Premiers pas
.
Elle ne revenait pas.
Harlock déplia et replia ses jambes, se pelotonna contre un coussin, changea de position, tendit les bras devant lui et examina les mains fines et diaphanes qui y étaient rattachées et qui étaient donc, en toute logique, les siennes.
Il se massa les tempes. Camouflage ou non, la sensation était… étrange, faute d'un meilleur mot pour la définir. Certes, Sérhà lui avait dit que ses souvenirs étaient prioritaires sur le reste, mais ses souvenirs affirmaient qu'il était un humain mâle, ce qui n'était pas du tout raccord avec la Sylvidre femelle qu'il avait sous les yeux. D'autant qu'il ne parvenait pas à se débarrasser de l'impression persistante qu'il s'appelait Illyana et devrait donc se genrer au féminin.
Il grogna, se pinça l'arête du nez. Harlock. Il s'appelait Harlock.
La migraine pointait.
Et Sérhà ne revenait pas.
Frustré, il tenta quelque pas. La manœuvre s'avéra très perturbante, comme s'il était engoncé dans un costume mal ajusté.
— Hé ! Où tu vas ? lui lança-t-on.
Il se retourna et vacilla sur ses jambes, et battit maladroitement des bras pour se maintenir en équilibre. Le problème, c'était qu'il se retrouvait avec des formes là où il n'aurait pas dû en avoir, qu'il le voyait, qu'il essayait de s'ajuster en conséquence, mais que son corps réagissait comme si lesdites formes n'existaient pas. Ce qui, à bien y réfléchir, était effectivement le cas. Camouflage, tout ça…
Harlock tira nerveusement sur sa chemise. Le tissu plissait à des endroits pas naturels – pour lui.
Dans un coin de son esprit, Illyana regretta que cela ne plisse pas davantage. Il grimaça.
— Sérhà aurait déjà dû rentrer, non ? dit-il.
Il déglutit. Sa voix sonnait trop aiguë, avec un timbre chaud qu'il aurait qualifié de « sensuel » si l'idée ne l'avait pas mis mal à l'aise.
En face, la copine de Sérhà (Tuahine, s'il se souvenait bien) se renfrogna.
— La Gardienne-mère est à l'écoute de ses Filles et attentive à tous les détails, rétorqua-t-elle.
— Mouais… – Harlock pointa une fenêtre et l'obscurité totale à l'extérieur – … Y compris la nuit ? Elle ne dort jamais, ta gardienne ?
Tuahine répondit « humpf », sûrement offusquée de son irrespect envers le dirigeant local, mais 1) Harlock n'avait jamais respecté les politiques et il n'allait pas commencer maintenant, et 2) il observa avec satisfaction que son argument avait malgré tout fait mouche.
— Elle doit avoir beaucoup de questions à poser à Sérhà, avança Tuahine.
Le ton était incertain, la moue peu convaincue. On pouvait donc considérer ça comme une victoire et passer à la phase suivante, se réjouit Harlock. Il adressa à Tuahine son meilleur sourire, celui qui incitait à tous les coups ses interlocuteurs à se ranger à son avis, avant de s'interroger sur l'effet que cela produisait avec Illyana.
Les pommettes de Tuahine verdirent, puis elle baissa ses longs cils.
— Je vais… aller voir à l'Arboretum, céda-t-elle.
Harlock leva un sourcil, dégaina une œillade « désinvolte et charmeuse », étira légèrement le coin de ses lèvres. Il était hors de question qu'il perde l'avantage.
Que donnait la posture « pirate rebelle et sûr de lui » quand on l'exécutait avec une Sylvidre ?
Tuahine verdit de plus belle.
— Et tu, hum… tu peux venir. Bien sûr.
Parfait.
Dehors, la nuit était sombre, mais les dômes d'habitation irradiaient une lueur diffuse, suffisante pour éclairer leurs pas. Harlock dénombra une vingtaine de maisons-bulles de part et d'autre du chemin, et une quantité équivalente suspendues dans les arbres tels des joyaux scintillants. L'ensemble était à la fois magnifique et apaisant, bien loin des constructions de métal et de béton dont il avait l'habitude. Il en ressentit une vague de nostalgie dont il ne sut définir la provenance, et se passa la langue sur les lèvres comme si cela avait pu dissiper son trouble.
— C'est loin ? demanda-t-il.
— Non. Et tais-toi. S'il te plaît.
Il protesta.
— Je n'ai pas l'intention de griller ma couverture, si c'est ce qui t'inquiète.
— Tu ne t'exprimes pas comme une Sylvidre, tu n'émets pas en astral comme une Sylvidre, tu ne bouges pas comme une Sylvidre, rétorqua Tuahine.
Elle hésita, lui lança un regard furtif.
— Ça fait bizarre quand on te regarde, et c'est pire quand tu ouvres la bouche, précisa-t-elle. Donc tais-toi.
Harlock fronça le nez, plus vexé qu'il n'aurait cru. D'accord pour le langage, d'accord pour les machinchoses psychiques, mais qu'entendait cette foutue plante par « tu ne bouges pas comme une Sylvidre » ? Marcher c'était marcher, non ? Il ravala toutefois sa remarque et enfonça les mains dans ses poches : qui sait quelles oreilles indiscrètes se dissimulaient parmi les ombres ?
Tuahine n'ajouta rien, et ils avancèrent en silence jusqu'à un… bosquet ? Un bosquet chelou, qui plus est. Il bruissait.
Ils se frayèrent un passage sous un arbre pleureur, un peuplier peut-être, écartant par poignées le rideau végétal qui tombait jusqu'au sol. Derrière, ils débouchèrent dans une clairière couverte d'herbes folles, délimitée par un cercle parfait de pierres phosphorescentes et protégée des intempéries par une voûte de rameaux entrelacés.
Harlock se crispa. Le bruissement devenait chuchotement et s'infiltrait en lui comme des doigts dans ses cheveux.
— Sérhà n'est pas venue ici, affirma Tuahine.
Il sentit l'angoisse dans sa voix, mais ne put deviner sur quoi elle se basait pour être aussi péremptoire.
Le chuchotement devint rumeur. Il grinça des dents. Tuahine écarquilla les yeux.
— Chut ! le pressa-t-elle.
Quoi ? La rumeur s'abattait en pluie sur ses épaules.
— Tu émets ! siffla-t-elle. Arrête !
Un chatouillis spectral lui descendit le long de la colonne vertébrale. Télépathie, comprit-il. Il fut parcouru d'un frisson, reconnut les prémices d'un machinchose psychique involontaire, se figea.
Les arbres se penchaient vers lui. La rumeur s'intensifia.
Il regarda avec une fascination horrifiée ses cheveux onduler de leur propre chef, se rappela que ce n'étaient pas « ses » cheveux mais ceux d'Illyana (notamment parce qu'ils étaient verts et qu'il pouvait les enrouler autour de son avant-bras sans problème), se demanda enfin si le camouflage – le camcod, comme l'avait appelé Sérhà – était capable de générer des machinchoses psychiques tout seul.
Il se retrouva à l'air libre avant d'avoir réussi à démêler la réalité d'éventuelles hallucinations. À quelques enjambées, le bosquet avait repris l'apparence d'une inoffensive concentration de végétaux. Et Tuahine le tenait par le poignet.
— J'espère que tu n'as réveillé personne avec tes conneries, grogna-t-elle.
Harlock se frictionna la nuque. Hé, c'était pas de sa faute !
— Y'avait des arbres qui parlaient, se défendit-il.
C'était peut-être normal pour une Sylvidre, mais même s'il avait besoin de se le répéter en boucle en ce moment, il n'était pas une Sylvidre.
Sa récrimination arracha un léger rire à Tuahine. Elle ne poursuivit toutefois pas sur la thématique des arbres parlants.
— Tu as des harmoniques astrales intéressantes. C'est Sérhà qui te les as léguées quand elle a fusionné avec toi ?
Il s'assombrit.
— J'sais pas. 'paraît que je ne remarque rien, et de toute façon je ne contrôle pas.
Il voulut en rester là, se surprit à culpabiliser. Tuahine était proche de Sérhà à un degré qu'il ne parvenait pas à évaluer ; elle méritait qu'il développe davantage le lien qu'il maintenait avec… sa compagne ? sa sœur ?
— C'était une, hem, « fusion d'urgence », tenta-t-il d'expliquer maladroitement. C'était mauvais pour nous deux alors on l'a, euh… détricotée.
— Ça ne s'annule pas, une fusion, répliqua Tuahine.
Il haussa les épaules.
— Je suis humain.
Les humains n'étaient pas conçus pour la télépathie. Tout le monde le savait.
… Mais il avait malgré tout fusionné, et il en restait des bribes quoi qu'il prétende.
— Tu ne la perçois pas ?
Il ne demanda pas ce à quoi Tuahine faisait allusion. Elle parlait de Sérhà. Elle parlait du lien.
Il en restait des bribes.
Il n'avait jamais osé s'y intéresser.
— Je suis humain, répéta-t-il.
Elle pointa un index vers lui.
— Vu le boucan que tu as fait tout à l'heure, ça m'étonnerait que tu ne captes rien.
Il s'agaça. Les machinchoses psychiques, ce n'était pas pour lui. Ça ne l'avait jamais été. Ça ne le serait jamais.
— Ce n'est pas que je ne capte rien, sale fougère obstinée, c'est que je ne sais pas l'interpréter.
— Ah… Attends, je vais m'en occuper.
Et elle posa son front sur le sien.
Il voulut reculer, ses jambes n'obéirent pas. Il se tendit dans l'attente de la douleur qui suivrait le contact psychique, il sentit une caresse, il l'imagina sûrement. Le vent, se persuada-t-il.
Tuahine le regardait. Son visage noyé par la nuit était indéchiffrable. Sa voix se réduisit à un murmure atone.
— Ça ne s'annule pas, une fusion…
Le silence s'étira, lourd de non-dits et d'espoirs trahis. Il dura une seconde éternelle. Il s'estompa dans une bouffée de colère et le halo verdoyant des cheveux de Tuahine.
— Elle a été emprisonnée ! se hérissa-t-elle. Tu… J'ai perçu son aura au Pavillon du Jugement, cette kairau d'Aito va m'entendre !
Il y eut un instant de flottement durant lequel Harlock emboîta le pas de Tuahine par réflexe, puis il cilla. Non, ce n'était pas une bonne idée.
— Arrête ! dit-il. Il faut qu'on se pose pour y réfléchir avant.
Tuahine, toujours furibonde, fit mine de ne pas l'entendre. Il la força à stopper. Un comble pour lui qui adorait foncer bille en tête !
Peut-être était-ce Illyana qui l'assagissait, va savoir…
— Tu ne l'aideras pas si on se jette dans un piège, je ne t'aiderai pas si je ne suis pas un minimum briefé sur ce qui m'attend, et si Sérhà est suspectée de quelque chose ma présence risque même d'aggraver la situation.
— Elle est suspectée de t'avoir introduit ici, c'est évident ! cracha Tuahine.
— J'aurais été arrêté aussi, réfuta-t-il.
Son calme eut raison de la fureur de la Sylvidre. Elle maugréa quelques mots dans sa propre langue (sûrement des insultes), mais se rangea finalement à son avis.
— On rentre, céda-t-elle. Demain on y verra plus clair. La Gardienne nous expliquera.
Elle hésita sur les derniers mots. Ce n'était pas une guerrière, probablement avait-elle vécu une vie tranquille jusqu'à présent, et Harlock devina qu'elle se raccrochait du mieux qu'elle pouvait à un système qui lui était familier… mais dans lequel sa confiance venait d'être ébranlée. « Bienvenue dans le monde réel, ma jolie », songea-t-il amèrement.
Ils regagnèrent la maison en silence. Tuahine lui désigna le canapé de la pièce principale avant de s'éclipser par une porte adjacente. Ça lui convenait.
La fatigue le terrassa.
