- Bon, on fait le point. Qu'est-ce qu'on a ?
- Des parchemins et un fêletone.
- Téléphone.
- C'est pareil.
Depuis deux heures, Newton et Ginny s'étaient enfermés dans le bureau du chef des Aurors. Ginny épluchait les rouleaux les uns après les autres, en prenant des notes. Newton tapotait sur le téléphone avec sa baguette, murmurait des incantations. Il avait réussi à l'allumer, mais l'appareil restait récalcitrant. Le blond lâcha un soupir de frustration. À force se passer les mains dans les cheveux, la tignasse rousse de Ginny formait un halo désordonné sur sa tête.
- Eh bien, à première vue, il ne ressort pas grand-chose des parchemins. Des notes de services, des courriers... bref, rien de très amusant ni de très intéressant. C'est très administratif. Je ne sais pas comment fait Hermione pour supporter tout ça. Pour le moindre truc, on dirait qu'il faut trois autorisations différentes de plusieurs services. Et elle est directrice ! Quand on est directrice, on n'a pas besoin de tout ça, non ?
Newton hocha la tête.
- Je sais ce que c'est. Tu vois l'armoire classeur qui veut vomir ? Y a tous mes rapports en retard là-dedans. Et encore, nous, les Aurors, on n'est pas les plus à plaindre. Je repousse toujours jusqu'au moment où je n'ai vraiment plus le choix. Quand Granger m'oblige. Et j'y passe une journée. Voire deux.
- Je ne veux même pas imaginer. Ah tiens, il y a ça, aussi. Ça ressemble à un rapport budgétaire. Je ne sais pas de quoi, mais en tout cas, ce sont des chiffres. On dirait qu'elle a repris les comptes, et il y a des points d'interrogation, des additions, des soustractions...
- Attends, fais voir...
Ginny lui tendit le parchemin. Newton suivait les chiffres du doigt.
- Effectivement. On dirait bien qu'il manque des fonds à certains endroits. Tiens, regarde, là... et là... Comme si quelqu'un avait maquillé les comptes.
- C'est une copie. Je n'ai jamais été très douée pour les chiffres, mais pour jeter des sorts, je suis très forte, fit-elle sur le ton du simple constat, en promenant sa baguette sur le parchemin. Tiens, tu vois ? Le texte a été copié. Mais pas l'intégralité du document original. Et pour voir les annotations d'Hermione, j'ai dû passer un sort de révélation. Je crois qu'elle a réussi à copier une partie d'un document intouchable.
- Vraiment ? Je ne savais pas que c'était possible !
- Si, ça l'est. Mais ça demande un sacré niveau en ensorcellement. Surtout pour ne pas laisser de traces sur le document original, en fait. Ça me rappelle quand j'avais essayé de falsifier mon bulletin de septième année. Ma mère... Brr, frissonna Ginny. « Je préfère éviter de me souvenir de ce fiasco. Je crois que mes oreilles n'ont plus tout à fait été les mêmes après. J'ai amélioré ma technique, après ça. Mais les documents intouchables... Ça pourrait être du niveau d'Hermione. À quels genres de comptes a-t-elle accès ?
- Je n'en sais rien, répondit Newton. Tout ça, c'est de la bureaucratie, j'évite autant que je peux. Mais je sais qui peut le savoir. Son secrétaire. Burt Squareline.
Ginny haussa les sourcils, incrédule.
- Sérieusement, il s'appelle comme ça ?
- Ouais.
- Évidemment. L'assistant d'Hermione ne pouvait s'appeler que Squareline. Je m'attendais pas à Messy Matt ou à Blury Brad mais quand même, Squareline...
Newton lui sourit en saisissant sa veste.
- Un brave petit gars, bien propre sur lui. Chez les moldus, il aurait été expert-comptable. Viens, on va lui rendre visite.
- J'aimerais bien. Mais ça va faire bizarre si une journaliste accompagne le chef du bureau des Aurors. Et j'ai des trucs de journaliste à faire aussi, fit Ginny, avec un sourire qui ressemblait presque à une grimace. « Colin va me tuer si je ne ponds pas un truc sur l'enquête aujourd'hui. Et j'ai un match à couvrir cet après-midi. »
- On se voit demain, alors ?, lui demanda-t-il, en masquant sa déception.
- Demain, assura-t-elle en sortant du bureau, son tas de parchemin copié sous le bras. « Tu me diras si tu avances aussi du côté du fêlétone.
- Weasley, la salua-t-il d'un hochement de tête.
Elle lui répondit d'un geste de la main, mais son regard était déjà hors de la pièce. Newton fronça les sourcils. Secoua la tête.
« C'est pas mon problème. C'est pas mon problème. Vas pas te mettre dans des embrouilles qui ne te regardent pas », se serinait Newton, en faisant les cent pas dans le couloir des bureaux administratifs du département de la justice magique, en attendant que Burt Squareline ne soit disponible. Le bougre était auditionné par le directeur de cabinet du Ministre. Ça prenait des heures. Par principe, et aussi parce qu'il était énervé d'arriver en deuxième, il était resté dans le couloir, à attendre, passant et repassant devant les deux agents de la sécurité magique postés à la porte qui attendaient leur patron.
Ginny l'avait laissé il y a moins d'une heure, mais il ne pouvait s'empêcher de gamberger. Il y avait quelque chose qui clochait avec Weasley. Avec Potter aussi. Mais se mêler des affaires de Weasley et Potter, c'était la dernière chose dont il avait envie. Leur couple était presque aussi légendaire que la bataille de Poudlard.
« Intervenir, ou non ? D'un côté, si je veux que mes équipes tournent à 100%, faudrait régler cette histoire. Potter est sur la plus grosse enquête domestique des cinq dernières années. Ginny enquête avec moi sur la tentative de meurtre de Granger. Autant qu'elle ait les idées claires. Mais d'un autre côté, j'ai pas envie, vraiment pas envie de savoir ce qui merde entre ces deux-là. J'ai pas envie de me prendre le retour de flamme. C'est Granger qui devrait s'occuper de ce bordel, bon sang ! Elle, elle peut leur parler », ruminait-il, les mains enfoncés dans les poches de son trench.
- Ah, Bodstorm. Vous êtes là.
Newton avait été interrompu dans ses pensées par le directeur de cabinet du Ministre, qui sortait enfin du bureau de Squareline. Il avait laissé tomber ces mots en dissimulant à peine son mépris.
- Une enquête de flagrance est en cours, Brat. Vous êtes au courant, je crois.
- C'est Bret, Bodstorm, fit-il en écorchant de nouveau sciemment son nom. J'ai été mis au courant de votre petite enquête, oui. Peut-être aura-t-on les résultats avant la nomination du prochain Ministre ?
- Nos services travaillent d'arrache-pied. Si vous le permettez enfin, je vais pouvoir faire mon travail.
- Votre travail... Est-ce vraiment cela ? Faire des auditions de témoins, alors que vous avez sur les bras une enquête de terrorisme domestique ? Un service approprié entièrement dédié aux menaces serait bien plus efficace, mais puisqu'on doit se fier à des chasseurs de prime... Pour le moment, du moins.
- Je vous souhaite aussi une bonne journée, rétorqua Newton de toute sa hauteur face au petit bonhomme encadré de ses deux mastards.
Bret faisait à la fois référence à un vieux projet de loi qui ressortait de temps en temps des cartons, au gré des menaces sur la sécurité du territoire et aux origines du service des Aurors, en réussissant à être doublement insultant.
Lorsqu'il avait pris ses fonctions, Granger avait jugé bon de lui donner un petit cours d'histoire en accéléré. « Histoire que vous sachiez où vous mettez les pieds, Bodstrom. C'est à dire dans un vrai nid de vipères ».
Le service des Aurors datait de la création du Ministère de la magie sous sa forme moderne. Pour assurer la traque des sorciers criminels et leur traduction devant la justice magique sous sa première forme, un simple tribunal de sorciers littéralement tirés au sort, les premiers dirigeants s'en étaient remis aux meilleurs combattants d'Angleterre. Parmi les premiers Aurors, qui étaient une petite vingtaine, on comptait d'anciens combattants de la grande guerre contre le continent européen, médaillés et auréolés de gloire, mais aussi des mercenaires de guerre dont on ne savait pas toujours très bien déterminer le pedigree. Il ne faisait aucun doute que certains avaient mené double jeu pendant les affrontements. Il y avait aussi des criminels, à la moralité plus que discutable, mais très bons duellistes, débauchés par des primes et la promesse de ne pas être incarcérés. La famille Maugrey, qui donnait des Aurors chaque génération avec la régularité d'un cognard en était l'exemple. Le premier Maugrey devenu Auror s'était surtout distingué pour des meurtres spectaculaires et des vols astucieux en Écosse.
L'assemblage disparate était devenu le bureau des Aurors et s'était peu à peu fondu dans la machinerie gouvernementale, sous la tutelle du directeur du département de la justice magique. Mais son origine et la latitude d'action qu'on lui accordait, historiquement, faisaient toujours grincer des dents certains dans le Ministère.
Dans les années quatre-vingt, l'un des ministres de la magie les moins populaires du pays avait proposé de purement et simplement remplacer le service par des militaires et des fonctionnaires de police dûment entraînés et sélectionnés, « pour se débarrasser de ce repère de mercenaires et de brigands qui prospère sans aucune obligation de résultats au sein du ministère », avait cité Granger. Tollé. Le débat avait agité le Magenmagot pendant des mois, pour finalement accoucher d'une obligation de rapports détaillés à chaque enquête, consultables par le directeur du département et le ministre.
Aujourd'hui encore, les Aurors étaient sélectionnés par le directeur du département de la justice magique. Certains avaient donné leur candidature en sortant de Poudlard, et après avoir été formés, d'autres avaient été recrutés sur leurs qualités. Ils ne quittaient leur fonction qu'à l'âge de la retraite, morts, ou sur ordonnance du directeur. Lui seul avait droit de regard et pouvoir d'ordonner au bureau des Aurors.
« Ce qui en fait le service le moins contrôlé du Ministre, puisque le directeur est élu par les membres du Magenmagot, depuis la création du poste. Le choix du chef du bureau des Aurors est donc... Très politique, lui aussi ». C'était ce qu'était Newton Bodstrom à la tête du bureau des Aurors. Le choix politique d'Hermione Granger.
« Je saute, vous sautez. On est ensemble dans cette galère. Pour combien de temps, je ne sais pas », lui avait-elle dit en lui serrant la main. Il se souvenait de la réponse qu'il lui avait faite. « Vous ne marcherez jamais seule ».
