Charlotte
Chapitre VI

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Auteur: Aline

Droits divers: Les personnages de cette fic - sauf Charlotte et sa famille - ne m'apartiennent pas, bla bla, ils apartiennent à Michael Crichton, bla bla, tout le monde connaît la chanson ;O)

Note de l'auteur: Voilà, ceci est le dernier chapitre de cette histoire (cette fois, plus de suspense, promis vous saurez tout, TOUT ;O).


*** flash back ***

La jeune femme referma avec précaution la porte derrière elle, plongeant la petite chambre d'hôtel dans le noir. Elle resta immobile durant quelques secondes, écoutant le bruit régulier de la respiration de sa fille, qui lui seul venait troubler le silence, puis s'approcha à pas de loup du lit sur lequel elle distinguait la silhouette de son enfant endormie. S'asseyant auprès d'elle sur le bord du matelas, elle passa doucement la main dans ses longs cheveux. La décision qu'elle avait prise lui brisait le cœur, mais elle n'en voyait aucune autre. Ce n'était pourtant pas faute d'y avoir réfléchi. Elle n'avait fait presque que ça durant les deux dernières semaines, cherchant de toutes ses forces une autre solution. Elle n'en avait malheureusement pas trouvé. Car, au fond d'elle-même, elle savait que jamais elle ne serait capable de faire face à la maladie de sa fille, que jamais elle ne serait capable de voir mourir un autre de ses enfants. Le décès du petit Andy avait été l'épreuve la plus douloureuse qu'elle avait jamais eu à traverser, et même si elle souhaitait de tout son cœur pouvoir prendre soin de sa fille jusqu'au bout, elle était consciente qu'elle n'y parviendrait pas. Que d'une manière ou d'une autre, elle finirait par s'éloigner d'elle afin de se protéger. Elle avait bien tenté de se raisonner, de se dire qu'elle n'avait pas le droit de faire une chose pareille, qu'il serait incroyablement égoïste d'abandonner son enfant pour s'éviter la souffrance de la voir peu à peu s'éteindre… Mais cela ne valait-il en fin de compte pas mieux pour elle également? Quelle vie sa mère pourrait-elle lui offrir ? Ne serait-il pas préférable qu'elle demeure avec des gens qui sauraient exactement quoi faire, comment se comporter avec elle, comment la soulager sans la repousser ? Depuis la découverte de sa séropositivité quelques mois plus tôt, il était devenu difficile pour Beth de la prendre dans ses bras, ou même simplement de lui donner la main, comme si le contact de sa fille la brûlait… La jeune femme poussa un profond soupir. Il n'y avait pas de bonne solution, que ce soit pour elle ou pour Charlotte. L'une comme l'autre était de toute manière condamnée à souffrir… Comme si ça n'avait pas déjà été suffisamment le cas…

Même si la petite ne pleurait ni ne se plaignait jamais, sa mère savait pertinemment qu'elle avait été profondément marquée par le décès de son petit frère, et plus encore par le divorce qui avait finit de dissoudre les liens familiaux qui les unissaient, jusque là si solides. Mais elle ignorait comment s'y prendre pour l'aider, tout le monde l'ignorait en réalité. Alors qu'elle et Jack se séparaient, Charlotte avait peu à peu commencé à se renfermer sur elle-même, se réfugiant malgré elle dans un monde à part, monde sans doute dans lequel tout le monde - et elle la première - était heureux. Beth avait cru que ce phénomène s'estomperait avec le temps, mais il avait au contraire prit des proportions toujours plus inquiétantes. Cela faisait à présent plusieurs mois que la fillette n'avait pas prononcé le moindre mot, s'enfermant toujours davantage dans son mutisme, malgré les efforts de sa mère et des psychologues qu'elle avait consultés. Personne ne semblait posséder la clé de la tour de verre dans laquelle elle s'était barricadée parce qu'elle s'y sentait plus en sécurité que dans le monde extérieur, devenu trop dur et trop cruel. Ne sachant plus que faire, Beth avait décidé en dernière ressource de l'emmener en voyage quelque part. Elle espérait que changer d'air, voir d'autres paysages, rendraient à son enfant la joie de vivre qui l'animait autrefois. On lui avait à maintes reprises vanté les beautés des pays d'Afrique et n'ayant elle-même jusque là jamais quitté le continent américain, cette destination l'avait immédiatement séduite. Elle savait aujourd'hui qu'elle se reprocherait très certainement cette décision pour le restant de ses jours, car elle ne pouvait s'empêcher de se sentir une part importante de responsabilité dans la maladie qui rongeait de manière inexorable la vie de sa fille.

Elles se trouvaient là-bas depuis environ deux semaines et tout s'était jusque là passé pour le mieux lorsque Charlotte fut victime d'un accident alors qu'elles étaient toutes deux à bord d'une jeep qui les avait emmenées pour un mini-safari d'une journée dans la savane africaine. Son état n'avait rien d'alarmant, mais le temps qu'elle soit transportée jusqu'à l'hôpital le plus proche, elle avait perdu une quantité de sang non négligeable, qui rendait le rapatriement dangereux. A moins qu'elle ne reçoive une première transfusion sur place… Souhaitant limiter les risques pour sa fille, Beth avait accepté. Sans savoir bien malheureusement que le sang qu'on s'apprêtait à donner à son enfant était contaminé par le virus VIH, le virus du sida. Elle ne l'avait découvert que l'automne suivant, alors qu'elle était venue avec ses deux enfants passer quelques jours chez sa mère, à Chicago. Charlotte souffrait alors d'un mauvais rhume qui persistait depuis déjà plusieurs semaines, et suivant les conseils de sa mère, Beth avait finalement décidé de ne pas attendre d'être de retour à Los Angeles pour l'emmener chez le médecin. C'était le médecin traitant de la grand-mère, un vieil homme qui devait approcher l'âge de la retraite, qui les avait reçues. Soupçonnant une légère déficience immunitaire, il avait effectué une prise de sang et demandé des examens, sans se douter une seule seconde de la gravité de la maladie qu'ils révèleraient.

Charlotte toussa légèrement dans son sommeil, attirant à nouveau l'attention de sa mère. Dans d'autres circonstances, elle savait qu'elle aurait tout fait pour prendre soin de sa fille, pour rendre les années qu'il lui restait à vivre aussi heureuses que possible. Mais là… elle avait épuisé toutes ses forces à tenter coûte que coûte de se sortir de l'état dans lequel la mort prématurée d'Andy l'avait plongée. Elle se trouvait totalement démunie face au nouveau drame qui touchait sa famille, comme à bout de ressources. Les yeux toujours baissés sur le corps endormi de sa fille, la jeune femme se pencha lentement au dessus d'elle et déposa un léger baiser sur son front.

"Pardonne-moi ma chérie," murmura-t-elle d'une voix tremblante tout en s'efforçant de refouler les larmes amères qui affluaient sous ses paupières. "Pardonne-moi…"


***

"Est-ce qu'elle dort ?"

Susan hocha la tête en signe d'approbation et rejoignit Abby dans le hall des urgences. Il avait été particulièrement difficile de calmer la fillette, surtout lorsqu'elle avait su que son père allait venir la rejoindre. Un peu moins de deux heures plus tôt, lorsque Abby avait téléphoné à Mrs Eris pour la prévenir qu'elles avaient retrouvé la petite fugueuse et qu'elle se portait bien, elle leur avait appris que les services sociaux étaient parvenus à contacter Mrs Crane, la grand-mère de la fillette, et que celle-ci leur avait donné le numéro de son beau-fils à New York. Ce dernier avait aussitôt été contacté, et avait sauté dans le premier avion en partance pour Chicago. Apparemment, il ne savait pas plus que les autres ce que son enfant faisait dans cette ville, alors que son ex-femme était domiciliée en Californie.

"Est-ce qu'ils ont réussi à joindre la mère ?" demanda Susan à sa collègue en désignant Adele, qui discutait de manière animée avec l'un de ses collègues des services sociaux.

"Je ne crois pas," répondit Abby en secouant légèrement la tête. "En tout cas ce n'était pas le cas la dernière fois que j'ai parlé avec Adele. La grand-mère s'obstine à ne pas donner de numéro de téléphone auquel on pourrait la joindre, et elle ne veut même pas dire pourquoi. En revanche son père ne devrait pas tarder."

"C'est n'est peut-être pas une si mauvaise chose, que ce ne soit pas sa mère qui vienne la chercher…"

"Qu'est-ce que tu veux dire ?"

"Charlotte n'avait vraiment pas l'air de souhaiter retourner chez sa mère, peut-être qu'il n'y a qu'elle qui soit impliquée dans son abandon…"

"Et le père ne serait même pas au courant ?"

"Je ne sais pas, mais les familles éclatées n'ont plus rien d'exceptionnel. Rappelles-toi sa réaction lorsque nous avons parlé de son père, elle s'est mise à pleurer et nous a laissé comprendre qu'il était parti. Peut-être ses parents sont-ils séparés… C'est juste une idée."

"Oui mais ça se tiendrait… Un enfant ne devrait jamais avoir à traverser ce genre d'épreuves… comme si le fait qu'elle soit malade n'était pas déjà suffisamment lourd à porter pour une fillette de son âge…"

Susan répondit d'un léger hochement de tête. Au même instant, Adele mit fin à sa conversation avec son collègue qui prit la direction de la sortie de l'hôpital, et elle les rejoignit près du bureau des admissions.

"Vous avez du nouveau concernant la mère ?"

"A partir du nom de famille et du prénom du père, ils ont trouvé quelque chose dans le fichier des décès de Californie. La grand-mère nous a avoué qu'il s'agissait de son petit-fils, le frère cadet de Charlotte, décédé de mort blanche à l'âge de trois mois. D'après ce que nous avons, il avait une jumelle."

"Amy," murmura Susan, pensant à voix haute.

"Je vous demande pardon ?"

"Lorsqu'elle nous a parlé tout à l'heure, Charlotte nous a dit que sa mère ne l'aimait pas, qu'elle aimait seulement Amy. Peut-être que Amy n'est autre que la jumelle qui a survécu…"

"C'est fort possible," confirma Adele avec un hochement de tête. "Dans un cas comme celui-ci, il ne serait pas étonnant que la mort du petit garçon ait entraîné un report d'attention sur sa sœur, et donc que Charlotte se soit sentie délaissée."

"Mais cela n'explique pas que cette femme l'ait abandonnée…" fit remarquer Abby.

"On ignore les circonstances exactes de cet abandon, j'espère que Mr Farrell sera en mesure de nous éclaircir là dessus. En outre, nous ignorons également ce qu'il peut se produire dans la tête d'une femme dont le fils vient de mourir, particulièrement lorsqu'on lui apprend que sa fille est séropositive…"

"Il n'y a rien de pire que de perdre un enfant," murmura Susan, se rappelant combien elle avait souffert lorsque sa sœur lui avait reprit sa nièce qu'elle avait élevée pendant près d'une année.

Elle n'osait même pas imaginer ce que ça aurait été si Susie était morte. On pouvait certes reprocher son comportement à la mère de Charlotte, mais en même temps la jeune femme ne pouvait s'empêcher de la plaindre.

"Et la petite, comment va-t-elle ?"

"Compte tenu des circonstances, je dirais plutôt bien. L'annonce de l'arrivée prochaine de son père avait l'air de vraiment la réjouir."

"Je suis contente de l'entendre. En attendant, je crois que vous devriez aller vous reposer un peu, toutes les deux. La nuit a été longue, et ce n'est pas encore terminé. Essayez de vous trouver un endroit tranquille pour dormir un peu, je viendrai vous prévenir lorsque le père de Charlotte sera arrivé."

Susan et Abby lui adressèrent un hochement de tête reconnaissant. Elles savaient toutes deux qu'Adele aurait très bien pu les exclure totalement de cette affaire, étant donné que la fillette n'était plus sous leur responsabilité depuis qu'elle avait quitté l'hôpital, mais l'assistante sociale avait bien remarqué le lien qui les unissait à la petite fille. Suivant le conseil de la jeune femme, elles se mirent en quête d'une salle d'examen libre et s'installèrent finalement en salle 3. Heureusement pour elles, il n'y avait pas beaucoup de patients cette nuit-là.

"Comment tu crois que ça va se terminer ?" demanda Abby en étouffant un bâillement tandis qu'elle prenait place sur l'un des deux lits d'examens se trouvant dans la petite pièce.

"Je n'en ai aucune idée… J'espère juste que son père saura se montrer à la hauteur de ses espérances. Elle sera effondrée si jamais il la rejette."

"Je ne pense pas qu'il viendrait jusqu'ici si son intention n'était pas de rester auprès d'elle…"

"C'est possible… Je ne sais pas…"

***

Elles ne tardèrent pas à s'endormir, et lorsque Adele vint les réveiller une heure s'était écoulée.

"Le père de Charlotte est arrivé ?" demanda Abby d'une voix pâteuse en plaçant sa main devant ses yeux pour les protéger de la lumière.

"A l'instant, je lui ai demandé de patienter dans la salle d'attente le temps d'aller vous chercher. Je crois qu'il aura un demi-million de questions à vous poser sur l'état de santé de sa fille."

"Rassurez-moi," fit Susan, "dîtes-moi qu'il est déjà au courant pour sa maladie ?"

"Je n'en sais rien, nous n'avons échangé que quelques paroles. Mais j'espère que c'est le cas, le choc risque d'être de taille dans le cas contraire…"

Les deux jeunes femmes se levèrent rapidement et suivirent Adele jusqu'à la salle d'attente où le père de Charlotte semblait s'impatienter.

"Je vous présente le Dr Lewis et Abby Lockhart, ce sont elles qui se sont occupées de votre fille avant qu'elle ne parte pour le centre d'accueil."

"Charlotte, comment va-t-elle ?" demanda-t-il tout en serrant rapidement les mains qu'elles lui tendaient.

"Elle va bien, pour l'instant elle est endormie. Elle était encore sous le choc suite aux événements de cette nuit mais après une bonne nuit de sommeil elle ira certainement déjà beaucoup mieux," répondit Susan en tâchant de prendre une voix rassurante.

"Dieu soit loué," soupira Mr Farrell, la gratifiant d'une ébauche de sourire. "Quand est-ce que je pourrai la voir ?"

"Vu les circonstances, j'imagine que vous comprenez qu'il nous faut d'abord discuter un peu afin d'éclaircir certains points. Venez, nous allons nous installer dans un endroit plus tranquille."

Quelques minutes plus tard, ils prenaient tous quatre place dans la salle vide de laquelle Susan et Abby venaient de sortir.

"Tout d'abord," reprit Adele une fois qu'ils furent installés, "il faut que je vous demande si vous êtes au courant, pour la maladie de votre fille…"

"Vous parlez de son sida ? Oui je le sais, Beth - mon ex-femme - m'a téléphoné il y a quelques semaines pour me mettre au courant… Je vis et travaille à New York, et il m'a été impossible de me libérer immédiatement, mais je comptais aller passer quelques jours à Los Angeles afin d'être là pour la soutenir… Seigneur, je ne comprends pas comment elle a pu faire une chose pareille… Si j'avais su…"

"Vous n'avez pas une idée de ce qui a pu la pousser à abandonner Charlotte ? Il n'y a rien dont elle vous ait parlé… ?"

Adele omit volontairement de mentionner la mort du bébé. Elle voulait que ce soit lui qui lui expose les faits tels qu'ils s'étaient passés sur le plan humain et non pas à travers la froideur du rapport d'expertise médico-légale qu'on lui avait transmis. Jack poussa un profond soupir et baissa tristement la tête, puis se lança dans le récit pénible mais nécessaire de ce qu'avait été leur vie de famille au cours des deux dernières années. La naissance des jumeaux, le décès prématuré de leur fils à l'âge de trois mois et les dommages irréparables que cela avait créés au sein de son couple.

"Nous avons tout fait pour surmonter ça, mais ça n'a malheureusement pas été possible… Ma femme, Beth, a eu énormément de difficultés à surmonter la mort de notre petit garçon. Ca a été dur pour moi aussi bien sûr, mais pour Beth, ça a été la fin du monde. Nous avons tout essayé pour sauver notre mariage, nous avons vu des psys, des conseillers matrimoniaux, et tout ce qui va avec. Mais ça n'a pas vraiment servi à grand chose… Nous nous disputions à longueur de temps, finalement la situation est devenue tout simplement insupportable, aussi bien pour nous que pour Charlotte…"

"Depuis combien de temps est-ce que votre fille a cessé de parler ?" demanda Adele.

"Cessé… complètement ? Seigneur, j'ignorais cela… Enfin, je veux dire, lorsque Beth et moi étions en cours de divorce, elle s'est terriblement renfermée sur elle-même, elle souffrait énormément de la situation malgré tous nos efforts à sa mère et à moi pour l'épargner au maximum… Mais j'ignorais que cela avait encore empiré…"

"Vous voulez dire que vous n'avez jamais revu votre fille après le divorce ?"

"Non, aucune des deux," soupira Mr Farrell en baissant tristement les yeux. "Le divorce a été une épreuve très douloureuse pour nous tous, et Beth et moi avons décidé qu'il vaudrait sans doute mieux que nous ne nous revoyions plus du tout pendant quelque temps… Ca m'arrangeait d'ailleurs, on venait de m'offrir un poste à New York, mais pour moi il était évident que je continuerais tout de même à voir mes enfants…"

"Qu'est-ce qui vous en a empêché ?"

"Je ne sais pas exactement, beaucoup de choses… Je manquais de temps pour me rendre à Los Angeles, et lorsque je proposais à mon ex-femme de m'envoyer Charlotte pendant ses périodes de vacances, il y avait toujours quelque chose qui n'allait pas… Et j'avoue que je n'avais pas vraiment la force d'insister… En plus, à en croire ce qu'elle me disait la petite allait bien, elle me manquait, mais je n'avais pas vraiment de soucis à me faire… Je regrette terriblement tout ce qu'il s'est passé, mais ce qui est fait est fait, on ne peut rien y changer. En revanche, je ferai mon possible pour rendre le futur de ma fille, du moins ce qu'il en reste, le meilleur possible… Est-ce que je peux la voir à présent ?"

"Et bien je n'ai pas d'autre question pour l'instant, mais il faudra que nous nous revoyions demain, pour l'instant Charlotte est toujours prise en charge par les services sociaux et il faudra décider de ce qu'il va se passer pour elle ensuite."

"Beth avait obtenu la garde des enfants lors du divorce, mais j'imagine que vu les circonstances je devrais pouvoir demander que Charlotte reste avec moi…"

"Il faudra encore que nous contactions votre ex-femme, mais en cas d'abandon vous n'aurez aucune peine à obtenir une révision de jugement. Je vais laisser le docteur Lewis et Mlle Lockhart vous conduire à la chambre de votre fille."

Tous les quatre se levèrent lentement, et tandis que Adele se dirigeait vers la sortie de l'hôpital, Jack, Susan et Abby traversèrent en silence le couloir des urgences afin de se rendre à la chambre de Charlotte. Allongée sur le côté, la petite se tenait recroquevillée sur elle-même, les genoux serrés contre sa poitrine, le visage tourné vers la fenêtre, ses longues mèches sombres éparpillées négligemment sur l'oreiller.

"Quelle est son espérance de vie ?" demanda Mr Farrell à voix basse alors que ses yeux se posaient sur son enfant endormie.

"C'est difficile à déterminer," répondit Susan sur le même ton. "Mais avec les thérapies actuelles, certaines personnes porteuse du virus du sida vivent avec pendant dix, vingt, trente ans sans que la maladie ne se déclare jamais…"

"Mais elle peut également tomber malade demain, c'est ça ?"

"C'est vrai que la maladie peut se déclarer n'importe quand, mais si vous veillez à ce que Charlotte suive scrupuleusement le traitement qui lui a été prescrit, elle a très certainement encore de belles années devant elle."

Au même instant, la fillette poussa un petit gémissement, et se retourna lentement de l'autre côté. Un court silence s'installa dans la pièce, et au bout de quelques secondes elle cligna légèrement des yeux, d'abord éblouie par le faible éclairage diffusé dans la petite pièce par une veilleuse. Puis, lentement, son regard se posa sur ses trois visiteurs, et à l'instant même où elle reconnaissait son père, une expression mêlée de joie, de surprise et d'incrédulité se peignit sur son petit visage pâle. Ses lèvres s'entrouvrirent, comme si elle avait voulu dire quelque chose, mais aucun son n'en sortit. Jack s'approcha alors lentement du lit de sa fille, presque timidement.

"Charlotte, ma chérie…" murmura-t-il d'une voix tremblante en s'asseyant auprès d'elle et en passant une main mal assurée dans ses fins cheveux bruns. "Je suis tellement content que tu n'aies rien, j'ai eu tellement peur…"

Durant un court instant, Charlotte fut incapable de détacher les yeux du visage de son père, comme si elle cherchait à se convaincre qu'il était bien là et qu'elle n'était pas juste en train de rêver. Elle était tellement sûre que jamais plus elle ne le reverrait… Puis, d'un mouvement rapide, elle se jeta à son cou, le serrant contre elle de toute la force de ses petits bras.

"Papa," murmurait-elle alors que des larmes de joie inondaient le col de la chemise de Jack. "Papa, tu es revenu…"

Toujours debout près de la porte, Susan et Abby échangèrent un regard attendri, puis s'éclipsèrent silencieusement de la petite pièce, laissant le père et la fille savourer leurs retrouvailles.

***

Ce fut avec soulagement que Susan poussa la porte de la salle de repos derrière elle, contente d'en avoir enfin terminé. Elle était là depuis plus de quinze heures, et son seul désir en cet instant était de rentrer chez elle, de prendre un bain brûlant et de se glisser bien au chaud dans son lit, pour ne pas en ressortir avant une bonne douzaine d'heures.

"Tu termines seulement maintenant ?" s'étonna Abby en levant les yeux du magazine qu'elle était occupée à lire.

"Je t'assure qu'en ce moment j'ai l'impression de passer ma vie à l'hôpital…" soupira la jeune femme en prenant la direction de son casier. "Est-ce que tu en as encore pour long ?"

Abby jeta un œil à sa montre : "J'ai fini depuis une demi-heure, mais Weaver m'a demandé d'attendre que le labo descende les résultats d'un de ses patients… Elle ne m'a même pas laissé le choix, je t'assure que cette femme est démoniaque…"

"Tu prêches une convaincue," répliqua Susan en riant, alors qu'elle refermait son vestiaire d'un geste vif.

Au même instant, la porte de la petite pièce s'ouvrit une nouvelle fois, et Lydia passa la tête dans l'entrebâillement.

"Susan, Abby, de la visite pour vous à l'accueil," fit-elle en apercevant ses collègues.

Les deux jeunes femmes échangèrent un regard intrigué, se demandant qui pouvait bien venir les voir toutes les deux et à l'hôpital, puis suivirent Lydia à l'extérieur de la pièce. Au bureau de l'accueil, un homme semblait en pleine discussion avec Jerry, et il ne leur fallut qu'une seconde pour reconnaître la fillette qui se trouvait à ses côtés. Cela faisait plus de trois mois à présent que Charlotte était repartie avec son père, et elles n'avaient pas eu de nouvelles depuis. Tout ce qu'elles savaient, c'était que Mr Farrell comptait demander et obtenir la garde de sa fille. En les entendant approcher, Charlotte tourna la tête dans leur direction et un immense sourire irradia son visage à l'instant où elle les reconnut. Le contraste avec la petite fille dont elles s'étaient occupée quelques mois auparavant était saisissant , tant elle semblait avoir retrouvé gaieté et joie de vivre.

"Nous avions un peu peur que vous ne soyez pas là," dit Jack en leur serrant la main. "Charlotte tenait absolument à venir vous dire au revoir avant que nous ne rentrions définitivement à New York…"

"C'est gentil, ça Charlotte, d'avoir pensé à nous," fit remarquer Abby avec un sourire attendri, avant de hisser la fillette dans ses bras.

"Rassurez-vous, je crois qu'elle n'est pas prête de vous oublier, vous avez été vraiment des anges pour elle, elle ne cesse de parler de vous."

"Papa a dit qu'on pourrait venir vous rendre visite à Chicago de temps en temps…" murmura la fillette.

Sa voix était encore un peu tremblante, mais il était évident que son élocution avait énormément progressé depuis la dernière fois qu'elles l'avait vue, même si elle demeurait encore un peu incertaine.

"Ca nous ferait très plaisir ma chérie," répondit Susan en passant une main affectueuse dans les longs cheveux de la petite fille. "Si vous vous installez avec elle à New York, j'en déduis que vous avez pu avoir sa garde," ajouta-t-elle en se tournant vers Jack.

"Oui, ça n'a posé aucun problème. De toute façon, vu les circonstances, Beth ne pouvait pas vraiment prétendre vouloir la reprendre avec elle. C'est bien mieux ainsi, Charlotte reverra sa mère et sa sœur régulièrement, mais je crois qu'elle a compris que Beth n'est pas prête à s'occuper seule d'elle pour l'instant."

"Maman a peur parce que je suis malade,"intervint la fillette. "Mais je suis contente d'aller habiter avec papa, lui il n'a pas peur."

"En réalité je suis mort de trouille, mais j'imagine qu'on devrait pouvoir s'en sortir," répliqua Jack avec un sourire. "Bien, j'aimerais pouvoir rester ici, mais notre emploi du temps est assez chargé, nous avons un avion dans à peine un peu plus d'une heure, et si nous ne voulons pas le manquer nous ferions sans doute mieux d'y aller. Dis 'au revoir' Charlotte."

"Au revoir," répéta la fillette alors que Abby la reposait sur le sol. "Et merci d'avoir été si gentilles avec moi."

Les deux jeunes femmes serrèrent tour à tour la petite fille dans leurs bras, puis échangèrent une dernière poignée de main avec Jack.

"Merci pour tout," fit ce dernier avant de s'en aller. "Jamais je ne pourrai oublier tout ce que vous avez fait pour ma fille."

"C'était naturel," répondit Susan en souriant. "Charlotte est une enfant merveilleuse. N'oubliez pas de nous donner de ses nouvelles."

"C'est promis, au revoir."

Avec un dernier signe de la main, Charlotte et son père franchirent la porte d'entrée, laissant Susan et Abby songeuses, un peu tristes peut-être. Charlotte leur manquerait, elles en étaient conscientes tout autant que du fait que jamais elles ne pourraient l'oublier. Sans qu'elles puissent vraiment déterminer quelle en était la raison, cette petite fille avait changé une part de leur existence. Comme si le regard plein d'espoir qu'elle avait levé vers elles en dépit du malheur qui la touchait leur avait subitement prendre conscience de ce que leurs propres problèmes pouvaient avoir d'anodin.

"Est-ce que tu veux aller boire quelque chose ?" proposa finalement Abby après plusieurs secondes de silence.

Susan ne put réprimer un sourire en se rappelant à quel point cette proposition lui aurait semblé surprenante encore une semaine auparavant. C'était tout naturellement qu'elles avaient mis de côté la rivalité qui les opposait continuellement afin de s'unir pour tenter d'offrir un peu de réconfort à leur jeune patiente, et c'était à présent tout aussi naturellement qu'elles enterraient définitivement la hache de guerre.

"C'est une excellente idée," répondit-elle avant qu'elles ne prennent toutes deux la direction de la sortie.

***

FIN