Chapitre 31
Cette nuit-là, j'étais en train de m'exercer avec mon sabre en bois dans la petite salle d'entraînement des goules lorsque mon père entra. J'étais loin de m'attendre à sa venue, car il fallait traverser le garage pour y accéder et je sursautais à son entrée, stoppant immédiatement mes mouvements pour me tourner vers lui.
- Père ?
Ces derniers temps, il passait presque tout son temps à la fondation Tremere, et s'il était ici, c'était très probablement qu'il avait besoin de me parler. Cependant, il s'était simplement posté près du mur, les bras croisés, comme s'il souhaitait m'observer.
- Tu peux continuer, ne t'arrête pas, je t'en prie.
Je levai un sourcil, perplexe.
- C'est que, en l'absence d'adversaire ou d'entraîneur, je ne fais que des mouvements dans le vide.
- Je vois, monsieur Azel n'est donc pas revenu sur sa décision ? C'est fort dommage.
J'haussai les épaules, la mine attristée.
- Oui. Il n'y a que maman qui pourrait lui ordonner quelque chose, mais elle estime que je suis suffisamment en sécurité avec David. En attendant, je m'efforce surtout de me maintenir en forme.
- Il fut un temps où il était indispensable de savoir se battre à l'épée. Voyons-voir ce que tu vaux en attaque. Essaye donc de me toucher.
Steren regarda au mur et attrapa un bâton avant de se placer face à moi. Pour ma part, j'écarquillai les yeux, un large sourire au visage. Je me mis en garde, tel que William me l'avait appris, et tentai de l'atteindre.
Après quelques minutes, je dus bien me rendre à l'évidence, si les Tremere étaient réputés pour leur magie de sang, Steren ne devait pas être mauvais à l'arme blanche. J'avais beau m'escrimer en fentes et coups d'estoc, je ne parvenais ne serait-ce qu'à le frôler.
Bientôt, il cessa de simplement parer mes attaques pour contre-attaquer et je compris qu'il voulait me tester. Le souffle court, je ne lâchais rien, esquivant tant bien que mal ce que je ne parvenais à intercepter. Cependant, je n'avais ni l'endurance, ni l'expérience nécessaire pour tenir bien longtemps, et il finit par faucher mes jambes d'un coup plus rapide que les autres, me laissant haletante et en sueur.
- Pfiou ! Vous vous défendez bien !
Je restai, un instant, assise sur le sol le temps de retrouver une respiration plus apaisée, et il me tendit la main pour m'aider à me relever.
- Tu as du potentiel. Dommage que tu sois livré à toi-même…
- Père, est-ce que vous accepteriez de m'aider ? De temps en temps ?
J'avais jeté sur lui un regard plein d'espoir, mais il avait immédiatement secoué la tête.
- Il ne t'aura pas échappé que je suis très occupé en ce moment. Mais peut-être plus tard, à partir du mois de juin. D'ici là, continue tes efforts. J'imagine que tu seras présente à la réception annuelle du Prince, n'est-ce pas ?
Prise au dépourvu, je chassai immédiatement les souvenirs de l'année précédente, qui s'étaient immiscés dans mon esprit.
- Normalement oui. J'espère simplement qu'il n'y aura pas d'attentat cette année.
- Le Prince Duval a changé de responsable de la sécurité. Le nouveau propriétaire du poste ne sait que trop bien ce qu'il risque s'il laisse pareil incident se produire.
- Je n'aimerais pas être à sa place. C'est peut-être un honneur pour lui, mais c'est aussi une lourde responsabilité. Enfin, quoi qu'il en soit, j'accompagnerais Aïlin, c'est ce qui est prévu.
- Bien, je pense que tu ne seras pas déçue. Je dois partir. À plus tard.
Sur ces paroles énigmatiques, il m'abandonna au milieu de la salle d'entraînement. J'étais intrigué par ses propos, et aussi un peu nerveuse. Je n'avais pas vraiment l'intention de me faire remarquer et j'espérais réellement que personne ne me solliciterait outre-mesure. Par ailleurs, les quelques rassemblements de la Camarilla auxquels j'avais assisté s'étaient toujours terminés de manière tragique, donc mon expérience ne m'aidait guère à me rassurer.
***/+/***
Je n'avais que peu fréquenté les vampires de la ville au cours des derniers mois, sinon uniquement en compagnie d'Evguenia ou ma mère. Malgré les rumeurs et la curiosité de nombre d'entre eux sur les raisons de ma brutale rupture avec le groupe des Toreadors, l'une comme l'autre avaient été un rempart plus qu'efficace contre les questions indiscrètes.
Parallèlement, ma mère avait levé la sanction qui pesait sur mes épaules, et j'étais retournée à plusieurs reprises au refuge dans l'espoir d'y croiser William, malheureusement sans résultat.
L'impression d'imminence de ma mort me hantait et je comptais fréquemment les nuit qui me séparaient de mon étreinte. C'était un sentiment très étrange, partagé entre la crainte et l'impatience. Désormais, il restait un mois et c'était comme si le film de mon existence se jouait régulièrement dans ma tête. Comme une mise en garde de la damnation à laquelle j'allais m'offrir, quelques vieux cauchemars étaient revenus me hanter, et avec eux certaines angoisses que je croyais avoir dépassé. La peur d'être jugée folle, d'être attachée, de perdre le contrôle de mon corps…
Je ne pouvais m'empêcher de me demander à quel point la vitae Malkavienne allait corrompre mon cerveau. Je craignais de revivre mon enfance, le regard plein de mépris voire de crainte de ceux qui se croyaient bien-pensants. Et si je devenais complètement détraquée, Steren allait-il accepter ma présence au sein de sa demeure ? J'étais terrifiée à l'idée d'être abandonnée une nouvelle fois. Bien entendu, je n'osais faire part de mes appréhensions à ma mère, mortifiée à la seule idée qu'elle se refuse à m'étreindre. Mon désir de la rejoindre et d'enfin partager son sang surpassait tout cela, et de loin.
Lorsque mon besoin de solitude se faisait trop présent, je méclipsai discrètement en tout début de nuit pour rejoindre ma nouvelle cachette, ce refuge que j'avais obtenu grâce au primogène Senek. Bien entendu, il monnayait régulièrement son silence, mais j'avais la certitude qu'il n'en dévoilerait l'existence à personne tant que je continuerai à effectuer des petits boulots pour lui. C'était un partenariat mutuellement bénéfique, et cette fois, je l'avais choisi en pleine connaissance de cause.
Dans ma petite cave que j'avais soigneusement isolée, je pouvais passer des nuits entières à jouer aux jeux vidéo, musique à fond dans les oreilles et thermos de thé calé entre les cuisses. Je pouvais manger tout et n'importe quoi, tranquillement installée devant mes écrans avec la certitude que personne ne viendrait me déranger, et j'avais même fabriqué une manette rudimentaire pour permettre à Lucie de jouer à certains jeux avec moi.
C'était une douce satisfaction, cependant je devais résister à l'envie d'y aller trop souvent, au risque que mes proches ne finissent par s'y intéresser de trop près. Officiellement, je traînais en ville dans un cybercafé, et d'ailleurs, j'utilisais un taxi pour aller et venir, ce qui évitait aussi tout risque lors de mes déplacements. Je ne voulais plus rien laisser au hasard, et j'avais expliqué à ma mère que je restais toujours en compagnie d'autres mortels, pour rendre la présence de David superflue.
Si mon nouveau gardien était capable de se rendre invisible, sa maîtrise était très loin d'égaler celle de William. De ce que j'avais compris, mon précédent garde du corps était devenu maître dans l'art de disparaître, au point que son pouvoir semblait extraordinaire, même aux yeux des autres vampires. De ce fait, lorsque David m'accompagnait, il restait toujours visible, flanqué à mes côtés comme l'un de ces imperturbables royaux britanniques, ce qui ne rendait pas sa présence très discrète. Pour l'instant, il n'avait jamais eu à intervenir, et j'espérais que cela allait continuer ainsi…
***/+/***
La réception du Prince était l'une des dernières grandes sorties publiques prévues avant mon Étreinte. Elle avait lieu au début du mois de juin, et pour une fois, les températures étaient plutôt clémentes. Ce soir-là, j'avais revêtu une longue robe noire à col montant qui tombait jusqu'à mes chevilles. Le tissu était fluide mais le corps de la tenue était rendu rigide par un corset de satin de la même couleur. Une partie de mon dos et mes épaules étaient dénudées, mais de larges bracelets dorés couvraient mes bras à différentes hauteurs. Mes longs cheveux bruns étaient attachés en une queue de cheval serrée et Sybile m'avait superbement maquillée au point que j'abordais la soirée avec une certaine assurance, fière de mon physique qui n'avait rien à envier à certains immortels.
J'avais aperçu Emanuel à plusieurs reprises depuis l'incident, cependant cela allait être le premier soir que nous allions être contraints de nous parler, et je voulais lui en mettre plein la vue, pour lui faire regretter son geste.
Je pensais que seuls Sybile et David nous accompagneraient, cependant William apparu devant nous juste avant notre départ, s'inclinant devant ma mère avec respect avant d'en faire de même en plongeant son regard dans le mien. Aïlin l'invita à se relever avec un large sourire.
- William, mon ami. Je suis heureuse de te voir. Te joindras-tu à nous ?
Le Malkavien hocha la tête tandis que je restais muette, un pas derrière ma mère, attendant qu'elle m'autorise à parler.
- Je suis ici pour cela, ma reine. Je protégerais votre future infante, dussé-je périr pour cela.
Je restais toujours émue par l'inébranlable profession de foi de mon garde du corps, qui vivait sa non-vie comme mu par une mission divine. Ma mère le dépassa et je pus enfin le saluer, ma voix chargée d'une émotion à peine contenue.
- William. Je suis tellement heureuse de te revoir. Tu m'as manqué. Je m'en veux terriblement de t'avoir menti, je te jure que je ne recommencerais plus jamais. Ta présence est très importante à mes yeux.
J'avais débité ma phrase assez rapidement, de peur qu'il ne m'interrompe, sentant confusément mes joues s'empourprer sous le coup des sentiments que je nourrissais pour lui. Cependant, il ne dit pas un mot, se contentant de prendre mes mains entre les siennes avant de me transpercer de son regard azur.
- Vous avez continué à vous entraîner. C'est bien. Je serais à vos côtés, Princesse, n'ayez crainte.
- J'ai confiance en toi !
Je souriais largement et nous rejoignîmes tous les 5 la voiture qui nous conduirait jusqu'à la somptueuse salle de réception du Prince.
Lorsque nous arrivâmes sur les lieux, plusieurs groupes de vampires étaient déjà présents et les conversations se stoppèrent durant à peine une seconde, le temps de s'enquérir de notre identité, avant de reprendre tout aussi brusquement. La décoration était complètement différente de l'année passée, plus sombre mais aussi plus chargée. Le dôme de marbre blanc et son lustre de cristal avaient laissé place à un enchevêtrement d'étoffes noires pailletées, faisant croire à un ciel étoilé. De part et d'autre de la salle, des lampadaires sur pied diffusaient une douce lumière jaune, semblable à des flammes. Un sol noir brillant reflétait les silhouettes et d'habiles jeux d'éclairages et de matériaux donnaient l'impression que l'estrade du Prince volait à une quinzaine de centimètres au-dessus du sol. Tout était fait pour attirer le regard vers le maître des lieux et nous nous dirigeâmes immédiatement dans sa direction avant de nous incliner, tel qu'il était d'usage.
- Primogène Conemara, bienvenue parmi nous. J'espère que votre présence ne provoquera pas d'esclandre, ce soir.
Je me mordis immédiatement la joue et gardai les yeux soigneusement baissés pour éviter de manifester la moindre réaction. L'incident avec Emanuel avait eu lieu il y a plusieurs mois de cela, mais sans doute n'avait-il rien trouvé de mieux à nous reprocher pour son habituelle pique… Ma mère lui répondit simplement.
- Cette querelle n'était qu'une broutille sans conséquence et il n'a jamais été question de vous ennuyer avec celle-ci, Prince Duval.
- Je parlais aussi de votre comportement déplorable suite à cela. Vous avez fait honte à votre rang de primogène en vous conduisant tel un chien à qui on retire sa viande. Mais… J'imagine que l'on ne peut s'attendre guère mieux, de la part d'un clan dégénéré comme le vôtre.
Le Ventrue sourit devant notre mortification évidente et nous fit signe de déguerpir, ce que nous fîmes après une dernière révérence.
Dès que nous fûmes suffisamment éloignés de cette personnalité toxique, je me permis de souffler et osai lever les yeux en direction de ma mère. Elle était aussi stoïque que d'habitude, mais je me doutais que l'humiliation l'avait blessée tout comme moi. Pour l'heure cependant, il fallait soigneusement contrôler notre image pour tenter de réparer les dégâts et je recomposai un sourire, tâchant de marcher dans ses pas.
Comme de tradition, nous allâmes saluer les différentes personnes présentes, et ma mère était en pleine conversation avec le primogène Senek lorsque Steren arriva, accompagné de sa suite.
J'allais me retourner pour l'observer lorsque Sybile me tira contre elle, m'empêchant de détourner le regard.
- Ne bougez pas. S'il vous voyait maintenant, il serait inutilement troublé. Laissons-lui le temps de se conformer à l'étiquette avant de le retrouver.
Je fronçai un instant les sourcils avant que la lumière ne se fasse dans mon esprit. Le silence s'était fait dans la salle, me permettant d'entendre mon père présenter le nouvel infant de la maison Tremere : Kevin Bereaz.
Mon cœur se mit tout d'un coup à accélérer alors que je me figeais entre les bras de la Malkavienne. C'était donc cela dont Steren avait voulu parler. Kevin, le seul ami que j'avais pu me faire durant mes études, était devenu un vampire. Manifestement, il avait suffisamment trouvé grâce aux yeux des Tremeres pour recevoir l'Étreinte après si peu de temps...
J'étais à la fois heureuse, soulagée mais aussi angoissée. Comment allait-il prendre ma présence au milieu des vampires ? Allait-il croire que je l'avais manipulé et m'en vouloir ? Ou au contraire m'être reconnaissant ? Allait-il se montrer amical ou froid et distant ?
Emanuel était bien la dernière personne avec laquelle j'avais envie de parler présentement, mais pétrifiée par mes multiples questionnements, ce ne fut qu'une fois devant moi que je remarquais sa présence.
- Nathalia.
Je relevai immédiatement les yeux, le toisant de tout mon mépris.
- Emanuel, que me vaut le déplaisir ?
- Allons, n'as-tu pas entendu les ordres ? Pas d'esclandre, je te prie. Je suis venu t'offrir une occasion de te racheter. J'ai laissé présager à notre Prince que nous lui offririons une valse viennoise, ce soir, et bien évidemment j'avais fait cette promesse avant que tu ne décides de briser notre contrat. Danse avec moi et je passerai l'éponge.
Je restai, un instant, estomaquée par l'extrême arrogance qui émanait de sa demande. Emanuel ne s'embarrassait même pas de l'élémentaire politesse, ne semblant absolument pas comprendre en quoi il était fautif à mes yeux. Sa suffisance me donnait une furieuse envie de le gifler, je savais pourtant qu'une telle chose était inenvisageable.
Je pris une brève inspiration pour me donner contenance et portai mon regard au loin pour évacuer ma colère.
- Je te prie de bien vouloir m'excuser, Emanuel, mais je crains que tu ne doives trouver une autre partenaire.
- Impossible. Tu es la seule qui connaisse les pas à la perfection. Je t'ai entraînée justement pour cette occasion.
J'allais lui répondre qu'il ne lui appartenait certainement pas de décider pour moi, mais ce fut David qui intervint.
- Mademoiselle Conemara est déjà prise en vérité. Je lui ai demandé d'être ma cavalière, au cas où il y aurait des danses ce soir, et elle a accepté.
Emanuel serra les poings un instant, avant qu'un sourire sournois ne vienne tordre son visage d'éphèbe.
- Quoi ?! C'est absurde ! Mais soit, puisque tu veux te ridiculiser avec un dément… Je vais de ce pas annoncer au Prince que vous effectuerez cette interprétation. Et gare à vous s'il estime que vous vous êtes moqués de lui.
Il fit immédiatement volte-face et je ressentis à la fois un élan de reconnaissance vis à vis de David, mais aussi une angoisse me saisir.
- Merci. Il était absolument hors de question que je danse avec lui. Mais j'espère que tu connais les pas…
David me fit un clin d'œil et inclina brièvement la tête devant moi, soulevant un chapeau imaginaire.
- Faites-moi confiance. Pour une fois qu'il m'est donné l'occasion de vous sauver, je ne laisserai pas passer cette chance.
Pendant ce temps, Emanuel était allé voir successivement le Prince et les musiciens, et je compris au changement musical qu'il était temps d'entrer en scène. Je n'étais que vaguement sûre de moi, cela faisait plusieurs mois que je n'avais pas répété cette danse, et surtout je ne m'étais pas préparée psychologiquement à la réaliser devant le Prince et tout le gratin de la Camarilla. Une chance que ma tenue était adaptée.
Je fermai brièvement les yeux et m'inclinai souplement devant le Prince alors que le silence se faisait dans la salle. Emanuel nous toisait avec mépris, cependant j'avais foi en David. S'il avait proposé de me "sauver", c'est qu'il en était capable. Et de toute façon, il valait mieux que je libère mon esprit du stress si je voulais pouvoir danser correctement…
Les premières notes commencèrent, et je tendis les bras en avant pour m'offrir à la poigne de David. Il bascula le haut de mon torse en arrière, me prouvant par sa seule posture qu'il savait exactement ce qu'il faisait. Je me remémorai des dernières consignes d'Emanuel et me concentrai sur mes pieds. Au moins, mes fréquents entraînements m'avaient permis de gagner en souplesse. Je parvenais désormais sans difficulté à tendre mes jambes, aidée par le maintien sans faille du vampire.
Il était évident que David connaissait parfaitement la valse. Il me dirigeait avec une assurance manifeste, suivant le rythme exact de la musique. Il me fit tournoyer avec grâce et je parvins rapidement à me déconnecter du lieu où je me trouvais pour me laisser aller au plaisir de la danse. Finalement, la mélodie prit fin, et nous saluâmes le Prince de concert, pour ma part légèrement essoufflée par l'effort. Le Ventrue ne devait pas s'attendre à ce que David danse si bien, car il parut une seconde estomaqué, avant de finalement applaudir, bientôt imité par d'autres vampires.
Inspirant longuement pour calmer ma respiration, je regardai autour de moi, avisant le visage courroucé d'Emanuel, et ceux plus admiratifs de Matheod ou Catherine. Manifestement notre représentation avait fait son petit effet.
Le Prince reprit la parole.
- David Reniev, Vous m'avez offert un spectacle divertissant, je dois le reconnaître. J'aimerais quelque chose de plus ambitieux l'année prochaine. Je compte sur vous.
À nouveau, il nous fit signe de nous retirer, et je m'empressai de rejoindre ma mère, concentrée sur mes pieds pour retenir mes sentiments. Je ne voulais pas rougir devant tout le monde, mais j'étais partagée entre le plaisir d'avoir remis Emanuel à sa place - je n'avais pas manqué l'éclair de rage dans ses yeux, lorsque le Prince avait ordonné à David d'organiser un spectacle de danse pour l'année prochaine - et la gêne à l'idée d'avoir entraîné quelqu'un dans cette histoire.
Cependant, David s'empressa de me rassurer.
- Ne craignez rien, je savais parfaitement ce que je faisais. Et puis, danser pour le Prince, cela me convient tout à fait. Avec la représentation de ce soir, je vais avoir un argument de poids auprès de ceux que je voudrais recruter. Je n'aurais pu rêver mieux.
Soulagée par la satisfaction manifeste de mon garde du corps, je retrouvai le groupe des Malkaviens et ma mère me gratifia d'un sourire chaleureux.
- Ma chérie, tu as été sublime. Toutes mes félicitations, David. Vous vous en êtes admirablement bien sortis tous les deux.
David s'inclina devant ma mère.
- J'avais une merveilleuse partenaire. D'ailleurs, voudriez-vous m'accompagner, l'année prochaine ?
Encore une fois, je manquai de rougir sous le compliment.
- Je ne veux pas te faire de promesse en l'air, mais j'en serais flattée. C'était très agréable de danser avec toi. N'hésite pas à me le rappeler d'ici quelques mois.
Une fois remise de mes émotions et l'agitation retombée, je me souvins de la présence de Kevin et me retournai immédiatement dans sa direction. Je restai encore fascinée à l'idée qu'il était devenu vampire, et que j'allais probablement le croiser à plusieurs reprises.
Il était en pleine conversation avec Antonis Rhodun, l'intendant de la chanterie, quant à Steren, il avait les yeux sur moi, et il me fit signe d'approcher.
Le cœur battant, je prévins ma mère que j'allais saluer le nouveau-né Tremere avant de traverser la salle à pas lents. Toutes mes interrogations saturaient mon cerveau et je pris conscience que j'étais terrifiée à l'idée qu'il me rejette. Le pire, c'est qu'il avait légitimement toutes les raisons de le faire. Après tout, j'avais sciemment manipulé son existence pour l'offrir au clan Tremere, sans lui laisser voix au chapitre. Tout ça pour garder mon ami à mes côtés durant mes études… Avait-il seulement deviné mon degré d'implication dans sa nouvelle existence ?
Soupirant longuement, je me réfugiais dans le protocole pour retrouver le contrôle de mes émotions. Je m'inclinai puis saluait les vampires dans l'ordre, du plus gradé au moins gradé.
- Primogène Ewans. Monsieur Rhodun, monsieur Licht, monsieur Bereaz.
La minuscule seconde de silence qui suivit mes salutations me sembla interminable. Puis Steren prit la parole.
- Kevin, je vous présente officiellement Nathalia Conemara, future infante de la primogène Malkavienne Aïlin Conemara, bien que vous vous connaissiez déjà. Nathalia, au vu de l'excellente synergie que j'ai pu constater entre vous deux du temps de vos études, je prévois de vous faire travailler ensemble. Kevin, malgré l'aberration que représente Mademoiselle Conemara, elle est bien plus au fait de notre monde que vous. Je pense que son expérience vous serait grandement profitable pour la suite de votre apprentissage.
J'ignorai l'insulte et restai sans voix, mon regard allant de l'un à l'autre. Kevin paraissait… étrangement lisse. Pour moi qui l'avais si bien connu de son vivant, sa nature vampirique transparaissait dans cette nouvelle posture de manière flagrante. Il restait immobile, sans même un cillement. Probablement son émoi l'empêchait-il encore de se concentrer sur le fait de paraître vivant.
Parallèlement, mon père ne semblait pas vraiment s'encombrer de mon accord pour organiser de telles choses. Après un instant de flottement, je recomposai néanmoins un sourire sincère.
- Je vous remercie de m'offrir cette opportunité, Primogène. Je serais enchantée de travailler aux côtés de monsieur Bereaz.
En vérité, j'étais réellement heureuse que Steren propose une telle chose. Après ces deux années sans le voir, j'étais avide de passer du temps avec mon seul ami. Je voulais savoir ce qu'il savait et s'il m'en voulait de quelque manière que ce soit, car je tenais à lui. Après tout, n'était-ce pas aussi pour cela que je l'avais poussé dans les bras des Tremeres ?
Je m'apprêtais à repartir lorsqu'Antonis Rhodun me jeta un sourire malicieux.
- Ce fut une belle démonstration tout à l'heure, avec ce jeune Malkavien. Vous avez rabattu le caquet à Emanuel Do Santos de la plus élégante des manières.
Mon père lui jeta un étrange regard, comme s'il l'enjoignait à ne pas m'encourager, mais l'autre Tremere ne se départit pas de son sourire et je fis une brève révérence en guise de remerciement.
- Merci. J'ai la chance d'avoir à mes côtés des camarades talentueux. Emanuel est un goujat qui ne mérite que de se faire éconduire. J'espère seulement que cette déconvenue lui servira de leçon, bien que je n'y croie guère. Sur ce, je vous prie de bien vouloir m'excuser, je vais prendre congé. Primogène Ewans, monsieur Rhodun, monsieur Licht, monsieur Bereaz… Ce fut un plaisir.
Je m'inclinai brièvement à nouveau avant de leur tourner le dos et je m'apprêtais à revenir aux côtés des Malkaviens lorsque Catherine apparut soudain sur mon trajet.
- Nathalia ! Comment te portes-tu, très chère ?
J'esquissai un sourire. La Toreador avait revêtu pour l'occasion une robe fourreau extrêmement moulante en lamé rose poudré et je me demandais comment elle parvenait encore à se déplacer avec une pareille tenue.
- On ne peut mieux. Je te remercie pour tes applaudissements, tout à l'heure. J'ai été touchée de voir que tu avais apprécié ma prestation.
- C'était une très belle danse. Et je serais enchantée de rencontrer ton partenaire. David Reniev, c'est bien cela ? Pourquoi ne pas venir avec lui, ce soir ? Je te promets qu'Emanuel ne sera pas là.
Cette fois, je souris largement. Je n'avais plus fréquenté les Toreadors depuis l'incident survenu en décembre, et la compagnie de certains d'entre eux m'avait manqué. Par ailleurs, savoir qu'Emanuel allait en être écarté, était le signé très net de sa baisse d'influence. Une sorte de cerise sur le gâteau en somme…
- Je viendrais avec plaisir. Je vais le prévenir de ce pas. À ce soir, donc.
Je saluai la galeriste d'un signe de tête avant de poursuivre mon chemin dans ma direction initiale. Ma mère discutait désormais avec un vampire que je ne connaissais pas. Il avait de longs cheveux blonds, une barbe bien fournie qui lui arrivait au milieu du torse, et des yeux jaunes significatif de sa nature de Gangrel. Je me contentai de rester en retrait pour ne pas gêner leur conversation, mais suffisamment proche pour entendre leurs paroles.
Le vampire me jeta un coup d'œil méfiant et glissa un ongle entre ses crocs d'un air absent avant de reporter son regard vers ma mère.
- Quomodo potes hoc permittere ut novus haedus, sic te tractare? Vetus es. Te debet venerari. [Comment peux-tu laisser ce gamin arriviste te traiter ainsi ? Tu es une ancienne. Il te doit le respect.]
Il avait parlé si vite que j'eus besoin de quelques secondes pour comprendre qu'il parlait latin. Il avait aussi parlé bas, sans doute pour éviter que quiconque d'autre n'entende leur conversation, et j'avais dû tendre l'oreille pour tout saisir. Manifestement, il devait parler du Prince, mais hors contexte, il était impossible d'en avoir la certitude.
Certains vieux vampires avaient l'habitude de parler latin entre eux pour exclure les plus jeunes de leur conversation, et je me félicitai de le comprendre si bien. Ce n'était bien évidemment pas la langue maternelle de ma mère, cependant elle avait dû l'apprendre assez tôt, puisque c'était resté la langue savante dans plusieurs pays d'Europe jusqu'à la fin du haut Moyen Âge. Elle répondit ainsi dans la même langue
- Camarilla talis est. Sed potero somnium meum assequi. Potero pariere. [La Camarilla est ainsi faite. Mais je vais pouvoir réaliser mon rêve. Je vais pouvoir enfanter.]
Je repensais à l'histoire d'Alana, tuée parce que ma mère avait refusé d'obéir aux règles iniques d'un puissant, et à sa fille, morte avant même d'avoir vu le jour. La tragédie qui s'était abattue sur ces deux destins hantait encore ma mère malgré des siècles.
Je décidai de prendre la parole, attrapant la main de ma mère pour lui montrer mon soutien.
- Mater mea me docere conatur potentem populum vereri. [Maman s'efforce de m'enseigner le respect des puissants.]
L'autre vampire écarquilla les yeux à m'entendre parler latin sans difficulté apparente et pouffa de rire.
- Voilà donc une future Malkavienne qui promet d'être intéressante. Tu es amusante, jeune fille.
Ma mère m'attira contre elle avec une possessivité sans doute inconsciente.
- La joie de ma non-vie. J'imagine que tu ne vas pas rester ici.
- Non. J'ai vu que François Wuetrich était devenu shérif. Tu sais bien que je ne peux pas le supporter, si je reste ici, ça va se terminer en bain de sang. Il vaut mieux que je prenne le large. Ce fut une charmante fête, je ne regrette pas d'être venu. Bonne nuit Aïlin. Jeune Nathalia.
Tout en parlant, il avait jeté un regard acerbe en direction du shérif qui se trouvait en retrait du Prince, puis il prit la main de ma mère pour lui faire un baisemain. Il alla ensuite saluer le Prince avec un sourire hypocrite, avant de quitter la réception.
Le reste de la nuit se déroula sans incident notable et nous quittâmes les lieux près d'une heure plus tard. Ma mère voulait se rendre au refuge Malkavien, quant à moi, je rejoignis la maison peu après le lever du soleil.
Je voulais choisir soigneusement ma tenue pour rejoindre le King Diamond à la tombée de la nuit, et j'avais besoin d'accéder à ma garde-robe pour cela. Ainsi, lorsque j'étais rentrée, mon père avait rejoint sa crypte depuis déjà une bonne heure, et je ne croisai qu'Abigaël qui ne me remarqua même pas, occupée qu'elle était par son ménage.
Finalement, j'avais mille choses à penser et je ne m'étais pas vraiment posé la question de quand le primogène Ewans allait-il requérir ma présence. Ainsi, quelle ne fut pas ma stupeur en voyant Kevin se tenir, droit comme un I, dans le couloir qui menait à la bibliothèque, peu de temps après la tombée de la nuit.
J'étais à peine réveillée et je me trouvais nu pieds, absolument pas coiffée et surtout encore en chemise de nuit, et j'écarquillai les yeux avant de faire demi-tour, le cœur battant.
J'avais refermé la porte de ma chambre tout aussi rapidement, et je dus faire face à une Lucie hilare, qui se roulait sur elle-même à force de rire.
- Ah ah ah ! Si tu avais vu ta tête ! J'aurais aimé prendre une photo pour en garder le souvenir.
Je pestai tout en fonçant vers ma penderie.
- Tu étais au courant ! Et tu ne me l'as pas dit !
- J'ai l'habitude de me balader un peu dans la maison pendant ton sommeil, et je l'ai vu. Je voulais garder la surprise.
- Bon sang, j'espère qu'il ne va pas dire au primogène qu'il m'a vu dans une tenue pareille. J'étais loin de m'y attendre !
Je filai vers la salle de bain pour me débarbouiller, m'habiller et me coiffer un minimum avant de reprendre mon souffle. Le moment que j'avais tant redouté était arrivé, et il était temps que je l'affronte.
Lorsque je rouvris la porte, Kevin n'avait pas bougé d'un pouce. Il était habillé très simplement, d'un pantalon noir, soigneusement repassé et d'une chemise blanche impeccable. On aurait dit l'un de ces salarymen japonais. Il avait grandi depuis la dernière fois que je l'avais vu, sans doute grâce à un régime alimentaire plus sain, et avait perdu cette maigreur qui le caractérisait du temps de nos études. Ses cheveux étaient légèrement plus longs que dans mes souvenirs, et il les avait attachés en une simple queue de cheval.
Je m'inclinai légèrement pour le saluer et lui offris un sourire sincère.
- Kevin. Toutes mes excuses, je ne m'attendais pas à croiser quelqu'un si tôt. Les anciens se lèvent généralement plus tard.
- Je sais. Le primogène Ewans m'a dit que tu vivais sous son toit. Je voulais te parler.
Sa voix était devenue légèrement plus grave et elle me fit frissonner. En même temps, une angoisse sourde se mit à enfler dans ma poitrine alors que les pires scénarios défilaient dans ma tête. Cependant je ne pris pas le temps de me perdre en conjectures…
- En effet, je partage mon temps entre cette maison et le refuge Malkavien. Ça a été une sacrée surprise d'entendre prononcer ton nom, hier, et pour tout te dire, je suis vraiment heureuse de te revoir. J'imagine que tu as beaucoup de questions à me poser…
Bien entendu, je ne pouvais pas prendre le risque de tout lui dévoiler. Mais je comptais être sincère autant que possible.
- Depuis combien de temps vis-tu… ici ?
- Je venais à peine d'avoir 15 ans lorsque Aïlin m'a adopté. Et je suis rentrée à l'institut Saint Albert un an plus tard.
- Je vois. Donc tu es au courant de tout cela depuis des années, si je comprends bien…
- Je protège la Mascarade et vis selon ses règles depuis des années, en effet. Tu resteras le seul mortel que j'ai véritablement côtoyé depuis ces cinq dernières années… Je ne compte pas les goules.
Le rappel de la Mascarade sembla lui faire prendre conscience de quelque chose car il hocha la tête, comme lorsqu'il parvenait à résoudre mentalement une énigme.
- Je comprends. Tu ne pouvais rien me dire.
- Te dire quoi ? Pourquoi je ne pouvais pas t'inviter à la maison ? Ou ce que je faisais réellement pendant mes vacances ? J'ai déformé certaines réalités pour pouvoir te parler mais je ne t'ai pas tellement menti. Jusqu'à la fin de mes études, j'étais plutôt isolée, du fait de mon rythme de vie, donc je n'ai rien vécu de bien extraordinaire. J'étais simplement dans ma chambre en train d'étudier, sous la houlette non moins sévère du primogène Ewans. Ma mère voulait que j'aie une bonne éducation, donc il a pris ça comme un sacerdoce.
Je fis une petite moue humoristique, mais ma dernière phrase lui arracha à peine un sourire. Cependant il avait l'air soulagé de mes réponses.
- Tu es définitivement quelqu'un d'extraordinaire. Quand je repense à toutes les fois où nous avons discuté, sans que je ne me doute de rien.
- Et heureusement. Mais j'ai simplement eu de la chance, tu sais. Aïlin pense que je suis la réincarnation de sa fille. De nous deux, c'est toi le vrai génie, tu as été choisi pour tes capacités. Quand je vois que tu as reçu l'Étreinte à peine tes 21 ans révolus… Les Tremeres devaient être bien impatients de t'avoir dans leurs rangs. Et puis je n'aurais jamais réussi à terminer mes études sans toi. Je te dois beaucoup. Tu auras été mon seul et unique ami humain et c'est pour ça que je suis si heureuse de te revoir. J'ai hâte de pouvoir à nouveau travailler en ta compagnie.
Mes compliments semblèrent lui aller droit au cœur car son visage s'illumina brièvement avant de reprendre sa neutralité. Manifestement, les Tremeres l'avaient aussi formé à ne rien dévoiler de ses émotions… soit.
- Merci. Je suis aussi heureux de revoir une tête connue dans ce nouveau monde. Tu étais bien la seule personne que j'aurais regretté, à vrai dire.
Je me détournai brusquement pour dissimuler la probable rougeur qui avait envahi mes joues, et me dirigeai vers l'escalier tout en parlant.
- Je vais déjeuner. Nous nous reverrons plus tard !
Dans la cuisine, je pris tout mon temps pour manger, et lorsque je remontai, Kevin semblait déjà être dans la bibliothèque en compagnie de Steren. Je retournai dans ma chambre pour m'apprêter avant de rejoindre les Toreadors, cependant, alors que je m'apprêtais à partir, ce fut la voix de mon père qui me stoppa.
- Nathalia, viens ici.
Je pénétrai dans la bibliothèque avant de m'incliner.
- Primogène Ewans.
- J'avais prévu que tu viennes travailler en notre compagnie, mais j'imagine en voyant ta tenue que ce ne sera pas le cas.
J'avais revêtu une robe courte patineuse assez près du corps, qui me permettrait sans mal de me mêler au public fréquentant les boîtes de nuit en cette saison.
- Je vous prie de m'excuser, hier vous n'avez pas précisé de date et j'avais déjà pris un engagement pour ce soir. Je serai disponible demain si vous le désirez.
- Tant pis, nous ferons donc sans toi. Va-donc vendre tes charmes auprès des Toreadors puisque cela te semble plus important.
Furieuse et peinée, j'ouvris la bouche sans prononcer un mot, retenant au dernier moment ceux que j'avais en tête.
- Est-ce donc cela l'image que vous avez de moi ?
Il fit un geste négligent en ma direction.
- Je ne fais que constater…
Il s'était retourné vers Kevin après m'avoir fait signe de déguerpir et j'avais dû faire appel à tout mon self-contrôle pour ne pas hurler et claquer la porte derrière moi. Je savais qu'il n'aurait pas pardonné mon insolence, surtout en présence de son nouvel apprenti.
De quelques mouvements rageurs, je rejoignis ma chambre pour me changer, troquant ma robe et mes sandales contre un ensemble baggy/sweat/basket avant de ressortir et quitter la maison. J'avais un besoin urgent de solitude. Tant pis pour Catherine et sa bande, je n'étais définitivement plus d'humeur pour les rejoindre.
Ma capuche rabattue sur mon visage, je marchais à pas vifs en direction du centre-ville tout en envoyant un SMS à David :
"Je n'irais finalement pas au club des Toreadors ce soir, je préfère rester seule. Mais tu peux y aller sans moi, je pense que tu y seras bien accueilli. Dis au videur que Catherine Sinclair t'a invité."
David ne répondit pas, mais j'espérai surtout qu'il n'irait rien dire à ma mère. De toute façon, j'étais tellement furieuse que je me sentais même prête à accepter ses remontrances. Ma colère me nouait l'estomac, comme une bile brûlante que j'avais besoin de relâcher. Lucie me suivait sans rien dire, attendant sans doute de me voir éclater avant de prononcer le moindre mot.
Heureusement, j'arrivais jusqu'à mon refuge sans faire de mauvaise rencontre, et ce fut une fois la porte refermée derrière moi que je pus laisser libre court à ma rage.
- Putain de bon sang de sale vieux vampire coincé et mesquin ! Je le déteste quand il fait ça ! Pourquoi faut-il qu'il m'humilie devant Kevin, sérieusement ! C'est quoi son problème ! Déjà quand je me suis faite agressée par Emanuel, il m'a quasiment sorti que je l'avais bien cherché, mais là, il sous-entend limite que je me prostitue ! Raaaaaaaaaah ! Il m'énerve ! À quoi il joue, tu peux m'expliquer ? Il doit bien se douter que je vais mal le prendre ! Mais non, monsieur se moque bien que ses sous-fifres aient une fierté ou un minimum d'amour propre ! Il préfère me descendre plus bas que terre, juste parce que je ne me suis pas rendue disponible comme sa majesté l'a exigé ! Ça le tuerait d'être gentil sinon ?!
Je sautai sur place pour évacuer ma rage, frustrée qu'il n'y ait pas un punching-ball pour accueillir mes poings. Finalement, je me tus, essoufflée d'avoir tant crié, et Lucie en profita pour prendre la parole.
- Ça y est, tu as fini ? Tu te sens mieux ?
- Un peu.
- Je t'avais dit…
- Tais-toi ! Je ne veux pas entendre ton habituel couplet sur l'inhumanité des vampires. Juste… Rah !
Mon amie fantomatique traversa les murs en signe de bouderie, mais je ne cherchai pas à la retenir. Sa méfiance envers les vampires quels qu'ils soient était assez pénible parfois…
J'allumais mon ordinateur et ses multiples écrans, nimbant la petite pièce d'une lumière bleutée. Au moins ici, personne ne pouvait m'entendre et me reprocher mon vocabulaire ou mon manque de respect. Je pouvais me lâcher, être moi-même…
Bientôt, les rythmes déchaînés de mes groupes de métal préférés résonnèrent dans mes oreilles, comme une parfaite catharsis pour mon humeur. La violence des mélodies sonnait au diapason de mon esprit, et les chanteurs semblaient hurler pour moi à travers leurs musiques.
Je n'avais pas prévu de rentrer bien longtemps avant le couvre-feu, et je commandais un taxi de manière à arriver pile à l'heure. Je savais que cela énerverait mon père, mais ce ne serait pas cher payé après ce qu'il m'avait fait subir.
Comme je m'y attendais, lorsque j'arrivais à la maison, Steren était assis dans son fauteuil habituel, Kevin à ses côtés et ma mère face à eux. Bien évidemment, il ne manqua pas de remarquer mon changement de tenue ni mon presque retard, et je détournai immédiatement les yeux face à son regard accusateur. Il ne dit rien, pour ne pas usurper l'autorité de ma mère, mais je savais qu'il n'en pensait pas moins.
Aïlin avait levé un sourcil en me voyant entrer ainsi accoutrée, et elle prit immédiatement un visage sévère alors que je m'asseyais à ses côtés.
- Tu étais encore sans ton garde du corps !
- Bhí uaigneas de dhíth orm. [J'avais besoin de solitude.]
Je vis Kevin froncer les sourcils face à cette langue qui lui était inconnue, cependant j'évitais soigneusement de le regarder. Ma mère me répondit en ancien irlandais.
- Cén fáth sin? [Pourquoi donc?]
- Dúirt Athair os comhair a dheisceabail go raibh mé ag díol mo chorp le leanaí an rós. [Père a dit à son disciple que je vendais mes charmes au clan de la rose.]
Je n'avais aucun scrupule à le raconter à ma mère car pour une fois, la méchanceté de Steren avait été totalement gratuite. Elle leva brièvement les yeux au ciel et tendit le bras pour me rapprocher d'elle.
- Tá mé chun labhairt leis. Dúirt Athair os comhair a dheisceabail go raibh mé ag díol mo chorp le leanaí an rós. [Je vais lui parler. Mais ce n'est pas une raison pour prendre des risques.]
- Dúirt sé sin díreach mar gheall ar a dúirt mé leis go raibh rud éigin agam anocht cheana féin ! [Il a dit ça juste parce que je lui ai dit que j'avais déjà quelque chose ce soir !]
Je n'avais pu m'empêcher de hausser la voix, toujours scandalisée par les propos de Steren, cependant ma mère ne sembla pas m'en tenir rigueur, commençant à caresser mes cheveux pour m'apaiser.
- Agus mar thoradh air sin, rinne tú neamhaird ar do chuid geallúintí. Níl sé seo tromchúiseach. [Et de ce fait, tu as négligé ta promesse. Ce n'est pas sérieux.]
- Thug mé rabhadh do David agus Catherine. Ba é an ceann a bhí siad ag iarraidh a fheiceáil ar aon nós. [J'ai prévenu David et Catherine. C'était celui qu'ils voulaient voir de toute façon.]
Peu à peu, je me laisser calmer par son aura, m'affaissant contre son épaule. Elle avait refermé son bras autour de ma taille, me maintenant près d'elle dans une étreinte inutilement ferme. Finalement, elle glissa sa main sous mon menton pour m'obliger à la regarder dans les yeux.
- Nathalia, je ne veux plus que tu prennes ce genre de risques, quelle que soit ton excuse, c'est un ordre. Tu m'entends ? Dorénavant, tu préviendras très exactement ton garde du corps de tes activités. Je t'interdis de te promener seule en ville.
- Oui, maman. Primogène Ewans, je serais disponible dès ce soir pour étudier aux côtés de monsieur Bereaz.
Je m'étais tournée vers mon père à peine ma mère m'avait-elle relâché, et ce dernier hocha légèrement la tête, les yeux fixés sur le contenu de son verre de sang. Sur l'autre fauteuil, Kevin m'observait sans aucune retenue, et je lui offris un sourire moqueur avant de me servir un verre d'eau.
Il m'était étrange d'avoir mon ancien ami face à moi, après toutes ces années passées en l'ayant tenu au secret. Il avait tout d'un coup rejoint notre demeure comme une sorte d'étrange petit frère, et j'avais envie de lui enseigner tout ce que j'avais pu apprendre à travers mon expérience. Père lui avait alloué une chambre dans l'un des sous-sols et je résistai à la tentation de lui faire signe de me rejoindre dans la bibliothèque dès la nuit tombée. J'avais envie de discuter avec lui loin des oreilles indiscrètes de mon Tremere de père, mais je ne pouvais décemment pas le lui demander. Il ne me restait plus qu'à espérer qu'il soit aussi matinal que la veille.
***/+/***
Avant de me coucher, j'avais réglé mon réveil de manière à me lever, déjeuner et m'habiller avant la tombée de la nuit, pour pouvoir être prête lors du réveil de Kevin. Le soir venu, je m'étais installée dans la bibliothèque pour l'attendre, et j'eus un large sourire en l'entendant rejoindre le premier étage peu de temps après le coucher du soleil.
Contrairement à la plupart des vampires que je côtoyais, Kevin n'avait pas encore pris le réflexe de se déplacer sans bruit, et je passai la tête dans le couloir pour lui faire signe de me rejoindre.
- Coucou ! Je suis ici, viens !
Son visage s'illumina à ma vue et il pénétra dans la pièce avant de s'asseoir à une table, comme un élève studieux prêt à travailler.
- Bonjour Nathalia. Enfin, je veux dire, bonsoir.
Je réprimai un éclat de rire et lui montrai le plateau situé dans un coin de la pièce.
- Bonsoir. Voudrais-tu faire une partie d'échecs en attendant ? Nous pourrons discuter en même temps.
- Euh ? Je peux, tu crois ?
- Bien sûr. Nous n'avions pas de partie en cours avec le primogène Ewans, il ne nous en tiendra pas rigueur.
Nous commençâmes la partie et il prit peu à peu l'avantage, bien que je m'efforçai de lui rendre coups sur coups.
- J'ai bien vu que tu avais été affectée hier, j'en suis désolé.
- Tu n'es certainement pas responsable pour l'absence de tact du primogène Ewans. Je devrais être habituée depuis le temps, mais il continue de se montrer vexant chaque fois que je ne vais pas dans son sens et il y parvient parfaitement.
- Quelle était cette langue que tu parlais hier avec la primogène Conemara ?
- Ancien irlandais. C'est ma mère qui me l'a apprise. Il fallait bien trouver une langue que le primogène Ewans ne puisse pas comprendre. Il n'est pas toujours simple de partager cette demeure. Heureusement, je peux rejoindre le refuge Malkavien chaque fois que j'en éprouve le besoin.
Il dévora ma Tour de son Fou avant de relever vivement les yeux vers moi, manifestant son intense curiosité à travers son empressement.
- J'ai encore du mal à y croire. Tu vis au milieu des vampires depuis tant d'années, alors que tu es encore humaine…
- Ma situation est pour le moins particulière. Comme le disent les plus aimables d'entre eux, ma présence est une aberration aux yeux de la Mascarade. Quant aux plus méprisants, ils me qualifient de jouet ou m'ignorent tout bonnement. Mais ma mère est Malkavienne. Pour elle, quelque chose d'absurde ne l'est pas. J'ai eu beaucoup de chance, et pour le reste, je m'y suis fait, tout comme les gens se sont habitués à moi. Depuis la fin de nos études, je ne vis plus que la nuit et ne fréquente que notre communauté. Tu es le seul humain avec lequel j'ai vraiment conversé depuis ces 5 dernières années en fait. Quand je suis avec mes amis, je ne me vois pas comme une mortelle au milieu des vampires.
- Et la primogène Conemara, tu la considères véritablement comme ta mère ?
- Bien sûr ! La seule et l'unique. Mes géniteurs sont morts et de toute façon, ils ont choisi de m'abandonner quand j'avais 10 ans. Même le primogène Ewans a fait mille fois plus pour moi que ces deux lâches.
Stupéfait par mes révélations, il resta figé, la main à quelques centimètres de la pièce qu'il comptait jouer.
- Mais comment peut-on choisir d'abandonner un enfant en France à notre époque ? Comment vivais-tu avant de rencontrer la primogène Conemara ?
Je haussai les épaules.
- Il suffit d'avoir un compte en banque bien rempli et de connaître les bonnes personnes. Ils m'ont mis dans un foyer social.
- Le professeur Keyes… C'est lui ? C'est pour cela que tu le détestes autant ?
Je ne pus m'empêcher de faire une grimace à l'entente de ce prénom honni.
- Il travaillait là-bas et c'est effectivement lui qui a… soulagé mes géniteurs de ce fardeau que je représentais pour eux. Mais ce n'est pas pour ça que je le hais. Et détester est un bien faible mot pour désigner l'exécration qu'il m'inspire. S'il n'avait pas été une fichue goule Tremere, je peux t'assurer qu'il aurait déjà fini égorgé dans une ruelle.
Le jeune vampire ouvrit la bouche, abasourdi, avant de jouer sa pièce. Cependant son regard témoignait de son malaise face à ma révélation. Sans doute le meurtre était-il encore un tabou absolu à ses yeux.
- Ce ne sont pas des paroles en l'air, n'est-ce pas ?
- Désolé si tu trouves ça horrible. Je crains que voir ma mère se nourrir d'êtres humains depuis l'âge de 15 ans n'ait définitivement altéré mon appréciation de certaines… limites. Et Keyes le mérite amplement, tu peux me croire. C'est l'idée même de voir quelqu'un se faire tuer qui te choque ? Désolé de te dire ça, mais toi-même tu y seras bien confronté tôt ou tard. Tu es un vampire, maintenant.
Cette pensée sembla le révulser, et je souris doucement face à son innocence.
- Le primogène Ewans dit qu'il faut préserver autant que possible son humanité. Que sans elle, on lâche la bride de la Bête.
- Je sais, il m'a déjà tenu le même discours. Je ne dis pas qu'une vie est sacrifiable, loin de là. Keyes est un cas à part, une sorte de némésis personnelle si tu préfères. Mais le monde de la nuit est assez violent. J'ai déjà vu des goules, des humains ou des vampires mourir sous mes yeux. Et si tu ne t'y prépares pas, la première fois risque de te faire un choc. Moi je dis ça mais je suis loin d'y être habituée, et encore heureux. Seulement, je sais que si ça arrive, si je n'ai d'autre choix que de tuer pour défendre ma vie, alors je le ferai.
- Ce que tu racontes donne froid dans le dos. Heureusement, je pense que je ne suis pas près de voir ça. Le primogène Ewans a encore beaucoup de choses à m'enseigner avant de me confier des tâches à accomplir…
Nous continuâmes la partie d'échecs, mais mes propos l'avaient manifestement secoué, car il perdit quelques pièces dans des mouvements qui ne lui ressemblaient guère. Mon père ne tarda pas à nous rejoindre, et il se pencha sur le jeu avec un regard critique.
- Vous êtes en train de perdre, Kevin.
Immédiatement, mon ami se redressa comme électrisé, et s'inclina.
- Je vous prie de bien vouloir m'excuser, primogène Ewans. Je ferai mieux la prochaine fois.
Je restai perplexe devant sa réaction, tandis que Steren se tournait vers moi.
- Nathalia, j'ai quelques mots à te dire, en privé. Allons dans le bureau.
Il se retourna sans attendre ma réponse et je le suivis rapidement jusqu'à la pièce adjacente.
- Primogène Ewans, que puis-je faire pour vous ?
- Aïlin m'a reproché d'avoir employé des mots dégradants à ton encontre.
Je grimaçai à ce souvenir.
- Certes. Que vous suggéreriez que je jouais de mon corps pour m'attirer les faveurs du clan Toreador m'a vexé. Comme si mes compétences étaient réduites à ça.
- Tu te trompes, il n'y avait aucun jugement de valeur de ma part. Ou tout du moins pas à ce niveau. S'il est vrai que je méprise les Toreadors pour leur futilité et la vacuité de leurs activités, utiliser la séduction pour parvenir à ses fins est une stratégie comme une autre. Tu as la chance d'avoir un physique gracieux, tu aurais tort de ne pas en profiter pour manipuler ton entourage.
Je pris quelques secondes pour répondre, stupéfaite par ses propos.
- Ah… Je ne suis pas encore habituée à votre pragmatisme, il faut croire. Personnellement, je trouve ça… avilissant.
- Tu es encore humaine, et tu crains la vulnérabilité de ton corps. Mais les damnés utilisent tous les atouts à leur disposition, ne serait-ce que pour charmer celui ou celle qui deviendra leur proie. Quoi qu'il en soit, ta réaction était puérile.
Je fis la moue, me retenant de soupirer.
- Je suppose que vous avez raison, comme toujours.
- D'autre part, ce soir j'ai une mission à te confier. Je viens de recevoir une missive de la chanterie. Je vais devoir m'absenter. Je veux que tu emmènes mon apprenti dans l'un de ces clubs que tu fréquentes. Il ne connaît pas le monde de la nuit et je sais qu'il te fait confiance. Il obéira à tes consignes.
Pour le coup, j'étais véritablement stupéfaite. Steren me donnait la responsabilité d'initier Kevin aux nightclubs… Ma stupeur se mua bientôt en une réelle satisfaction.
- Je suis flattée de la confiance que vous placez en moi, je vais tâcher de lui transmettre ce que je sais. Je vais immédiatement prévenir mon garde du corps.
Je m'isolai un instant pour envoyer un SMS à David avant de rejoindre les deux Tremeres. Kevin me jeta alors un bref regard paniqué et dus me retenir pour ne pas éclater de rire.
- Euh Nathalia… Où est-ce que tu comptes m'emmener, au juste ?
- Dans une boîte de nuit. Tu comprendras bien vite pourquoi, je te rassure, je n'ai aucunement l'intention de te faire danser. La plupart des lieux branchés en ville possèdent un second espace qui nous est réservé. Et puisque tu as officiellement fait ton entrée dans notre société, il est temps pour toi de faire tes premières connaissances.
Pour peu, j'en aurais sautillé sur place tant j'étais impatiente, et mon enthousiasme dut se faire un peu trop évident, car Steren se sentit obligé de me faire ses dernières recommandations.
- Kevin, vous me ferez un compte rendu de tout ce qui vous aura été dit durant cette nuit. Quant à toi, Nathalia, tu veilleras à ne pas le laisser en contact avec des gens douteux. Je compte sur toi.
- À vos ordres, primogène Ewans. Kevin, le taxi arrivera dans une vingtaine de minutes et mon garde du corps nous attendra sur place. Je vais rapidement me changer, tu peux m'attendre au rez-de-chaussée.
Électrisée par les étranges conseils de mon père et ma nouvelle mission, je me changeais pour une robe longue mais qui épousait les formes de mon corps et était légèrement décolletée. Tout en m'habillant, je répétais les propos de mon père à Lucie qui m'aida à choisir mes bijoux tandis que je me maquillai. Mon amie avait "fréquenté" Kevin durant toute la fin de ma scolarité, et il lui était étrange de le revoir en tant que vampire, cependant elle ne le craignait pas comme les autres Tremeres et n'était pas fermée à l'idée de le rencontrer officiellement.
Lorsque je rejoignis le rez-de-chaussée, mes deux parents étaient déjà partis et Kevin m'attendait devant la porte, exactement comme je l'avais quitté, la nervosité se lisant sur son visage.
Je me retins d'éclater de rire pour ne pas le vexer et le rejoignis en quelques enjambées.
- Tu as l'air tendu.
- C'est que… je ne suis pour ainsi dire jamais sorti depuis mon Étreinte. Et je ne sortais presque jamais depuis mon entrée à l'internat alors… c'est un peu angoissant.
- Tu n'as aucune raison ! Tu verras, ça sera nettement moins guindé qu'à la réception du Prince. Allez viens, le taxi vient d'arriver !
Dans la voiture, j'utilisai un peu d'eau pour ébouriffer ses cheveux en arrière et ouvrir les deux premiers boutons du col de sa chemise.
- Mais, qu'est-ce que tu fais ?
- Cela me semble évident. Nous allons en boite, Kevin. Tu sais, ce lieu où les gens vont pour s'amuser et boire de l'alcool. Tu dois te fondre dans le paysage si tu ne veux pas te faire remarquer.
Une fois arrivés, nous retrouvâmes David qui nous attendait dans la rue. Il me salua d'un baise-main avant de jeter un regard circonspect à Kevin derrière moi.
- Mademoiselle Nathalia. C'est le jeune Tremere, n'est-ce pas ?
- En effet. Le primogène Ewans m'a demandé de lui faire découvrir le monde de la nuit. Kevin, je te présente David Reniev, un membre du clan Malkavien qui assure ma protection.
Kevin voulut s'incliner brièvement mais David attrapa vivement sa main pour la lui serrer.
- Bonsoir, jeune vampire. Bienvenue parmi nous.
- Euh, bonsoir. Merci.
Je grimaçai intérieurement. Kevin allait se faire dévorer tout cru. Il allait falloir que je le briefe de toute urgence.
- Kevin ! Il faut que tu essayes d'avoir l'air moins effrayé. Détends-toi ! Je te dirais bien respire un grand coup mais ce n'est plus possible. Je ne sais pas, essaye d'imaginer… que nous sommes encore à l'école. C'est une mise en situation, d'accord. Je suis là, je ne vais pas t'abandonner.
Mon briefing sembla le remotiver car il adopta la mine résolue que je connaissais bien.
- C'est bon, je suis prêt.
J'avais choisi un club de milieu de gamme, moins classieux que le King Diamond de Vanessa, mais plus animé que le Cosmopolitan. Je voulais que mon nouvel apprenti prenne la réelle dimension de ce qu'était l'univers des boîtes de nuit, et le terrain de chasse qu'ils offraient pour tout vampire. La Fabrik était un club situé près de la zone industrielle de la ville, construit dans un ancien entrepôt. Il proposait plusieurs étages avec différentes ambiances musicales, mais aussi plusieurs espaces VIP, dont un dissimulé et réservé aux vampires. De ce que je savais, le propriétaire était un Nosferatu, mais je ne l'avais jamais rencontré personnellement. Les vigiles étaient des goules musculeuses et leur crâne chauve leur donnait des airs d'agent 47. Je savais qu'il existait une entrée plus discrète pour accéder directement à la zone réservée et nous fîmes le tour du bâtiment jusqu'à arriver devant une porte vierge de toute inscription, uniquement pourvue d'un large judas rectangulaire.
Je tapais à la porte, et bientôt les yeux d'un homme se dévoilèrent devant nous.
- C'est pour quoi ?
Ce fut David qui prit le devant, dévoilant brièvement ses crocs, ce qui provoqua l'ouverture immédiate de la porte.
Nous entrâmes en file indienne, accédant bientôt au luxueux espace qui surplombait la piste de danse. La salle avait été astucieusement aménagée, proposant de nombreux recoins et zones fermées de rideaux, pour ceux qui désiraient ramener leur proie jusqu'ici. Mais il y avait aussi des tables entourées de banquettes aux formes cylindriques, pour permettre aux vampires de discuter entre eux. La lumière était tamisée pour empêcher qu'un visiteur de passage ne puisse distinguer les détails, et le volume sonore évitait d'entendre les conversations intimes tout en étant moins élevé qu'en bas.
Lorsque nous rentrâmes, je souris en reconnaissant Evguenia, mais déchantai bien vite en apercevant Emanuel entouré de deux humaines à l'air totalement hypnotisées. D'ailleurs, il avait lui aussi relevé la tête à notre arrivée, et il lâcha une exclamation dédaigneuse à notre approche.
- Tiens donc, voilà la Sainte Nitouche de la ville et sa bande de demeurés. Maman ne t'a pas privé de sortie ce soir ?
Je soupirai ostensiblement et fit mine d'ignorer ses paroles.
- Kevin, lui c'est Emanuel Do Santos, égocentriste, pervers et imbu de lui-même. Il est persuadé d'être particulièrement brillant et séduisant mais en réalité il est juste capricieux et mesquin si tu ne vas pas dans son sens. Je ne saurais que trop te conseiller de l'éviter.
Je vis sa mâchoire se contracter de dépit, et il me fusilla du regard.
- Sale garce. Une nuit, je t'égorgerai, Conemara. Je suis certaine que ton sang ne doit même pas valoir la peine qu'on le boive.
Je me tournai cette fois vers lui et fis un pas en avant, confiante en la présence de David à mes côtés et désireuse de lui prouver que je ne le craignais pas.
- Et pour quelle raison, Emanuel ? Parce que j'ai eu l'audace de me refuser à toi ? C'est toi qui te comportes comme un gamin capricieux.
- Tu sais, je déplorais de ne pas avoir fait ça lorsque tu étais chez moi. Mais aujourd'hui, je suis soulagé de ne pas avoir souillé mes draps avec quelqu'un comme toi. Reste donc parmi les déments.
- Heureusement que tu ne représentes pas l'intégralité du clan Toreador. Et dieu merci, il ne te revient pas non plus de décider qui je fréquente. Bonne soirée, Emanuel.
Considérant la conversation close, je m'éloignai, entraînant Kevin à ma suite, en direction de la table où était Evguenia. La Malkavienne se leva immédiatement à mon approche pour me serrer contre elle, et je lui rendais son étreinte avec le même enthousiasme.
- Nath ! Tu as été grandiose, comme toujours. Ce débile ne t'a jamais mérité.
- Merci ! Evguenia, je te présente Kevin, un jeune Tremere, et accessoirement mon ancien camarade d'étude. Je voulais lui faire découvrir un peu la ville.
Mon amie le salua d'un signe de la main et nous montra les places à côté d'elle.
- Bonsoir ! Bienvenue parmi nous ! Je suis Evguenia Lakatrina, fière représentante du clan Malkavien. Heureuse de te rencontrer.
- Bonsoir. Kevin Bereaz, nouveau-né du clan Tremere.
Avant notre arrivée, Evguenia était en pleine conversation avec Jilian, une Toreador, et celle-ci nous salua poliment, son regard brillant de curiosité pour Kevin.
- Un nouveau-né Tremere ? On ne rencontre pas ça toutes les nuits ! Et donc tu as connu miss Nathalia de ton vivant ? Quelle drôle de coïncidence.
Je compris au regard tendu que m'avait jeté Kevin que ces questions le mettaient mal à l'aise, cependant j'attendais qu'il réponde avant d'intervenir.
- Euh oui, nous étions dans la même école. Ça m'a fait un choc de la revoir lors de la réception du Prince.
La vampire eut un bref rire.
- Tu m'en diras tant. Je crois que ça va tous nous faire un choc lorsque ta mère te donnera l'Étreinte, Nathalia. Tu es devenue une sorte de mascotte.
- Pour ma part, je compte les nuits. J'en ai marre d'être à la merci du premier venu.
La Toreador leva les sourcils en une moue dubitative.
- Je serais toi, je ne serais pas si impatiente. L'Étreinte ne te rendra pas toute puissante et de nombreux vampires t'attendront au tournant. En étant humaine, tu es protégée de beaucoup de choses.
- Je sais, mais je serais débarrassée de mon humaine fragilité qui angoisse tellement ma mère. Je sais aussi que j'ai encore beaucoup de choses à apprendre mais que je ne pourrais le faire qu'une fois morte. C'est un peu frustrant. Depuis le temps, je considère ce monde comme le mien mais certains continuent de me reprocher mon existence et m'en refusent l'accès.
Evguenia me serra brièvement contre elle.
- Toi tu es comme ma petite sœur. J'ai hâte de t'apprendre comment trouver les plus beaux spécimens et les attirer dans tes filets.
Je rougis brièvement et pris conscience que Kevin s'était mis de lui-même à l'écart de notre conversation.
- Pour l'instant, c'est plutôt le jeune homme ici présent qui aurait besoin de leçon. Alors Kevin, qu'est-ce que tu penses des lieux ?
- C'est bruyant…
Jilian s'approcha de mon ami comme pour le renifler.
- Tu sens le jouet neuf, mon beau… Il a l'air si innocent, il est à croquer ! Je suis sûre qu'il arrivera sans difficulté à trouver quelques donzelles timides qui seront attirées par son look de gentil garçon.
Je dus me retenir pour ne pas ricaner.
- On ne peut pas repartir tant que tu n'auras pas vu les salles du bas, Kevin ! Tu peux regarder par la fenêtre. Le volume sonore y est beaucoup plus élevé, mais c'est un terrain de chasse idéal. Il fait sombre, les gens sont souvent alcoolisés…
- Mais je n'ai pas faim.
- Je ne te dis pas de le faire maintenant. C'est juste pour t'informer… Le primogène Ewans m'a chargé de te faire découvrir la ville, et c'est ce que nous faisons. Comme tu peux le voir, nombreux sont ceux à fréquenter ce lieu, et il y en a près d'une dizaine comme celui-ci juste au Havre et plus encore dans les environs. La plupart appartiennent à des membres de la famille, sans compter le casino et les boîtes de strip-tease. Nous avons la chance d'être dans une ville assez vaste et moderne. Je ne te dis pas d'y passer toutes tes soirées, mais ce sont des lieux que tu fréquenteras, ne serait-ce que pour y voir du monde ou obtenir des informations.
Mon ami hocha la tête, totalement concentré sur mes paroles, puis ce fut au tour d'Evguenia et Jilian d'y aller de leurs conseils. Finalement, nous restâmes trois bonnes heures avant que je ne fasse signe à Kevin qu'il était temps de rentrer. On nous avait donné pour consigne d'être de retour au moins deux heures avant le lever du soleil et ce soir, il était hors de question d'arriver à la dernière minute. Kevin avait pu expérimenter la salle principale et fréquenter des humains semblait l'avoir légèrement secoué mais je mettais ça sur son caractère solitaire plus que sur sa nouvelle nature de vampire. Il avait gardé le silence depuis quelques minutes et j'étais moi-même préoccupée par son état, de sorte que je n'étais pas très attentive à mon environnement.
David ouvrait la marche, quant à moi je me trouvais juste derrière lui, Kevin en bout de file. Si le couloir avait une taille normale, la porte de service était trop exiguë pour permettre à plusieurs personnes de passer en même temps, et l'obscurité de la ruelle fit que je ne pris pas immédiatement conscience du mouvement anormal de mon garde du corps.
Il avait été brusquement entraîné sur le côté et mon premier réflexe fut de me précipiter à sa suite. Je ne mesurai ma stupidité qu'en voyant les chasseurs qui s'étaient placés en embuscade, de part et d'autre de l'encadrement.
À peine étais-je sortie que l'un d'entre eux me projeta contre la benne située juste à côté, sans doute pour pouvoir atteindre Kevin. Je n'avais pu faire le moindre geste, et le choc m'arracha un bref cri de douleur. Mon souffle s'était coupé et il me fallut quelques secondes pour reprendre mes esprits.
Face à moi, Kevin tentait désespérément d'empêcher l'un des chasseurs de lui enfoncer un pieu dans le cœur, quant aux deux autres, ils étaient contre David, armé d'une arbalète à air comprimé pour l'un, et d'un impressionnant couteau de chasse pour l'autre. Je pouvais profiter qu'ils me prennent pour une innocente humaine pour en mettre un hors d'état de nuire, j'espérais cependant qu'ils ne soient pas équipés d'armes à feu.
Je décidé de m'attaquer à celui qui était isolé. Dégainant mon stylet hors de son fourreau, je profitai qu'il ait les deux mains prises pour lui enfoncer droit dans le nez. Cette fois, mon élan me permit de traverser le cartilage sans trop de difficulté, et l'homme s'écroula quelques secondes plus tard, manifestement mort.
Kevin poussa un bref cri, mais je le fis taire de ma main, tout en lui faisant signe de l'autre. David semblait en difficulté, mais je voyais mal comment l'aider sans me mettre en danger. Quant à mon ami, il était bien trop terrifié pour agir.
Soudain, un quatrième chasseur sortit d'une fourgonnette garée à proximité, et il s'élança vers moi, arbalète au poing. Je me précipitai instinctivement au sol, et la flèche me manqua de peu. Le cœur battant, je vis alors notre adversaire dégainer un couteau de sa ceinture, mais il ne fit pas un pas de plus. Sa tête se détacha de son corps, proprement décapitée par un sabre aiguisé, dévoilant la présence de William juste derrière lui.
Sans attendre, il se précipita sur les deux chasseurs restants, et nos adversaires furent bientôt définitivement neutralisés, pour mon plus grand soulagement.
- Princesse, vous n'avez rien ?
William m'aida à me relever, ignorant Kevin en état de choc à côté de moi. Mon dos était encore douloureux du choc contre le conteneur à ordures et je ne pus réprimer une grimace ainsi qu'un bref gémissement alors qu'il me tirait vers lui.
- Aie… Ça va, merci. Tu es arrivé juste à temps.
Je n'eus même pas le temps de faire un geste de plus qu'il pointa son épée en direction de David.
- Tu as failli dans ta mission, elle a été blessée par ta faute !
L'autre Malkavien leva les mains en l'air. Il avait été touché au visage mais ses blessures étaient déjà en train de cicatriser à vue d'œil.
- Je sais, je me suis fait prendre par surprise. Il est évident que tu es bien plus qualifié que moi pour cette fonction.
- Tu es faible. Si elle avait péri, j'aurais mis fin à ton existence sans hésiter. Je vais prendre le relai, puisque tu es incapable de la protéger convenablement. Occupe-toi des corps. Je me charge de la ramener à la maison.
Il rengaina son sabre et commença à m'entraîner vers la rue, cependant je le forçai à s'arrêter.
- William, je ne peux pas laisser Kevin ici. Déjà parce qu'il a été sérieusement secoué, et ensuite parce que le primogène Ewans m'a chargé de lui. Je sais que tu n'aimes pas les Tremere donc je ne t'obligerais pas à l'accepter dans ta voiture. Mais dans ce cas nous rentrerons à pied.
La chemise blanche de Kevin était très largement tachée de sang, tout comme mes mains et mon visage. Il était impensable de commander un taxi au nom du respect de la Mascarade. William dû parvenir à ces conclusions tout seul car il jeta un regard au vampire prostré avant de détourner la tête.
- Allez donc chercher votre ami. Je vais faire une exception pour cette fois.
Je ne masquai pas mon soulagement et me précipitai sur Kevin pour le forcer à se relever.
- Allez viens, on rentre à la maison. Je suis navrée que notre sortie se soit terminée ainsi, c'est vraiment un manque de chance. Mais au moins tu auras été baptisé… si je puis dire.
Il se laissa entraîner jusqu'à la voiture, et je poussai un profond soupir. Encore une fois, j'avais bien failli mourir. Contrairement à ce que pensait Jilian, mon Étreinte allait réellement sauver mon existence, j'en étais certaine. Mais encore fallait-il que j'y arrive…
Fin du chapitre 31
J'ai eu une inspiration de fou pour ce chapitre, je l'ai écris en seulement une semaine, je suis fière de moi !
J'avais imaginé depuis longtemps la scène de retrouvailles entre Kevin et Nathalia. Hé hé hé ! 😁 Ce pauvre bébé Tremere va évoluer, ne vous inquiétez pas. Mais il est difficile pour lui d'être confronté à tant de choses inconnues après avoir été coupé du monde pendant plusieurs années. Steren a des plans pour lui, de même que pour Nathalia, mais encore une fois je n'en dirais pas plus... pour le moment. 😉
La petite scène de danse vous a peut-être semblé un peu niaise mais je trouve que c'est une parfaite vengeance (bien que totalement fortuite) pour Nathalia qui voit Emanuel privé de l'organisation des plaisirs de la cour au profit d'un Malkavien. Ca sort aussi un peu les Malkavs de leur rôle de bête noire de la société vampirique que je leur ai donné depuis le début. Dans l'univers du jeu de rôle, ils ne sont pas aussi ostracisés et il en existe même qui sont Princes. Mais Duval leur voue un mépris particulier et tenace, et d'autres vampires profitent de cette cible toute trouvée pour tenter de gagner les faveurs du Prince. Les raisons de cette inimité seront connues... bien plus tard. (La meuf a 15 chapitres en tête d'avance XD)
En tout cas, j'espère que vous avez apprécié ce chapitre autant que j'ai pris de plaisir à l'écrire. Je crois que je vais m'attaquer au suivant dès demain.
Il va s'en passer des choses, avant son Étreinte... Hé hé hé 😏
