Petit mot de l'auteure : ce texte a été écrit en l'honneur de l'armistice, pour commémorer les victimes de la grande guerre.
Merci à Marina et Angelica pour leurs review sur le texte précédent !
Barrow dépose le plateau sur le bureau d'une main aussi sûre que d'ordinaire. Pourtant, contrairement à d'habitude, il ne quitte pas la pièce immédiatement. Il semble hésiter. Sentant son trouble, Robert lui demande calmement :
- Vous voulez me dire quelque chose, Barrow ?
- J'ai entendu dire que Madame Patmore était venue vous demander d'intercéder en faveur de son neveu. Est-ce vrai ?
À la question, Robert plisse les yeux. La tendance de son valet de pied pour les ragots ne lui ai pas inconnue, tout comme celle visant à les utiliser pour faire du mal. Il n'est donc pas très disposé à répondre à ce genre de questions en général. Cependant, l'affaire du neveu de Madame Patmore s'est assez ébruitée ; Robert ne voit pas vraiment comment il pourrait nier cela. Et surtout, il ne comprend pas pourquoi Barrow vient lui poser une question à laquelle il a déjà certainement la réponse.
- C'est vrai, finit-il par répondre prudemment. Pourquoi cela vous intéresse-t-il ?
- Et bien... hésite Barrow – et c'est bien la première fois que Robert le voit incertain. Je ne suis pas sûr que mon opinion compte vraiment. Mais je tenais quand même à vous dire que personnellement, je pense que ce gamin mériterait d'être mis sur la plaque avec les autres anglais tombés lors de la guerre.
Ça, c'est quelque chose que Robert n'avait pas vu venir. Thomas Barrow, venir intercéder pour quelqu'un ? Oui, c'est assez étonnant.
- Puis-je savoir ce qui vous fait aller dans ce sens ?
- C'était horrible, finit par murmurer le brun. La guerre, je veux dire. C'était complètement inhumain. On était réduits à... à rien. Juste à de la chair à canon. Par exemple... j'ai fêté mon anniversaire dans une tranchée. Enfin, fêté, c'est un grand mot. Les gars autour me l'ont souhaité quoi. C'était pas grand chose, mais juste l'entrain mis dans leurs bon anniversaire et les accolades faisait du bien. On était contents. Et puis... ça s'est terminé par une explosion. Un obus nous est arrivé dessus. Et d'un seul coup, la moitié de ceux qui venaient de me sourire ce sont retrouvés en charpie. Et moi, j'étais debout à les regarder, sans trop savoir quoi faire. Et c'était comme ça tous les jours. Alors je comprends que le neveu de madame Patmore et tant d'autres aient voulus s'enfuir. Ils ont vécus tout cela. Alors ils devraient être commémorés aussi.
- Je comprends votre point de vue, Barrow. Mais comme Carson le soulève, ils ne sont pas restés jusqu'au bout. Comment voulez vous faire la différence avec les héros qui ont donné leur vie ?
Le brun cessa de regarder ses chaussures pour fixer son maître dans les yeux.
- Je pense que toute l'erreur est ici. Vous voulez célébrer les héros de la guerre. Mais c'est impossible. Il n'y a aucun héro dans cette guerre. Juste des mecs terrifiés qui ne savent pas trop ce qu'ils faisaient à par tuer d'autres mecs terrifiés qui étaient exactement dans le même cas qu'eux, excepté qu'ils étaient nés allemands. Alors non, il n'y a pas de héros. Juste des victimes d'un conflit qui nous a tous dépassé. Et ces monuments devraient servir à se souvenir d'eux plutôt qu'à essayer d'en faire une sorte de propagande nationale.
- C'est vraiment comme cela que vous voyez cette idée de monument ?
- Oui. Et pardonnez mon audace, mais... je sais que monsieur Matthew aurait pensé comme moi. Il aurait voulu que le neveu de Madame Patmore ne soit pas oublié.
Robert considéra quelques secondes Barrow, dont les yeux exprimaient une fragilité qu'il ne lui avait jamais connue. Il acquiesça alors de la tête, promettant de prendre son avis en compte. Il ne savait pas qu'elle serait la décision finale du conseil mais une chose était sûre, il espérait que toutes ces victimes puissent trouver la paix.
