Charlotte
Chapitre V

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Auteur: Aline

Droits divers: Les personnages de cette fic - sauf Charlotte et sa famille - ne m'apartiennent pas, bla bla, ils apartiennent à Michael Crichton, bla bla, tout le monde connaît la chanson ;)

Note de l'auteur: Ce n'est pas encore tout à fait la fin, mais on en approche ;) Le passage issu du passé de Charlotte a été un peu difficile à écrire, car comme pour le chapitre précédent, décrire ce que peut ressentir une petite fille de six ans face au déchirement progessif de sa famille n'est de loin pas une chose aisée et j'espère vraiment être parvenu à les retranscrire de manière à ce qu'ils sonnent le plus juste possible (z'avez vu un peu comment que je cause bien ;)

***

Assise dans le canapé de la salle de repos des urgences, Susan observait songeusement la neige qui s'était mise à tomber quelques minutes plus tôt. A côté d'elle, Abby ne semblait en revanche pas parvenir à se calmer et faisait les cent pas à travers la pièce. Mais toutes deux attendaient la même chose : que le portable d'Abby sonne et qu'on leur dise que Charlotte avait été retrouvée et qu'elle allait bien. Tout s'était passé très vite après que Abby avait découvert la chambre de la fillette vide. Adele avait immédiatement téléphoné à la police, et Mrs Eris avait fait fouiller la cour. Malheureusement, Charlotte ne s'y trouvait pas, et elles comprirent en trouvant la grille d'entrée de la propriété grande ouverte que la fillette ne s'était pas juste échappée de sa chambre. Elle ne devait pas vraiment dormir lorsque Susan et Abby l'avaient quittée, et elle avait sans doute dû surprendre le début de leur conversation, avant qu'elles ne descendent dans le bureau de la directrice. Elles-mêmes auraient souhaité pouvoir les aider à la rechercher, mais les agents de police leur avaient dit qu'ils s'en sortiraient mieux si elles les laissaient faire, et qu'il valait mieux qu'en attendant elles rentrent chez elle. De toute façon, on les contacterait s'il arrivait quoi que ce soit. Elles avaient alors décidé de retourner à l'hôpital. Il s'agissait après tout de l'unique endroit que la fillette connaissait en ville et il était presque évident qu'elle chercherait à y revenir. Ce qui l'était nettement moins en revanche, c'était qu'elle retrouve le chemin pour y parvenir, seule, de nuit et sous la neige.

"J'en ai assez," soupira Abby en se laissant tomber sur le canapé, auprès de Susan. "C'est insupportable, de devoir attendre, comme ça, sans rien pouvoir faire…"

"Je sais," soupira Susan, sans sortir toutefois de ses pensées. "Mais j'imagine que de toute manière il n'y a pas grand chose d'autre à faire… "

"C'est sans doute ça le plus frustrant… A quoi est-ce que tu penses ?"

"Moi ?"

"Non, c'est à la télévision que je m'adresse."

Susan ne put retenir un petit sourire, qui eut cependant tôt fait de disparaître.

"A rien de spécial… je pensais à Susie, ma nièce… Cela fait une éternité que je n'ai pas téléphoné…"

Abby fronça les sourcils, puis se rappela que Carter lui en avait brièvement parlé, au cours d'une de leurs désormais trop rares conversations.

"Elle te manque ?"

"Autant que si elle avait été ma propre fille," soupira Susan. "Je pensais aussi à Charlotte… Je me demandais pour quelle raison elle semble si effrayée par le fait de pouvoir peut-être bientôt retourner chez elle, au point de s'enfuire en pleine nuit… Ce n'est pas une réaction normale… Ce n'est pas la première fois que je m'occupe d'un enfant ayant été abandonné, et d'habitude ils manifestent tous à un moment ou à un autre le besoin de retrouver leur maison, leurs parents. Mais Charlotte n'a jamais paru triste lorsque l'on parlait de ses parents, elle ne semblait éprouver que de la colère à l'égard de sa mère… Si seulement nous pouvions savoir pourquoi, savoir ce qu'il s'est passé… Je ne comprends pas…"

Abby hocha pensivement la tête. Ce que Susan venait de dire reflétait exactement les questions qu'elle-même se posait.

"On devrait essayer d'appeler Adele, peut-être qu'ils sont parvenus à contacter la grand-mère, peut-être qu'elle saura…"

"Adele a dit qu'elle nous téléphonerait lorsqu'ils auraient du nouveau…"

"Je sais… c'est juste que je n'en peux plus d'attendre, comme ça, sans rien faire…"

"Est-ce que tu voudrais qu'on aille boire un café en face ?"

"Et si la petite vient ici et que nous n'y sommes pas ?"

"Je prends mon biper avec moi, je n'aurai qu'à demander à Randi de nous prévenir si elle la voit."

Abby sembla réfléchir pendant l'espace d'une seconde, puis hocha la tête en signe d'approbation. Les deux jeunes femmes enfilèrent rapidement leurs manteaux, puis quittèrent l'hôpital après que Susan ait donné ses instructions à Randi. Dehors, la neige tombait encore plus fort que lorsqu'elles étaient arrivées une heure plus tôt, et la température semblait avoir encore chuté, si cela était possible. Il n'y avait pas grand monde chez Doc Magoo, et les deux jeunes femmes prirent place au fond, contre une fenêtre.

"C'est terrible, de l'imaginer toute seule, dehors, et par ce temps…" murmura Abby lorsqu'on leur eut apporté les cafés qu'elles avaient commandés.

Susan hocha tristement la tête. Dieu seul savait ce qu'il pouvait arriver à une fillette de son âge qui errait en pleine nuit dans les rues parfois très mal fréquentées de Chicago. Sans compter qu'elle n'était sans doute pas vêtue de manière suffisante pour affronter le froid, et que les conséquences pourraient en être terribles si on ne la retrouvait pas rapidement. Le silence retomba lourdement entre elle. Chacune se faisait beaucoup trop de souci pour avoir envie de discuter. Susan tourna la tête vers la fenêtre, alors que Abby plongeait les yeux dans sa tasse de café. Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, avant que Susan ne rompe soudain le silence.

"Oh seigneur !" s'exclama-t-elle en repoussant sa chaise d'un mouvement brusque.

Abby n'eut même pas le temps de relever les yeux que sa collègue s'était déjà levée et se précipitait vers la sortie, sous le regard étonné de quelques autres clients. Interloquée, Abby jeta un œil par la fenêtre, dans la direction où Susan regardait quelques secondes plus tôt. Elle ne vit d'abord rien, puis distingua finalement, au milieu de la rue, une petite silhouette qui s'apprêtait visiblement à traverser la route. Réalisant d'un seul coup qu'il s'agissait de Charlotte, la jeune femme se leva à son tour. Elle n'avait pas atteint la sortie du restaurant lorsqu'elle entendit un violent crissement de pneus, accompagné d'un cri de terreur, un cri à glacer le sang. Elle s'immobilisa d'un seul coup et se retourna pour voir ce qu'il s'était passé. Susan se tenait au milieu de la route, tenant fermement la fillette dans ses bras. Apparemment, la voiture s'était arrêtée à quelques centimètres à peine de Charlotte, mais elle ne semblait pas blessée. Poussant un soupir de soulagement, Abby sortit du restaurant et rejoignit sa collègue au moment-même où le conducteur émergeait de son véhicule.

"J'ai à peine eu le temps de la voir, elle s'est littéralement jetée sous mes roues !"

"Ne vous en faites pas," le rassura Susan, "elle n'a rien, vous ne l'avez pas touchée. Elle a juste eu peur."

"Ca je veux bien le croire. C'est pas des choses à faire, petite, de se promener comme ça sur la route !"

Mais Charlotte ne semblait même pas l'avoir entendu. Le visage enfoui contre l'épaule de Susan, elle sanglotait en silence, les soubresauts de son petit corps seuls trahissant ses pleurs. Alors que le chauffeur reprenait place au volant de sa voiture, Susan emmena la fillette à l'intérieur de l'hôpital, suivie par Abby. Elles l'installèrent confortablement sur le canapé de la salle de repos, jugeant qu'elle s'y sentirait sans doute plus à l'aise que dans une salle d'examen.

"Est-ce que tu veux un bon chocolat chaud ?" demanda Abby.

Charlotte hocha vaguement la tête. Susan lui retira rapidement ses vêtements mouillés pour lui passer à la place un pyjama que Mme Eris leur avait donné au cas où la petite se montrait à l'hôpital, et l'emballa chaudement dans une couverture. Elle ne souffrait heureusement d'aucune lésion due au froid, et il ne restait qu'à espérer qu'elle n'ait pas attrapé une pneumonie. Alors qu'on s'occupait ainsi d'elle, le sentiment de terreur qui l'avait habitée se dissipa peu à peu, et ses pleurs finirent par cesser.

"Charlotte," fit doucement Susan en prenant place à côté de la fillette lorsque celle-ci eut reposé sa tasse vide sur la petite table, "nous nous sommes fait beaucoup de souci pour toi tu sais… Tu n'aurais pas dû t'enfuire comme ça… Si tu ne souhaite pas retourner chez ta maman, il suffit que tu nous dises pourquoi…"

"Susan," tenta d'intervenir Abby.

A quoi cela servait-il d'insister, cette petite ne savait visiblement pas parler, pourquoi se serait-elle si longtemps terrée dans son mutisme s'il en était autrement ?

"Ecoute ma puce, je t'ai entendu crier tout à l'heure, et si tu peux crier, alors je suis certaine que tu peux aussi parler…" continua la jeune femme sur le même ton doux et rassurant qu'elle employait à chaque fois qu'elle s'adressait à la fillette, et sans tenir compte de l'intervention d'Abby.

C'est à ce moment-là que cette dernière réalisa pourquoi Susan faisait cela. Quelques minutes plus tôt, elle n'avait pas pensé une minute que le cri qu'elle avait entendu, alors qu'elle se trouvait toujours à l'intérieur du restaurant, ait pu provenir de Charlotte. Elle avait pensé qu'il avait dû s'agir d'un passant ayant assisté à la scène, peut-être même de Susan elle-même. Elle allait ajouter quelque chose à l'attention de la fillette afin de l'encourager, lorsque celle-ci se décida enfin à ouvrir la bouche.

"Je…" commença-t-elle d'une voix fatiguée et étrangement rauque pour une si jeune enfant, "je ne veux pas retourner chez maman…"

Elle avait levé la tête et regarda successivement Susan et Abby. Le timbre de sa voix ne sonnait pas naturel, et son élocution manquait d'assurance, comme si cela faisait des mois - voir d'avantage - qu'elle n'avait pas prononcé la moindre parole.

"Pourquoi est-ce que tu ne veux pas retourner chez ta maman ma chérie ?" demanda Susan en prenant sa petite main dans la sienne.

"Parce qu'elle ne m'aime pas… Elle aime seulement Amy…"

Les deux jeunes femmes auraient aimé lui demander qui était Amy et pour quelle raison elle pensait que sa mère ne l'aimait pas, mais au même instant la fillette fut prise d'une nouvelle crise de larmes, rendant à nouveau impossible toute discussion.

*** Flash back ***

Une porte claqua violemment, mettant fin d'un coup brutal aux cris qui emplissaient quelques instants plus tôt à peine le petit appartement. Le silence en prit alors la place, lourd et dérangeant. Elle détestait ce silence, tout autant que les cris. Assise seule sur le parquet glacé de sa chambre, Charlotte ramena lentement ses jambes contre sa poitrine, appuyant son menton sur ses genoux. Elle attendait, calme et patiente, que ça passe et qu'elle puisse sortir de sa chambre. Au début, pendant les premiers mois, les querelles à répétitions de ses parents la terrorisaient. Elle ne supportait pas de les entendre crier ainsi l'un après l'autre, alors qu'elle avait toujours clamé avec une fierté non dissimulée que son papa et sa maman s'aimaient plus que tout au monde. A présent, elle ne pleurait même plus. D'une certaine manière, elle avait fini par s'y habituer. Il ne se passait bientôt plus un jour sans qu'une nouvelle dispute n'éclate. Ca partait en général de trois fois rien, une lumière qui était restée allumée, le volume de la télévision qui était trop fort, son père qui rentrait un peu en retard, sa mère qui passait la soirée enfermée dans sa chambre. Et cela durait depuis des semaines, des mois… Depuis qu'Andy était parti. Tout semblait avoir tellement changé autour d'elle et de sa famille, rien n'était plus comme avant. Sa mère surtout. Ce n'était de loin plus sa petite maman, celle qui lui lisait des histoires, celle qui lui chantait des chansons. Elle se montrait à présent froide et distante, et la fillette se sentait incroyablement seule.

Quelques coups furent frappés à la porte de la chambre, tirant la petite fille de ses pensées. Elle ne répondit rien, ne fit pas le moindre mouvement. Au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit lentement, et la silhouette rassurante de son père se dessina à contre-jour dans la lumière du couloir. Toujours dans l'ombre, elle retint son souffle un instant, priant pour qu'il ne la remarque pas. Elle avait prit l'habitude de ne pas se faire remarquer, après les disputes de ses parents, pour qu'ils ne s'aperçoivent surtout pas de ce qu'elle ressentait. Comme si elle avait voulu cacher ses sentiments afin de leur éviter des soucis supplémentaires. Cependant, les yeux de son père tombèrent sur elle aussitôt qu'ils se furent accoutumés à l'obscurité qui régnait dans la pièce.

"Charlotte, ma princesse," fit-il à voix basse en la rejoignant, "tu devrais dormir à cette heure… Est-ce que c'est maman et moi qui t'en avons empêché ?"

La fillette répondit d'un haussement d'épaules évasif, baissant les yeux vers le sol et faisant semblant de porter son attention sur le bout de ses pieds. Jack en eut un pincement au cœur. Il savait que sa fille souffrait énormément de cette situation, mais elle refusait systématiquement d'en parler, de se confier à qui que ce soit. Lui et sa femme lui avaient même pris rendez-vous chez la psychologue scolaire, mais même elle n'était pas parvenue à lui faire dire ce qu'elle ressentait face aux troubles qui régnaient au sein de sa famille. La petite était en train de se renfermer toujours davantage sur elle-même, élevant autour d'elle une barrière infranchissable qui la coupait peu à peu du monde extérieur, comme si elle tentait de se protéger de ce qu'il se passait autour d'elle.

"Ecoute ma puce," reprit-il en s'asseyant à ses côtés et en l'attirant contre lui, "je sais que ce n'est pas facile pour toi en ce moment. Amy est encore petite et elle ne comprend sans doute pas ce qu'il se passe, mais toi, tu es une grande fille, et si tu veux que je t'explique, que nous en discutions, alors il faut que tu me le dise."

La fillette n'eut d'abord aucune réaction, puis, au bout de quelques instants, elle leva vers son père ses grands yeux tristes et hocha légèrement la tête.

"Pourquoi est-ce que maman et toi vous criez toujours ?" demanda-t-elle d'une voix faible en baissant à nouveau la tête.

"Et bien, c'est assez compliqué, mais ta maman et moi avons des problèmes, des problèmes qui arrivent parfois aux grandes personnes…"

"Est-ce que vous ne vous aimez plus ?"

"Ce n'est pas que nous ne nous aimons plus… Tu sais, je crois que je continuerai toujours d'aimer ta maman… mais en ce moment, nous avons de la peine à nous entendre, nous ne sommes plus très souvent d'accord, et c'est difficile à vivre… Pour toi aussi ça ne doit pas être drôle…"

"Ca veut dire que tu vas t'en aller, comme le père de Masha ? Elle aussi ses parents se disputaient tout le temps, et maintenant son papa habite en France et il a une autre femme et des autres enfants et elle ne le voit plus jamais…"

"Et bien, tu vois les gens pour qui je travaille m'ont proposé un nouveau travail… sauf que je devrai aller dans une autre ville, à New York…"

"Est-ce que c'est très loin ?"

"Oui, assez… en fait, je ne pourrais plus rentrer tous les jours dormir à la maison…"

"Je veux pas que tu partes…" soupira la fillette en appuyant sa tête contre la poitrine de son père.

"Je préférerais vraiment rester ici, ou vous emmener avec moi, mais il faut que tu comprennes que c'est mieux pour ta maman et moi, que nous nous voyions un peu moins pendant quelques temps… Comme ça nous pourrons un peu réfléchir, et sans nous disputer tout le temps…"

Charlotte ne répondit rien, et dû fournir un effort colossal pour retenir les larmes qui perlaient à ses paupières. Comment donc aurait-elle pu comprendre ? Et qu'y avait-il à comprendre ? Tout ce qu'elle savait, c'était que son papa qu'elle adorait allait partir de la maison, et peu lui importaient les raisons. Son père avait toujours été quelqu'un de tellement spécial pour elle… C'était toujours lui qui allait faire du vélo avec elle, qui l'emmenait se promener au bord de la rivière, où qui lui apprenait le nom des oiseaux et des papillons, alors que sa mère restait à la maison avec Amy. Il racontait aussi les meilleures histoires, en prenant des vois différentes pour chaque personnage, et en mimant les scènes qu'il racontait.

"Quand est-ce que tu vas partir ?" demanda-t-elle finalement, après plusieurs minutes de silence.

"Dans un mois normalement, peut-être un peu avant. Ne pleure pas ma chérie, tu sais je reviendrai vous voir régulièrement, et je viendrai aussi vous rendre visite lorsque vous irez chez grand-mère pour les vacances, elle n'habite pas très loin de là où je vais aller…"

Charlotte hocha faiblement la tête. Elle ne pleurait toujours pas, mais n'en était pas loin. Son père lui manquerait tellement s'il s'en allait…

"Est-ce que tu as envie que je te raconte une histoire pour t'aider à t'endormir ?"

La fillette se contenta à nouveau de répondre d'un hochement de tête. Son père la prit alors dans ses bras et la porta jusqu'à son lit où il la borda soigneusement.

"Oh, j'y pense," fit-il alors qu'il s'apprêtait à commencer son histoire, "j'ai trouvé ça dans le jardin tout à l'heure. Tu ne devrais pas laisser traîner tes affaires dehors, un jour tu ne vas plus les retrouver…"

Charlotte tendit les bras et prit contre elle la vieille poupée que son père lui tendait, celle qui était borgne et presque chauve qu'elle avait reçue de sa voisine.


***

A suivre...