Chapitre 22 : Secrets


Salut les filles !

Il va vraiment falloir que vous vous fassiez offrir un téléphone ! Parce que le courrier par hibou, ça me fait passer pour un vieux croûton. Même ma grand-mère se fout ma gueule. Au pire, vous pouvez toujours acheter un portable moldu en douce et me l'envoyer. Je connais un gars qui installe des applis magiques gratos. Je vous les renverrai tout de suite après. Et promis je laisserai pas ce malade mental de Lewis mettre la main dessus.

Votre dernière lettre m'a fait délirer. Comment vous faites pour toujours vous fourrer dans les embrouilles les plus tordues ? Et on dirait que vous aimez vous faire courser par des créatures monstrueuses dans les profondeurs des écoles de sorcellerie. Ma théorie, c'est que votre instinct de survie est resté bloqué en mode fœtus. Je vois pas d'autre explication.

A côté de ça, mon année a été pépère. Enfin, en dehors de Joey et Abigail. C'est le couple le plus chiant de la Terre, je vous jure. Ils me sortent par les trous de nez. En plus, Emma se coltine une pupille totalement allumée. Il y en a tellement qui ont débarqué à Treehall en cours d'année que les profs ont décidé de leur imposer à tous un tuteur pour les accompagner, et Emma a gagné le gros lot. Une fille complètement cinglée. De quoi radicaliser le sorcier le plus modéré à propos des no-maj. Je vous dis pas les conversations, dans l'aile du Cheval. Les no-maj en prennent pour leur grade. Même moi, je commence à avoir du mal à leur trouver des excuses quand on voit les barbares que c'est. J'espère que ça passera avec le temps et que les gens oublieront un peu.

Amusez-vous bien cet été ! Bonnes vacances !

Hugs !

Johan.

x

xxx

x

Je passai négligemment la main dans les cintres sans vraiment prêter attention aux articles qui défilaient devant mes yeux. La grande sœur de Will était deux rayons plus loin et souriait à la drague maladroite du vendeur. Elle avait râlé pour la forme de devoir faire baby-sitter, mais j'étais persuadée que cette sortie shopping l'enchantait autant que nous. Comme à chaque fois qu'il avait une idée fixe dans la tête, Will avait débarqué sans prévenir dans ma maison pour me donner le programme de la journée. Il voulait que nous allions essayer des habits pour se déguiser en collégien populaire.

- Pour l'instant, mon infiltration dans le gang des populaires du collège s'est passée sans accroc, avait-il chuchoté comme s'il me livrait des informations top secrètes. Mais je dois perfectionner mon déguisement de collégien en vogue si je veux consolider ma couverture à la rentrée. Et j'aurai besoin de toi pour me faire réviser mon rôle. Au moindre faux pas, je suis grillé. Tu seras mon agent référent.

- Bien compris, Mister Bond, avais-je souri.

- Oh, tu sais que tu peux m'appeler agent Jenkins, avait-il répondu avec un geste désinvolte de la main. Pas de formalisme entre nous. Alors c'est parti pour la mission de polissage de couverture. Nom de code : Journée shopping.

- Je pourrai pas t'appeler agent Jenkins en mission, cher Willie. Tu dois bien avoir un faux nom pour aller avec ton identité de collégien star ?

- Ah ouais, j'y avais pas pensé... Bon, tu me laisses réfléchir et je te trouve ça tout à l'heure.

Nous étions dans le premier magasin sur lequel nous étions tombés et Will avait déjà pris des dizaines d'habits sous le bras avant de s'enfermer dans une cabine d'essayage. Je poireautais toujours en faisant semblant de m'intéresser aux articles de la penderie d'à côté.

- Ho !

Je tressaillis en voyant la petite tête de Mario dépasser de mon col comme pour me demander combien de temps ça allait encore prendre. Je l'enfonçai du doigt en vérifiant que personne ne l'avait vu.

- T'avais qu'à pas venir, chuchotai-je. Je t'avais dit que c'était pas pour toi, cette sortie.

Il dut comprendre qu'il n'était pas le bienvenu car il respecta dorénavant le silence. Ce pot de colle honorait son surnom avec zèle, à mon plus grand désespoir. Définitivement abandonné par Fergusson, il avait élu domicile dans mes fringues. Je recommençai ma fouille aveugle au milieu des habits.

Will sortit enfin de sa cachette, habillé n'importe comment.

- Si tu mets tous les vêtements les uns sur les autres, tu vas ressembler à rien, lui fis-je remarquer. Choisis-en un.

- Ah bon ? J'aimais bien, moi, comme ça. D'accord, d'accord, j'y retourne.

Il revint, quelques minutes plus tard, avec un ensemble plus simple mais bien tendance à la perfection. Il prit la pose, passa une main dans ses mèches blondes pour les dresser sur sa tête, et envoya un clin d'œil appuyé.

- Salut, belle gosse, tu veux faire un feat. sur tik tok avec moi ? Tu profiterais du fait que je suis connu pour te lancer. Je te raccompagne chez moi ?

- Un vrai tombeur, raillai-je.

En vérité, je ne plaisantais qu'à moitié.

- Est-ce que ça veut dire oui ? demanda-t-il.

Je me retins d'exploser de rire devant le surjeu de Will.

- J'ai pas pour habitude de suivre des inconnus dont je connais même pas le nom.

- C'est Bill, fit-il avec une moue, mais tu peux m'appeler mon cœur, si tu préfères.

- Ok, Bill la star du collège, je veux bien aller chez toi, à condition qu'en retour tu viennes dormir à la maison pour organiser nos prochaines missions d'agents secrets.

Son visage perdit en un instant sa moue forcée et s'illumina.

- Ouais !

- Tu t'es grillé tout seul, agent Jenkins, annonçai en secouant la tête. On va devoir l'entraîner, cette fausse identité de Bill le populaire.

- Ah, zut. Tu m'as eu.

Malgré toutes mes astuces je ne parvins pas à l'avoir une seconde fois et il tint le personnage de Bill jusqu'à notre retour chez lui. Il s'affala sur son lit en poussant un râle.

- Aaah, c'est trop dur d'être concentré tout le temps pour pas se trahir.

- T'es pas obligé, c'est toi qui voulais, à la base, lui rappelai-je. On peut arrêter si t'en a marre. De toute façon, il est un peu irritant, Bill.

- Non, non, bondit-il, t'arrête pas ! Je dois être au taquet à la rentrée.

- Quand t'as une idée dans la tête... marmonnai-je en levant les yeux. Essayer de te faire abandonner, c'est comme demander à un morpion de lâcher son poil.

- Je suis peut-être un morpion, mais il y a déjà une fille qui m'a demandé de sortir avec elle, se vanta-t-il.

- Ah bon ?

Je ne voulais pas paraître si étonnée, mais j'avais toujours considéré Will comme acquis, comme s'il n'avait aucun ami proche en dehors de moi, et tous ces jeux à propos de son collège sonnaient plus comme des histoires inventées pour s'amuser que comme des faits réels. Je me sentis bête du bref sentiment de jalousie qui m'avait traversée.

- Ouais, fit-il alors qu'une expression gênée remplaçait peu à peu son air assuré, mais... Je t'avoue que je savais pas trop comment réagir, alors je lui ai dit que je réfléchirais cet été. Te moque pas de moi, hein ?

- Je me moque pas, promis-je en levant des paumes innocentes.

- Bon. Je dois faire quoi, alors ?

Non. Dire non. Refuser.

- Accepte et tu verras bien, m'entendis-je prononcer. Elle est gentille ?

- Oui, oui, elle est gentille, mais... Tu penses vraiment que je devrais dire oui ?

Il avait l'air déçu.

- Pourquoi pas ? haussai-je les épaules dans une fausse désinvolture.

- Je sais pas... Bon ! se releva-t-il brusquement. Ok ! Ce sera la première mission officielle pour Bill le roi du collège !

J'éclatai de rire. S'il le prenait comme un jeu, je n'avais rien à craindre. Je m'étais inquiétée pour rien. Will était la personne le plus proche pour moi, mais l'inverse était aussi vrai. C'était ridicule d'être jalouse de qui que ce soit. Personne ne me remplacerait dans le cœur de Willie.

- Acceptes-tu cette mission, agent Jenkins ?

- Mission acceptée, agent Many, acquiesça-t-il avec un visage déterminé.

- Hé ! Pourquoi agent Many et pas agent Baker ? Je demande un peu plus de respect, subordonné !

- Humm, fit-il mine de réfléchir. Non, je connais aucun agent du nom de Baker, agent Many. Je crois que c'est ton collège pour espion qui t'a embrouillé le cerveau.

- C'est un collège de sorciers, soupirai-je. Connecte ta substance neuronale de calamar frit, pour une fois dans ta vie.

- Tu me donnes faim, avec tes histoires de friture. Quand est-ce qu'on mange ?

Il avait crié sa dernière question à travers la maison, et son père lui répondit de se déplacer pour venir lui parler. Will se leva avec mollesse et résignation et je le suivis dans la cuisine. Son père était en train de faire chauffer une poêle. C'était un homme grand et blond au teint bronzé qui aurait pu correspondre à l'idée qu'on se fait des surfeurs, mais en version homme au foyer. En vérité, le père de Will était docteur, mais il était le parent le plus présent des deux, et sa cuisine écrasait sans aucune compétition possible les pauvres légumes à l'eau qu'affectionnait ma mère. C'était aussi la seule personne normale dans la maison des Jenkins.

- Alors, les loustics, qu'est-ce que vous préférez avec les frites, des steaks grillés ou des œufs au plat ?

Il s'esclaffa en voyant apparaître une joie infinie dans nos yeux. Mais notre bonheur béat fut interrompu par des coups frappés à la porte, et la voix du grand frère de Will qui appelait mon nom. Ma mère était à la porte pour me chercher.

- T'avais dit que je pouvais rester manger chez Will, maman, râlai-je sans lui laisser le temps de parler.

- Je sais, ma chérie, mais on a un visiteur imprévu qui demande à ce que tu sois présente. Je suis désolée, je sais que ça te faisait plaisir, mais tu retourneras chez Will juste après, c'est promis.

- Un visiteur ? Qui ?

- C'est pas quelqu'un que je connais, haussa-t-elle les épaules.

Je fronçai les sourcils. Mais le regard de ma mère indiquait clairement qu'il s'agissait de quelque chose qu'elle ne pouvait pas dire décemment devant la famille Jenkins. Je me résignai à dire au revoir à Will et à la suivre. Ma mère était peut-être agaçante dès qu'elle parlait de ligne et de ses potins de ménagère parfaite, mais elle respectait mon amitié avec Will et si elle était venue me chercher, c'est que c'était important. Son absence totale de sens de l'humour écartait la possibilité qu'elle me fasse une blague.

En réfléchissant, j'avais probablement d'avantage été éduquée par Will et sa famille où régnait un joyeux bazar, que par mes parents sélects et ennuyeux que je fuyais le peu de temps qu'ils passaient dans la maison. Mon père avait des origines modestes et ma mère était petite-fille de mineur, mais tous deux n'auraient pas dépareillé dans un dîner mondain ou quelque décors de haute société.

Je n'écris jamais à propos de mes parents. Peut-être pour leur côté ennuyeux, justement. Ce n'était pas que je ne les aimais pas. J'étais heureuse d'avoir une famille attentionnée. Mais je devais bien reconnaître que je préférais mille fois mes escapades dans la chaleur de la famille Jenkins que l'ambiance sobre et chic de mon propre foyer. Pourtant, peut-être que je devrais au moins les décrire en quelques mots. Ce serait le premier pas pour effacer cette distance qu'ils créaient d'eux-mêmes.

Très bien. Imaginez ma mère comme une ancienne actrice de l'âge d'or d'Hollywood qui aurait gardé l'habitude rigide de faire onduler ses longs cheveux châtains clair dans une perfection plastique, et dont la haute taille, couplée à son goût intarissable pour les talons hauts, l'obligerait à se pencher légèrement en avant pour embrasser mon père. Une femme au foyer qui, en multipliant ses implications dans des associations de bénévoles, faisait davantage d'heures qu'un ouvrier. Vous aurez alors un aperçu assez fidèle de la réalité. Maintenant, prenez un petit homme sec et réservé, jamais à sa place, et pourtant fier de son influence et de son autorité, de sa position respectable dans la société de professeur des universités, avec mon visage calqué sur le sien, et vous obtiendrez, à peu de choses près, mon père.

Lorsque j'entrai dans le salon, ce dernier était installé à son avantage dans le plus gros fauteuil de la pièce, face aux deux inconnus assis sur le canapé. Enfin, inconnus, ces deux-là ne l'étaient pas vraiment. Que ce soit la femme immense aux multiples tresses blondes et l'œil sévère, ou le jeune garçon aux grands yeux de hibou, ils m'étaient familiers, mais je dus mettre sérieusement ma mémoire à contribution pour me rappeler d'où je les connaissais. Tous deux haussèrent des sourcils intéressés en me voyant entrer, et je sus que je ne m'étais pas trompée.

Des aurors.

Ceux que j'avais rencontrés après notre échec catastrophique de sauvetage de Chourave.

Ma mère s'installa près d'eux et je m'approchai une chaise. La présence d'aurors dans mon salon paraissait tellement en décalage avec l'ennui et l'ordinaire de cette maison que j'avais l'impression de rêver.

- C'est toi, Malany Baker ? demanda la femme aux tresses.

J'acquiesçai.

- Très bien. Je suis Tangwystl Gryffyth, l'auror en charge de retrouver et arrêter le legillimancien lié au meurtre de Pomona Chourave et aux tentatives échouées sur toi. Le jeune à côté de moi s'appelle Kevin Ashworth, et c'est un étudiant en stage avec moi. Il assistera sans intervenir, bien sûr. Mais on s'est déjà rencontrés.

J'acquiesçai à nouveau sans trop savoir à quoi m'attendre. Griff et Kevin Ashworth. C'était ça. Ceux qui étaient venus avec Ted Lupin. Mais aux dernières nouvelles, c'était la police magique qui m'avait bombardée de questions la dernière fois. Je n'y comprenais plus rien.

- Je croyais que c'était le brigadier de la police magique qui s'en occupait, dis-je timidement. Monsieur Van... heuuu... Van Quelque chose.

Une moue écœurée déforma ses lèvres.

- Pardonnez mon langage, dit-elle, mais cet incompétent ne s'est jamais occupé de grand chose. De toute façon, cet idiot de Glenn a bien compris comment ruser lorsqu'il s'agit de travailler moins, et ils nous a refilé l'enquête sous prétexte que la legillimancie serait une forme de magie noire, ce qui est complètement stupide, si vous voulez mon avis. Comme si on était pas assez occupés avec tous ces groupes de néo-mangemorts qui fleurissent un peu partout.

Mes parents avaient ouvert des yeux ronds.

- Bref, peu importe, balaya Griff. J'ai aucune confiance en les renseignements qu'ont récolté ces incapables de brigadiers jusqu'ici, donc je vais confronter tout ce que je sais avec toi, qui me sembles la plus au courant dans cette histoire insensée.

- D'accord, fis-je en grimaçant de devoir répéter la même chose encore une fois.

- Quel meurtre ? se réveilla mon père. Quel rapport avec ma fille ?

Griff passa de mon père, qui semblait tomber des nues, à moi. Comprenant que je n'avais rien raconté à mes parents, elle préféra enchaîner.

- Je vous propose d'écouter notre échange, Mr Baker, et de cette façon vous connaîtrez toute l'histoire lorsqu'on aura fini. Mais ne nous interrompez pas.

L'entretien fut plus rapide que ce que je pensais. Elle possédait des notes très complètes sur les événements et avait elle-même réécrit les faits de manière plus lisible et dans l'ordre chronologique pour mieux comprendre le bazar sans nom que représentait l'affaire. Je lui confirmai ses dires, et ajoutai mes propres impressions qu'elle consigna minutieusement dans ses notes. J'étais étonnée mais ravie de voir autant d'intérêt porté à des détails qui avaient jusque là été complètement ignorés, comme le fruit de nos réflexions à propos du personnage de Franck.

- Franck ? tiqua-t-elle. C'est un mauvais nom de code. Le legillimancien peut très bien être une femme. L'appeler Franck fait oublier cette possibilité. Et on a déjà un nom de code pour le legillimancien.

- Je sais, marmonnai-je, j'avais bien dit que Jessie c'était mieux.

- On l'a appelé Dédale, dit en souriant Kevin Ashworth. Parce que ses consignes tarabiscotées font penser à un labyrinthe pour nos recherches.

- Est-ce que je t'avais pas demandé de pas l'ouvrir ? se tourna Griff.

Le stagiaire se recroquevilla et n'eut plus l'imprudence d'intervenir.

- Dédale c'est aussi un nom d'homme, fis-je remarquer. C'est pareil que Franck.

- Tout-à-fait, grimaça Griff. C'est pour cette raison que j'étais contre ce nom, alors qu'on aurait pu tout aussi bien l'appeler Brouillard ou Pelote de laine. Nom que vous allez vite oublier puisque c'est confidentiel, ajouta-t-elle avec un regard noir à son étudiant.

Ma mère restait figée mais mon père recommençait à vouloir participer.

- Vous voulez dire que quelqu'un est à la poursuite de ma fille pour l'assassiner ?

- C'est exactement ça, oui, confirma l'auror. Mais vous n'avez pas l'air très surpris. Est-ce que quelque chose du même genre s'est déjà produit avant ?

Mes deux parents échangèrent un regard hésitant.

- Oui, dit mon père, quand elle était petite.

- Quoi ? m'exclamai-je. Vous m'en avez jamais parlé !

- Décrivez les circonstances, invita Griff d'un ton protocolaire en posant la pointe de son stylo sur une page blanche. Soyez concis et précis.

Mon père s'empourpra et s'emmêla dans ses mots.

- C'est que... Elle était chez... enfin elle n'était pas ici.

- Par la barbe de Merlin, exprimez-vous clairement, s'impatienta Griff. Chez qui elle était ?

- Chez... Elle était chez un ami... Je sais plus, c'était il y a longtemps.

- Pouvez-vous me donner le nom de cet ami, pour que j'envoie un auror l'interroger ?

Mon père tentait malgré tout de garder une contenance et un port droit, mais son hésitation était parfaitement visible.

- J'ai oublié son nom. C'était un ami de l'époque avec qui elle était partie en vacances, et en revenant il avait parlé d'un homme bizarre qui avait essayé de la poignarder dans la rue, et avait échoué.

L'auror ne sembla pas plus convaincue que mon père n'était convainquant. Mais elle se montra diplomate, probablement avec l'intention de revenir à la charge une autre fois.

- Bien. Si vous retrouvez son nom ou son adresse, contactez-moi.

Elle lui tendit un morceau de papier avec un numéro de téléphone. Ainsi les aurors avaient aussi à disposition des moyens de communication moldus.

- Est-ce que vous avez une idée de l'identité de cet homme ? demanda Griff.

- Non, s'excusa mon père. C'était un inconnu.

- Est-ce que vous avez la connaissance d'autres événements étranges ?

Mon père hocha la tête.

- Il y a bien autre chose, mais je sais pas si c'est lié.

- Dites toujours.

- Pendant plusieurs années, quand Malany était à la crèche et en première année de maternelle, il y a eu un homme qui essayait d'aller la chercher à notre place. Il s'appelait Leo Daisy. Les enseignants de l'école maternelle qui ont eu affaire à lui peuvent vous le décrire. C'était un trentenaire assez banal, à ce qu'on nous avait dit. Blond, je crois. Mais un jour où il avait dû insister plus que d'habitude, un surveillant l'a poursuivi et il a été renversé par une voiture. Il est mort sur le coup. Ensuite, plus rien. Jusqu'à aujourd'hui, j'ai toujours pensé que l'homme que m'avait décrit mon ami était ce harceleur, alors je m'étais rassuré en me disant que Malany risquait plus rien. Mais maintenant vous me dites que quelqu'un en veut encore à ma fille, et je dois tout remettre en question. Ça peut pas être la même personne.

- Il peut s'agir de personnes agissant en groupe, ou bien de personnes inconnues mais partageant un même objectif, réfléchit Griff. Dans tous les cas, c'est noté. Écrivez-moi le nom de l'école et je m'y rendrai.

L'auror et son stagiaire saluèrent en se relevant et l'instant d'après, ils avaient disparu dans un claquement bruyant, faisant sursauter ma mère dans un cri. Elle posa une main livide sur sa poitrine. Mon père soupira de soulagement.

- Pourquoi est-ce que tu m'as rien dit, ma chérie ? demanda ma mère d'un ton blessé.

Je haussai les épaules.

- J'avais pas envie de vous inquiéter, papa et toi.

- Mais tu m'as laissée dire des choses si dures à propos de cette drogue que tu n'as même pas prise ? Enfin, Malany, tu aurais dû me le dire.

- Désolée, mais comme personne me croyait là-bas, je m'attendais pas à ce que ce soit différent avec vous.

- Bien sûr que c'est différent, fit ma mère. Moi, je t'aurais crue. Tu es ma fille. On se dit tout, pas vrai ?

Je ne voulais pas la blesser davantage en lui avouant que je ne me confiais plus à elle depuis mes quatre ans et demi, et que Will était mon seul véritable confident. Je me contentai de hausser les épaules.

- Oh, viens là, ma puce.

Elle se glissa près de moi et me fit son câlin le plus tendre, en évitant bien sûr de trop appuyer sa tête pour ne pas ruiner son brushing. Mais je la savais sincère malgré sa maladresse, alors je lui rendis son étreinte.

- Je vais bien, tu sais, il s'est toujours bien raté jusqu'à maintenant, alors pas la peine de t'inquiéter. Je suis bien protégée.

Je songeais au serre-tête porte bonheur de Will, mais elle crut que je pensais aux profs de Poudlard.

- C'est vrai que votre directrice m'a fait une très bonne impression, appuya-t-elle. C'est une femme remarquable.

Je me demandai si par femme remarquable, elle entendait que Swan avait le même hobby qui consistait à surveiller son apparence comme le plus précieux de ses attributs. Pour ma part, je ne trouvais pas Swan remarquable mais effroyable.

- Qu'est-ce qui t'a pris de prendre cet air coupable tout à l'heure, David ? reprocha ma mère. On aurait dit que c'était toi l'assassin dont ils parlaient.

- Tu sais bien... J'avais pas envie de parler de cette histoire ancienne à des policiers.

- Ce sont des policiers pour les sorciers, ils s'en fichent de tes histoires de piston.

- Oui, je sais, tu as raison.

- De quoi vous parlez ? interrogeai-je.

- De rien, ma chérie, fit ma mère.

- Et après tu me dis que je peux tout te confier ? maugréai-je. Alors que toi tu me caches des choses importantes ?

Je vis que j'avais touché juste. Ma mère fronça les sourcils.

- Vas-y, David, Malany attend que tu t'expliques.

- J'ai rien à expliquer, qu'est-ce que tu racontes ?

- Papa, je suis pas stupide, rétorquai-je.

Il soupira et posa son front dans une main.

- Bon, bon, d'accord. Tu promets de garder ça pour toi, Malany ?

J'acquiesçai avec impatience. Qu'est-ce que quelqu'un d'ennuyeux comme mon père pouvait bien avoir à cacher ?

- J'ai menti, tu étais pas en vacances chez un ami quand cet homme bizarre a essayé de te poignarder. En fait tu étais chez ton oncle Oreste. Tu as habité chez lui pendant un an.

- Un an ? Mais pourquoi est-ce que je m'en souviens pas ?

- Tu étais toute petite. Deux ans, peut-être.

- Beaucoup trop petite pour passer un an loin de ta mère, en tout cas, foudroya celle-ci.

- Mais j'ai pas d'oncle, remarquai-je. Vous êtes tous les deux enfants uniques.

- Tu vois, ta fille est trop maline pour d'aussi gros mensonges, souffla ma mère.

- Oui, bon... C'était un ami de la fac de quand on habitait en France. Je l'ai rencontré quand tu étais bébé. C'était un très bon ami. Mais il était déprimé parce qu'il pouvait pas avoir d'enfant. Il adorait jouer à l'oncle Oreste avec toi. Alors quand il m'a proposé...

- Quoi ?

- Il m'a proposé de me pistonner pour un poste en or à l'université de Cambridge, s'il pouvait te garder un an comme une nièce. C'est tout. Et ça s'est très bien passé. Quand tu es revenue, tu adorais ton oncle Oreste.

- Tu nous reconnaissais même plus, lâcha ma mère.

- Papa, tu m'as vendue pour un job ? soufflai-je.

- Je t'ai pas vendue, Malany, c'était comme un service d'ami que je lui rendais, tu vois ? Il était vraiment déprimé, se défendit mon père.

- Ne te mens pas à toi-même et assume, David, elle a raison.

- C'est bon, vous m'agacez, toutes les deux, lança-t-il en quittant la pièce.

Je restai seule avec ma mère et je me demandai comment elle avait pu supporter de voir son enfant arraché à elle si jeune et la voir revenir grandie et sans la reconnaître. Je me rendis compte que jusqu'ici j'avais grandement sous-estimé ma mère. Elle m'aimait vraiment, et vu le ton qu'elle avait employé avec mon père, elle n'avait pas dû approuver la manœuvre. Je lui envoyai un sourire complice pour lui montrer ma reconnaissance.

- Qui c'est, cet oncle ? Je l'ai déjà vu ? demandai-je. Un moment dont je me souvienne, je veux dire.

- Oh, non, dit-elle. Ton père et lui sont restés très amis, mais je l'ai jamais plus laissé mettre les pieds chez moi. Alors ils se voient en dehors.

La jalousie dans le timbre de voix de ma mère était parfaitement audible.

- Et il a jamais voulu me voir ? Quand même, j'ai habité chez lui pendant un an, c'est long. Il devait avoir envie de me revoir, non ? Comme un parent divorcé, tu vois ?

- J'ai toujours refusé. Sa présence était vraiment trop insupportable pour moi.

Cette fois, ce fut moi qui proposai un câlin consolateur, et elle me le rendit sans faire plus aucune attention à son brushing.

x

xxx

x

L'été était passé en un éclair. Comme à chaque fois que j'avais l'occasion de passer du temps avec Will, je ne faisais plus rien d'autre. L'un d'entre nous squattait la maison de l'autre en alternance jusqu'à-ce que nous soyons morts d'épuisement ou qu'un parent nous sépare de force.

Il avait bien progressé et se glissait désormais dans la peau de Bill avec facilité. Et un jour qu'il était venu chez moi pour se plaindre de son personnage, Féline vint me délivrer son lot d'embrouilles. C'était l'être le plus indépendant que je connaisse et elle faisait son chat en s'absentant pendant des jours voire des semaines, probablement en se nourrissant de la générosité de tous les voisins du quartier, avant de reparaître comme si elle était invisible.

- Je crois que tu es prêt pour la rentrée, félicitai-je Will sur sa performance.

- Prêt, oui, concéda-t-il, mais je commence vraiment à en avoir marre de Bill. Il est vraiment super agaçant. Je sais pas comment tu supportes.

- Je supporte parce que je sais que tu reviens vite après, confiai-je. Je fais ça pour toi. Moi aussi, je le trouve chiant, Bill.

- Ouais, t'imagines que je vais devoir jouer ça toute l'année ? Je vais jamais tenir. Je vais avoir envie de dire des conneries et les populaires vont me chasser. En fait, il y a qu'avec toi que je pourrai être sincère. Mais d'un côté, ça me rassure, parce que vu le rythme auquel tu m'écris, ça devrait aller.

- Tu sais bien qu'avec moi, tu peux être qui tu veux, tu seras toujours mon meilleur ami. Tu peux être débile, faire des conneries ou t'habiller de mochetés, ça change rien pour moi. Pour rien au monde je te remplace. T'es rassuré ?

- Un peu, ouais, avoua-t-il. Tu seras ma bouée de sauvetage quand je serai un peu trop fatigué de nager.

Il se jeta sur moi, entoura ma taille de ses bras et fit semblant de se noyer pour illustrer ses propos. J'éclatai de rire en voyant que Will était toujours capable de ce genre de trucs complètement stupides. Je le repoussai en riant.

- Tu vas me faire couler avec toi, Sauvez-Willie.

- Tu sais qu'une baleine, ça nage assez bien, au contraire, souleva-t-il.

Je me perdis un instant dans les yeux bleus de Will. Déguisé en Bill, il avait quelque chose d'attirant. Je ne comprenais pas. Jusqu'à présent, ça ne me l'avait jamais fait. Le sourire sincère sur sa bouille ronde et bronzée s'ancrait directement dans ma tête. Ce sourire qui me revenait sans cesse quand il n'était pas là, pour me rappeler son existence.

- Allô ? T'es encore là ?

- Quoi ?

- Hé ! Salut, le chat ! Tu viens ?

Féline s'était placée entre nous deux depuis un moment et tentait de capter en vain mon attention. Will la saisit sous les aisselles et la posa sur sa poitrine.

Erreur. Elle poussa un miaulement énervé et tenta de planter ses griffes dans les yeux de Will. Heureusement, il eut le bon réflexe et éloigna sa tête de l'animal sauvage.

- Féline ! Arrête ! ordonnai-je.

- Oui, arrête, répéta Will qui la tenait à bout de bras.

- Tu sais bien que Will est un ami en plus, lui reprochai-je. Pourquoi tu l'attaques ?

Rien à faire. Je l'attrapai de mes deux mains.

- Pas la peine de faire semblant de pas comprendre.

Elle me lança un long regard, puis fit un coup de tête vers Will, puis regarda la porte.

- Si t'as quelque chose à me dire, dis-le. Will est au courant que tu sais parler.

Elle ouvrit de grands yeux vexés.

- Je me demande surtout à qui tu n'en as pas parlé, miaula-t-elle.

- Je te promets que je l'ai dit qu'à Will, Zach, Plumeau et Hugo. C'est tout.

- C'est déjà trop.

- C'est bon, ils vont pas aller raconter ça, on les prendrait pour des fous.

Elle sembla se résigner et je la reposai. Elle s'étendit au sol comme une reine dans son palais.

- Bon, quoi ? m'impatientai-je.

Ses devinettes opaques ne m'amusaient plus.

- Je me demande si je ne ferais pas mieux de me taire, fit-elle. Puisque le dernier avertissement que je t'ai donné, tu t'es empressée de le contourner pour faire exactement le contraire de ce que je t'avais dit.

- Un point pour le chat, nota Will.

- Comment tu sais que...

Je m'interrompis en comprenant que je me compromettais toute seule, mais c'était inutile.

- Je sais beaucoup de choses et il serait idiot de penser agir dans mon dos sans que je l'apprenne un jour ou l'autre.

- Deux points pour le chat, s'amusa Will. Elle a pas tort, tu sais, t'es pas si maline.

- Je pensais que tu m'avais prévenue d'éviter l'aile Ouest parce que les disparitions avaient lieu là-bas, et je voulais juste y jeter un œil rapide, je pensais pas qu'on allait s'attirer autant d'ennuis.

- Tu n'en as rien vu, crois moi, assura Féline.

Justement. Je n'en avais rien vu, de l'aile Ouest, donc je ne pouvais rien prouver. Il pouvait s'y passer des tas de choses. Un démon des cachots, une colonie de satyres, et peut-être bien des disparus et l'appartement de Franck où il buvait tranquillement le thé avec ses assassins, pour ce que j'en savais.

- Je te promets que cette fois je suivrai tes conseils, dis-je. J'ai compris qu'il fallait les prendre au sérieux. La leçon est passée.

Elle plissa ses yeux de chat.

- Je crois que je ne vais rien te dire, finalement.

Je me redressai d'un seul coup.

- Quoi ? T'es sérieuse, là ? Après tout ce cirque ?

- J'avais décidé de ne rien te répéter, mais tout à l'heure, je me suis presque convaincue que tu aurais retenu la leçon. Mais il semble que l'humilité ne soit pas une de tes qualités.

- Je te promets que je ferai tout ce que tu me diras de faire, suppliai-je. Mais me laisse pas dans l'incertitude comme ça !

- Je ne suis même pas sûre de ce que je sais moi même, fit-elle.

- Comment ça ?

Elle avait éveillé ma curiosité. Féline avait toujours paru extrêmement sûre d'elle, jusqu'à présent. Jamais elle n'avait douté de cette façon.

- Il existe un endroit où tu trouverais des réponses essentielles, au sein duquel tu pourrais comprendre des choses jusqu'ici obscures. Malheureusement, il représente aussi un danger incalculable pour toi. C'est pour cette raison que j'ai choisi de te le cacher.

- Quel endroit ? demandai-je.

- Tu vois ? Tu es impatiente et imprudente. Si je te dis ce que c'est que cet endroit, tu fonceras sans tenir compte de mon avertissement.

- Cette fois, je t'écouterai ! Je te le promets !

- Tu es même prête à mentir pour obtenir ce que tu veux, feula-t-elle. Tu es non seulement inconsciente mais aussi irrespectueuse.

- Elle t'a bien cernée, ricana Will dans sa barbe.

- Bon, ok, capitulai-je. Si je risque d'y laisser la vie, j'imagine que c'est pour mon bien. Mais pourquoi dans ce cas j'y aurais trouvé des réponses ? Et des réponses à quoi ?

- Peu importe, miaula-t-elle. Rien ne sert de t'intéresser à ce que tu trouverais dans cet endroit. Je ne t'en dirai pas plus.

- Mais dis-moi juste quelles réponses ? Je me pose aucune question.

- Vraiment ?

Non. Pas vraiment. Je me posais des tas de questions. Qui était Franck ? Qu'est-ce qu'il me voulait ? Pourquoi ? Où passaient les disparus pendant deux mois ? Pourquoi ? Pourquoi Plumeau ne parlait jamais de ses parents et pourquoi mentait-elle en disant que son père était un moldu ? Pourquoi Hugo détestait-il autant son père ? Pourquoi Zach avait-il offert le cadeau de St Valentin de Plumeau à Alyss ? Qui était cet oncle Oreste dont je n'avais aucun souvenir ?

- Si, avouai-je. Mais je me pose beaucoup trop de questions pour espérer trouver toutes leurs réponses au même endroit.

- Certainement.

- Alors ça aurait répondu à laquelle de mes questions ?

- Je ne sais pas.

- Tu sais jamais rien, me plaignis-je.

- Sois pas difficile, s'intéressa Will. C'est déjà super chouette d'avoir un chat qui parle.

- Ffft, cracha Féline.

- Hé ! Sois polie, la minette, la réprimanda-t-il.

Je ne pouvais masquer ma déception. M'abstenir de rechercher cet endroit alors que mes réponses s'y trouvaient ? La frustration était terrible.

- Tu teases bien, le chat, rigola Will. C'est très mystérieux. Tu veux pas nous en dire plus ?

Elle cracha encore dans sa direction.

- Et tu veux vraiment pas m'en dire plus sur ce que c'est que cet endroit ? demandai-je.

- Tu risquerais de deviner, répondit-elle. Tu n'est pas bien maline, mais tes amis le sont, eux.

- Tu m'aides pas, grognai-je.

- Peu importe, dit Féline, puisque tu as promis de ne pas le chercher, n'est-ce pas ?

- Oui, oui, grommelai-je.

- Et je voudrais que tu me promettes une deuxième chose, ajouta-t-elle.

Je lui jetai un regard interrogateur.

- Fais attention à cet homme, déclara-t-elle. Tu te souviens ?

- Quel homme ? Tu parles encore de celui du journal ? Le tueur en série qu'ils appellent le Violoniste ? Ou tu veux parler de Lewis ?

- Peu importe, dit Féline. Les deux.

- Arrête de les confondre. Tu sais que Lewis a été mon prof de Sortilèges pendant un an et qu'il a jamais rien fait contre moi. Enfin, à part me donner des devoirs supplémentaires quand je bavardais en cours.

- Méfie-toi de lui.

- Pourquoi ?

- C'est important, fit Féline en montrant ses dents pour souligner la gravité de ses mots.

- Qu'est-ce que tu veux ? Que je te promette de m'enfuir si je le croise ? Tu sais qu'il y a relativement peu de chances que je tombe sur lui par hasard alors qu'il vit au Canada...

- Oui. Promets. Tu le vois, tu t'enfuis.

- D'accord, d'accord, je m'enfuirai.

- Ne dis pas ça de manière désinvolte.

- Je te promets que si je vois Lewis ou ce tueur en série, là, le Violoniste, je déguerpis, déclarai-je avec tout mon sérieux. Voilà, ça te va ?

- Parfait.

- Qu'est-ce que tu as dit à Lyra dans le train, au fait ? Elle avait l'air énervée.

- Ce que je lui ai dit ne regarde qu'elle. Comme ce que je te dis ne regarde que toi, ajouta-t-elle avec un coup d'œil en biais sur Will qui lui rendit un regard innocent.

- Si je lui demande, elle me le répétera.

Je n'en étais pas si sûre, mais autant tenter.

- Alors demande-lui, fit le chat en s'éclipsant par l'embrasure de la porte.

Will me sourit avec admiration.

- Elle en jette, hein ? Féline.

- Elle est insupportable, tu veux dire ! pouffai-je.

- Pas autant que Bill, dit-il.

- Pas autant que Bill, confirmai-je.

x

xxx

x

La famille Andersen au complet débarqua sans prévenir un après-midi du mois d'Août en plein goûter dans un nuage de suie émeraude. Mon père sursauta tellement violemment qu'il renversa sa chaise et ma mère poussa un cri épouvanté.

- Au voleur !

- Zach ? fis-je.

Celui-ci sortit tout sourire du troupeau qui apparaissait un par un dans mon salon et m'offrit un heureux câlin de retrouvailles. Mon père s'était remis sur pieds en un battement de cil et abordait un air nonchalant et sérieux comme si rien ne venait de se passer, tandis que ma mère ajustait son brushing en toussotant pour faire oublier sa réaction de panique. Will ferma la bouche qui lui était tombée ouverte devant le spectacle, et fit de grands gestes à une personne du groupe.

- Regarde, Many ! Ils ont pris Kitty ! Hé ! Tu te souviens de moi ? Will ? Miaou Miao Will !

Plumeau lui rendit son salut en se retenant de pouffer et succéda à Zach pour m'étreindre de toutes ses forces. Je le lui rendis avec hésitation.

- Aïe, serre pas autant, tu vas m'étouffer, rigolai-je.

- Tu m'as manqué !

- Oui, oui, marmonnai-je.

Je la repoussai gentiment. Hugo apparut dans mon champ de vision et se contenta de me faire un signe de main en devenant écarlate au bout des oreilles dès qu'il croisa mon regard. Je jetai un coup d'œil en biais à Willie. Il semblait ravi de toute cette agitation. Je grimaçai involontairement.

- Ben quoi ? T'as pas l'air contente de nous voir, lança Zach.

- Si, si, mentis-je.

- Ah ! Tu me rassures ! Pendant un moment j'ai cru que tu nous faisais la tête, sourit-il. On part en week-end ! On t'embarque avec nous et on te ramène dans trois jours.

C'était bien ce que je craignais.

- C'est gentil, mais... Je préfère passer du temps avec Will, hésitai-je. Nous, on se voit toute l'année déjà.

- Hein ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? C'est pas du tout pareil ! Là, c'est des vacances, s'exclama Zach. Tu peux pas nous laisser tomber comme ça !

Son visage s'était ramolli comme si je venais de lui arracher le cœur. La culpabilité me revint en pleine face.

- Je suis désolée, mais...

- T'inquiète, Many, intervint Will. C'est juste un week-end, on se voit dans deux jours. On a encore plein de temps à passer ensemble d'ici la rentrée.

- Mais oui, il a raison, gémit Zach. Viens !

Je n'avais pas envie. Pas du tout. Quel était l'intérêt de passer deux jours avec des faux amis qui m'accompagnaient déjà toute l'année sans me laisser jamais gratter la surface de leur cœur ? Je le ferais parce que Will me l'avait demandé. Ma mère discutait déjà avec le père de Zach comme si j'avais accepté, de toute façon.

- Bon, bon, t'as gagné, Zach, capitulai-je. On part quand ?

- Tout de suite, fit-il en sautant de joie. Va faire ton sac ! T'as cinq minutes !

Cinq minutes, c'était bien assez. Je pouvais les passer à faire quelque chose de plus important. Je me tournai vers Will et l'écrasai contre moi comme si le serrer plus fort allait nous mélanger en un seul être unique.

x

xxx

x

La famille de Zach m'avait ravie. Le benjamin de la fratrie de Elton, le petit Ryan, était un amour et passait son temps à poser des questions polies aux nouveaux venus pour mieux les intégrer. Je lui répondis que oui mon père conduisait une voiture, que oui le postier apportait les lettres en vélo et que ça pouvait mettre plusieurs jours, que oui je communiquais essentiellement via le portable de ma mère, et que non ranger sa chambre et faire la vaisselle à la main ce n'était pas amusant. Plumeau gloussait de voir autant de curiosité sur un si petit bonhomme mais se mit à rougir et bégayer lorsqu'il se mit à lui poser des questions personnelles sur sa famille. Hugo trancha d'un « Non ! » froid et cassant à la question de Ryan sur l'éventualité de lui récupérer un autographe de son père, Ron Weasley, le chef des aurors. Il rattrapa sa bourde en voyant le visage du cousin de Zach à deux doigts d'ouvrir les vannes des larmes. Il lui promit de récupérer l'autographe de Harry Potter à la place, et Ryan sauta de joie.

La randonnée dans la campagne écossaise nous fit découvrir des créatures étonnantes. La maison des grands-parents de Zach était perdue au milieu de rien, entourée de champs, de forêts et de lacs. Nous croisâmes dans l'après-midi une créature bipède en train d'arracher des mauvaises herbes à la main le long de son champ. Elle était plus grande et trapue qu'un humain et le chapeau de paille qu'elle portait me laissa d'abord penser à une apparence humanoïde. Mais lorsqu'elle se redressa pour nous saluer au passage mes attentes s'en trouvèrent écrabouillées. La ressemblance de la tête de ces créatures avec celle d'un golden retriever leur valait le surnom d'homme-chien par les rares sorciers de la région. Ils s'appelaient eux-mêmes aurobalfours et leur langage nous était aussi incompréhensible que les vocalises de leur sosie animal.

- Vous avez encore rien vu, déclara fièrement Zach. On est en plein dans une région qui concentre la magie. On y voit des trucs géniaux tout le temps, ici.

- Redescends un peu, Riri-chou, tu leur gâches la surprise.

Steven ébouriffa les cheveux noirs en brosse de son petit frère sans réussir à les empêcher de retrouver leur forme de houppette.

Je ne compris qu'avec la tombée de la nuit le sujet des cachotteries. Nous longeâmes les berges d'un lac immense toute la fin d'après-midi, jusqu'à-ce que la mère de Elton, meneuse du groupe, une blonde élancée mono-expressive à la peau laiteuse, nous fasse faire une pause sur des rochers disposés dans l'herbe sèche.

- On m'a toujours dit de pas traîner en randonnée après la tombée de la nuit, remarquai-je.

- Allez, arrête de faire la tête, Many, m'effleura Zach. On est sur le spot le plus féerique de Grande Bretagne. Pas la peine d'avoir si peur.

- J'ai jamais dit que j'avais peur, rétorquai-je vexée.

Je fronçai des sourcils devant le gloussement amusé de Plumeau.

- Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ?

- On sait, sourit Hugo.

- Vous savez quoi ?

- Que t'as jamais peur, répondit-il.

- C'est un de tes défauts les plus énervants, d'ailleurs, acheva Zach.

Je haussai les épaules. Ce n'était pas vrai. J'avais eu la trouille de ma vie avec Nemo aux trousses l'an dernier. Je pris note qu'en plus de ne rien me confier, mes trois faux amis me connaissaient mal.

- Arrête de bouder, tu vas rater le début du chant du faykrill, me bouscula Zach.

- Le chant de quoi ?

- Sois patiente et regarde.

Je regardai.

La peinture rouge du soleil venait se déformer à l'horizon, s'étalant comme un œuf au plat en descendant doucement. Son reflet mou épousait le bord du lac le plus éloigné. Il se fondit progressivement contre la rive et finit par disparaître, laissant un liseré mauve terne s'effacer peu à peu.

La luminosité décroissant, un phénomène étrange se produisit.

Des lignes bioluminescentes se dessinèrent au fond du lac. Les arcs et traces s'entrecroisèrent et se mélangèrent en un motif complexe. Un arc-en-ciel mu d'une vie propre progressait avec la grâce d'une nuée d'étourneaux. Teintait le lac de couleurs irréelles.

J'avais songé à ouvrir la bouche pour râler, mais les sons étaient restés coincés au fond de mes poumons. Bouche bée devant le spectacle qui se déroulait devant mes yeux, j'imitai les autres et restai coite.

Avec le déclin des dernières lueurs du jour, le phénomène bioluminescent se para d'éclairs iridescents à la croisée de ses circonvolutions. Nous n'étions plus seuls à observer les lumières danser. La bordure du lac était à peine discernable dans l'obscurité, mais des formes poilues s'étaient déplacées jusqu'au bord de l'eau pour admirer. Des animaux. Les berges en étaient couvertes à perte de vue. Nous étions assis parmi eux, animal bipède parlant ayant choisi de retourner au sol et de taire sa voix pour ce moment magique.

Je me trompais en pensant que mes yeux seraient les seuls témoins du phénomène. La danse n'était que le prologue. Débuta alors le chant.

Le silence resta aussi pur et absolu. Le chant se fit entendre à l'intérieur de moi. C'était plus qu'un chœur, plus qu'une musique, mais une véritable sensation interne. Au sein de ma poitrine, mon cœur se réchauffa. Pas de flammes, mais de réconfort. L'impression qu'une immense chape de protection absolue nous enveloppait. Nous rassurait.

Je sentis la magie circuler. Elle coulait dans mes doigts comme de fins ruisseaux affluant dans les rivières agitées de mes bras et se jetant dans le chaos fluide de ma poitrine. Rien à voir avec la brève impression que m'avait forcée la rêveuse l'hiver dernier. Les fils de magie tissaient la toile de tout ce que touchait mon regard. Les magons de Rosendale traçaient la structure même de l'univers. C'était agréable de se sentir reposer sur ce hamac céleste.

Certains membres de la famille Andersen avaient levé leur baguette et de la laine incandescente monta vers le ciel pour tricoter des mailles abstraites au dessus de nous. Les ombres des animaux, que je ne voyais pas bien, remuèrent. Certains devaient être des créatures magiques car les fils de magie se concentraient autour d'eux.

Je repérai un poisson dans le lac. Il avait vite disparu et je crus avoir mal regardé. Mais un banc entier passa près de la surface en déformant dans son sillage la toile dessinée dans l'eau.

J'aurais pu rester comme ça des heures entières. Je ne pouvais dire combien de temps le moment avait duré.

Puis sans prévenir, tout se désintégra petit à petit, comme si quelqu'un avait approché trop près son briquet de l'extrémité d'un des fils, le consumant dans toute sa longueur avant de se propager au reste des mailles. Le noir revint peu à peu. Les dernières lueurs bioluminescentes entrelacées dans l'eau retournèrent lentement vers les profondeurs du lac, jusqu'à-ce qu'on ne voie plus que l'obscurité.

Personne n'osa rompre le silence. La chaleur dans le cœur était repartie, mais je me sentais bizarrement plus en paix avec moi-même que les instants d'avant. Je me sentis bête de faire la tête à mes amis pour si peu. Je pouvais bien leur donner une autre chance.

Des bruissements me firent savoir que les autres se relevaient pour rentrer. Je refermai ma main sur le poignet de Zach pour l'empêcher de les suivre. La silhouette de son visage se tourna vers moi, mais la nuit masquait son visage. Il ne fit pas un geste pour se lever. Il avait compris. Sa tante lui posa une main sur l'épaule pour lui dire de se lever.

- On vous rejoint, murmura-t-il. Je connais le chemin de la maison.

Elle n'insista pas et rejoignit le reste du groupe qui s'éloignait déjà.

- Tu voulais me dire quelque chose, Many ?

Il parlait encore tout bas, comme si monter le volume allait troubler la quiétude du lieu.

- Oui.

Comment faire ? Par quel bout aborder le secret de Zach ?

- Pourquoi est-ce que tu as offert le livre de potions à Alyss à la Saint Valentin ?

Il eut un mouvement de recul.

- Quel livre ? Je vois pas de quoi tu parles.

Je ne pouvais pas lire dans ses yeux, mais sa voix trahissait son mensonge. Ma frustration se refit sentir et perça la chaleur créée par le chant. Je la fis taire.

- T'es amoureux d'Alyss, c'est ça ? C'est bon, tu peux tout me dire, j'ai deviné depuis longtemps. Je croyais d'abord que t'étais amoureux de Plumeau, mais ensuite j'ai compris. Plumeau, c'est comme une sœur pour toi. Tu l'adores mais pas comme je pensais.

- Non, non, tu te trompes... je suis... je sais pas... mais c'est pas ce que tu crois.

- Quoi, alors ?

- Rien... J'en sais rien... Mais...

- Pourquoi tu hésites ? Je vais pas te juger. On est amis, non ? Tu peux te confier à moi. J'en parlerai à personne, si tu me dis de me taire. Même pas à Hugo et Plumeau.

- C'est pas une question de se confier ou pas. C'est pas vrai, c'est tout. Et le livre, c'était pas moi. Tout ce que je veux, c'est vivre la vie d'un collégien normal. Que mes frères soient fiers de moi. Profiter. M'amuser. Être populaire et choper des filles. C'est ça, le vrai Zach. Faudra faire avec. Alors s'il-te-plaît, arrête de m'embrouiller.

Je ne trouvai rien à répondre. Tout sonnait faux. Soit il avait le culot de me mentir en espérant qu'on reste amis après ça, soit il se mentait complètement à lui-même.

- C'est une blague ou quoi ? répondis-je. Tu espères quand même pas que...

- Allez, c'est bon, viens, on rentre. Et me reparle plus jamais de ça.

La tension s'était accumulée dans ma poitrine sans que je m'en rende compte. La chaleur du chant avait été effacée par une boule de nerfs. Je soupirai pour la détendre.

Est-ce que c'était normal de vouloir garder des secrets ? Est-ce que c'était moi l'anomalie ?

Je m'étais approchée du bord. Mon doigt se tendit vers la surface sombre dans laquelle se reflétait l'ombre de ma silhouette.

- Qu'est-ce que tu fais, Many ? Viens, les autres vont nous attendre pour le repas.

Il dut me voir plongée dans mes pensées.

- Hé, éloigne-toi du lac, c'est une eau sacrée.

- Je suis pas superstitieuse, rétorquai-je.

- Non ! Touche pas l'eau ! Tu vas attirer les Derrycats !

Le cri de Zach me fit éloigner ma main de l'eau mais le bout de mon ongle avait effleuré la surface glacée et une onde de choc parcourut le lac en un souffle. Un battement de cils et une patte griffue enserrait ma main.

- Bouge et j'évapore ta vie.

Personne n'avait parlé. Mais cette phrase était limpide au fond des deux yeux jaunes qui dépassaient de la surface de l'eau à moins d'un mètre de moi. La créature voulait que je recule. Lentement. J'obéis. Les coussinets humides glissèrent sur ma main et disparurent dans l'eau noire. La tête aux poils lustrés par l'eau s'éleva en douceur, et deux oreilles félines se déployèrent. La chose me surplombait de sa hauteur. Si j'avais été debout, je l'aurais regardée de haut. Mais j'étais à terre et terrifiée. La ressemblance avec le chat s'arrêtait aux yeux et aux oreilles. On aurait dit une immense loutre hissée sur ses pattes arrières. Elle était recouverte d'une poussière bioluminescente. Ses griffes sortirent de ses mains poilues et ses dents pointues se dévoilèrent dans un feulement d'avertissement.

- Humain, éloigne-toi du faykrill.

Je revins vers Zach avec une lenteur extrême. Lorsque la créature eut jugé que j'étais assez loin, elle disparut. Quelques ondes à la surface indiquèrent que sa fuite avait été aquatique.

- Ça va ? murmura Zach.

- C'était quoi, ça ? balbutiai-je.

- Juste un Derrycat qui a été flippé de te voir approcher trop près du faykrill, répondit-il. T'es folle de t'être approchée ! J'ai parlé chinois ou quoi ?

- C'est quoi, ça, le faykrill ?

Je me massai la tête pour remettre mes esprits à l'endroit.

- Comment ça, c'est quoi le faykrill ? Tu rigoles ?

- Non, j'en sais vraiment rien, grommelai-je.

- Ben c'est juste une des créatures magiques les plus vénérées dans le monde sorcier depuis la nuit des temps, sourit-il. Le faykrill attire tellement la magie que certains pensent même que c'est lui qui la crée. Mais c'est de la croyance, laisse tomber.

- C'est le machin lumineux de tout à l'heure ?

- Ouais, on peut dire ça. Une partie.

Je compris un peu mieux ce qu'il voulait dire en me rappelant la sensation de tout à l'heure. Mais ce bestiau avait de sacrés gardiens.

- T'as eu du bol, souffla Zach. Les Derrycats sont pacifiques, mais ils rigolent pas quand on menace le faykrill.

- Je menaçais rien du tout, corrigeai-je, j'ai juste effleuré l'eau.

- Ouais, fit Zach. C'est largement suffisant. Si t'étais pas avec ma famille, ils t'auraient déjà liquidée bien avant.

- C'est quoi, leur problème ? Il y avait plein d'animaux près de l'eau tout à l'heure.

- Les autres animaux braconnent pas le faykrill, haussa-t-il les épaules. C'est la grande différence.

- Faut être fou pour braconner un truc aussi joli, commentai-je.

- T'as pas idée du prix délirant auquel se vend une seule cervelle de faykrill au marché noir. Espèce menacée d'extinction ou pas, certaines anciennes familles de sorciers se l'arrachent. C'est censé apporter d'avantage de pureté à la magie du sang. Ou un truc comme ça. L'ennui, c'est que le faykrill se partage un seul système nerveux pour toute la colonie. Comme celle que t'as vu tout à l'heure. Sans système nerveux, ils perdent leur intelligence et dérivent comme de vulgaires algues effritées dans le courant. C'est triste à pleurer. J'en ai vu une fois, et ça m'a retourné l'estomac. Pire que le baiser des détraqueurs.

- Et les Derrycats les défendent ?

- Ils vivent en symbiose. La vie des Derrycats est plus facile avec la magie du faykrill, et lui profite de leur protection.

- Il m'a foutu la trouille l'autre, quand il m'a parlé, avouai-je. J'ai cru qu'il allait me donner un coup de griffe.

- Quand il t'a parlé ?

- Oui.

- Personne a parlé, Many, fit-il. C'est toi qui me fais flipper. T'entends des voix ?

Personne ? Pourtant j'avais perçu clairement le message en regardant la créature dans le noir de ses pupilles verticales dilatées. Je n'avais pas rêvé.

Je frissonnai. La nuit avait chassé la chaleur estivale.

- Allez, on y va, et cette fois, fais pas de connerie.

La peur soudaine m'avait fait complètement oublier ma rancœur. Je le suivis jusque dans la maison des Andersen. Dans la lumière de l'intérieur, je scrutai le visage de Zach pour y trouver des indices. Mais il abordait un sourire de façade aussi opaque qu'un masque.

- Ah ! Vous voilà ! Vous en avez mis du temps ! On a faim, nous ! Tu pourrais penser un peu aux autres, Riri-chou.

Tous étaient déjà assis autour de l'immense table à manger familiale. Deux chaises étaient vides. Les conversations se croisaient avec la vivacité de la repartie Andersen dans un brouhaha chaleureux. Le père de Zach et le père de la fratrie d'Elton se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. J'avais du mal à savoir lequel était qui. C'étaient des jumeaux au visage carré et austère dont la teinte foncée traduisait des origines en Asie du Sud. Leur mère, une mamie au caractère effacé, portait le sari traditionnel et ornait son front de la trace rouge du troisième œil. Le grand-père, quand à lui, avait la dégaine du Scandinavien typique, avec ses cheveux encore fournis et blonds, et sa stature immense. Tous les deux se tenaient main dans la main au bout de la table, souriant béatement à leur grande descendance.

- Dépêchez-vous de vous asseoir, qu'on puisse enfin se servir, sermonna un des deux jumeaux.

Je me glissai devant mon assiette et retrouvai le sourire en sentant le parfum d'un repas délicieux. Zach fit de même et un énorme prout retentit à son atterrissage.

- Steven ! T'es vraiment débile ! maugréa Zach en sortant le coussin péteur de sous ses fesses pour le jeter au visage de son grand frère sous le fou rire des autres.

- C'est pas moi, Riri-chou ! se défendit Steven hilare.

- Marvin ! bifurqua Zach. T'as plus l'âge pour ça, sérieux !

- C'est vrai, concéda-t-il. Mais c'est pas moi non plus.

Zach jeta un regard accusateur à Joey, qui leva les paumes pour montrer son innocence. Puis la mère de Zach ne put se retenir et explosa de rire en donnant de grands coups sur la table.

- Mamaaaaaaan ! T'es sérieuse, là ? T'as quel âge ?

Il n'obtint plus aucune réponse tellement elle était prise dans son fou rire.

Les épouses Andersen ne pouvaient être plus dissemblables. La mère de la fratrie de Zach avait la peau aussi noire que lui et passait son temps à meubler l'espace sonore, tandis que la mère de Elton était un véritable glaçon, une peau laiteuse et de longs cheveux blonds sans défaut sur un visage d'un sérieux à mourir.

J'assistai au repas comme un observateur lointain. Dans d'autres circonstances, les boutades et les querelles familiales m'auraient amusée. Mais le masque de Zach m'avait profondément peinée et c'était comme si tous portaient le même. Combien de secrets moisissaient en dessous de tous ces sourires ?

Je captai un regard en coin de la part de Plumeau, assise juste à côté de moi. De tous les masques, le sien était bien le plus opaque. Pourquoi faire croire que son père était moldu si c'était faux ? Je n'y voyais aucun intérêt.

- Quoi ? répondis-je froidement à son regard.

- T'as pas l'air bien, dit-elle. Il s'est passé un truc avec Zach tout à l'heure ? Vous vous êtes disputés ?

Elle avait parlé à voix basse pour ne pas être entendue par l'intéressé, mais vu le brouhaha ambiant, c'était inutile.

- On peut dire ça, oui, marmonnai-je en haussant les épaules.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Presque rien, soufflai-je, c'est juste que je commence à vraiment le prendre mal quand un de mes amis me cache quelque chose d'important.

Elle dut sentir que la tournure de phrase l'incluait dans mon délire et elle changea brusquement de sujet.

- C'était la première fois que t'assistais au chant du faykrill, non ? T'as trouvé ça comment ?

Un sourire involontaire étira mes lèvres en voyant sa tentative ridicule de détourner mon attention. Mais j'acceptai de jouer le jeu un moment.

- Tu te souviens de la rêveuse le soir de la Saint Valentin ? Tu trouves pas que certains effets y ressemblaient ?

Elle ouvrit grand ses yeux d'encyclopédie vivante et me déballa tout son sac avec un visage illuminé d'excitation. Je retrouvai une fraction de seconde un sourire sincère. Elle pouvait porter tous les masques opaques du mondes, certains aspects de sa nature étaient aussi transparents que de l'eau.

- Mais oui, t'as complètement raison ! Les plants de rêveuse sauvage poussent toujours près des colonies de faykrill et se nourrissent de leur magie. T'as une bonne intuition !

Le compliment me fit presque perdre le fil de mes ruminations.

- Si je te connaissais pas aussi bien, ajouta-t-elle, je pourrais croire que t'as de la famille sorcière.

Je retrouvai le fil. Je m'en saisis avant qu'il ne m'échappe à nouveau.

- Plumeau, demandai-je. Ton père est un sorcier, pas vrai ?

Elle devint rouge coquelicot.

- Heu... Je sais pas qui t'a dit que...

- C'est vrai, non ? C'est bon, tu peux confirmer et on passe à autre chose. Je m'en fous complètement que ton père soit un sorcier ou un moldu, je veux juste qu'il y ait pas de mensonge entre nous. Alors ?

- Je... Je sais pas si... tu viens de dire que tu t'en fous, alors...

- Je m'en fous mais je veux savoir.

- C'est pas grave, non ? Pourquoi c'est important pour toi ? On oublie, ok ?

- Quoi ? fis-je avec exaspération. Non, on oublie pas. Pourquoi tu me mens à moi ? On est amies ou juste des étrangères ?

- On est amies, je te jure, mais...

- Mais quoi ? C'est quoi votre problème, à tous les trois ?

Je ne me sentais plus la force de contenir ma rage. La mère d'Elton m'accorda la permission de sortir pour aller aux toilettes. Je m'enfermai et laissai échapper les jurons que j'avais gardés enfouis. Non seulement ils me cachaient des trucs, mais en plus ils niaient complètement quand je les confrontais au problème. Et ce n'était pas moi qui perdais la boule. J'avais bien entendu Mr Fox sur le quai. Je laissai passer un long moment pour retrouver mon calme. Il me fallait prendre sur moi. J'allais encore passer l'année avec eux, alors ce n'était pas une raison suffisante pour me les mettre à dos.

Je décidai de faire un tour de la maison pour laisser le temps à la pression de redescendre. Un immense piano était posé dans une des pièces. Je me demandai qui du grand-père ou de la grand-mère était musicien. Des étagères gigantesques occupaient l'ensemble des murs. Dans l'une d'elle, j'aperçus les noms des petits-enfants scotchés sur des dossiers. Avec un sourire de fouine, je tirai celui de Zach sur le carrelage et ouvris. Il y avait des photos de goûters d'anniversaire. Il devait avoir cinq ou six ans sur les photos. Il portait déjà la même houppe de cheveux noirs. Mais quelque chose était étrangement différent. Je n'arrivai pas de suite à mettre le doigt dessus. Puis je saisis l'anomalie. Il ne souriait sur aucune photo et paraissait souffrir d'une profonde tristesse. Est-ce que c'était le même Zach ? Je rangeai les photos et tirai une liasse de feuilles. Des écrits qui ressemblaient à des leçons et à des exercices notés. J'ouvris les yeux ronds. Toutes les réponses étaient justes, toutes les notes étaient au maximum. Je crus m'être trompé de dossier, mais le nom de Zach était bien marqué noir sur blanc au sommet des copies. Avec le sentiment que j'avais fouillé dans quelque chose que ne me regardait absolument pas, je rangeai prestement tout dans l'étagère et sortis de la pièce. Est-ce que j'étais vraiment amie avec le même Zach ? Encore des secrets. Je me renfrognai et allai rejoindre les autres.

Ils n'étaient plus autour de la table. La famille entière s'était posée dans le salon sur la multitude de fauteuils et poufs moelleux. Marvin caressait quelques accords sur une guitare et Steven me félicita pour ma grosse commission. J'ignorai Plumeau et Zach pour venir m'adosser au mur contre Hugo. Le bout de ses oreilles rosit et il posa ses doigts dessus pour éviter les commentaires déplacés.

Je laissai doucement ma colère se noyer dans la sérénité de la musique. La guitare passa au fil de la soirée de main en main. Les autres mêlaient parfois leur voix aux accords. Les doigts de Zach pincèrent les cordes et il se leva pour inviter Plumeau à chanter avec lui.

- Vas-y, qu'est-ce que tu connais comme chanson ? Commence et je te suis.

Cette dernière rougit en marmonnant qu'elle ne chantait pas très bien. La fratrie Andersen ne lui laissa pas le choix en l'encourageant de leurs cris. Elle entama donc un chant doux et triste, auquel Zach apporta la profondeur de ses cordes.

« Petite licorne qui court dans la forêt

Les feuilles des arbres caressent ton poil doré

Cours, cours,

Car voici le soir

Cours, cours,

Voilà le mage noir.

Petite licorne s'allonge dans la forêt

Des feuilles d'automne rougissent ta peau dorée

Cours, cours,

Car voici le soir

Cours, cours,

Voilà le mage noir.

Petite licorne s'endort dans la forêt

Des feuilles mortes couvrent ta robe doré

Cours, cours,

Car voici le soir

Cours, cours,

Voilà le mage noir... »

Sa voix était comme les peintures abstraites de son cahier de croquis. Envoûtante et magique. Les visages pensifs autour de moi me prouvaient que je n'étais pas la seule sous le charme du chant de Plumeau. Elle ne quittait pas Zach des yeux et celui-ci souriait de bonheur. Il y avait une complicité implicite entre les notes. J'en étais presque envieuse.

Le soupir profond de Hugo me tira de mes pensées égocentriques. Son bras collé le long du mien me transmit toute l'étendue de la tension dont il venait d'essayer de se libérer.

- Elle chante tellement bien, murmura-t-il. Et Zach est un virtuose de la guitare. Ça se voit sur leur visage qu'ils sont passionnés.

Je hochai la tête.

- J'aimerais être comme vous, confia-t-il tout bas. Pouvoir plonger mon esprit dans sa totalité dans une passion qui me comblerait de bonheur. Savoir qu'il existe un domaine que je maîtrise à la perfection, pour pouvoir m'y immerger en entier. Savoir que je suis bon à quelque chose.

Je lui adressai mon air le plus déboussolé de mon répertoire. Il le capta et ne put retenir un sourire en coin d'apparaître dans un rire inaudible.

- Pourquoi tu fais cette tête ?

- Parce que tu dis n'importe quoi. T'es un génie. Tout ce que tu touches, tu le maîtrises instantanément. T'es bon en tout.

- Non, tu te trompes complètement, fit-il tristement. J'apprends vite, oui, mais jamais plus. C'est comme s'il y avait un mur devant moi que j'arrive jamais à franchir. Je l'atteins sans aucune difficulté, mais le dépasser est inconcevable.

- Dans ce cas, il doit être vachement loin, ce mur, remarquai-je à faible voix. Vu comment tu domines la classe en cours.

Il secoua la tête en signe de dénégation.

- Je domine rien du tout. Toujours deuxième. Toujours dans l'ombre de quelqu'un. Je suis bon en tout, excellent en rien. C'est comme ça. Mais c'est pas grave. Je l'ai compris et accepté depuis longtemps.

- Arrête de te dénigrer comme ça, chuchotai-je. T'es un artiste aussi. Regarde tes dessins que tu gribouilles en cours. Ils sont super jolis.

- C'est comme tu dis. Juste des gribouillis qui s'animent. Rien à voir avec les œuvres d'art qui sortent de la main de Plumeau.

- Ce mur, t'as qu'à le défoncer, l'encourageai-je. Je t'aiderai, si tu veux. Un bon coup de boule et c'est plié.

Il gloussa dans sa barbe.

- Toi aussi, Many, on dirait pas, mais t'es une passionnée, ajouta-t-il. Tu marches toujours tout droit sans tenir compte des obstacles sur ta route.

- Comme un boulet sans cervelle, tu veux dire, grimaçai-je.

- Non, non, c'était un compliment, se rattrapa-t-il. J'aimerais bien avoir ta détermination.

- Pourtant, question tête de mule, t'es pas mal non plus, glissai-je.

- Ah bon ?

Je souris de son absence de lucidité.

- Je peux pas croire que rien te fasse te dépasser, ajoutai-je. Il a bien quelque chose auquel tu tiens tellement que mur ou pas mur, tu casserais tout sur ta route.

- Quelque chose... ?

- Quelque chose que tu aimes faire.

- Je crois que j'aime rien...

- Ou un objectif, j'en sais rien, haussai-je les épaules. Un truc qui te fasse vibrer de la tête aux pieds et pour lequel tu serais prêt à tout.

Son regard s'était refroidi, ses traits durcis, et ses dents serrées. Il fixait toujours en direction de Plumeau, qui enchantait toujours son auditoire, mais je devinais que ce qu'il regardait était ailleurs. Ses poings s'étaient refermés autour de ses jambes et son dos se voûta sous la tension.

C'était le même Hugo que lorsque quelqu'un mentionnait son père. Je reconnaissais la brusque chute de température, les sourcils froncés et la perte du sourire en coin.

- Dis, ça a un rapport avec ton père ? murmurai-je.

Pas de réponse.

- Tu le hais, pas vrai ?

- Je le hais pas, corrigea-t-il. Je le méprise. C'est différent.

- Pourquoi ?

Ses iris d'un mélange bizarre entre le marron et le bleu passèrent furtivement sur moi avant de retourner devant lui. Son silence refit apparaître la colère que le chant de Plumeau avait apaisé. Lui aussi, il allait m'envoyer bouler plutôt que de me confier quoi que ce soit ? J'avais trois faux amis, trois pantins inconnus qui dansaient autour de moi sans me laisser les toucher.

- Il a fait quelque chose à ma mère que je pourrai jamais lui pardonner, souffla-t-il d'une voix à peine audible. Ou plutôt, il a fermé les yeux et s'est défilé quand il aurait dû la défendre. C'est un lâche et il me dégoûte.

Ses yeux se posèrent à nouveau brièvement sur moi. Je n'en revenais pas. A la fois du fait même qu'il m'ait répondu, et de sa réponse. C'était la première fois depuis que je l'avais rencontré qu'il mentionnait sa mère.

- Tu m'as jamais parlé d'elle, répondis-je tout bas.

Il haussa les épaules.

- Mes tout premiers souvenirs, c'est ma mère en train de pleurer, murmura-t-il. Tout le temps. Juste elle et moi. Tous les jours. Rose allait jouer chez des voisines et mon père était au travail. Elle me parlait sans s'arrêter en me serrant contre elle, mais j'étais trop petit et je me souviens pas de ce qu'elle disait. Mais elle a continué à me parler après, à me dire de me fondre dans le moule, ne pas faire dépasser ma tête de la foule ou je risquais de ma la faire couper. J'en faisais des cauchemars. Je rêvais que je passais ma tête à travers un trou et que quelqu'un de l'autre côté me tranchait le cou sans prévenir.

Sa main aux longs doigts osseux massa sa nuque machinalement.

- Et puis je suis devenu assez grand pour m'apercevoir qu'elle ne respectait pas elle-même ses propres conseils. Elle me disait sans cesse de ne surtout pas me battre pour ce en quoi je croyais, de garder mes opinions pour moi, que rien ne changeait, mais dans l'ombre elle continuait de diriger des associations pour défendre les créatures magiques. J'ai commencé à croire que tout était possible si on s'en donne les moyens, et puis un jour le coupeur de tête est venu pour elle, et a fauché ce qui dépassait de la foule. Peut-être qu'elle avait raison, finalement, en me disant tout ça.

J'en avais arrêté de respirer. Son bras contre le mien s'était peu à peu détendu à mesure de son histoire. Son dos courbé par la tension s'était relâché et sa tête s'était petit à petit enfoncée dans ses genoux.

- Pourtant, je peux t'assurer que ça t'a pas rendu moins têtu, chuchotai-je.

Ma tentative maladroite de réconfort lui fit sortir un œil timide de ses genoux et une esquisse de sourire en coin se dessina.

- C'est la première fois qu'on m'écoute raconter ça sans juger, me remercia-t-il.

- Juger quoi ? m'étonnai-je.

- Tout le monde connaît déjà l'histoire de mes parents, répétée et déformée au fil des réécritures, aplatie en une fiction mal intentionnée et manipulatrice, chuchota-t-il. Je suis content que ce soit toi. Comme tu connais pas la fiction, t'as pas de préjugé. Tu peux pas savoir à quel point ça me soulage. Je crois que je me sens mieux.

Je lui rendis son sourire et passai un bras autour du sien. Le bout de ses oreilles rosit à nouveau et il replongea entre ses genoux.

Je m'étais trompée. Je n'avais pas trois faux amis. La frustration qui m'habitait avait fini de se désintégrer. Hugo était un ami. Un véritable ami.

Moi qui trouvais Hugo rigide et d'une jalousie indécrottable envers les autres élèves doués de l'école, je me trouvai stupide de l'avoir si mal jugé. Il pouvait à tout moment reléguer les major au rang de cancres. Il n'y avait qu'un mur entre eux et lui. Un mur avec un trou pour la tête. En réalité, ce mur, c'est toi qui te le poses. Tu restes bien sagement abrité derrière. Tu n'oses pas sortir la tête de la foule.

Le lendemain matin, Joey nous secoua en courant partout comme une pile électrique quand Marvin proposa d'aller surfer sur les nuages.

Un fagot de bâtons de bois sous le bras, le frère aîné de Zach effectua une série de transplanages d'escorte. Le sommet d'une immense falaise coupait net l'herbe verte à quelques mètres de nous. En s'approchant, on pouvait avoir une vue vertigineuse de l'océan en contrebas. Plumeau prétexta une foulure de cheville qui serait survenue la veille pendant la randonnée pour s'asseoir loin du bord. Zach montra l'exemple. Il se saisit d'un des bâtons, qui ressemblait à un balai sans tête, et tapa un sprint jusqu'au bord avant de se jeter dans le vide. Plumeau avait caché ses yeux et je poussai un cri horrifié. Mais il reparut un peu plus loin, accroupi sur le manche en bois comme sur un skate, une main entre ses pieds, traçant un sillage de cirrus à partir des nuages qu'il frôlait. Zach me fit un grand signe de la main pour que je suive.

- C'est comme au Quidditch ! criait-il. Vous allez voir, ça vient tout seul ! Many ! Hugo !

L'adrénaline me fit tout oublier. La rancœur, les secrets, les amis, les mensonges, tout ça n'avait plus aucune importance. Il n'y avait que moi, et le vide. J'attrapai la main de Hugo mais il se dégagea.

- Je pense que je vais rester là, grimaça-t-il. Je suis pas doué au Quidditch comme toi ou Zach. Je sens que je vais m'écraser en bas...

Je plongeai un torrent de certitudes et de confiance dans ses yeux d'un simple regard. Il parut décontenancé.

- T'es plus doué que tu le laisses paraître, lui souris-je. C'est le moment d'arrêter de s'abriter et de démolir le mur. Il y a aucun coupeur de tête en vue. Juste des amis.

Je tendis ma main en espérant que le message lui ferait changer d'avis. Il posa sa paume dans la mienne. Attrapa un bâton. M'en tendit un autre. Je m'élançai et il courut derrière moi.

Je posai ma semelle sur le bord et lançai mon autre pied au-dessus du rien. Un instant de flottement. Aucune attache. Aucune gravité. Many suspendue à plusieurs centaines de mètres des vagues qui s'écrasaient sur les falaises. Puis la chute libre. Le vent. Hugo qui positionnait ses pieds sur le manche de la même façon que Zach. Mes pieds qui l'imitaient. Le bâton perpendiculaire à la surface de l'eau tout en bas. En train de tomber.

Et puis les courants apparurent. Je zigzaguai et négociai un virage à un mètre de la paroi. Plongeai vers l'eau. Criai de bonheur. Touchai l'écume de ma main libre. Remontai en flèche. Hugo tournait autour de moi avec une aisance insoupçonnée. Un sourire surpris étirait ses lèvres. Je traversai un cumulus. C'était mouillé. Je secouai les gouttes de mes cheveux. Frappai la main tendue de Hugo au passage. Hurlai de joie avec lui.

Oubliai tout.


[Retour de Many Bak. J'ai pris assez d'avance pour continuer. Pour ceux qui sont encore par là, bonne lecture]