Chapitre 22
À son réveil, Gríma dut cligner plusieurs fois des yeux avant de réussir à les habituer à la lumière éblouissante du soleil qui inondait sa chambre. Il était seul dans son lit et n'avait aucun souvenir de s'y être couché encore tout habillé... Quelle heure était-il ? Où était Éowyn ?
Un mauvais pressentiment s'empara de lui et il se redressa aussitôt en écarquillant des yeux hagards. Elle l'avait drogué ! Pour sûr, la rapidité avec laquelle il s'était assoupi au beau milieu du dîner n'avait rien de naturel... Seul un puissant somnifère était capable de provoquer un engourdissement aussi rapide. Un somnifère dont Éowyn connaissait parfaitement la recette, et qu'elle avait dû mélanger à son vin avant de le lui servir au cours du repas... Pourquoi avait-elle fait cela ? Était-ce sa façon à elle de le protéger ? Nul doute qu'elle devait être bien loin d'Emyn Arnen, à présent... Combien de temps Gríma était-il resté endormi ? À en juger par la position du soleil dans le ciel, l'après-midi était déjà bien avancé... Mais comment savoir s'il ne s'était pas écoulé plusieurs jours depuis qu'il était tombé dans le sommeil ?
Le cœur battant à tout rompre, il sortit de sa chambre et se précipita dans les escaliers pour descendre jusqu'aux écuries. Ses pires craintes se trouvèrent justifiées lorsqu'il s'aperçut que Laconis avait disparu. Il ne restait plus qu'Églantine et deux autres chevaux qui l'observaient d'un œil inquiet tandis qu'il faisait les cent pas dans l'étable en s'arrachant les cheveux. Comment avait-il pu laisser Éowyn lui filer ainsi entre les doigts ? Comment avait-il pu se faire piéger de la sorte ? Il aurait dû se douter qu'elle chercherait à l'empêcher de la suivre jusqu'à Edoras... Avait-il encore une chance de rattraper son retard et de la retrouver avant qu'elle ne se mesure au Prince-Sorcier d'Angmar ? Même si cet espoir était faible, c'était désormais le seul auquel il pouvait se raccrocher.
Il fallut dix jours à Gríma avant de parvenir jusqu'à Edoras. Il arriva au bout de son voyage à la tombée de la nuit, accablé de fatigue et de faim. Cela faisait plus de trois ans qu'il avait été banni de la capitale du Rohan, et son retour en ce lieu où il avait passé la majeure partie de sa vie lui procura un étrange sentiment de malaise. D'autant plus lorsqu'il constata l'état de désolation dans lequel se trouvait la cité. Ses portes, grandes ouvertes, n'étaient gardées par aucun soldat. Ses rues, absolument désertes, étaient si délabrées qu'elles en étaient presque méconnaissables. S'il restait encore des habitants, ces derniers semblaient s'être cloîtrés chez eux pour mieux se cacher, car tous les volets des maisons étaient fermés, et nulle lumière ne filtrait au travers. Il ne régnait plus dans les allées qu'un silence angoissant, uniquement perturbé par le claquement des sabots d'Églantine sur les pavés. Au moins, Gríma était sûr de ne pas se faire reconnaître ni chasser une nouvelle fois d'Edoras... Il ne croisa aucune âme sur son chemin jusqu'au château de Meduseld. Ses portes dorées étaient closes, mais nul garde ne se trouvait à l'entrée pour les surveiller.
Gríma descendit de cheval et poussa l'une des portes qui pivota sur ses gonds dans un grincement sinistre. La salle du trône paraissait aussi abandonnée que la ville fantôme qu'il venait de traverser. Les dégâts qu'elle avait subis attestaient de la violence des combats qui s'étaient déroulés entre ses murs. Deux des énormes piliers qui soutenaient la voûte avaient été pulvérisés, et les dalles de pierres multicolores qui recouvraient le sol avaient littéralement volé en éclats. Il ne restait aucune trace du foyer qui occupait autrefois le centre de la pièce. Seul le trône, au fond de la salle, semblait avoir été épargné. Le sang de Gríma se glaça lorsqu'il s'aperçut qu'il était occupé. Plissant les yeux pour essayer de mieux voir dans la pénombre environnante, il reconnut alors Éomer, avachi sur son siège, aussi pitoyable qu'un ivrogne en train de cuver son vin. Tout portait à croire que c'était effectivement le cas, car il tenait encore une coupe en argent dans sa main qui pendait de l'accoudoir. Tête baissée, les yeux clos, il appuyait son autre main sur son front comme pour essayer de calmer une migraine, et sa couronne, posée de travers sur son crâne, semblait sur le point de tomber. Était-il mort ?
Voulant en avoir le cœur net, Gríma se fraya un chemin parmi les gravats pour se rapprocher du roi. Il enjamba le buste d'un cheval sculpté dans le bois, qui jadis était accroché au sommet d'un pilier de la salle, et marcha malgré lui sur une tapisserie contant l'histoire du Rohan, qui désormais se trouvait en lambeaux. Il s'arrêta au pied de l'estrade où se dressait le trône, et remarqua alors qu'un manteau noir à capuche gisait sur les marches. Entre les plis de ce vêtement dépassait la lame cassée d'une épée éclaboussée de sang. Gríma sentit son pouls s'accélérer à la pensée qu'il s'agissait peut-être du sang d'Éowyn…
- Ah, te voilà..., dit une voix caverneuse qui le fit tressaillir.
Gríma releva aussitôt la tête et s'aperçut qu'Éomer venait de rouvrir les yeux. Le regard qu'il posait sur lui était glacial.
- J'aurais dû me douter que tu finirais par rappliquer ici, lança-t-il d'un air de mépris. Hélas, tu arrives un peu tard.
À ces mots, Gríma crut qu'il allait défaillir. Le peu de forces qu'il avait réussi à garder pour sauver Éowyn semblait l'abandonner tout d'un coup.
- Éowyn, prononça-t-il à mi-voix. Où est-elle ?
- Elle repose dans sa chambre, répondit Éomer. Inutile que je t'y accompagne, n'est-ce pas ? Tu connais bien le chemin.
Sans prêter attention à ce sarcasme, Gríma se précipita jusqu'aux appartements d'Éowyn. Il était vrai que le château de Meduseld n'avait aucun secret pour lui. Aussi ne lui fallut-il pas plus d'une minute avant de se retrouver sur le seuil de la chambre de la princesse. La porte était entrouverte et il n'eut qu'à la pousser légèrement pour entrer.
Éowyn était étendue sur son lit, les bras le long du corps, la tête calée contre un oreiller. Ses cheveux blonds encadraient son visage blanc comme la mort. Ses paupières étaient closes et ses lèvres avaient perdu toute couleur. Elle portait encore la tenue de combat dans laquelle Gríma l'avait vue plusieurs fois s'entraîner à l'épée, ainsi qu'une cuirasse en cuir avec laquelle elle avait dû affronter le Prince-Sorcier d'Angmar. Hélas, cette armure n'avait pas suffi à la protéger, car un morceau d'acier ensanglanté dépassait sous son épaule droite, et Gríma réalisa avec horreur qu'il s'agissait de la partie manquante de l'épée cassée qu'il avait vue traîner aux pieds d'Éomer. Il sentit les larmes lui monter aux yeux et ne chercha même pas à les refouler. Peu lui importait si la femme aux longs cheveux noirs qui était agenouillée à la gauche d'Éowyn le voyait pleurer. Du reste, elle ne semblait pas avoir remarqué sa présence, trop occupée à tenir la main de la princesse dans les siennes pour la réchauffer.
Gríma s'approcha en silence et s'effondra à genoux à la droite d'Éowyn. L'inconnue qui se tenait de l'autre côté du lit posa sur lui des yeux verts remplis de larmes.
- Elle respire encore, mais son pouls est faible, lui dit-elle avec affliction.
Retrouvant aussitôt espoir en entendant ces paroles qui pourtant n'étaient pas des plus encourageantes, Gríma se hâta de prendre l'autre main d'Éowyn et de presser son poignet entre son pouce et son index pour sentir les battements de son cœur. Lui qui avait craint le pire ne put que pousser un soupir de soulagement en constatant qu'Éowyn était toujours en vie.
- Elle s'est sacrifiée pour nous délivrer, ajouta la jeune femme aux cheveux d'ébène. Sans elle, jamais nous n'aurions survécu à cet esprit maléfique. Éomer et moi lui devons la vie.
- Que s'est-il passé ? demanda Gríma, comprenant que l'inconnue qui lui faisait face n'était autre que Lothíriel, fille d'Imrahil et reine du Rohan. Le Prince-Sorcier d'Angmar a-t-il été vaincu ?
La jeune femme lui raconta comment Éowyn avait affronté l'héritier du Capitaine Noir en duel et comment elle n'avait réussi à le terrasser qu'après de longues heures d'un combat acharné. Se déplaçant comme une ombre, il parvenait à éviter la moindre de ses attaques. La princesse était à bout de souffle lorsqu'il avait voulu lui porter le coup fatal. Heureusement, elle avait profité de l'instant où il fondait sur elle pour plonger son épée dans son visage invisible. Il s'était alors mis à pousser un hurlement de douleur qui avait fait éclater la lame d'Éowyn en morceaux. Son épée maléfique s'était elle-même brisée en deux, mais hélas, sa pointe s'était déjà enfoncée sous l'épaule de la princesse. Le reste de l'arme et le manteau du spectre étaient tombés à terre juste avant qu'Éowyn ne s'effondre à son tour en perdant connaissance. Un cri plaintif avait fait vibrer les murs de la salle du trône, puis le vent s'était engouffré et avait emporté avec lui les derniers gémissements du Prince-Sorcier. Comprenant que leur maître n'était plus, les spectres et les barghests qui l'avaient aidé à saccager Edoras s'étaient enfuis dans la plus grande confusion.
- Ainsi donc, elle est à nouveau venue à bout du plus grand sorcier de l'Angmar…, commenta Gríma en posant sur Éowyn des yeux pleins de respect.
- À quel prix…, soupira Lothíriel. Cela fait maintenant deux jours qu'elle est inconsciente. J'ignore le mal dont elle souffre, mais elle a déjà perdu beaucoup de sang et son état ne cesse d'empirer. Seul un guérisseur pourrait la sauver…
Gríma reporta son regard sur la reine et lui déclara sans détour :
- Je connais des remèdes. Si j'arrive à trouver les ingrédients qu'il me faut, je pourrai la soigner.
- En êtes-vous sûr ? demanda Lothíriel. Savez-vous ce qu'elle a ?
- Les symptômes ressemblent à ceux de l'Ombre Noire… Elle y a déjà réchappé grâce à la plante d'athelas. Savez-vous où je pourrais m'en procurer ?
- Nous en avons en réserve dans notre laboratoire. Aragorn nous en avait offert un plein bocal pour notre mariage. Nous ne l'utilisions que de temps en temps pour calmer les maux de tête.
- Le roi Elessar a été sage de vous faire ce cadeau. C'est lui-même qui a utilisé la feuille d'athelas pour guérir Éowyn. Espérons que cela fonctionne à nouveau…
- Qui êtes-vous pour elle ? s'enquit alors Lothíriel en scrutant Gríma de ses yeux vert émeraude.
Mais avant qu'il n'ouvre la bouche pour répondre, une voix menaçante s'écria derrière lui :
- Enlève tes sales pattes de ma sœur !
Gríma se retourna aussitôt et lâcha la main d'Éowyn en voyant qu'Éomer se tenait sur le seuil de la chambre. Le roi semblait avoir retrouvé de l'aplomb car il traversa la pièce sans chanceler et marcha droit vers Gríma. Celui-ci n'eut pas même le temps de se relever que déjà Éomer l'avait saisi par le col et le tirait vers lui pour le remettre debout.
- Comment oses-tu revenir ici ? gronda-t-il en rapprochant son visage du sien. Mon oncle t'avait pourtant banni d'Edoras !
- Éomer ! protesta Lothíriel en se levant à son tour. Qu'est-ce que cela signifie ? Qui est cet homme ?
- Cet homme ? répéta le roi. Ce n'est pas un homme, c'est un serpent. Il se glisse parmi les honnêtes gens et répand son venin pour les corrompre. Il a d'abord empoisonné l'esprit de mon oncle, puis il a perverti celui de ma sœur… Et il a l'audace de revenir s'approcher d'elle !
- Il dit pouvoir la guérir…
- Il dit beaucoup de choses, mais aucune d'elles n'est vraie. Surtout, n'écoute rien de ce qui sort de sa bouche venimeuse.
- Tu ne veux même pas le laisser essayer ? C'est peut-être le seul espoir qu'il nous reste de sauver Éowyn...
- Qu'en sais-tu ? Qu'est-ce qui te fait croire qu'il ne va pas la tuer, au contraire ?
- Jamais je ne ferai le moindre mal à Éowyn, répondit Gríma en foudroyant Éomer du regard.
- Je ne pense pas que ses intentions soient mauvaises, renchérit Lothíriel. S'il y a la moindre chance de guérir Éowyn, il nous faut la saisir. Après tout, nous lui devons bien ça.
Une lueur d'hésitation apparut dans les yeux bruns d'Éomer. Les paroles de son épouse semblèrent le convaincre, car il finit par lâcher le col de Gríma et se mit à pester pour exprimer sa frustration. Sans doute se sentait-il coupable d'avoir conduit Éowyn à sa perte... N'était-ce pas à cause de lui si sa sœur s'était précipitée à Meduseld et se retrouvait à présent entre la vie et la mort ?
- Soit, grogna-t-il en lançant un regard de haine à Gríma. Fais ce qu'il faut pour soigner Éowyn. Mais je te préviens : si elle meurt par ta faute, je te trancherai la gorge.
Ce fut Lothíriel qui conduisit Gríma jusqu'au laboratoire du château. Même s'il connaissait parfaitement le chemin, il se laissa guider par la reine, rassuré à l'idée d'avoir trouvé en elle une personne prête à lui accorder sa confiance. Elle paraissait ignorer entièrement la nature de sa relation avec Éowyn et la raison exacte pour laquelle il s'était fait chasser de Meduseld. C'était probablement pour cela qu'elle restait aussi peu méfiante.
- Ce laboratoire était celui de Firnan, notre guérisseur, expliqua Lothíriel en ouvrant la porte du cabinet d'alchimie. C'est lui qui m'a aidée à mettre Elfwine au monde. Hélas, il est mort en voulant secourir les habitants d'Edoras lors de l'attaque des spectres d'Angmar.
- J'en suis navré…
- S'il avait été là, Éowyn serait peut-être déjà guérie, à l'heure qu'il est…
- Il n'est pas encore trop tard pour la sauver, dit Gríma, plus pour se rassurer lui-même que pour rassurer Lothíriel.
Il entra à la suite de la jeune femme dans la pièce où il avait jadis passé des heures à préparer le poison qu'il versait quotidiennement dans le vin de Théoden. Rien n'avait changé, hormis peut-être les ingrédients qu'il voyait sur les étagères et qui semblaient être bien moins nocifs que ceux qu'il avait coutume d'utiliser autrefois. Les baies d'hithlas et de belladone, les feuilles de jusquiame et de datura avaient disparu pour être remplacées par des fleurs d'hysope et de morgeline, des racines d'azuradan et de remmenthonde.
- Voici l'athelas, dit Lothíriel en lui remettant un bocal rempli de longues feuilles séchées. Vous faut-il autre chose pour préparer le remède ?
- Je pense avoir tout ce qu'il me faut, je vous remercie, répondit Gríma après avoir rapidement parcouru la pièce du regard.
- Dans ce cas, je vous laisse. Je dois retourner auprès de mon fils pour m'occuper de lui.
Gríma s'inclina poliment devant la reine avant que celle-ci ne prenne congé de lui. Il posa le pot d'athelas sur la table de travail et y rassembla les outils qui lui étaient nécessaires. La recette était simple : il lui suffisait d'écraser quelques feuilles séchées de la plante et de les faire bouillir dans de l'eau afin qu'elles dégagent leur parfum aux vertus médicinales. Quiconque le respirait pouvait alors sentir son esprit s'apaiser et ses forces lui revenir. Quelques gouttes du mélange avaient aussi le pouvoir de guérir les blessures et de les faire cicatriser plus rapidement.
Il ne fallut pas plus de dix minutes à Gríma pour préparer la potion. Lorsque celle-ci commença à répandre dans le laboratoire son odeur à la fois douce et forte, il s'empressa de la verser dans une coupe en grès et de la porter jusqu'à la chambre d'Éowyn.
Éomer se trouvait encore au chevet de sa sœur quand il entra dans la pièce. Ignorant le froncement de sourcils avec lequel le roi l'accueillit, Gríma s'approcha de la mourante et plaça sous son nez la coupe d'athelas encore fumante.
Le visage d'Éowyn resta impassible. Aucun signe sur ses traits ne trahit la moindre réaction au parfum de la plante. Les yeux désespérément clos, la princesse semblait plongée dans un sommeil éternel. Un baiser sur les lèvres aurait-il pu la réveiller, comme dans les contes de fées ? Gríma brûlait d'envie d'essayer, mais la présence d'Éomer le lui interdisait formellement. Il n'osait même pas caresser la joue d'Éowyn de peur de se faire jeter du château.
- L'athelas n'a pas l'air de faire effet, constata Éomer, qui avait reconnu l'odeur caractéristique de la feuille de roi.
- Espérons qu'elle sera plus efficace sur sa blessure, se contenta de répondre Gríma en observant d'un œil inquiet la lame enfoncée sous l'épaule d'Éowyn.
- Tu comptes lui retirer ce morceau d'épée ? se récria le roi d'un air alarmé.
- Cela aurait dû être fait depuis longtemps.
- Mais elle va se vider de son sang !
- Pas si l'athelas agit rapidement.
Gríma reposa la coupe sur la table de nuit d'Éowyn et se leva pour aller ouvrir les armoires à la recherche de linge propre. Il revint auprès de la jeune femme, les bras chargés d'une paire de draps et d'une couverture en laine. Il enroula celle-ci autour de l'extrémité cassée de la lame qui dépassait sous l'épaule d'Éowyn, l'empoigna à deux mains et commença à tirer dessus lentement. Le sang se mit à couler de la plaie et à imbiber le tissu de la veste que portait la princesse. Celle-ci poussa un faible gémissement qui attira l'attention des deux hommes penchés au-dessus d'elle.
- Éowyn ! s'exclamèrent Éomer et Gríma à l'unisson.
La jeune femme fronçait douloureusement les sourcils, mais ses yeux restaient fermés et son visage crispé semblait encore plus pâle qu'auparavant.
- Arrête ça tout de suite ! s'écria le roi en saisissant Langue de Serpent par le bras pour l'empêcher de poursuivre son opération. Tu vois bien que tu es en train de la tuer !
- Si je n'enlève pas cette épée maintenant, la plaie s'infectera et Éowyn sera perdue.
Éomer finit par le lâcher pour poser sa main sur la joue de sa sœur et lui murmurer doucement :
- Éowyn, je suis là, ne crains rien…
Les lèvres de la mourante s'écartèrent légèrement, et elle prononça alors dans un soupir à peine perceptible :
- Gríma...
Ce dernier jeta un regard incertain à Éomer, qui le dévisagea en retour d'un air assassin. Une colère froide se lisait dans ses yeux, mais il tâcha de rendre sa voix la plus tendre possible pour s'adresser à nouveau à sa sœur :
- Éowyn, c'est moi, Éomer… Je t'en prie, parle-moi !
Gríma continua de tirer sur la lame en surveillant sur le visage de la jeune femme s'il ne la faisait pas trop souffrir. La pointe effilée de l'épée finit enfin par sortir, libérant un flot de sang noir que Langue de Serpent s'empressa d'étancher avec les draps qu'il avait apportés. Il sentit son cœur s'emballer en voyant la vitesse à laquelle le linge blanc tournait au rouge écarlate. S'il n'agissait pas rapidement pour cicatriser la plaie, Éowyn allait réellement se vider de son sang.
Il retira l'étoffe ensanglantée et la posa sur le sol à côté de la lame qu'il venait d'extraire. Les doigts tremblants, il écarta les morceaux déchirés de la veste d'Éowyn pour dégager sa blessure, puis saisit la coupe d'athelas et en versa la moitié sur la plaie béante. Une fumée blanche se dégagea aussitôt, occultant l'entaille et répandant une odeur piquante de vinaigre. Le visage d'Éowyn se contracta et celui de son frère exprima la plus vive inquiétude.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il en essayant de chasser avec sa main la vapeur qui se dégageait. Que lui as-tu donc fait ?
La fumée se dissipa au bout de quelques instants, révélant alors une fine cicatrice à l'endroit où se trouvait la plaie. Celle-ci s'était proprement refermée, et toute trace de sang avait disparu.
- La feuille d'athelas a cicatrisé sa blessure, dit Gríma avec soulagement. Voyons si elle parvient à lui faire reprendre connaissance…
Langue de Serpent plaça une nouvelle fois la coupe d'athelas sous le nez d'Éowyn pour tenter de lui en faire respirer le parfum. Hélas, le visage de la jeune femme resta de marbre, pâle comme un spectre et recouvert d'une fine pellicule de sueur.
- Elle est brûlante, constata Éomer en posant une main sur le front moite de sa sœur.
- Je ne comprends pas pourquoi l'odeur de la plante n'agit pas sur elle… Elle devrait au moins lui faire retrouver ses esprits…
- Elle a peut-être été victime d'une Lame de Morgul, suggéra le roi en jetant un œil au morceau d'épée cassée qui traînait sur le sol. Les Nazgûl utilisaient cette arme pour empoisonner leurs ennemis. Si tel est le cas, seul le seigneur Elrond serait capable de sauver Éowyn.
- Le seigneur Elrond a quitté la Terre du Milieu il y a de cela plusieurs mois, rétorqua Gríma. Je doute que vous parveniez à le ramener de Valinor à temps. Et quand bien même vous réussiriez, cela ne servirait à rien. Si la lame qui a poignardé Éowyn était une Lame de Morgul, la partie qui est entrée dans sa chair aurait atteint son cœur depuis longtemps. Celle qui est restée dans la main du Prince-Sorcier d'Angmar se serait quant à elle transformée en débris. Non, cette épée a été ensorcelée par un autre maléfice. J'ignore encore sa nature, mais si j'arrive à récupérer les archives que j'avais laissées à Meduseld, je pourrai peut-être l'identifier et trouver un remède.
- De quelles archives parles-tu ? questionna Éomer en fronçant les sourcils.
Gríma baissa les yeux d'un air gêné, puis avoua à contrecœur :
- Jadis, lorsque je servais Saroumane, j'avais en ma possession une collection de grimoires que j'utilisais pour préparer des poisons tels que celui que j'ai administré au roi Théoden. Leurs effets étaient décrits dans les moindres détails, et je ne serais pas surpris de retrouver dans ces livres les symptômes que présente Éowyn.
- Où sont ces grimoires ?
- Je les avais cachés dans mon laboratoire, avoua Langue de Serpent. Avec un peu de chance, personne ne les aura découverts…
- Dans ce cas, ne perds pas ton temps ici et va les récupérer.
Gríma ramassa le bout de lame brisée qui gisait à ses pieds et l'enroula dans la couverture pour l'emporter avec lui. L'examen de cette arme l'aiderait sans doute à comprendre l'origine du mal dont souffrait Éowyn. Il jeta à celle-ci un dernier regard éperdu, puis quitta la chambre pour s'en retourner dans son cabinet d'alchimie. Il était temps pour lui de renouer avec la magie noire.
