Livaï avait chaud.
Puis froid.
Puis chaud.
Il se sentit happé dans un trou sans fond, son souffle se coupa, et il se réveilla au sol, sur le dos.
— Je suis désolée ! Tu t'es cogné la tête ? Pardon, pardon, pardon !
Il s'assit et grogna, Isabel s'excusait encore quand Farlan lui tendit une main. Surpris, il les regarda tous les deux sans bouger.
— Alors, tu te lèves pas ? Tu préfères rester sur le sol plein de microbe, sourit son ami, espiègle.
Il jeta un œil à la terre et attrapa vivement sa main. Elle était chaude, ferme. Il revint sur ses deux jambes facilement.
— Ca va pas, hein ? geignit Isabel.
— J'crois qu'il s'est vraiment cogné fort, tu vas devoir te faire pardonner…
La jeune fille se mordit la lèvre.
Livaï les observaient, comme s'il les voyait pour la première fois. Elle était aussi énergique que dans ses souvenirs et l'air malicieux de Farlan lui serra le cœur. Ce dernier se tourna vers lui après quelques secondes.
— Livaï, tu devrais lui dire que ça va, quand même. Même à moi, tu me fais peur, là.
— J'vais bien, souffla-t-il.
Il regarda les murs autour de lui. Ils se trouvaient dans une des rues infâmes de la capital, dans le quartier dégueulasse où l'on trouvait pauvres, prostitués et tueurs à la pelle. Comment pouvait-il être ici, avec eux. Les larmes lui piquèrent les yeux. Il les refoula du mieux qu'il put alors qu'Isabel s'exclamait :
— Prêt à aller voler le vieux Will ? Sa sentait bon l'pain et y'avait de belles pommes quand j'suis passée devant !
Elle s'avança vers la sortie de la rue, en continuant de babiller :
— Et Livaï va venir avec nous, hein ? Tu vas pas t'engager dans l'armée malgré qu'il te l'ait demandé, hein ?
Il fronça les sourcils :
— Isabel, si j'accepte, on aura plus jamais à voler et vous pourrez même manger à votre faim.
— Si tu fais ça, tu sais ce que tu vas trouver en rentrant.
Elle se tourna, il eut un mouvement de recul :
— Tu le sais, Livaï.
La bile remonta dans sa gorge et son cœur se figea. Elle fit un pas vers lui. Farlan ne bougeait plus, soudainement tordu contre le mur dans une position étrange, inhumaine.
Un autre pas. Ses orbites vides coulèrent d'un liquide visqueux, elle ouvrit la bouche dans une gerbe de sang.
— En restant avec nous, tu aurais continué d'être heureux.
Son estomac menaça de vomir.
Le bras d'Isabel pendait d'une manière étrange, et son pied marcha dans une flaque pourpre. Le sang de Farlan colorait le sol.
Elle était à moins d'un mètre de Livaï.
Elle ouvrit encore une fois la bouche, des vers en tombèrent.
— Mais tu nous as laissé.
Il ne respirait plus, l'odeur de décomposition le faisait suffoquer. Âcre, puante, écoeurante.
Elle tendit un bras, voulu lui toucher l'épaule, mais on le tira en arrière. Vite, trop vite, il se débattit du mieux qu'il put.
— Livaï, debout !
Il avala une grande goulée d'air, puis deux, puis trois. Odeur de printemps, de bois fort avec une touche d'Hibiscus. Eren.
Il était dans leur lit. Dans leur chambre. Dans l'ancienne demeure du Gödi. Éclairé par quelques bougies, il vit le visage inquiet d'Eren penché au-dessus de lui. Ses cheveux trop longs encadraient son visage, des ombres dansaient sur sa peau.
— Livaï ?
Il ne lui répondit pas, le poussa et se leva. La bile lui brûlait encore la gorge. Il gagna la salle de bain, s'aspergea le visage et but goulûment. Quand il releva la tête, le miroir lui renvoya son reflet ainsi que celui d'Eren, posé contre le chambranle de la porte les bras croisés.
La lueur inquiète ne quittait pas ses yeux.
— J'vais bien, articula-t-il.
Sa voix était rauque, sa gorge le gratta. Par réflexe, il se massa le cou et se rappela la scène de la soirée. Sans qu'il le veuille, le Lien apparut dans son esprit, un brin cassé. Son cœur se souleva mais rien ne se passa.
Il remercia le ciel de laisser son estomac en paix et respira profondément. Si ça, c'était la douleur d'un brin rompu, alors qu'est-ce que c'était quand le fil se brisait entièrement ? Il n'avait pas du tout envie de le savoir.
Il vit Eren se mordre la lèvre, intérieurement, celui-ci bouillait.
— Balance, soupira Livaï.
— Balancer quoi ?
Livaï se retourna vers lui et s'appuya contre le lavabo. Il remarqua qu'il n'était vêtu que d'un caleçon et d'un t-shirt large. Bien que ça l'ennuyait qu'on l'ait lavé, il fut content d'être propre.
— C'que tu veux dire depuis tout à l'heure, ou demander ou j'sais pas quoi, balance.
Contrariée mais plus inquiet qu'autre chose, Eren se lança :
— Tu as cauchemardé de quoi ?
S'attendant plus à une question au sujet de la veille, Livaï fut étonné. La mine sombre, il baissa les yeux.
— D'amis. Morts.
— Tu les aimais.
— On était une famille, affirma-t-il : "mais j'ai pas pu les protéger, j'suis rentré dans l'armée et quelques mois après, on les a buté. J'ai jamais su pourquoi."
Voilà pourquoi il n'aimait pas qu'on l'approche. Voilà pourquoi il ne voulait pas s'approcher des autres non plus. Après sa mère, après le départ de son oncle, après la mort d'Isabel et Farlan, après celle de ses compagnons de guerre, il n'avait plus la force de s'attacher.
Bien sûr, il appréciait son équipe. Erd était d'une grande habilité et Petra d'une gentillesse absolue, mais c'était son cinquième escadron en huit ans de commandement, il n'avait plus le courage d'aimer, ni l'envie.
Eren serra un peu plus ses bras contre lui.
— C'est pour ça que tu laisse le Lien se briser ?
— Tu l'as senti ?
— Je pense, c'était étrange. Comme si mes émotions m'étaient revenues comme un boomerang. J'ai eu le pressentiment que tu allais mal et quand je suis arrivée, tu étais déjà évanoui. Donc c'est bien ça… Le Lien se brise.
Ne sachant que dire, Livaï resta silencieux.
— Tu veux vraiment…
Eren laissa sa phrase en suspens. C'était trop dur pour lui de le redire et il avait trop peur de la réponse.
— Non.
L'objection le surpris. Il contempla longuement Livaï.
— Non ?
— Non, j'ai pas envie que ça se brise. Bordel, ça fait un mal de chien en plus, grogna-t-il en se décollant du lavabo.
La plainte tira un sourire à Eren. Il s'approcha et le prit dans ses bras. Livaï se laissa faire doucement. Il se demanda à quel moment il trouvait ça si normal de se faire enlacer, puis envoya bouler sa conscience.
Il était fatigué.
Une question au bout des lèvres, Eren se ravisa quand il sentit la respiration de son Bashert s'alourdir. Il s'écarta doucement et Livaï grogna. D'un sourire, il l'emmena jusqu'au lit et s'y glissa avec lui. Il n'eut même pas le temps de mettre correctement la couverture que Livaï se lova contre lui et s'endormit aussi rapidement.
Le coeur lourd, Eren lui caressa les cheveux. Trop préoccupé, il n'avait pas sommeil. Le voir comme cela le peinait et l'attente devenait difficile.
Il ferma les yeux et pria Freya de lui donnait la force et le courage, Livaï en valait la peine, il le savait.
