Petit mot de l'auteure : ce texte a été écrit pour la 150e nuit du FoF sur le thème "J'ai sentit son foie, son visage"

Note : ça parle de souvenirs de guerres donc même si je suis pas à faire des tartines de souvenirs peu ragoûtant, c'est pas un texte fluff fluff quoi.


Richard avait beau tout faire pour le cacher, Thomas sentait son regard sur sa main.

Le majordome l'excusait bien volontiers ; malgré toutes ces années, la cicatrice restait impressionnante. C'était d'autant plus vrai qu'il prenait soin de la cacher continuellement sous un gant ou autre bandage. De ce fait, les rares fois où il laissait sa main libre, l'étonnement était le même. Il songeait parfois qu'il devrait mieux faire l'inverse, montrer la cicatrice à la vue de tous, qu'ainsi exposée elle finirait par devenir banalité. Mais à chaque fois que cette pensée lui traversait l'esprit, il revoyait le moment où il avait levé la main, l'instant où la balle avait déchiré sa chair... La honte l'envahissait et il replaçait le vêtement, espérant étouffer l'horrible sensation. Pour toutes ces raisons, il détestait quand les autres regardaient sa blessure. Il avait l'impression qu'ils savaient, que sans avoir été là ils avaient devinés – puisqu'il est bien connu que Thomas Barrow ne peut s'être blessé honorablement.

Le regard de Richard n'était toutefois empli d'aucune malice. Il émanait simplement de lui une certaine inquiétude.

- Elle te fais mal ? Finit-il par demander. Ta main est totalement crispée.

Ce n'est qu'à ce moment là que Thomas se rendit compte qu'il était effectivement tendu, sensation qui le prenait toujours à chaque fois qu'il voyait la marque.

- Ca va, répondit-il, sans toutefois y croire.

Richard ne fut pas dupe mais ne dit rien. Et peut-être était-ce parce qu'il n'essaya pas de le pousser dans ses retranchements que Thomas se sentit en confiance. Suffisamment en confiance pour baisser les épaules et admettre faiblement :

- Elle ne me fait pas mal physiquement, nuança-t-il. Mais... moralement... elle continue de me blesser tous les jours.

- Tu as eu cette blessure à la guerre ?

- Oui.

D'ordinaire, quand cette conversation arrivait jusque là, Thomas s'arrêtait à cette affirmation. Il avait reçu un balle en pleine main sur le front, avait été rapatrié, fin de l'histoire. Mais face à Richard, qui le regardait avec tellement de sollicitude... Il ne put se taire. Peut-être parce qu'il avait envie d'enfin partager le poids de la culpabilité, peut-être pour que l'anglais se rende compte de l'horrible personne qu'il était et cesse de le regardait comme s'il était quelqu'un de bien... Il ne savait pas, mais les mots s'échappèrent sans qu'il puisse réellement réfléchir.

- Cela faisait déjà longtemps que j'étais sur le front. Enfin longtemps... Tout est relatif. Comme là-bas, dans cet enfer... une heure paraît une semaine. Quoi qu'il en soit, j'avais eu le temps de voir suffisamment d'horreurs pour une vie entière. Mais ce jour là... Il y a eu des tirs d'obus. Comme d'habitude, tu me dirais. Mais... Je parlais avec Steve. Steve c'était un gars sympa, un peu nigaud mais qui sifflait bien, et tu vois, c'est tout con, mais ses petites mélodies ça apportait de la joie, tu piges ?

Richard hocha la tête, même si Thomas songeait qu'il ne devait le faire que par politesse, tant son récit était confus. Il aurait voulu expliquer d'une meilleure manière, mais les mots s'entremêlaient en même temps que ses pensées. Une boule d'angoisse lui monta au cœur, mais il se força à continuer.

- On parlait, d'un truc idiot en plus, quand on a entendu les alarmes. Steve s'est levé immédiatement, il était con mais toujours prêt. Moi... J'étais un peu plus tire au flanc. Le temps que je prenne mon fusil, l'autre était déjà à regarder le ciel voir ce qui arrivait. Et bam ! L'obus a explosé. Et là... là c'était le chaos total. Je me suis retrouvé projeté au sol, Steve aussi. On était nez à nez. J'ai commencé à lui parler, à lui dire qu'on l'avait échappé belle. Et c'est là que j'ai vu que je parlais seulement à sa tête. T'imagines ? Une tête, qui se ballade toute seule ?

Thomas n'eut pas besoin de regarder Richard pour deviner l'horreur dans ses yeux.

- Plus je reprenais mes esprits, plus c'était pire, continua-t-il péniblement. Il y avait des bouts de Steve partout. Ses jambes, ses bras, même ses organes... Je pense que j'ai fini avec des bouts d'estomac ou de foie de Steve sur moi. Leur odeur m'emplissait et... Et...

- C'est là que tu as été blessé ? Demanda doucement le châtain.

- Non. Mais c'est là que j'ai compris que j'étais pas un putain de héros comme les autres. Je me suis engagé pour éviter le pire, j'ai continué de servir pour aider. Mais à cet instant, je ne pouvais pas continuer de me battre pour un pays que je ne connaissais pas. Pas au prix de ma vie. Je... Je ne voulais pas finir comme Steve. En petits morceaux dans une terre étrangère. Alors le soir venu, j'ai allumé un briquet, maintenu ma main en l'air, et attendu qu'un tir ennemi aperçoive la lumière.

Il sursauta en sentant la main de Richard se poser sur la sienne. L'homme le regardait avec une peine immense.

- Je suis désolé, lâcha-t-il. Pour ce que tu as vécu là-bas.

Thomas ne répondit rien à part un reniflement dédaigneux. Qu'est-ce que cela pouvait-il bien lui faire que Richard soit désolé ? En quoi cela allait apaiser ses cauchemars et sa honte ?

Mais avant qu'il n'ai pu dire quoi que ce soit, Richard l'avait enlacé, plaçant sa tête sur son épaule.

- Tu as fait ce qu'il fallait pour rester en vie, murmura-t-il. Ne t'en excuse jamais. Et surtout, n'oublie pas que maintenant tu n'es plus seul. Je suis là. Tout ira bien.

Les larmes que le majordome n'avait jamais laissé s'échapper toutes ces années finirent par couler. L'épaule de Richard était maintenant trempée, mais il ne semblait pas s'en soucier ; il se contenter de le serrer un peu plus fort dans ses bras, lui murmurant que tout irait bien. Et à cet instant, aux côtés de l'homme qu'il aimait, un homme qui ne le jugeait pas mais le soutenait, Thomas voulu y croire.

Peut-être que tout finirait par aller bien.