Heilani
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Le flash céruléen l'aveugla, le souffle le repoussa en arrière et, tandis qu'il se rétablissait sur ses appuis en essayant de récupérer tous ses cheveux, Harlock se fit la réflexion qu'il souffrait quand même d'un léger problème de dosage.
— À couvert ! À couvert ! criait quelqu'un.
Roulade latérale, parade, vérification. Il avait 1) décapité trois mécas et un arbrisseau malchanceux, 2) transformé une bande d'écorce d'un tronc centenaire en cure-dents et l'électronique de précision d'une visière quantique en porc-épic, 3) emmêlé un blaster magnétique dans une mèche de cheveux.
Il pesta sur l'absence de son cosmodragon pendant qu'il dépêtrait sa prise. Les machinchoses psychiques c'était bien joli, mais rien ne valait le poids du métal dans la main.
— Feu ! Feu à volonté !
Ça paniquait sec, par là-bas. Harlock soupesa l'arme avec un sourire appréciateur. Pas aussi puissant qu'un plasma, ridicule comparé au cosmodragon, mais ça ferait l'affaire. Il lâcha une rafale au jugé.
Il y eut un glapissement suivi du « claclac » typique d'un régulateur interne en surchauffe. Encore un de moins. Combien étaient-ils au départ, déjà ?
Un méca rescapé tenta une manœuvre en tenaille. Harlock ne l'aurait pas vu en temps normal (c'était son œil mort, de ce côté), tout comme il ne savait pas trop si Illyana l'aurait vu (son œil sylvidre était peut-être fonctionnel, mais puisque dessous c'était censément un œil humain mort alors que voyait-il exactement ?). Quoi qu'il en soit, le machinchose psychique en effervescence était aussi redoutable que sa paranoïa habituelle, et Harlock se jeta derrière un arbre avant même de comprendre pourquoi il réagissait ainsi. Le méca, lui, fut plaqué au sol d'une vicieuse balayette de cheveux.
Harlock entendit un gargouillis caverneux, observa le visage du méca disparaître sous un assaut capillaire, songea que c'était tout de même moche d'être tué par des cheveux, puis il se demanda s'il avait un contrôle quelconque sur ces trucs, s'ils agissaient de leur propre chef, et laquelle de ces deux options était la pire.
Enfin, il releva les yeux sur la Gardienne. Elle semblait… effrayée ? Impressionnée ? Admirative ? Les trois à la fois ?
— La méthode n'est pas orthodoxe, jeune fille. Néanmoins, pour une humaine vous obtenez des résultats, hem, intéressants. Quels mécanismes d'infra-conscience mettez-vous en œuvre ?
Quels quoi ? Il grimaça.
— Je ne sais pas… ça attaque tout seul, je crois…
— Certainement pas, ma Fille. Votre conscience est une et votre psychisme vous appartient.
Bof. Très franchement, il n'en était pas aussi sûr. Il avait envie d'attaquer et « ça » attaquait, mais il avait tout de même l'impression que le « comment » ne dépendait pas vraiment de lui. Quant à sa conscience « une »… Il se retint in extremis de ricaner.
— Il va en arriver d'autres, dit-il. Il faut s'éloigner d'ici, et gagner un endroit sûr d'où vous pourrez organiser la résistance.
La Gardienne pencha la tête de côté. Elle cherchait encore à le sonder, il le sentait. Y parvenait-elle ?
— Vous aimez commander, n'est-ce pas ?
Oui en effet. D'ailleurs c'était son job.
— On en discutera plus tard, grogna-t-il. Venez !
— Parce que vous savez où aller, ma Fille ?
Harlock se raidit, plongea son regard dans celui de la Gardienne. Ça devenait agaçant à la longue, cette condescendance maternelle.
— S'éloigner, trouver un émetteur interspace, appeler des renforts, siffla-t-il entre ses dents. Sérhà et moi sommes arrivés ici avec un véhicule que je ne sais pas conduire mais que vous devez connaître. Si vous vous souciez de votre sécurité et de celle de vos ouailles, venez !
Il fut récompensé d'un sourire.
— Impulsive, mais pas totalement dirigée par vos instincts animaux, c'est bien…
Grmf.
Sourire plus franc, aussitôt voilé de tristesse.
— Je ne suis pas une guerrière, ni moi ni mes Filles, et mon existence est liée au Grand Arboretum. Je veille sur lui, il m'apporte sa vigueur, et nous croissons en harmonie.
Silence. La Gardienne leva une main péremptoire alors qu'Harlock ouvrait la bouche pour riposter.
— Il n'est pas dans ma nature de « m'éloigner », jeune ignorante. Mais…
Son expression se fit lointaine. La Sylvidre rousse sembla se replier à l'intérieur d'elle-même, comme si elle écoutait des voix qu'elle seule pouvait entendre. Peut-être argumentait-elle avec les arbres, songea Harlock. S'ils chuchotaient avec lui, alors elle devait sûrement les comprendre.
Il attendit une poignée de secondes. Elle reprit la parole au moment où il envisageait de la secouer par l'épaule pour accélérer sa réflexion.
— Il y a un centre de communications sur l'astroport. Je n'y perçois pas de menaces, et nous pouvons nous y rendre avec le canobus.
Harlock haussa un sourcil et la Gardienne les épaules.
— C'est un moyen de transport exclusif à notre peuple, mais vous avez déjà bravé tant d'interdits qu'un de plus passera inaperçu, ne croyez-vous pas ?
Elle se moquait, là… Il croisa les bras. Il ne relèverait pas le sarcasme. Et il bravait les interdits qu'il voulait, d'abord.
La Gardienne se rapprocha d'un arbre, en effleura le tronc, et lui fit un geste du menton encourageant alors que des lianes en descendaient et qu'il reculait sur la défensive.
— Je vous demanderai juste de ne pas me refaire une démonstration de violence psy-erratique comme avec ces malheureux mécanoïdes, ajouta-t-elle. Si vous restez calme, le florocule devrait vous accepter comme une des nôtres. Ce n'est qu'un véhicule, il ne percevra pas le leurre que vous portez, contrairement à moi…
Ah. Bien.
Il ignorait décidément beaucoup trop de choses sur les Sylvidres.
Le florocule était, euh… une fleur, probablement. Une grosse fleur blanche ovoïde de deux mètres de diamètre, que les lianes posèrent au sol à la manière d'un ascenseur, et dont la corolle se déploya en coupe dès que l'ensemble s'immobilisa. Ça ressemblait à une plante carnivore affamée.
Le problème, c'était que le pourtour du pistil était garni d'un rebord qui avait l'air d'un banc, et que la Gardienne l'invita à monter et s'asseoir.
Il songea à s'enfuir.
— Vous êtes sûre que… commença-t-il.
— Oui, n'ayez crainte ! Le canobus emprunte les chemins de la canopée, impraticables pour nos ennemis. Et j'empêcherai le florocule de vous recracher s'il ne vous trouve pas à son goût.
L'une de ces deux phrases sonnait moins rassurante que l'autre. Illyana était toutefois confiante et Harlock in fine curieux, aussi se tassa-t-il à côté de la Gardienne en s'efforçant de ne pas penser à l'aspect « gueule béante » de cette monstruosité végétale.
Lorsque la corolle se replia sur eux, il s'obligea à ne pas imaginer être mâché puis digéré, en vain d'ailleurs. Et Scheiße, la visibilité était nulle depuis l'intérieur, mais s'il en jugeait son oreille interne cette saloperie se déplaçait vite !
— Détendez-vous, ma Fille.
La Gardienne posa la main sur son avant-bras. Il frémit à son contact ; la sensation de chair de poule qui s'ensuivit lui parcourut l'épiderme jusqu'au bout des orteils. Télépathie, encore. Pas nécessairement hostile, pas volontairement intrusif, peut-être était-ce même un mode de communication amical entre Sylvidres – et il n'était définitivement pas fait pour ça.
— Je me nomme Heilani, dit-elle.
— Illyana, répondit-il.
Il s'aperçut après coup que le nom « Illyana » avait été plus rapide à remonter que « Harlock ». C'était… une bonne chose pour son camouflage, se persuada-t-il. Oui. Une bonne chose.
La Gardienne s'en contenta. Tant mieux. Qu'il continue à être « sa Fille », elle lui ferait sûrement davantage confiance ainsi et cela le gênait finalement moins qu'il n'aurait cru.
Le trajet fut court, une demi-heure peut-être, et les amena à l'orée d'une esplanade bitumée – trop courte pour un astroport de classe une, mais suffisante pour accueillir tout type d'appareil en mesure d'atterrir en stationnaire. L'Arcadia aurait pu s'y poser, évalua Harlock, même si les quatre cents mètres de blindage pirate y seraient rentrés au chausse-pied.
En revanche la corvette légère mécanoïde qui s'y trouvait y était à son aise.
— Vous aviez dit « pas de menace », reprocha-t-il à la Gardienne.
— … dans le centre de communications, corrigea-t-elle. Par ailleurs, les soldats qui se sont postés à l'extérieur n'ont montré aucune agressivité envers mes Filles.
Mouais. Harlock lui accorda le bénéfice du doute et étudia la configuration du site. Un seul bâtiment, flanqué d'une tour, d'antennes et d'un radar d'approche, qui devait regrouper à la fois le poste de contrôle de l'astroport, le centre de communications et l'attention des mécas.
Il se concentra pour essayer de distinguer des présences, des formes, des « auras » à travers les murs (sans succès notable), puis souffla, frustré. Pourquoi ne réussissait-il pas à déclencher un machinchose psychique sur commande ? Évidemment, c'était sûrement trop ambitieux d'attaquer la totalité de l'emprise avec ses cheveux, mais ne pouvait-il pas convaincre par télépathie les arbres de se lancer à l'assaut ? Ou le florotruc, là ?
— Hé là ! Qui va là, identifiez-vous !
Ou alors il avait besoin de saturer son niveau de stress ? Ou d'un pic d'adrénaline ?
Tandis qu'il poussait la Gardienne à l'abri d'un arbre, il sentit la chaleur d'un tir de plasma frôler sa hanche, manqua un pas, rattrapa son équilibre par réflexe. Puis la douleur arriva après coup, incompréhensible. Harlock baissa les yeux. Illyana confirma : pas de blessure visible. Elle n'était pas touchée.
La colère monta. Pas agressifs, hein… Ha ha. Les mécas étaient toujours agressifs.
Illyana serra le poing. La douleur était rouge. Sa main sur sa hanche était poisseuse. Et elle n'était pas touchée, elle le voyait bien !
Du bruit, des tirs, le couvert des arbres, des mots calmes surnageant dans le brouhaha (la Gardienne ?). Une bulle de silence. La douleur, sans cesse croissante.
Je ne suis pas touchée !
Elle n'était pas touchée.
Tir de blaster, balayage large.
Courir.
Plonger.
Ramper.
Atteindre un mur.
Tirer.
Combien d'ennemis ? se demanda-t-elle. Le rouge devenait noir et les arbres tournaient, son corps était en feu et son esprit hurlait.
Tirer encore.
Les arbres étaient des spectres sombres. Venaient-ils à son aide ou voulaient-ils l'emporter ?
Bleu.
Quel était le déclencheur de ses décharges psychiques ?
Déflagration lointaine, échos. Le tremblement se répercuta dans ses os. Ses cheveux volaient. Le monde était bleu.
Les arbres avaient disparu. Le ciel emplissait tout.
Son dos était froid, son bassin fait de verre pilé, ses jambes inertes. Je ne… suis pas touchée…
Les étoiles lui murmurèrent des promesses de puissance, inintelligibles et tentatrices.
La toux, du liquide dans sa bouche, un spasme incontrôlé. Explosion prismatique.
Maelstrom.
Et le noir l'engloutit.
