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Chapitre 14


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Le Carpathia, lundi 15 avril 1912, 08h00 du matin.

Je vis la suite des événements comme une ombre. La plupart du temps j'étais là sans être là. J'avais froid. Si froid.

Après avoir parlé de Moody je m'étais renfermée dans le silence. Les cris qui avaient résonnés dans la nuit ne quittait pas mon esprit. Tous ces gens. Tous ces morts.

Ce voyage inaugural qui devait être célébré en grande pompe avait tourner au cauchemar.

Alors que le soleil montait à l'horizon, Lowe m'aida à monter à bord du Carpathia, le navire le plus proche de nous au moment de la collision.

Puis je me retrouvais dans une cabine libérée à la hâte par un des officiers du navire. La couverture toujours sur mes épaules, les vêtements encore humides je grelotais. Toujours sans dire un mot de m'assis sur une chaise. Il me fallait enlever mes vêtements. Je le savais. Simplement je n'en n'avais pas la force. Du tout. Alors je restais là. Muette.

Lowe vint me voir quelques minutes après, une tasse de thé chaud entre ses mains.

-C'est pour vous.

Je le regardais sans réagir.

Il se mit à ma hauteur et prit mes mains entre les siennes.

-Je suis content que tu sois en vie. Même si d'autres ne sont plus là. Un autre canot est arrivé. Le dernier. Les occupants n'ont pas eu de chance, il s'est retourné. Mais il y a des survivants.

A ces mots la porte s'ouvrit. Comme je ne la regardais pas, je ne vis par Charles entrer dans la pièce.

-Je vous laisse, fit Lowe avant de sortir.

A qui parlait-il ?

Quand je relevais la tête je compris. Mon cœur manqua un battement et mon souffle se saccada. Je sautais de ma chaise, et avec je-ne-sais quelle énergie je me jetais dans les bras de Charles qui manqua de tomber à la renverse.

-Excuse-moi, dis-je désolée, j'ai cru ne jamais te revoir.

-Moi aussi Ellis, dit Charles en me serrant contre lui. Ça ne te dérange pas si je m'assois ? Je suis resté debout longtemps.

-Lowe m'a parler d'un canot retourné.

-C'est une longue histoire, mais en résumé oui, j'ai trouvé refuge sur un canot retourné avec d'autres hommes. Et toi ?

-Un bout de bois au milieu de l'eau, répondis-je. Lowe m'a sauvé en revenant avec un canot. Sinon je serais morte à l'heure qu'il est.

-Heureusement que tu ne l'es pas, souffla-t-il en prenant mon visage entre ses mains.

-Mais j'ai perdu Moody, répliquai-je les larmes aux yeux. Je le tenais contre moi quand le bateau s'est brisé, je lui tenais la main et puis il a disparu. Je l'ai perdu Charles, je n'ai rien pu faire.

-Ce n'est pas ta faute. Il a refusé de partir. Il a fait son devoir. Et toi aussi.

-Nous tous.

-Tes vêtements sont encore trempés, constata Charles.

-Je sais. Je n'ai pas la force de les enlever. J'ai vu quelqu'un mettre des vêtements sur le lit tout t'a l'heure mais je n'ai pas regardé.

-Il faut que tu te changes Ellis, et moi aussi. Je reviens.

Je le regardais sortir puis revenir avec ses propres vêtements de prêts. Il ferma la porte derrière lui, pour s'assurer que personne ne nous dérange.

-Ils ne vont pas te chercher ?

-Ne t'inquiète pas. J'ai prévenu Lowe. Tu permets ?

En me mettant debout face à lui je lui fis oui de la tête et il s'approcha de moi. Il commença par enlever mon manteau, ma veste, puis ma cravate, ma chemise et mon pantalon. Quand je me retrouvais en sous-vêtement devant lui il s'arrêta, semblant soudain douter.

-Continue, dis-je. S'il te plait.

Et puis je me retrouvais nue devant lui. Je n'étais pas spécialement gênée, la nudité n'était pas un tabou pour moi, et alors que je me regardais devant le miroir j'eus du mal à me reconnaitre. J'avais plusieurs bleues un peu partout, et mon corps était pâle comme je l'avais rarement vu. Je fus même étonnée de ne pas faire peur à Charles.

Il prit mon visage entre ses mains, me détournant du miroir, avant de poser ses lèvres sur les miennes. Puis il déposa une couverture sur mes épaules avant de se déshabiller à son tour.

Je me tournais vers lui. Il me prit dans ses bras et m'embrassa à nouveau.

Nous avions vécu le pire quelques heures en arrière, et l'on se retrouvait, nu l'un contre l'autre. Il n'y avait plus de grade, plus de navire, plus de ronde, juste nous. Notre première fois dans cette petite cabine relevait du miracle.

Quand j'ouvris les yeux je cru avoir rêvé. Que cette nuit n'avait été que le fruit de mon imagination. En tournant la tête je vis que non. C'était bien la réalité. J'étais à moitié allongée sur lui. La vision de nous deux nus dans ce petit lit me fit rire.

-Pourquoi ris-tu Ellis ? me demanda Charles en ouvrant les yeux à son tour.

-Nous sommes nus dans ce petit lit.

-Au moins nous sommes au chaud, fit remarquer mon amant. Qu'aurais-je fait si tu n'étais plus là ?

-Ne dit pas cela.

Il m'embrassa.

Le soulagement était le maitre mot. La fin de la peur. Et l'impression d'avoir vaincu la mort.

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Voir le soleil haut dans le ciel de ce 15 avril avait un goût particulier. Presque irréel.

Et dire que j'avais survécu à ce désastre, alors que près de 1500 passagers et membres d'équipages étaient morts. J'avais perdu un mentor, le capitaine Smith, et un ami William Murdoch. Il me faudrait du temps pour intégrer ces deux nouvelles.

En consultant le registre des survivants je constatais que Jack n'était plus de ce monde. Une des rares personnes avec laquelle j'avais des liens d'amitié et qui n'était pas marin.

Je cherchais alors le nom de Rose et je ne le trouvais pas non plus. Après avoir croisé sa mère, Ruth, et son fiancé Cal, je compris qu'elle avait choisi de rester avec son véritable amour, Jack. Au moins ils étaient ensemble. Du moins c'est ce que je pensais.

Je fis un tour parmi les passagers survivants, certains me remerciait de les avoir sauvés, d'autres me regardait avec un regard désolé.

Un peu à part parmi les Troisième Classe je vis une silhouette que je connaissais. Je m'approchais lentement d'elle. Plus de doute.

-Rose, appelai-je doucement.

Surprise elle tourna la tête vers moi, avant de se jeter dans mes bras. Je répondis à son étreinte, la berçant un peu.

-Tu ne diras rien ? me demanda-t-elle en se détachant.

-Tu as choisi de disparaitre, je ne te juge pas, répondis-je.

-Je ne peux pas retourner dans cette ancienne vie, se serait trahir Jack.

-Je te comprends. Mais ne te sens pas obligée de te justifier auprès de moi. Je connais cela. Ma famille ne voulait pas que je devienne marin et encore moins officier. J'ai choisi de le faire parce que je sentais que j'étais née pour cela.

Nous passâmes l'heure suivante à discuter. De cette fameuse nuit, de son ressenti auprès de Jack, de sa vie, de la mienne. Nous étions toutes les deux marquées profondément par les derniers événements, elle plus que moi, et cette conversation nous fit du bien.

-Je te laisse Rose. Prends soin de toi. Et n'hésites pas à m'écrire.

-Merci Ellis.

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L'arrivée à New York se fit sous une pluie battante. Comme si le drame que nous avions vécu se reflétait à notre arrivée sur le continent américain.

Lightoller, Lowe, moi et les autres officiers survivants, Boxhall et Pitman, nous sortîmes du navire après les passagers à une heure tardive.

En descendant de la rampe, mon regard capta un visage parmi ceux qui étaient encore là. Cela faisait des années que je ne l'avais pas vu. Mon jumeau. Matthew. Devant moi. Mon cœur manqua un battement.

Il me regarda, ému presque aux larmes, alors que je m'avançais vers lui.

-Ellis, souffla-t-il.

Une larme dévala ma joue.

Il me prit dans ses bras.

-Je suis désolé, souffla Matthew. Heureusement que tu es en vie. Excuse-moi. Pour tout. Je suis tellement désolé. J'ai tellement honte. De t'avoir abandonnée, de nous avoir abandonnés. Alors que nous sommes faits du même sang. Je ne sais pas ce qui m'a pris honnêtement.

-La fierté, proposai-je. Nous sommes dans un monde d'homme Matthew.

-Cela n'excuse rien.

-Certes, concédais-je.

-Je suis content que tu es trouvé les bonnes personnes sur ta route.

-Il n'y a pas de hasards, seulement des rendez-vous.

Mon frère me prit dans ses bras, me soufflant encore une fois à quel point il était désolé.

-Une sœur officier d'un tel navire. Je crois que j'étais jaloux. Pardonne moi Ellis.

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