Implications
.
Le choc initial passé, Heilani se retrouva face à un camcod désactivé et un dilemme. Même si elle n'approuvait pas pareille excentricité, elle avait admis que Sérhà ait pu prendre une compagne humaine, et elle s'était apprêtée à dispenser des soins à qui elle considérait par la force des choses comme « sa Fille par alliance ».
Sauf que…
— Vous êtes décidément pleine de surprises, ma Fille, murmura-t-elle.
Elle était sédentaire mais pas complètement coupée des actualités galactiques non plus, et les vids d'informations avaient maintes fois diffusé l'image qu'elle avait à présent en chair et en os sous les yeux.
Le capitaine Harlock était une personnalité connue.
Et mâle, sans l'ombre d'un doute.
Il était plus fin que les rares humains qu'Heilani avait eu l'occasion de croiser, plus grand aussi, avec une large balafre qui lui barrait la joue gauche sans parvenir à masquer sa jeunesse. Quelques décennies tout au plus, estima Heilani. Trois. Pas plus de quatre.
— … et j'aimerais bien savoir ce que vous trafiquez avec Sérhà, ajouta-t-elle.
Le lien de fusion était parfaitement perceptible et cela générait… des tas d'impossibilités. Pourquoi Sérhà avait-elle cru judicieux de s'embarquer dans une communion mentale aussi contre-nature, comment était-elle parvenue à la tenir, comment lui avait-il réussi à l'accepter…
Heilani se mordit la lèvre inférieure. Sans parler des harmoniques astrales qu'il émettait, absolument pas typiques d'un mâle.
Il gémit, elle soupira. Sa tunique désormais dépourvue de toute psy-fioriture était lacérée sur le flanc, et le tissu déchiré était maculé de rouge. La tache s'étalait beaucoup trop pour être traitée comme une égratignure sans importance. Mâle ou non, elle ne pouvait l'ignorer.
— Ne bougez pas, le gronda-t-elle plusieurs fois.
Il se débattait par instinct, surnageant dans une semi-conscience fiévreuse. Tous les humains étaient-ils aussi agités quand ils étaient blessés ?
Heilani le considéra d'un air dépité, perplexe devant un tel gaspillage d'énergie, puis elle se concentra sur les moyens qu'elle avait à disposition : une lotion désinfectante, dénichée près de la fontaine à eau, et un kit de premier secours encore sous scellés. La mallette contenait un phyto-régénérateur cellulaire, des poches de soluté chlorophyllien, une dizaine d'ampoules analgésiques et un assortiment de pansements, compresses stériles et bio-sutures adhésives.
Restait à définir ce dont elle pouvait se servir sans risquer de tuer son patient… Une rapide recherche via le net galactique lui apprit que la moitié des analgésiques étaient neurotoxiques pour les humains, que le phyto-régénérateur ne régénérerait rien du tout mais était utile comme antiseptique, et que le soluté ne devait surtout pas être injecté mais qu'il était efficace en tant que fortifiant s'il était ingéré.
Une fois forte de ces informations essentielles, elle se mit à l'ouvrage. La plaie était nette, ses bords brûlés par le tir de plasma, l'odeur douceâtre de viande grillée très inconvenante, toutefois la blessure s'avéra plus facile à soigner qu'elle n'avait craint. Le phyto-régénérateur appliqué en couche épaisse colmata en effet très bien l'hémorragie, et si les bio-sutures n'étaient pas compatibles avec le derme animal, leurs propriétés adhésives leur permettaient au moins de maintenir les chairs en place.
Elle termina en lui plantant (au hasard, elle l'admettait) une seringue d'analgésique dans le haut du bras. Un des produits qu'il supportait, évidemment. Plus ou moins.
Il réagit avec une convulsion violente, cilla, jura, se redressa en se massant l'épaule, puis il fit jouer les articulations de ses doigts devant lui comme s'il découvrait ses mains pour la première fois.
— J'ai tout débranché pour vous soigner, ma Fille, dit Heilani.
Il cilla à nouveau.
— Je ne… Je… Vous…
Il se racla la gorge, toussa. Ses doigts le fascinaient. Quels étaient les effets d'un leurre psychique sur un esprit humain ? se demanda Heilani. Parvenait-il à surmonter les suggestions mentales ? Les avait-il considérées comme siennes ? En d'autres termes, s'était-il pris pour une Sylvidre ?
Heilani tenta un sondage sommaire : les émissions humaines étaient rarement lisibles, mais était-ce normal qu'elles soient aussi embrouillées ?… Peut-être ne devrait-elle pas ajouter à sa confusion en le nommant « ma Fille », se dit-elle.
— Ma Fille… Comment dois-je vous appeler ?
Il plissa le front, comme si le sens de la question lui échappait. Secoua la tête. Contempla encore ses doigts.
— Faites comme vous le sentez, répondit-il enfin. Ce n'est pas, euh… gênant.
Heilani leva un sourcil. Elle s'était attendue à davantage de, comment dire… D'hostilité ? De vulgarité mâle ? Il était perturbé par son passage sous camcod, le leurre et les sollicitations psychiques incessantes de la Sylve, d'accord, mais les portraits diffusés sur les chaînes d'informations publiques dépeignaient un pirate plus… moins accommodant.
Il parut s'en apercevoir et la gratifia d'une ébauche de sourire dans lequel la morgue outrepassait la fatigue.
— Votre territoire, pas le mien, ajouta-t-il.
Silence, hésitation. Trille d'ondes effilochées et indéchiffrables.
Mouvement de doigts. Pliés. Dépliés. Pliés encore.
Poing serré.
— … Et je ne veux pas non plus apporter à Sérhà davantage d'ennuis qu'elle n'a déjà, termina-t-il.
Le sourcil d'Heilani se leva plus haut. Lien de fusion. Parfaitement perceptible. En était-il conscient ou non ?
Elle protesta avec toute son autorité matriarcale lorsqu'il se leva, il ne l'écouta pas, il tituba vers la sortie, elle souffla sa désapprobation.
— Vous ne tenez pas en place, ma Fille.
Ah, non. « Capitaine », plutôt… Elle grimaça. Non. Trop formel. Trop militaire. Et « mon Fils » sonnait bizarre.
La remarque le coupa toutefois dans son élan.
Son regard se troubla. Il sembla un instant se recroqueviller en lui-même, dans une contemplation figée d'un paysage que lui seul pouvait voir. Heilani sentit sa force psychique immaîtrisée buter sur les parois de sa conscience comme un animal en cage, son aura s'égarer dans les méandres labyrinthiques de l'astral, elle eut soudain l'envie irrépressible de lui venir en aide, de le guider en ces lieux illusoires, de lui en enseigner les secrets ainsi qu'elle le faisait pour toutes ses Filles. Bien qu'il soit humain. Bien qu'il soit mâle. Et à cause de Sérhà, probablement.
Il se reprit juste avant qu'elle ne plonge en astral pour le rejoindre.
— Si les mécas ne se sont pas encore réorganisés, je… Je tiens à faire quelque chose pour Sérhà.
Il donnait l'impression de se raccrocher à Sérhà pour ne pas sombrer, ce qui était in fine sûrement le cas.
Elle hocha la tête. Sérhà se trouvait à proximité de l'Arboretum – en prison, avait dit Illyana. Au Pavillon du Jugement, traduisit Heilani. Ça lui convenait : elle ne s'était éloignée que peu de temps, mais les influx balsamiques de l'Arboretum lui manquaient déjà.
— Si nous retournons au Faré, ma Fille, je vais vous rééquiper du camcod.
Il y eut un éclat d'appréhension au fond de son œil unique en même temps qu'une série d'ondulations mentales paniquées, mais l'expression de son visage resta invariable.
— C'est… comme vous le sentez, répéta-t-il.
Il ne bougea pas quand elle réajusta le harnais du camcod, elle ne releva pas quand les trilles de panique s'intensifièrent. Il avait supporté la bascule une fois, il avait lutté pour se recaler sur ses pensées natives lorsque l'illusion du leurre s'était éteinte, il était fascinant de l'observer accepter un deuxième round sans protester – et inutile de railler sa peur, convint Heilani, il muselait ses instincts primaires avec une poigne qui aurait forcé l'admiration d'une maîtresse-sylve de haut rang.
Il forçait son admiration à elle, en tout cas.
Il défaillit quand le dispositif s'activa. Elle s'y attendait, le rattrapa à bras-le-corps, en profita pour rebrancher le leurre dans ses cheveux. Il s'écarta par réflexe, le corps parcouru d'un spasme qui lui arracha un cri de douleur étouffé.
Puis il s'accroupit au sol, la tête entre les coudes, les mains plaquées sur la nuque.
— Aïe, putain ! Je… Oh bordel. Bon sang, je ne sais pas ce qui est le plus désagréable là-dedans, mais le changement brutal de tonalité de voix, c'est quand même vraiment bizarre…
Il se mordit la lèvre inférieure, se redressa. Illyana était une dizaine de centimètres plus petite que lui mais elle dépassait encore Heilani d'une demi-tête. Et elle n'avait définitivement pas des postures de Sylvidre.
— … Mais bon, au moins je ne suis plus blessée, donc ça passe.
Heilani leva les yeux au ciel. Non, ça ne fonctionnait pas comme ça, jeune fille.
— Vous êtes encore blessée, ma Fille, corrigea-t-elle, l'air sévère.
Toutes ses Filles baissaient les yeux quand elle les sermonnait. Celle-ci n'en fit rien. Cette Fille-là ne baissait jamais les yeux devant personne.
— J'vois rien, ma'am. Pas de bandage, pas de blessure. Pas de blessure…
Il haussa les épaules en une pseudo-mimique penaude très nettement surjouée. Son regard était hanté. Son sourire, espiègle. Il luttait, elle s'adaptait.
— … et si vous m'certifiez que votre florotruc ne va pas me manger, alors on peut y aller. Je suis parée.
