Face à ces révélations, Antoine venait de perdre toute sa contenance. En fait, il se rendait compte de l'importance qu'avait eu Henri dans sa construction. Certes ils n'étaient plus en contact mais il avait été bien plus qu'un simple parrain. C'était en réalité une véritable figure paternelle à laquelle il s'était identifié. Justifié par l'indifférence de son père et son mépris quotidien qui l'avaient tant brisé, Antoine avait trouvé refuge chez Henri, empreint de bienveillance, d'attention et d'encouragements. Finalement, le commissaire avait une vision assez cartésienne de la situation. Il voyait le bien et le mal, et ce dernier était incarné par son propre père. Alors considérer qu'Henri avait pu être lui aussi l'incarnation du mal en s'incrustant dans ce trafic, l'ébranlait au plus haut point.
Dérangé par son téléphone, Antoine délaissa sa femme et s'empara de son portable dans sa poche.
« Allo ?
- Antoine… C'est moi ! J'ai réussi à avoir un rendez-vous chez le notaire tout à l'heure.
- Ce soir ? Comment t'as fait ?
- Bah j'ai fait jouer mes contacts…
- D'accord. Envoie moi l'heure et l'adresse et j'y serai.
- Très bien à tout à l'heure.
Antoine raccrocha et se tourna vers Candice qui le regardait perplexe.
- Qu'est-ce qu'il se passe ?
- Mon père a réussi à avoir un rendez-vous chez le notaire… en fin de journée. Ça promet… »
La commandante tenta de le rassurer du mieux qu'elle put avant de rejoindre ses coéquipiers qui étaient de retour de leurs investigations. Et les résultats ne vinrent que confirmer leurs doutes. Certains pharmaciens avaient pu reconnaître visuellement les patients et ces derniers n'étaient pas enregistrés dans leurs officines. De facto, Candice demanda à ses collègues d'aller les interroger. L'idée était claire, il fallait les faire parler pour prouver l'existence du trafic et espérer pouvoir remettre l'affaire aux stups. Mais la commandante était tourmentée par une tout autre chose. Elle hésita longuement et se décida finalement à prendre ses clés de voiture pour une simple vérification. Elle roula une trentaine de minutes avant de se garer devant la maison tant recherchée. Elle descendit, sonna et attendit que la porte s'ouvre.
« Bonjour Maryvonne, je suis désolée de passer à l'improviste comme ça mais… je peux entrer ?
- Bien sûr ! accepta-t-elle en la laissant passer.
- Merci… Bon Antoine est pas au courant que je suis là et je vais pas y aller par quatre chemins… On soupçonne Henri d'être au cœur d'un trafic de médicaments.
- Un trafic ? s'offusqua-t-elle.
- Oui… Et on a toutes les bonnes raisons d'en être certain…
- Je… bégaya-t-elle. Je sais pas quoi dire… finit-elle par lâcher en s'asseyant sur son fauteuil.
- Vous ne vous en doutiez pas ?
- Non… Et Antoine ? Comment il le prend ?
- Bah… C'est pas facile… Il encaisse mais il a du mal à réaliser…
- Il tenait beaucoup à lui… C'est un garçon sensible en plus, même s'il montre rien… Je l'ai vu la dernière fois et il a pas changé…
- C'est exactement ça…
- Je suppose que ça doit pas être facile pour vous non plus…
- Non… avoua-t-elle en souriant faussement. Antoine est très secret et… dès que ça touche à son père il se renferme. J'avais du mal à comprendre au début mais j'ai eu la chance de passer un dîner avec lui et depuis… je comprends mieux.
- Harold a toujours été très dur avec ses fils. Il exigeait le meilleur d'eux mais… en contrepartie ils n'avaient aucun encouragement. Ils passaient leur temps à se disputer… Heureusement qu'Antoine avait Henri… C'était une petite échappatoire…
- Pourtant, Henri et Harold étaient redevenus proches…
- Vous pensez qu'Harold aussi trempait dans le trafic ? s'étonna-t-elle.
- J'en sais rien… Mais pour moi, il sait quelque chose qu'il ne nous dit pas. Et… Est-ce que vous auriez le double de chez Henri ?
- Euh oui !
- Bien j'aurais besoin de faire une petite vérification… »
Candice s'empara du trousseau et débarqua dans la demeure voisine. Face à la vastitude de la maison, la tâche s'avérait complexe. Elle prit le temps de réfléchir et se dédia à fouiller les recoins de chaque pièce dans l'espoir de trouver des liasses de billets. Hélas, elle en ressortit bredouille. Déçue, elle finit par retourner à la BSU.
. . . . .
Assis dans sa voiture à quelques mètres de son lieu de travail, Antoine hésitait à ouvrir cette enveloppe réceptionnée quelques minutes plus tôt. Non, on ne pouvait pas dire que le rendez-vous chez le notaire avait été une catastrophe. Étonnamment, le ton n'était pas monté. En réalité, la surprise les avait cloués à leurs sièges respectifs et les avait laissés sans voix. Henri n'avait plus rien, son patrimoine avait été liquidé, ses comptes étaient vides, sa maison hypothéquée. Chacun avait toutefois pu récupérer quelques biens qui lui appartenait et Henri avait pris le soin de déposer une lettre à son filleul. En fait, Henri avait tout prévu et son suicide symbolisait le point final de son histoire. Pensif, Antoine fixait droit devant lui, tout en prenant le soin de tapoter sur le rectangle blanc qu'il tenait entre ses mains. Ses yeux vinrent se poser dessus et d'un courage soudain, il déchira le pli et sortit une feuille blanche noircie par les mots de son parrain. Il lut rapidement en diagonal et certaines phrases restèrent en suspens dans son cerveau : « Je suis désolé… », « Tu as toujours été comme mon propre fils… », « C'est ma faute si on a dû couper contact… ». Antoine était ému, bouleversé même. Il ferma les yeux quelques secondes pour récupérer sa contenance et trouva finalement la force de continuer sa lecture. Il s'arrêta à la dernière ligne de la lettre et serra la mâchoire. Il s'en doutait mais venait d'en avoir la confirmation : « Ton père sait tout. Il sait pourquoi j'ai choisi de faire ça mais ne le blâme pas. J'en suis le seul responsable. Adieu ».
. . . . .
Candice grimpa les escaliers du grand hall et traversa le couloir en marchant lentement. Elle vit son compagnon la dépasser rapidement sans prendre le temps de la calculer. Elle regarda l'heure sur son téléphone et comprit que le rendez-vous chez le notaire venait d'avoir lieu. Elle débarqua dans son bureau et le vit complètement fermé.
« Antoine ? demanda-t-elle doucement en le voyant éteindre son ordinateur et fermer ses dossiers. Ça va ? força-t-elle face à son ignorance.
- J'ai besoin de prendre l'air ! lâcha-t-il avec hargne en se dirigeant vers la porte de son bureau.
- Je viens avec toi… répondit-elle avec douceur.
- Non ! C'est pas la peine ! cracha-t-il en partant à vive allure.
- Antoine… tenta-t-elle une dernière fois. »
Sa dernière tentative d'appel rencontra le silence. Il finit par disparaître du long couloir et laissa sa compagne désemparée au fond de celui-ci. Elle était tellement déroutée par son comportement qu'elle ne savait pas comment agir pour le soutenir. Elle prit une courte pause et rejoignit l'équipe pour connaître l'avancée de leurs recherches.
« Ah ! Candice ! s'exclama Marquez. On s'est rendu chez certains patients mais ils nient en bloc… Et comme légalement on peut pas trop les obliger à venir à la BSU, ni même entrer chez eux. On est bloqués…
- Je me doute… Moi je suis retournée chez Henri mais j'ai pas trouvé la moindre trace d'argent.
- T'avais mis des gants quand même ? demanda Mehdi.
- Bah évidemment Mehdi… Non mais là on est bloqués…
- Mais cet argent… il l'a forcément mis quelque part ! C'est pas possible…
- Ou alors il l'a confié à quelqu'un… proposa Ismaël.
- Mais qui ? demanda Val.
- Bah d'après ce qu'on sait… Il a peu de monde dans son entourage. Donc c'est soit sa voisine, soit…
- Harold… lâcha Candice. J'ai discuté avec la voisine tout à l'heure et elle avait vraiment l'air surprise pour cette histoire de trafic…
- Alors qu'en plus, sur la lettre qu'il a laissée sur son bureau… Il a mentionné le père d'Antoine… rajouta Marquez.
- Bon… Je vais réfléchir à ça à tête reposée ! Rentrez chez vous… On verra ça demain !
- Antoine est ok ? s'étonna Val.
- Antoine n'est surtout pas en état de réfléchir... répondit-elle songeuse. »
. . . . .
De retour chez elle, Candice trouva sa maison bien silencieuse. Elle avait déjà tenté d'appeler Antoine avant de quitter le bureau mais sans surprise, elle tomba sur sa messagerie directe.
« Bonjour les enfants ! lâcha-t-elle sans conviction.
- Salut ! répondirent-ils perplexe.
- Antoine est pas passé à la maison par hasard ? demanda-t-elle avec espoir.
- Euh non… Pourquoi ? »
La commandante ne prit pas le temps de répondre et s'empara à nouveau de son téléphone pour tenter de le joindre. Évidemment elle tomba sur sa messagerie : « Oui Antoine, c'est le troisième message que je te laisse… Rappelle-moi s'il te plaît. Ou dis-moi au moins si tout va bien… ». La moue boudeuse et inquiète pour son compagnon, Candice raccrocha son téléphone.
« Qu'est-ce qui se passe ? demanda Emma. C'est à cause de son père encore ?
- J'en sais rien… Il avait rendez-vous chez le notaire et je crois que ça s'est pas très bien passé... il donne pas signe de vie depuis… s'inquiéta-t-elle.
- T'es allée voir chez lui ?
- Oui… Y a personne… J'ai eu sa mère au téléphone, il lui a laissé Suzanne.
- Laisse lui le temps… Il va sûrement finir par revenir dans la soirée…
- Ouais… »
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