Qu'est-ce-qu'il te reste à acheter ? demanda Graham à Sioban en sortant du magasin, et aussi un peu pour changer de conversation.

Celle ci observa sa liste. Elle n'avait pas su trouver seule le magasin dans lequel il fallait acheter un « équipement de combat ».

Je trouve cela étrange comme fournitures ! On croierait qu'ils nous demandent la panoplie du petit soldat de plomb.

Ils firent le tour de toutes les boutiques et finirent enfin par trouver celle qui les intéressait. Ce magasin semblait être une limite entre deux mondes. Une étrange vue s'offrait aux deux enfants : A leur droite, le chemin de traverse, plein de vie, tout en rires et en couleurs. il ressemblait à un grand champ de foire, ou à un jour de marché. Et à leur gauche, le paysage s'assombrissait d'un coup. Des boutiques lugubres, la rue vide. l'ensemble sinistre évoquait un parfait contraste avec la vue qui s'étaendait à leur droite. Et face à eux, ce fameux magasin. En grosses lettres d'imprimeries noires, au dessus de la lourde porte en chêne, était inscrit : « Combats et Duels, accessoires de toutes sortes et pour toutes espèces. »

Les enfants entrèrent en silence. Un petit homme vif apparut au fond de la boutique et se mit à courir vers ses clients. Il s'arrêta dès qu'il fut le plus près possible d'eux, les obligeant à reculer instinctivement vers la porte afin de garder entre eux et le vendeur une distance de sécurité raisonnable. C'était apparemment ce qu'il cherchait, car il observa en clin d'?il autour de lui pour être sûr qu'aucun article ne manquait. Puis il leva le nez vers Graham - sa taille oblige- et fixa le garçon dans les yeux, attendant de toutes évidences quelque chose. Celui-ci allait lui expliquer la raison de leur présence ici mais le petit homme le coupa sèchement de sa voix stridente :

Je dois voir votre liste de fournitures ! Les élèves de votre âge ne sont supposés acheter ce genre de matériel que dans des cas très particuliers.

Les enfants lui présentèrent à tour de rôle leur liste de fourniture scolaire. Il les inspecta, tapota de sa baguette sur chaque feuille de papier, sûrement pour vérifier leur authenticité, puis prit un air cramoisi et leur rendit leurs parchemins. Il avait un long nez pointu et boutonneux qui lui donnait davantage l'air d'un rat de bibliothèque que d'un commerçant, et cet air renfrogné n'arrangeait rien à cette impression qu'il donnait d'avoir de la parenté avec un gobelin.

Il traversa la pièce avec une rapidité étonnante et les enfants le retrouvèrent en haut d'une grande échelle, lui marmonnant des injures pour qu'elle se déplace plus à droite, ou plus à gauche. il revint bientôt avec deux gros coffrets, enveloppés de housses de velours noirs.

Ces housses rendent le transport plus facile. expliqua-t-il en titubant sous la taille des coffrets

Les enfants le regardèrent, perplexes. Enfin, il déposa un coffre devant chaque enfant et se planta comme un piquet entre ses deux clients. Et les mains derrière le dos, le nez en l'air, les yeux fermés, il se mit en devoir de débiter à la vitesse de la lumière, tout un discours retraçant sans doute l'historique, les caractéristiques des articles qu'il était en train de leur présenter :

. Deux coffrets, équipement de combat, afin de débuter. l'ensemble est à l'image du combattant . modèle pour les élèves. fonctionnement contrôlé.

Les enfants s'observèrent, et comme le petit bonhomme ne montrait pas l'intention immédiate de s'arrêter de réciter des paramêtres pompeux et compliqués, ils s'agenouillèrent et ouvrirent leurs coffrets respectifs.

L'arme est comme est son maître : combinaison entre pierres et métaux des plus anciens aux plus récents.

Les loquets relevés, les deux coffres dévoilèrent leur contenus au même moment. Déconcertés, les enfants purent voir leur « épée », accompagnées de plusieurs ustensiles et objets sans noms. En fait, les coffres contenaient, moulés dans du velour aussi noir que les housses, des sortes d'esquisses sculptées de lames, et de surcroît, parfaitement identiques. Graham prit son arme à deux mains après avoir enlevé les lanières qui attachaient l'objet dans l'écrin. A la grimace qui déformait son visage, Sioban conclut que l'épée devait être extremement lourde. Il réussit à peine à la soulever, mais les yeux chafoins du vendeurs se tournèrent vers lui et en un éclair il se mit à sauter sur l'épée, puis sur les doigts de Graham qui la maintenait. Celui-ci lâcha immédiatement et l'arme tomba dans l'écrin dans un bruit sourd. Le vendeur refit les lanières et ferma le coffre tandis que Graham soufflait sur ses doigts endoloris.

Les armes ne peuvent être tenues que par leur maîtres, mais il est interdit de jouer avant le premier cour de combat !!! hurla le petit homme en sautant sur place de rage et d'indignation.

Sioban referma à son tour son coffret et le glissa dans la housse. Puis, attendant que le vendeur ait fini de sermoner son compagnon, elle se dirigea vers le fond du magasin. Là étaient assemblés un tas d'objets hétéroclites, ressemblant vaguement à ce qu'ils avaient vu dans leur malette. Mais elle ne put pas aller plus loin, car un coup la frappa durement sur le crâne. Le vendeur l'avait rejoint et déchainait désormais toute sa colère sur elle.

Vous avez eu ce que vous voulez, qu'est ce que vous avez besoin d'en regarder plus ! Vous ne devriez même pas être dans ce magasin ! Alors payez, et partez !

Obéissant, les enfants payèrent et empoignèrent leurs housses. Celles-ci, bien qu'encombrantes, était très légères. Et, en lisant la tête rassurée de Graham, la housse et tout l'équipement dedans, semblait plus légère que l'épée seule !

Allez ! ouste, ouste ! cria le petit vendeur sautillant derrière eux pour les mettre dehors.

Ils sortirent penauds, l'un frottant ses doigts endoloris, l'autre frottant la bosse qui commençait à apparaître sous ses cheveux dorés.

Regarde ! cria Graham

Il se tenait devant une pancarte, et il invita sa camarade à la lire. « Allée des Embrumes »

Ce n'est plus le Chemin de Traverse là-bas, constata-t-il.

Sioban balaya l'Allée des Embrumes du regard et ouvrit de grands yeux surpris : une silhouette venait de s'engouffrer à l'intèrieur d'un des magasins. une silhouette longue et maigre, de la taille d'un garçon de quinze ans.

Ne restons pas là, pria Graham en laissant échapper un frisson. Cette rue me donne la chair de poule !

Mais Sioban ne l'écoutait pas.

Je veux voir ce type ! Et savoir pourquoi il est allé dans le magasin de baguettes et qu'il en a même pas acheté ! Et.

Dis-donc, tu as acheté un hibou ? la coupa Graham pour lui donner d'autres idées en tête.

Un hibou ? Sioban se tourna vers lui, perplexe devant une question si bizarre soudain.

Oui, on est passé devant le magasin tout à l'heure ! Je pense que ça peut être utile s'ils doivent servir pour le courrier ! Tu sais, la lettre que l'école nous a envoyé ! Si tu veux je te montre le magasin où il est !

Sioban, résignée, le suivit dans le Chemin de Traverse.

Tu n'entres pas ?demanda-t-elle sur le perron.

Non ! mes parents sont allergiques aux plumes, et j'ai déjà deux chats à la maison ! Ils croieraient que je leur apporte le dîner si je ramène un hibou ! Et je dois encore acheter des vêtements et retrouver mes parents !

Je rentre après ! On se reverra à la gare, à la rentrée alors !

Des cages étaient accrochées partout et des animaux de toutes sortes y étaient enfermés. Un petit bruit lui fit tourner la tête. Une charmante petite chouette dormait, la tête sous l'aile. Elle dégageait à chaque respiration un petit bruit aigu, celui-là même qui avait attiré l'attention se Sioban. L'enfant s'approcha de la cage et observa l'oiseau. Pas une tâche claire. Des plumes brunes aux reflets jais et cendre, peut être plus sombres encore sur le ventre et au bout des ailes. Ces couleurs inhabituelles donnaient à l'oiseau un aspect inquiétant, mais envoûtant parce que mystérieux

Cet animal vous plaît-il ?

Sioban détourna les yeux de l'oiseau et se trouva nez à nez avec la vendeuse. Elle acquiesça timidement et quelques instants plus tard, elle sortait du magasin avec, en plus de son sac et de sa housse, une cage doré où sommeillait Sandor, sa petite chouette sombre.

Sioban réfléchissait en marchant. C'était bien joli d'être sorti des greniers, maintenant elle devait y remonter ! Et avec ses bagages. A moins que. De toutes façons il n'y avait que la chouette qui nécessitait des soins, le reste, elle pourrait le cacher dans un de ses nombreux repaires dans les rues de Londres. Et mieux, elle mettrait tout ça sous la garde de ses deux compagnons des rues. C'était parfait puisqu'ils habitaient la gare. L'esprit léger, Sioban se dirigea vers King Cross. Certes elle passait un peu moins inaperçue qu'à l'ordinaire compte tenu qu'elle portait une cage où s'agitait un petit animal colérique et bruyant, exité par les tapages de la rue et les balancements que la marche de la fillette infligeait à sa cage, mais la route n'était pas si longue jusqu'à la gare et la perspective de retrouver ses chiens lui mettait le c?ur en joie.

Sioban se glissa dans une petite ruelle et, un virage passé, elle déposa ses affaires et déplaça un vieux container à poubelles. Derrière se dissimulait l'entrée d'un petit tunnel. Sioban rampa avec agilité à l'intérieur, prenant ses affaires. Le tunnel donnait sous les décombres d'une maison, dans une cave à l'entrée obstruée par un tas d'énormes pierres. Aucun danger qu'on vienne la déranger là ! Quant à ses compagnons, ils devaient être en vadrouille. Sioban déposa ses sacs dans un coin et sortit la chouette de sa cage. Celle-ci sauta sur son épaule et posa sa tête dans le cou de la petite fille. Celle-ci frissonna au contact froid du bec contre sa peau mais ne délogea pas l'animal. Tant qu'elle ne bougeait pas, tout irais bien. Sioban se leva. Elle réfléchit un instant. Il lui restait une semaine à rien faire dans les greniers. Elle se dirigea vers le sac magique et en sorti tout ce qu'elle avait trouvé dans le paquet de sa mère, et le petit livre que lui avait donné Ollivander. Elle les disposa dans les différentes poches de sa jupe, puis se faufila à nouveau dans le tunnel et sortit dans la ruelle. Elle bougea le container et s'éloigna.

Mais à l'entrée de la gare, elle s'arrêta net. A travers la foule, Ralf droit et immobile comme une statue, la fixait. Là, elle était bien grillée. Ils faisaient souvent des escapades ensemble et il connaissait beaucoup de ses astuces et de ses planques. Voyant qu'elle l'attendait, Ralf se dirigea d'un pas décidé vers elle. Après tout, c'était le chef de leur bande. Ils marchèrent un long moment sans rien dire, vers les bas quartiers. Il faisait déjà tard quand ils atteignèrent les rues désertes,Et la nuit tomberait bientôt. Ralf s'arrêta. Il ne disait toujours rien, mais Sioban voyait bien que quelque chose n'allait pas.

J'ai tué ton chien..

Elle se tourna vers lui pour voir ses yeux. Ils reflétaient une haine et une tristesse indéfinissables. Le regard de Ralf était comme ça. Triste. Il exprimait une douleur muette qui l'imprégnait tout entier, et c'est ce silence qui lui valait un respect sans limites de la part des autres. Il avait déjà du tellement souffrir, mais jamais on ne l'entendait se plaindre. Quand Sioban était arrivé, à l'âge de quatre ans, il l'avait tout de suite prise sous son aile. Elle avait beaucoup pleuré. des cauchemars, disaient les filles de son dortoir. Mais elle ne les avait raconté qu'à lui. A présent, elle ne se souvenait plus d'avoir eu mal. Elle l'avait imité, et avait imité son silence. Et puis elle avait ramené un petit chiot, qui la suivait partout. Ils étaient tellement proches que même La Mayotte n'avait rien pu faire. Et maintenant, il l'avait tué.

Tu nous as trahis Sioban ! Tu nous as dit de ne pas sortir, et je te trouve dehors. Crois-tu que ça ne m'a pas mis la puce à l'oreille quand il a commencé à hurler à la mort ce matin ? Et puis il ne s'est plus arrêté, alors je l'ai tué. Comment t'as pu arriver à ça ? Qu'y avait-il de si important dehors que tu ne voulais pas que nous sachions ?

C'est plus compliqué que ça. c'est trop dangereux pour la bande. je pensais que tu me ferais conf.

Tu l'as même abandonné lui, comment veux-tu que je continue à te faire confiance ?

Et il tira un couteau de sa poche.

Sioban pestait de ne pas avoir gardé le papier. Mais elle s'arrêta soudain de respirer. Tous les sens en alerte. Au delà de la menace du couteau dans la main de Ralf, au delà de la menace de la haine dans ses yeux, une présence plus terrible et plus sanguinaire encore les guettait. Elle tendit l'oreille et le bruit qu'elle perçut alors lui glaça le sang. Face à cet étrange comportement, Ralf changea d'attitude. Il fit silence, et bientôt, dans la ruelle déserte, un faible bruit de respiration rallentie mais régulière se fit entendre.

Il est là. Murmura-t-elle, inquiète.

Ralf resta perplexe. Il voulut se retourner et quelque chose lui sauta dessus. Il tenta de riposter, cisaillant comme il le pouvait dans le grand manteau gris. Sioban était paralysée par la terreur. Des images étranges lui étaient revenus en mémoire, un peu troubles, qui la firent trembler de tout son corps. Sur son épaule, Sandor, gênée par cette soudaine agitation, s'envola pour comater un peu plus loin sur le haut d'un réverbère crasseux. L'inconnu combattait à main nues, mais les gifles qu'il balançait semblaient habitées par des forces cent fois supérieures à celles d'un homme normal, peut-être décuplées par la rage ou la folie. Sans défenses, Sioban vit le petit couteau voler à quelques pas de là, dans un caniveau tout proche, et il lui sembla que la tête de son ami baignait dans une mare rouge.

A ce moment là, sans réfléchir, elle sortit le beau couteau effilé marqué des lunes, de sa poche et, le portant à bout de bras, se lança vers la chose, mi-bête, mi-humaine. Celle-ci, sentant un changement de situation, leva la tête vers la fillette. A travers les lambeaux du capuchon, Sioban put voir ses yeux : deux tisons ardents, cachés derrière de longues mêches sales et pendantes. Elle sentit une larme couler sur sa joue mais ne ralentit pas pour autant, au contraire, elle se jeta sur la chose. Mais il était agile et évita la lame avec légèreté. Sioban se retourna vers lui. Elle avait au moins réussi à le repousser quelques instants du corps gémissant de Ralf. Elle brandit à nouveau le couteau devant elle, comme un défi. Et repartit à l'attaque. A nouveau il l'esquiva :

Pourquoi fuis-tu, lâche ! hurla-t-elle avant d'amorcer une troisième attaque.

En face d'elle, il semblait hésiter devant l'arme. Alors elle changea d'avis et elle se retourna vers Ralf. Elle s'assit pour voir dans quel état il était, priant pour que ce ne soit pas trop grave. Mais un grondement derrière elle la fit se retourner. La bête tournait autour d'eux, formant de larges cercles, sans pour autant vouloir s'approcher. Elle le fixa un instant et se leva décidée, sans le quitter des yeux. Elle avança à pas sûrs vers l'étranger, sans montrer de peur, les yeux rivés sur les deux tisons. Ces lèvres brunes, animales, elle les revoyait se tordre en un rictus venimeux la première fois où il l'avait attaqué, dans la matinée même, au moment où Brique avait sans doute commencé à hurler. Devant cette soudaine assurance, l'étranger cessa ses cercles pour l'attendre, et quand il jugea qu'elle était assez près, il s'élança. Elle n'évita pas et se retrouva écrasée sous la masse. Ainsi elle le vit. A deux centimêtres d'elle, elle put enfin le distinguer. Ces yeux, si proches, à travers l'agressivité que dégageait leur lumière irréelle. cette bouche, si sombre, nourrie de sang, qui avait pourtant du être normale un jour. et elle voyait peu à peu se reformer un visage dans son esprit. Si différent pourtant de celui qui l'attaquait aujourd'hui. Alors elle frappa et frappa de toutes ses forces, enfonçant à chaque fois le couteau plus profond dans les chairs de cet être. Elle sentit un liquide chaud et poisseux couler le long de ses doigts, qui rendait sa prise au couteau moins sûre, et elle tappa plus fort encore, pour que ce fleuve chaud sur sa main ne s'arrête pas.ses yeux s'illuminèrent un instant et à travers les larmes, un sourire carnassier habita une seconde son visage. Mais une présence la calma aussitôt. Ralf s'était levé et avait posé sa main sur son épaule. Elle se dégagea du corps inerte et regarda son couteau. Le sang prenait déjà une teinte brunâtre, comme s'il était déjà sec. Elle tenta de l'essuyer au grand manteau gris, mais la tâche persistait.

Il faut partir. murmura Ralf en se tenant la tête.

Mais Sioban n'était plus capable de quoi que ce soit. Cette chose, ce monstre gisant désormais à leur pieds. Il était si hideux, si inhumain, et pourtant, il lui avait rappelé un visage qu'elle s'était donné tant de mal à oublier. Ils ne se ressemblaient pas. et malgré ça, tout s'était réveillé en elle. La façon d'attaquer, la façon de tuer, de viser la gorge et le coeur. le contact du sang, le goût du sang. la soif de sang. et par dessus tout, au fond de ce chaos, l'image de son père.

Et elle s'élança à la suite de Ralf vers l'orphelinat.

Ils s'arrêtèrent non loin de la brêche. Là où partaient les vénérables pieds de lierres qui avaient permis à Sioban de s'enfuir des greniers. Sandor, silencieuse présence, les avait rejoint par la voie des airs.

J'ai eu tort. Je regrette d'avoir voulu lever la main sur toi.

J'ai besoin d'aide.

Il lui prit le pied pour la hisser aux premières branches suffisemment vigoureuses pour porter une fillette de neuf ans. Elle y resta un instant immobile, le temps de voir Ralf regagner la brèche et se faufiler discrètement jusqu'à la porte du dortoir des garçons, dans l'aile Sud. Alors elle grimpa. C'est seulement quand elle fut arrivé dans sa cellule qu'elle se mit à pleurer.