Illyana
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Il tomba à genoux et elle dut se forcer à rester impassible, à ne pas se jeter à ses côtés pour le réconforter. Il hoquetait, les mains crispées sur le sol, luttant contre un étau invisible qui lui coupait le souffle. Sérhà craignit un instant qu'Harlock ne surréagisse en astral, avec une de ces décharges psychiques incontrôlées dont il avait déjà fait la démonstration quand ils se retrouvaient l'un en présence de l'autre, et elle se concentra pour diffuser une bulle apaisante autour d'eux.
Elle ne sut s'il l'avait perçue, mais la respiration du pirate se fit peu à peu moins hachée.
— Qu'est-ce que tu as fait… Qu'est-ce que… Hé ! Qu'est-ce qui arrive à ma voix ?
Il leva les yeux vers elle, elle le détailla de pied en cap, puis elle hocha la tête d'un air satisfait. Cheveux vert foncé presque noirs qui descendaient jusqu'à mi-cuisse, une taille légèrement supérieure à la moyenne sylvidre, une carrure un peu plus athlétique également… Elle avait choisi des caractéristiques neutres, les plus proches de l'apparence physique du pirate afin de le perturber le moins possible, et le camcod remplissait parfaitement son office. Harlock se révélait une Sylvidre tout à fait correcte.
— Camouflage, répondit-elle. – elle sourit – … Tu t'attendais à ce que je te camoufle en quoi, hangareka ?
Il haussa un sourcil. Le droit. Il s'en rendit compte, plaqua une main sur son œil gauche, plissa le front.
— Et pourquoi je vois avec mon mauvais œil ?
Il avait un petit je-ne-sais-quoi d'attendrissant à tenter de maîtriser ce qui échappait à son contrôle. Elle le sentait désemparé, probablement était-il en train de hurler intérieurement, mais il s'accrochait avec une énergie farouche pour surmonter les effets psychiques du camcod.
Lorsqu'il se remit debout, il vacilla un peu, lui décocha un regard voilé de douleur, garda les dents serrées. Il ne se plaindrait pas. Il ne se plaignait jamais.
— Respire à fond, dit-elle. Je n'ai pas fini.
Il fit « ah ? » d'une voix atone tout en tirant sur les pans de sa tunique d'un geste saccadé (il venait de s'apercevoir qu'il avait des seins, c'était mignon).
— Il reste le leurre psychique, lui rappela-t-elle.
— Et, euh… C'est obligatoire ?
Elle hocha la tête.
— Oui. Tu exsudes la panique animale, ce n'est pas un comportement de Sylvidre bien élevée.
La taquinerie arracha à Harlock un pâle sourire.
— J'suppose que j'ai pas le choix… souffla-t-il.
— Le but, c'est que tu passes inaperçu, capitaine.
Le leurre se présentait sous la forme de deux barrettes argentées reliées entre elles par une chaînette de la même couleur. Sérhà le fixa de part et d'autre du crâne d'Harlock, juste au-dessus de ses oreilles, et arrangea la chaîne pour qu'elle retombe de façon harmonieuse sur sa nuque comme un inoffensif bijou capillaire.
— Attention, prévint-elle. Je l'allume.
Il ne cria pas mais ses paupières papillotèrent et ses yeux se perdirent dans le vague.
— Sérhà, je… Pourquoi…
Elle avait tablé sur un évanouissement (ce n'était qu'un humain, après tout) qui aurait in fine été plus facile à gérer. Elle aurait dû se douter qu'il n'en ferait – comme d'habitude – qu'à sa tête. Il lutta vaillamment, avec obstination, avec cet acharnement aveugle qui le caractérisait et qui forçait l'admiration, et ne montra aucun signe de perdre connaissance à quelque moment que ce soit.
Elle soupira. Il méritait une explication, mais sans qu'il n'y connaisse rien l'exercice était loin d'être aisé.
— Respire à fond, répéta-t-elle. Le leurre s'ancre sur tes pensées superficielles, mais il ne touche pas à tes pensées profondes… Tes souvenirs sont intacts, précisa-t-elle face à l'abîme de perplexité qu'il lui renvoya. Ton vaisseau, la piraterie, tout ça… ça te parle ?
— Oui bien sûr, mais je… euh…
Elle l'interrompit, doigt levé, et le força à s'asseoir. Il tremblait.
— Et… poursuivit-elle, le leurre agit sur plusieurs plans de conscience pour convaincre tout le monde que tu es quelqu'un d'autre, y compris toi parce que tu es incapable de différencier tes propres pensées de celles qui te sont implantées.
Elle lui saisit le menton, chercha à accrocher son regard. Le fond de ses prunelles était hanté. Pas étonnant, songea-t-elle. Comme il n'était pas en mesure de faire le tri, il se retrouvait avec deux personnalités contradictoires et l'impossibilité de résoudre le conflit.
— Focalise-toi sur tes souvenirs, insista-t-elle. Laisse le leurre agir en surface, et garde à l'esprit qu'il s'agit juste d'une couverture.
Elle recula d'un pas. Une couverture qui fonctionnait du tonnerre, se réjouit-elle tandis qu'elle sondait l'empreinte astrale du pirate. Bien sûr, il ne fallait pas s'intéresser de trop près à lui car son aura, son comportement, sa gestuelle fourmillaient de petites incohérences, néanmoins l'illusion s'avérait remarquablement stable.
— Je me suis basée sur une de mes mécaniciennes sur le Hau Maiangi. Originaire d'une colonie errante, a grandi parmi les humains, et donc plus à l'aise avec le standard qu'avec le sylvidre, ce qui permettra le cas échéant de justifier facilement pourquoi tu ne parles pas sylvidre.
Harlock se redressa. Ses épaules tremblaient toujours, mais son regard s'était affermi.
— Illyana, dit-il.
Sérhà lui adressa un sourire d'encouragement.
— Oui c'est ça, approuva-t-elle. Illyana. C'est son nom. Et c'est donc comme ça que tu t'appelles.
Il hocha la tête. Il comprenait vite pour un humain.
Elle sourit encore. Ses perspectives de s'extirper du bourbier dans lequel elle s'était elle-même fourrée s'éclaircissaient.
— Ne bouge pas d'ici, dit-elle. Tu ne devrais pas croiser grand monde, le Hau Maiangi ne devrait pas tarder à me contacter, et une fois qu'on sera là-bas on trouvera bien le moyen de te transférer vers ton vaisseau en toute discrétion.
Il opina une nouvelle fois, avisa le sofa en quart de cercle de l'espace détente, s'assit à un bout et replia ses jambes contre sa poitrine.
— Tu attends avec moi ? demanda-t-il.
Sérhà pencha la tête de côté. La note d'espoir enfantine dans la voix du pirate l'avait presque amenée à répondre « oui » sans réfléchir. Son professionnalisme reprit heureusement aussitôt le dessus, même si l'expression résignée qu'Harlock lui lança dans la foulée (il était professionnel aussi, bien que perturbé) la touchait davantage qu'elle ne l'aurait voulu.
— Je vais faire mon rapport à la Gardienne-mère. Tuahine te…
Elle stoppa sa phrase avant de prononcer « surveillera ». Il n'était pas prisonnier, et elle ne voulait pas qu'il le croie. S'il était ici, à Faré Oko, dans ce village-refuge fermé au monde extérieur, dans la maison de sa sœur d'âme, c'était parce qu'il… parce qu'elle… Elle fronça le nez. Parce que c'était la meilleure chose à faire, décida-t-elle.
— … Tuahine s'assurera que tu vas bien.
Elle n'attendit pas qu'il réponde ou que Tuahine proteste, et sortit avec la désagréable sensation de s'enfuir. Elle ne l'abandonnait pas, se répéta-t-elle. Pourquoi cette pensée lui revenait-elle ainsi, lancinante et insidieuse ?
La brise vespérale rabattit vers elle d'autres préoccupations. Faré Oko. Les mécanoïdes. Rédemption était trop proche et l'assaut méca trop important pour espérer garder le Faré à l'écart du conflit. La Gardienne devrait trancher, et ce ne pourrait être en faveur de la passivité. Une évacuation, peut-être ? Ou la mise en place de défense plus robustes ? Aucune solution ne serait exempte de risques.
Elle n'arriva jamais à l'Arboretum.
— Où cours-tu donc si vite, Sérhà ?
Aito lui barrait la route. La Protectrice était flanquée de deux miliciennes. Surprise, Sérhà fut désarmée avant d'avoir eu le temps de réagir.
— Je ne permettrai pas que la Gardienne soit dérangée sur la base d'accusations infondées, grinça Aito.
— Mais ? Pas du tout ! protesta Sérhà. J'étais à Redemption, j'ai perdu des soldates là-bas ! Il faut prendre des mesures contre la flotte méca sans attendre !
— Oh, tu avoues avoir mené des actions insurrectionnelles sans ordre ? J'ai pleins pouvoirs pour empêcher les agitatrices dans ton genre de nuire !
Le ton d'Aito suintait de venin. Ce n'était pas logique ! songea Sérhà. Comment la Protectrice pouvait-elle nier une réalité qui se déroulait littéralement sous son nez ?
— Mettez-la au secret, disait-elle à ses sbires. Je ne veux pas qu'elle répande ses absurdes scénarios apocalyptiques au sein de la colonie.
Sérhà aurait compris qu'on lui reproche d'avoir introduit un intrus au Faré, mais à aucun moment le sujet ne fut abordé. L'unique obsession d'Aito semblait de convaincre quiconque l'écoutait que les mécanoïdes ne présentaient aucun danger.
Elle se laissa emmener jusqu'aux quartiers de détention, se laissa pousser dans une pièce exiguë tapissée de ronces et d'urticantes vivaces. Se battre contre ses sœurs était hors de question.
Elle réclama son Droit de Parole, dont toute Sylvidre pouvait user pour dialoguer avec sa Gardienne-mère.
Elle ne récolta qu'un mépris hautain. Quel était l'élément qui lui avait échappé ?
Elle pensa à Tuahine.
Elle pensa à Harlock.
La porte de la cellule se referma sur elle.
