotte avait beaucoup de peine à s'intégrer aux autres enfants. Elle n'avait toujours pas prononcé le moindre mot, et ne semblait même plus vouloir faire le moindre effort pour communiquer avec le monde extérieur. Elle ne se joignait jamais aux activités proposées aux jeunes pensionnaires, et si elle était forcée de le faire, elle restait en retrait, ne prenant de toute façon pas part aux jeux de ses camarades. C'était pareil lorsqu'elle devait descendre au réfectoire pour prendre ses repas ; elle se contentait de rester assise sur sa chaise, avalant distraitement le contenu de son assiette sans prêter la moindre attention à ce qui pouvait se passer autour d'elle. Physiquement, elle était là, mais son esprit se trouvait totalement ailleurs. Quant aux recherches effectuées pour retrouver sa famille, elles n'aboutissaient à rien. Même la piste du médecin qui l'aurait examinée à Chicago ne donnait rien, aucun praticien de la ville ne semblait en effet avoir diagnostiqué le virus de sida chez une fillette de l'âge de Charlotte dans les mois précédents.
"Seigneur, cet endroit semble tout sauf accueillant," grommela Abby lorsqu'elles eurent atteint les limites de la propriété, marquées par une haute barrière de fer forgé. Le bâtiment se trouvait un peu plus loin, entouré d'une vaste cour complètement dans laquelle jouaient quelques enfants. "On dirait un couvent, ou un pensionnat pour jeunes filles…"
"Je crois que c'en était un avant. Ils l'ont transformé en centre d'accueil il y a une quinzaine d'années, quand ils ont commencé à manquer de place dans les autres foyers de la ville."
"Charmant… vraiment charmant…"
Mais si extérieurement l'endroit pouvait sembler quelque peu austère, l'intérieur était heureusement beaucoup plus convivial. A droite de l'entrée se trouvait une vaste salle éclairée par de grandes fenêtres et meublée de quelques fauteuils et canapés où étaient installés aussi bien des adultes que des enfants, certains discutant, d'autres échangeant des photos ou des dessins. Dans un coin se trouvait également un petit poste de télévision devant lequel s'amassait un groupe d'enfants, suivant avec intérêt une quelconque série animée. Susan et Abby devinèrent que cet endroit devait être réservé aux visites que recevaient les jeunes pensionnaires. L'accueil se trouvait de l'autre côté de l'entrée, ainsi que le bureau de la directrice, Mrs Eris, une petite femme brune d'une quarantaine d'années.
"Vous venez vois la petite Charlotte, c'est bien ça ?" leur demanda celle-ci après s'être présentée et leur avoir chaleureusement serré la main. "Mlle Newman passe ici tous les jours, elle m'a prévenu de votre visite. Suivez-moi, les chambres des enfants se trouvent au premier étage."
Les deux jeunes femmes s'exécutèrent, lui emboîtant le pas lorsqu'elle s'engagea dans le grand escalier de bois qui menait à l'étage.
"Normalement, nous préférons que les visites s'effectuent dans la salle qui est prévue à cet effet," expliqua la directrice alors qu'elles s'immobilisaient toutes trois à l'entrée d'une petite chambre située au fond du couloir du premier étage. "Mais Charlotte semble toujours tellement terrorisée lorsqu'elle se trouve dans un endroit trop peuplé, nous avons jugé plus propice qu'elle reste dans sa chambre."
Tout en parlant, elle avait poussé la porte de la pièce qui grinça légèrement en tournant sur ses gonds. Charlotte était assise sur son lit, les jambes ramenées contre elle, la tête tournée vers la fenêtre, fixant rêveusement la cour grise qui s'étalait au dehors.
"Charlotte," fit la directrice d'une voix douce, "il y a ici deux personnes qui souhaitent te voir."
La fillette tourna légèrement la tête en entendant que l'on s'adressait à elle. Lorsqu'elle reconnut Susan et Abby, son visage sembla s'illuminer pendant un bref instant avant de retrouver l'expression triste qu'il arborait jusque là. Elle lança à ses visiteuses un regard accusateur, comme si elle leur en voulait de les avoir laissés l'emmener, puis dirigea à nouveau son attention vers l'extérieur.
"Je vous avais prévenues," murmura la directrice, s'assurant que Charlotte ne pouvait pas l'entendre. "Tout lui semble totalement indifférent, elle n'a cherché à communiquer avec strictement personne et nos psychologues, qui sont pourtant habitués à ce genre de cas, n'arrivent rien à tirer d'elle…"
Susan hocha la tête, et la directrice se retira, laissant les deux jeunes femmes seules avec la fillette. Abby s'approcha lentement, presque avec précaution, comme pour ne pas l'effrayer, comme pour regagner sa confiance. Susan attendit quelques instants, puis se décida finalement à rejoindre sa collègue. Celle-ci s'était assise sur le bord du lit, à côté de la petite fille, et ne semblait avoir le courage ni de lui parler, ni de la toucher. Charlotte quant-à-elle continuait d'ignorer royalement leur présence.
"Bonjour Charlotte," fit Susan d'une voix douce en effleurant les longs cheveux bruns de la fillette, "regarde ce que nous avons apporté pour toi…"
La jeune femme hissa le sac de jouets sur le lit, et Abby et elle le vidèrent rapidement de son contenu : un gros livre de contes, un lapin et une grenouille en peluche, ainsi que la vieille poupée pour laquelle la petite fille s'était prise d'affection. Elle daigna alors tourner la tête pour regarder ce Susan et Abby avaient bien pu amener, et lorsque ses yeux tombèrent sur la poupée, son regard sembla s'animer légèrement. Elle tendit timidement la main en direction du jouet, et Susan la lui donna.
"Nous avons pensé que peut-être tu serais contente d'avoir quelques affaires qui soient à toi," reprit Abby.
Charlotte eut alors une réaction à laquelle ni Susan ni Abby ne s'étaient attendu. Se détournant brusquement de la fenêtre, elle lança ses petits bras autour des épaules de cette dernière, s'accrochant presque désespérément à son cou, alors que les larmes jaillissaient violemment de ses paupières. Surprise, Abby prit maladroitement la petite fille dans ses bras, la berçant contre elle pour tenter de la calmer. Elle leva les yeux vers Susan, et les deux jeunes femmes échangèrent un long regard. Elles auraient tellement souhaité pouvoir enfin percer le mystère qui entourait Charlotte, comprendre qui elle était, d'où elle venait, ce qu'elle avait vécu…
"Chut," murmura Susan d'une voix apaisante, "calmes-toi, tout va bien… Nous sommes là, regarde, et si tu veux, nous viendrons te voir tous les jours…"
A cette promesse, les pleurs de la fillette commencèrent gentiment à diminuer, et après quelques minutes elle s'arracha à l'étreinte d'Abby. Elle s'empara d'une ardoise de plastique qui se trouvait sur sa table de nuit et y griffonna à l'aide d'un stylo spécialement prévu à cet effet : "Je veux pas rester ici".
"Ma chérie, nous ne demandons pas mieux que de t'aider," reprit Susan. "Mais nous ne pouvons pas le faire si tu refuses de nous parler de tes parents… Si tu nous disais juste où tu habites, alors nous pourrions les retrouver et te ramener chez toi…"
Pour toute réponse, Charlotte baissa la tête, effaça rageusement ce qu'elle avait inscrit sur son ardoise quelques secondes auparavant et le replaça par un autre message : "Je retournerai pas chez maman !"
"Et ton papa ?" demanda Abby, réalisant soudain que la fillette n'avait jamais mentionné que sa mère. "Tu ne voudrais pas habiter avec ton papa ?"
A l'évocation de son père, les yeux de la petite fille s'embuèrent, et ce fut d'un geste las, triste, qu'elle écrivit : "Papa est parti. Ils partent toujours tous. Vous aussi vous partirez."
Alors qu'une autre larme roulait lentement sur la joue de la fillette, Abby la prit à nouveau dans ses bras. Ni elle ni Susan ne parvenaient à comprendre ce qu'elle voulait dire, ce qui ne faisait qu'augmenter ce terrible sentiment d'impuissance qu'elles ressentaient toutes deux face au désarrois silencieux de cette enfant dont elles ne connaissaient presque rien.
"Ne pleure pas, ma chérie," murmura Abby. "Nous sommes là, toutes les deux, et nous ne te laisserons pas…"
***
Malgré le fait qu'il n'était que sept heures, la nuit s'était déjà installée lorsque Charlotte s'endormit, tombant littéralement de fatigue. Susan et Abby avaient finalement réussi à la convaincre d'aller un peu dehors pour prendre l'air, et elles avaient fait une longue promenade au bord du lac. Lorsqu'elles étaient rentrées au foyer, la fillette avait dévoré son repas, alors qu'elle avait habitué tout le monde à toujours laisser la moitié du contenu de son assiette. Elle était ensuite monter directement se coucher, accompagnée toujours de Susan et Abby qui avait reçut l'autorisation de rester jusqu'à ce que la petite soit endormie. Elles l'avaient bordée soigneusement, puis Abby avait commencé à lui lire une histoire se trouvant dans le livre qu'elles avaient apporté. Mais elle n'avait pas lu deux pages que la fillette dormait déjà, tournée sur le côté, le visage confortablement calé entre son oreiller et son duvet. Après avoir chacune embrassé la petite fille, les deux jeunes femmes ramassèrent soigneusement leurs affaires et quittèrent la chambre sans faire de bruit. Elles n'avaient pas refermé la porte qu'une voix familière leur parvint des escaliers, apparemment en grande discussion avec la directrice.
"Ah, vous tombez bien," fit Adele Newman en les rejoignant devant la porte de la chambre de Charlotte. "Je souhaitais justement vous voir. Nous avons de très bonnes nouvelles concernant Charlotte…"
"Vous avez retrouvé ses parents ?"
"Pas encore, mais cela ne saurait tarder… Venez, nous seront plus tranquilles pour discuter ailleurs qu'au milieu du couloir."
Elles redescendirent alors au rez-de-chaussée et s'installèrent dans le bureau de Mrs Eris. Il s'agissait d'une vaste pièce, à laquelle l'éclairage halogène donnait un aspect clair même alors qu'il faisait nuit. L'ameublement était simple, juste constitué d'un large bureau de chêne en face duquel se trouvaient deux fauteuils en faux-cuire marron. Quelques plantes agrémentaient le décor, ainsi que de nombreuses photos d'enfants accrochées aux murs, égayant le papier-peint uniformément blanc. Après que la directrice fut allée chercher un siège supplémentaire sur une pile de chaise se trouvant dans une petite pièce contiguë, elles prirent toutes les quatre place de part et d'autre du bureau.
"Nous avons fini par mettre la main sur le médecin dont Charlotte vous a parlé," commença Adele. "Il s'agissait bel et bien d'un praticien de Chicago, le Dr James Barnet, mais il a prit sa retraite il y a environ deux mois, ce qui explique malheureusement que nous ne l'avons pas trouvé plus tôt. Il était le médecin traitant de la grand-mère maternelle de Charlotte, une certaine Helen Fielding, qui vit dans la banlieue ouest de Chicago. Le Dr Barnet a examiné Charlotte en octobre dernier suite a un mauvais rhume qui ne voulait pas passer. La petite était accompagnée de sa mère, et c'est grâce aux examens de sang qu'il a pratiqué qu'il a diagnostiqué sa maladie."
"Est-ce qu'il a pu vous renseigner sur l'identité des parents de Charlotte, vous donner un numéro ou les joindre, ou même leur adresse ?"
"Malheureusement non, tout ce que la mère a laissé ce sont les coordonnées de sa propre mère. Mes collègues étaient justement en train d'essayer de la joindre lorsqu'ils m'ont prévenue. Elle sera très certainement en mesure de nous dire comment contacter les parents de la petite. En revanche, il a pu nous renseigner sur l'identité exacte de Charlotte ; elle s'appelle Charlotte Emmanuelle Nichols. Avec cela, nous devrions avoir largement de quoi retrouver sa famille."
"Et que ce passera-t-il lorsque vous les aurez retrouvés ?" questionna alors Susan. "Je veux dire, n'oublions pas que ces gens ont visiblement abandonné leur enfant, très probablement à cause de sa maladie…"
"Vous avez raison, mais tant que nous n'aurons pas pu discuter avec eux, nous ignorerons tout des circonstances qui les ont poussé à agir de la sorte. Si nous leur parlons il se peut tout à fait qu'ils se rendent compte de leur erreur. Beaucoup de gens, lorsqu'ils agissent sous la peur ou la panique, ne réfléchissent pas aux conséquences éventuelles de leurs actes, et il est fréquent qu'ils les regrettent par la suite. Evidemment, il va de soi que s'ils ramènent Charlotte chez eux, les services sociaux de leur région seront alertés et s'assureront que tout ce passe pour le mieux."
"Il n'empêche, il y a quelque chose qui m'échappe dans tout ça," insista Susan. "J'ai l'impression que c'est bien plus compliqué que ce que nous pensons… En tout cas, Charlotte semble ne pas souhaiter du tout retourner chez sa mère."
"C'est une réaction normale, si ses parents l'ont abandonnée…"
"Elle a raison," intervint Abby, "la petite avait l'air complètement bouleversée à l'idée de retourner chez elle… D'ailleurs nous pourrions vous montrer son ardoise, je ne crois pas qu'elle l'ait réutilisée après…"
Adele et Mrs Eris échangèrent un regard presque inquiet. Il était vrai que Susan et Abby semblaient être les deux seules personnes en qui Charlotte avait confiance, et il était tout à fait probable qu'elle ait leur ait confié sa crainte de rentrer chez elle sans en avoir 'parlé' à personne d'autre.
"Si ce que vous dîtes est exact, il faudra que cette petite se décide à nous parler, afin qu'une éventuelle enquête puisse être ouverte," répondit la directrice après quelques secondes de silence. "Mais tout cela sera pour demain, en attendant je crois que vous devriez rentrer chez vous, de toute façon, nous vous tiendrons toutes deux informées de la suite des événements."
Les deux jeunes femmes hochèrent la tête, et Mrs Eris les escorta poliment jusqu'à la sortie. Elles s'apprêtaient à franchir la porte d'entrée du bâtiment en compagnie d'Adele lorsque Abby se rendit soudain compte qu'elle n'avait plus son sac à main.
"J'ai dû l'oublier dans la chambre de Charlotte, j'en ai pour une minute."
Elle remonta les escaliers quatre à quatre, et poussa la porte la chambre de la fillette en s'efforçant de ne pas faire le moindre bruit. Mais dès qu'elle pénétra dans la pièce, elle eut une drôle d'impression, celle que quelque chose n'allait pas ; un silence étrange y régnait, ainsi qu'un froid anormal. Ce ne fut que lorsque ses yeux se furent habitué à l'obscurité qu'elle comprit ce qu'il se passait : la fenêtre était ouverte, et Charlotte ne se trouvait plus dans son lit.
***
A suivre...
