Le juste vivra par sa loyauté
Chapitre 37 : La dame, la tour et le cavalier
DIMANCHE 20 DECEMBRE
« Eva ? »
La voix d'Euphémia brisa le silence. Eva se redressa lentement, arrachant son regard du fond de son bol.
Euphémia pénétra dans la cuisine faiblement éclairée et le feu de cheminée éclaira partiellement son visage marqué par l'âge. Elle était confortablement lovée dans une épaisse robe de chambre. Il n'y avait qu'en cette heure matinale qu'Euphémia n'était pas parée de son armure qui consistait en un chignon et des lèvres rouge carmin pour laisser place à une tresse lâche de cheveux grisonnants.
« Que fais-tu dans le noir ? demanda Euphémia en posant sa main sur l'épaule vêtue d'un pyjama d'Eva. Maintenant que tu es majeure, tu n'as plus d'excuse valable pour ne pas prendre le temps de rallumer le feu de cheminée, tu sais, » plaisanta-t-elle.
Eva haussa mollement les épaules, le regard de nouveau fixé sur le bol tiède qu'elle tenait délicatement entre ses mains. Euphémia caressa distraitement l'épaule d'Eva de son pouce avant de s'éloigner.
La torpeur l'assommant toujours, Eva observa Euphémia raviver manuellement le feu de cheminée en fin de vie après une nuit entière sans attention. Euphémia avait toujours été singulière dans son emploi de la magie. Contrairement à la mère d'Eva ou à la grande majorité des sorciers, Euphémia ne se servait pas automatiquement de sa baguette pour régler chaque inconvénient. Maintenant qu'Eva était majeure, elle réalisait combien cette habitude en apparence toute simple d'Euphémia était difficile à acquérir. D'un mouvement de baguette, tout – enfin presque tout se réalisait avec de la magie. Prendre la peine de faire les choses manuellement était une réelle preuve de patience pour un sorcier.
« Où est Oscar ? demanda Euphémia, le feu de cheminée devant lequel elle était penchée faisant briller ses cheveux d'une couleur argentée.
– À mes pieds, répondit Eva d'une voix éraillée – ses premiers mots de la journée, la chaleur du corps endormi d'Oscar réchauffant ses pieds nus.
– Tu n'as pas oublié de le faire sortir pour son pipi matinal ? s'enquit Euphémia.
– C'est déjà fait… »
Eva observa Euphémia préparer son petit-déjeuner en fredonnant doucement comme à son habitude. À l'extérieur, le vent mugissait d'une manière menaçante, faisant grincer le grand chêne du jardin dont on ne pouvait voir que l'ombre par la fenêtre de la cuisine. Il faisait toujours nuit dehors. Lorsqu'Eva avait ouvert la porte à Oscar, elle avait été ramenée à l'instant présent par le crachin qui lui avait assailli le visage et ses pieds nus. N'appréciant pas le froid, Oscar avait rapidement fait ses besoins avant de se glisser entre les jambes d'Eva pour trouver refuge à l'intérieur du manoir.
Euphémia s'installa face à Eva sur la table rectangulaire et un silence s'installa dans la pièce, brisé seulement par le craquement des bûches dans la cheminée. Eva et Euphémia sirotèrent chacune leur thé. Lorsqu'il ne resta plus qu'un fond de thé – presque froid – dans le bol d'Eva, Euphémia reprit la parole :
« C'est la première fois que je te vois levée si tôt. Oscar t'a réveillé ? » demanda-t-elle, ne provoquant qu'un « hum » évasif de la part d'Eva.
Eva avait cru qu'en revenant chez les Potter, elle retrouverait le sommeil mais c'était sans compter sur son inconscient qui l'avait fait rêver de Royce mordant sauvagement Charlotte, la transformant en Inferi (bien qu'en réalité, la création d'un Inferi se faisait bien différemment). Oscar l'avait arraché à son cauchemar où Eva suppliait en sanglotant Charlotte d'arrêter alors que celle-ci, d'une pâleur morbide et le cou déchiqueté et sanglant, tentait de lui dévorer le visage.
« Les premières nuits dans un nouveau lit ne sont jamais simples, dit Euphémia mais Eva reconnaissait cette lueur dans le regard de sa marraine alors les mots se précipitèrent hors de sa bouche :
– Je veux aller à l'appartement. À Londres, précisa Eva face aux sourcils froncés d'Euphémia.
– Tu es sûre ? s'enquit Euphémia avec son regard attentif qui avait toujours donner l'impression à Eva d'être un livre ouvert. Nous pouvons toujours y aller plus tard. Mercredi, après les festivités.
– Non, je veux y aller maintenant. »
Pour être honnête, Eva n'avait pas envisagé de faire craquer sous son poids le parquet de l'entrée de leur appartement du quartier londonien de Killburn dès le premier jour des vacances de Noël. Hier soir, elle était arrivée chez les Potter en étant bien décidée de ne pas bouger de Godric's Hollow jusqu'au Nouvel An – même si elle débattait toujours intérieurement sur une escapade nocturne le soir du 23 pour éviter un solstice d'hiver des plus gênants. Mais malgré les plaisanteries et les éclats de rire du repas de la veille, il semblait à Eva que son esprit était vouée à la ramener à la réalité – aussi désolante pouvait-elle être.
« Eva ? »
À l'entente de la voix d'Euphémia attendant patiemment derrière elle, Eva se força à sortir de ses pensées. Elle pénétra plus profondément dans l'appartement. Elle s'arrêta derrière la table ronde où elle avait l'habitude de prendre ses repas.
Ça faisait environ quatre mois qu'Eva n'avait pas posé les pieds dans l'appartement dans lequel elle avait emménagé à ses 9 ans.
Elle détestait la vielle tapisserie jaunie que sa mère n'avait jamais pris la peine de changer. Elle se sentait trop grande et maladroite ici, en particulier dans le carré de l'entrée où elle n'avait jamais eu assez de place pour mettre ses affaires à cause de la surabondance de chaussures et de manteaux appartenant à sa mère. Elle détestait le vieux réfrigérateur que sa mère oubliait régulièrement d'insonoriser magiquement – elle ne comptait plus les fois où ses vrombissements nocturnes l'avaient réveillé. Elle détestait le buffet dont elle ne voyait jamais la couleur à cause de la liasse de journaux que sa mère abandonnait après avoir lu. Mais ce qu'elle détestait par-dessus tout était la table en bois entourée de deux chaises – deux chaises mais qui n'avaient que rarement été utilisées ensemble. La seule compagnie qu'elle avait au cours de ses repas était la vue de la voisine de la maison d'en face qui ouvrait sa fenêtre pour crier en gaélique sur les personnes alcoolisés sortant du Dubliner.
Dans leur appartement en forme de « L », se trouvaient ensuite à l'angle de l'évier le couloir menant à la chambre d'Eva, la salle de bain, le bureau de sa mère puis sa chambre, deux pièces qu'Eva n'avait que rarement fréquentées.
À première vue, tout semblait en ordre mais si sa mère était là, les journaux seraient éparpillés sur le buffet et par terre, le calendrier ne serait pas figé sur le mois d'octobre, de la vaisselle sale dépasserait de l'évier et un hibou impatient serait en train de cogner son bec contre la fenêtre.
« C'est toi qui as rangé l'appartement ? demanda Eva.
– J'y ai été contrainte après avoir vu l'état dans lequel les Aurors avaient mis l'appartement après leur passage. J'espère sincèrement qu'ils ne sont pas aussi désordonnés chez eux. »
Eva retint tout commentaire, se doutant que ce n'était pas les Aurors qui avaient dû mettre en désordre l'appartement mais bien sa mère avant son départ au travail. Eva était habituée à marcher sur des feuilles de parchemin ou à ramasser le manteau que sa mère avait abandonné à l'entrée, ne prenant pas la peine de l'accrocher à un pendant. Les seules fois où Eva avait vu sa mère ramasser derrière elle étaient lorsqu'Euphémia avait annoncé son passage – sa politesse bien engrainée l'obligeant à les prévenir en avance de sa venue.
« Y a-t-il quelque chose en particulier que tu voulais récupérer ? demanda Euphémia en voyant Eva rester immobile devant elle.
– Pas vraiment. Je voulais juste… »
Avoir la preuve qu'elle est partie pour de bon.
« Récupérer quelques vêtements, » termina Eva mais, lorsqu'elle s'engouffra dans le couloir en manquant de peu de se cogner la hanche contre une chaise, ce n'est pas vers sa chambre qu'elle se dirigea mais plus loin, jusqu'au bureau de sa mère.
Qu'est-ce qu'il y a, Eva ? Je suis occupée, entendit-elle la voix de sa mère lorsqu'elle ouvrit la porte du bureau.
Tout comme le reste de l'appartement, ce n'était pas une grande pièce. D'un côté il y avait collé au mur l'imposant bureau en chêne de sa mère – rangé, beaucoup trop rangé – accompagné d'un fauteuil en velours vert. Au-dessus du bureau était accroché un tableau. Offert par Euphémia, il dépeignait un coucher de soleil avec des nuages couleur pastel en mouvement constant. Euphémia avait cru bon d'ajouter une fenêtre fictive vers l'extérieur quand elle avait réalisé que la mère d'Eva avait préféré remplacer la petite fenêtre donnant sur l'extérieur par une petite cheminée privée.
Puis, derrière le bureau se trouvait une étagère remplie de vieux grimoires, d'objets magiques et de feuilles de parchemins volantes ou rangées hasardement dans des dossiers. C'était dans cette pièce que sa mère passait la majorité de son temps, son poignet toujours en mouvement – que ce soit pour écrire une lettre à un destinataire inconnu, pour écrire des annotations sur les vieux grimoires dont elle faisait la collection ou bien pour expérimenter de nouveaux sortilèges. Il n'y avait pas de la place pour son chaudron ici. Il était installé dans la salle de bain, coincé entre la cabine de douche et le lavabo.
C'était tout simplement surréaliste de voir le fauteuil émeraude sagement rangé sous le bureau sans une robe de chambre et d'autres vêtements éparpillés sur son dossier.
« Les Aurors ont ramassé la plupart des dossiers pour préserver leur confidentialité, dit derrière son dos Euphémia mais ça n'expliquait pas –
– Ils ont pris ses grimoires aussi ? »
Les étagères étaient vides bien que la majorité des grimoires qui étaient censés les remplir sa mère les possédait bien avant qu'elle ne décroche son poste auprès du Ministre des Affaires Etrangères.
« Je n'ai pas le souvenir de les avoir vu dans leur stock d'objets réquisitionnés quand je leur ai rendu visite au Ministère. Mais c'est possible qu'ils les aient mis dans leur Réserve – j'ai cru comprendre qu'ils sont en sous-effectif pour le dépistage d'objets ensorcelés. »
Eva pénétra dans la pièce, l'impression étrange de commettre une mauvaise action malgré l'absence de sa mère. Elle laissa ses doigts glisser sur le bois du bureau et effleura l'encrier avec un bouchon en forme de tête de serpent.
Eva remarqua une plume dépassant du tiroir et, consciente de l'affection que vouait sa mère à ses plumes, elle ouvrit entièrement le tiroir pour libérer la plume prise au piège, révélant une collection d'une dizaine de plumes dans des états différents d'usure mais toutes de très bonne qualité. Ça lui prit quelques secondes avant de remarquer que la plume préférée de sa mère, la plume Le Marronnier qu'Euphémia lui avait offert trois ans plus tôt, n'était pas là. Eva se souvenait distinctivement de cette plume à cause de la colère de sa mère la fois où Eva avait eu le malheur de l'utiliser pour répondre à une lettre d'Emmeline.
Elle ouvrit un deuxième tiroir – que des carnets et de l'encre – puis un troisième – vide, hormis un tube de rouge à lèvres. Aucune trace de la plume Le Marronnier.
« Il n'y a plus rien ici, Eva, l'interrompit Euphémia depuis le pan de la porte et Eva remit à leur place les feuilles de parchemin qu'elle avait soulevées. Tu le sais bien. »
Peut-être qu'un Auror avare n'avait pas pu s'empêcher de glisser une bonne plume dans sa poche lors de son inspection. Peut-être que sa mère avait emmené avec elle sa plume préférée pour sa réunion en extérieur. Peut-être que sa mère avait jeté sa plume Marronnier après l'avoir accidentellement cassé. Eva ne savait pas puisqu'elle n'était plus revenue depuis la rentrée de septembre. Et elle ne pourrait pas demander à sa mère puisque celle-ci n'était jamais revenue après une explosion à son lieu de travail en octobre dernier.
Ce n'était qu'une plume, qu'une pauvre plume et pourtant –
Eva s'empressa de cacher son visage dans ses mains.
« Oh, Eva. »
Le front posé contre la clavicule de sa marraine, Eva sentit qu'elle serait tombée à genoux sur le tapis vert si ce n'était pour la poigne de fer qu'avait d'Euphémia sur le dos de son manteau.
Il y avait un trou béant dans sa poitrine et elle avait peur qu'un jour il la dévore entièrement. Elle avait beau essayer de le reboucher depuis l'été dernier en se concentrant sur des choses simples – ses amis, Oscar, les baveboules, la course, ses résultats académiques, Dumbledore qui lui avait promis de trouver les coupables – il s'étendait de jour en jour, plus le nombre de personnes glissant entre ses doigts augmentait, comme si elle était vouée à s'attacher à des personnes qu'elle dégoûterait un jour à l'autre.
Mais, plus que tout, Eva réalisait qu'elle était toujours cette petite fille qui fixait avec impatience la porte d'entrée dans l'espoir naïf d'accélérer le retour de sa mère. Elle croyait avoir décidé depuis des années qu'elle n'avait pas besoin de sa mère mais de savoir qu'aucune supplication ne la ferait revenir cette fois-ci la faisait suffoquer. Cette fois-ci, sa mère n'apparaîtrait pas au manoir des Potter pour reprendre Eva sans explication ni excuse pour son absence imprévue.
« Je suis toujours là, murmura Euphémia d'un air peiné avant de déposer un baiser sur le cuir chevelu d'Eva. Je suis là. »
Mais ils étaient si nombreux à partir : Maman, Emmeline, Charlotte – même ce connard d'Oliver Avery était parti en quelque sorte. Sans doute valait-il mieux qu'Eva se fasse à l'idée que tout son entourage n'était que de passage, que personne ne resterait avec elle jusqu'à la fin mais si Euphémia partait elle aussi –
« M-me laisse pas, » pleura-t-elle.
Eva était terrifiée de se retrouver seule.
« Je ne vais pas partir, chuchota Euphémia à son oreille. Mary non plus ne voulait pas partir, l'assura-t-elle, arrachant un rire étranglé à Eva, mais elle s'est assurée que je serai là si le pire arrivait. En tant que mère, on ne peut qu'être soulagée de savoir que quelqu'un protégera son enfant en son absence. »
Elles restèrent dans les bras l'une de l'autre pendant une petite éternité et, lorsqu'Eva se fut calmée, Euphémia annonça qu'elle allait leur préparer une tasse de thé. Elle indiqua à Eva de commencer à faire le tri dans les affaires qu'elle voulait ramener.
Les yeux bouffis, Eva s'engouffra dans sa chambre et la première chose qu'elle vit fut le lit dans lequel elle avait passé son été, lovée contre Oscar. Il était collé à la fenêtre et surplombé de posters de films, de photos mouvantes de ses amis et d'images immobiles qu'elle avait découpées dans des magazines pour cacher ce foutu vieux papier-peint à fleurs.
Eva prit soin d'éviter ce tombeau, l'impression que les pensées noires et suicidaires de cet été l'habitaient toujours, et elle ouvrit en grand son armoire.
Eva resta jusqu'à la fin de matinée dans sa chambre. Même si Euphémia lui avait révélé avoir payé en avance des mois de loyer, « jusqu'à cet été, le temps que tu réfléchisses à tête reposée de ce que tu veux faire plus tard », Eva ne souhaitait pas laisser des traces de son adolescence dans cet appartement vide alors elle alla même jusqu'à se glisser sous son lit pour ranger le bazar qui s'y était accumulé depuis des années.
Lorsque l'église au fond de la rue sonna midi, elles partirent manger ensemble dans le Londres moldu, Euphémia prouvant son expertise à voguer entre deux mondes en métamorphosant sa belle cape de sorcière en un manteau distingué. Toutefois, elle ne voulut pas quitter son chapeau ce qui leur attira bien des regards curieux – ou bien était-ce seulement l'air de noblesse entourant Euphémia.
Elles continuèrent leur balade londonienne le reste de l'après-midi. Euphémia agita sa baguette pour les réchauffer lorsque le vent se mit à souffler un peu trop violemment et elles arpentèrent en prenant leur temps les stands du marché de Noël. Elles parlèrent, parlèrent et Eva lui mentionna les histoires d'amour d'Akash –
« Je suis étonnée. J'ai toujours cru que tu étais celle qui l'intéressait.
– Quoi ? Bien sûr que non ! »
– les dernières phrases improbables de Chourave, l'intérêt tout nouveau de James pour une Poufsouffle, l'anxiété d'Amos pour le 1er match de l'année de Poufsouffle qui serait contre Gryffondor en février prochain, les rumeurs sur une relation entre McGonagall et Dumbledore et toutes les autres choses insignifiantes qui animaient la vie du château. Eva n'avait pas envie de s'attarder sur les mauvais moments, pas alors qu'elles étaient entourées par les illuminations de Noël et le chahut incessant de la capitale pour l'achat précipité des cadeaux de Noël. Pour ne pas peindre un tableau parfait de la vie à Poudlard, Eva mentionna tout de même avoir quelques difficultés pour réussir à suivre le rythme intransigeant des cours de 7ème année. Euphémia lui promit de l'aider à réviser pour ses ASPICS blancs de janvier après la célébration du solstice d'hiver.
Eva n'était pas totalement naïve. Elle vit bien les inquiétudes que ravala Euphémia mais elle avait déjà craqué ce matin et elle voulait profiter de Londres, elle voulait profiter de ses vacances, elle voulait vivre et ignorer ses fantômes qu'elle pourrait facilement oublier si elle restait ici, parmi les moldus. Pour l'instant, elle voulait profiter du moment présent.
Lorsqu'Euphémia les fit transplaner à Godric's Hollow en fin d'après-midi, Eva s'excusa auprès d'Euphémia pour faire un tour dans le jardin alors que Possy triturait nerveusement ses mains en révélant à Euphémia que des imprévus venaient de s'annoncer pour la préparation de la fête du solstice d'hiver qui était dans trois jours à peine.
Eva salua d'abord les rangées de fleurs de l'avant du manoir, riant lorsque les fleurs parfumées d'un daphné lui caressèrent le visage. En se rapprochant du jardin à l'arrière du manoir, elle entendit des éclats de voix. Avec curiosité, elle s'aventura jusqu'à la terrasse surélevée qui donnait une vue dégagée du terrain. Les baies vitrées du salon donnaient directement sur la terrasse, ce qui avait toujours servi à Euphémia et Fleamont pour les surveiller sans avoir à sortir.
Au fond du jardin, James coursait un vif d'or qui volait à un mètre du sol, assez bas pour qu'Oscar puisse espérer l'attraper. James et son compagnon canin couraient en zigzag dans le jardin. James éclatait de rire à chaque tentative ratée d'Oscar. Oscar semblait surexcité et en même temps à bout de force avec sa langue qui pendouillait bien bas. Ils devaient avoir commencé leur jeu depuis un moment déjà.
Malgré le froid hivernal, James n'était vêtu que d'un haut à manche courte, son cou à la merci des bourrasques de vent.
Un sourire amusé aux lèvres, Eva s'assit sur les marches de la terrasse. Elle croisa les bras sur son ventre et rentra sa tête dans ses épaules, son menton enfoncé dans son épaisse écharpe. Contrairement à James, Eva avait toujours eu du mal à supporter le froid.
Elle leva les yeux au ciel quand elle vit James laisser exprès Oscar le dépasser afin de lui voler le vif d'or au dernier moment en utilisant son long bras. James s'enfuit en courant avec le vif dans la main, narguant Oscar qui le poursuivait. S'il y avait bien une chose qu'on ne pouvait pas nier, c'était que James avait des réflexes incroyables.
Eva était si perdue dans sa contemplation qu'elle ne remarqua pas le garçon derrière elle. Elle sursauta lorsque celui-ci posa ses mains sur ses épaules.
« Enfin revenue de ton excursion secrète avec Euphémia ? »
Face au visage souriant de Sirius, penché au-dessus d'elle, Eva sentit sa respiration s'arrêter momentanément. Ses cils étaient longs, ses yeux gris étaient plissés par l'amusement qui faisait apparaître une fossette sur sa joue et ses mèches brunes caressaient sa mâchoire si angulaire qu'Eva avait envie de la toucher pour s'assurer qu'il était bien réel. Son air détendu le rendait encore plus beau.
Eva sentit son visage se réchauffer et elle remercia le temps hivernal de lui donner la parfaite excuse pour le teint rosé de son visage.
« Il n'y avait rien de secret. Vous étiez simplement en train de dormir quand on a décidé de sortir.
– Je ne suis pas sûr que cette excuse suffira pour calmer la jalousie de James. Tu es très audacieuse de lui avoir volé sa mère dès son retour à la maison, » plaisanta Sirius en s'asseyant à côté d'Eva sur les marches de la terrasse.
Eva poussa une exclamation moqueuse.
James n'était pas jaloux du temps qu'elle passait avec Euphémia. Depuis son entrée à Poudlard, c'était plutôt le contraire. Il était constamment à la recherche de la moindre excuse pour s'éclipser en compagnie de Sirius au lieu de passer du temps avec ses parents. Bien qu'il passe presque dix mois de l'année au château, James semblait trouver la séparation avec ses meilleurs amis impossible pendant la période des vacances. Les premières années à Poudlard, Eva en avait terriblement voulu à James, gardant maladroitement en silence sa jalousie alors qu'il invitait à répétition Sirius, Remus et Peter chez lui et s'enfermait avec eux dans sa chambre. « Il grandit. Il comprendra plus tard, » l'avait un jour rassuré Euphémia en l'étreignant dans ses bras après qu'Eva eut finalement explosé après une porte de nouveau claquée devant son nez.
Au fil des ans, Eva avait cessé de passer autant de temps chez les Potter, venant presque exclusivement pour passer du temps avec Euphémia. Lorsqu'elle prenait le Magicobus, ce n'était plus pour partir à l'aventure avec James mais pour rejoindre Charlotte ou Emmeline. Il n'y avait pas que Mulciber qui l'avait éloigné de James, la distance entre eux s'était créée naturellement au fil des années. James s'était tourné vers ses Gryffondors, Eva s'était tournée vers ses Poufsouffles.
Mais Eva n'en voulait plus à James à ce sujet. Elle n'en voulait plus non plus à son meilleur ami qui était assis bien près d'elle – celui qu'elle considérait à ses 12 ans lui avoir volé James. Peut-être aurait-elle même préféré être toujours agacée par sa présence plutôt que de ressentir le besoin ridicule de se trémousser à cause de sa proximité.
« Tu sais bien que je vis juste pour contrarier James, dit Eva et Sirius cogna son genou contre le sien, provoquant incidemment le bondissement du cœur de la Poufsouffle.
– C'est bien, ça nous fait un point commun, » répondit Sirius avec un sourire taquin dont Eva eut du mal à détacher son regard alors qu'il était si proche.
Sirius ne retira pas son genou et Eva ne sentit plus le froid à travers la double couche de son collant et de son jean.
« Je suis désolée mais je ne te crois pas une seconde. Tu es le président du fan club de James Potter.
– Quel fan club ? Je hais James Potter, chuchota Sirius en se penchant vers elle comme pour s'assurer que des oreilles indiscrètes n'entendent pas sa confession. Il m'insupporte à s'ébouriffer les cheveux pour donner l'impression qu'il vient de descendre de son balai ! Et sa manie de jouer constamment avec un vif d'or ? Merlin, s'exclama-t-il en écarquillant exagérément ses yeux, je n'ai jamais rien vu d'aussi égocentrique ! Je me demande comment son balai fait pour porter le poids de son égo surdimensionné. »
Plus Eva l'écoutait parler, plus elle sentait son sourire s'élargir de manière disproportionnée. Elle avait fait la même erreur la veille, lors du repas où James et Sirius les avaient régalés d'histoires sordides sur leurs escapades à Poudlard, faisant réaliser à Eva qu'il y avait beaucoup de choses qu'elle ne remarquait pas au sein du château.
« Pourquoi est-ce que j'ai l'impression que tu viens de t'inspirer de Lily Evans ?
– Peut-être parce c'est exactement ce que je viens de faire, admit Sirius et il poussa légèrement le genou d'Eva avec le sien. Mais je suis surpris que tu connaisses son discours, laisserais-tu tes oreilles traîner là où elles ne devraient pas ? »
Face à l'air taquin de Sirius, Eva pouffa moqueusement, redressant son dos maintenant qu'elle ne ressentait plus le besoin de se plier en deux pour affronter le froid. Incidemment, elle sentit son épaule se cogner contre l'aisselle de Sirius alors qu'il avait étendu ses bras derrière lui.
Elle ne se dégagea pas et lui non plus.
« Contrairement à toi, je ne m'amuse pas à me cacher derrière des tapisseries, dit Eva en faisant référence à la révélation de la veille de James et Sirius qui avait fait comprendre à Eva d'où venait le talent qu'avaient ces deux-là à connaître les derniers ragots. C'est juste que vous, les Gryffondors, vous avez tendance à crier assez fort pour que tout le monde au château soit au courant de vos problèmes.
– Peut-être que tu devrais devenir plus Gryffondor, lui rétorqua Sirius. Il n'y a rien de plus amusant que de se cacher derrière une tapisserie et de crier un bon coup. Même s'il vaut mieux savoir étouffer ses cris si on ne veut pas se faire interrompre au moment le plus jouissant. »
Il y eut un instant de flottement où Eva fixa Sirius droit dans les yeux. Son esprit était vide, comme trop choqué pour réfléchir à répondre, mais son corps, lui, décida pour elle en provoquant un rougissement qui alla de son cou jusqu'à l'extrémité de ses oreilles. Ce n'est que lorsque le sourire taquin de Sirius s'élargit au point de faire apparaître ses canines, qu'Eva s'éveilla. Elle cacha ses joues dans ses mains et poussa un grognement embarrassé, les yeux résolument fixés sur James au fond du jardin :
« Garde tes conseils pourris de Gryffondor pour toi. »
Eva sentit contre son bras le poids de Sirius alors qu'il se penchait encore plus vers elle, sa bouche à quelques centimètres de son oreille :
« Tu es sûre ? Parce qu'ils peuvent rendre ta vie vraiment excitante. »
Les doigts écartés sur ses cernes dissimulés sous une couche de maquillage, Eva jeta un regard en biais à Sirius. Elle prit soin de ne pas laisser ses yeux s'aventurer vers ses lèvres relevées en un rictus moqueur bien que la lumière taquine dans ses yeux – indéniablement gris d'aussi près – n'était pas beaucoup mieux.
Sa poitrine était secouée par des lourds battements de cœur, tout aussi incontrôlables que lors d'un exposé en public, mais Eva refusait de se laisser déstabiliser.
« Si ce sont ça tes conseils, je préfère largement ma vie ennuyante.
– Je peux être très persuasif.
– Et je peux être très têtue.
– Oh crois-moi, ça je l'ai remarqué. »
Sirius s'humidifia la lèvre et Eva fut incapable de s'empêcher de suivre son mouvement du regard. Lorsqu'Eva releva les yeux, elle sentit sa gorge s'assécher parce qu'elle n'était pas la seule à avoir baisser son regard. Elle vit la pomme d'Adam de Sirius s'agiter et ils se retrouvèrent à se fixer, le moment comme un suspens, le ventre d'Eva à ses pieds.
« Oscar ! »
Le cri de James brisa le moment et Eva n'eut pas le temps de cligner des yeux qu'une boule de poids sautait sur ses genoux, un vif d'or dans la gueule. Déboussolée, elle posa sa main sur le pelage blanc tacheté de marrons d'Oscar.
Qu'est-ce qu'il vient de se passer? hurla mentalement Eva alors qu'Oscar lui présentait fièrement sa trouvaille, posant ses pattes sur le torse d'Eva pour se redresser sur ses pattes arrières. Lorsque James arriva à leur hauteur, de la buée sur ses lunettes, Sirius s'était redressé, assez de distance entre eux pour qu'ils ne se frôlent plus mais trop peu pour qu'Eva cesse d'être électrisée par sa présence. Eva prit bien soin de se concentrer sur Oscar, le félicitant par des caresses.
« Tu sais Eva, il y a des manières plus discrètes de m'éviter que de disparaître dès le premier jour des vacances. »
Autant dire que malgré son intonation nonchalante, la remarque de James fit réagir au quart de tour Eva qui leva son visage toujours rosé pour montrer à James ses yeux qu'elle levait au ciel :
« Merlin James, ma vie ne tourne pas autour de toi. Je ne t'évite pas. »
Les mains sur les hanches et les sourcils haussés, la posture de James semblait lui dire « tu es sûre ? ».
« Qu'est-ce que tu es partie faire alors ? »
Eva baissa les yeux vers Oscar qui frottait son museau contre la paume de sa main.
« Je suis allée à Londres, bougonna-t-elle. À l'appartement.
– Oh. »
Au-dessus de son visage baissé, Eva ne doutait pas que Sirius et James soient en train d'échanger un de leur fameux regard silencieux qui rendait inutile l'usage de la legilimancie.
« Oui, oh, » marmonna-t-elle.
L'ambiance indéniablement gênante, James se racla la gorge :
« Bon, Patmol, ils sont où les chocolats chauds que tu étais parti chercher ?
– Derrière, sur la table, répondit le concerné, puis, après l'usage d'un sortilège informulé, le genou de Sirius se cogna une nouvelle fois contre celui d'Eva : Tiens, prends. »
Sirius lui tendait une tasse dont la quantité excessive de chantilly aurait déjà débordé sans l'usage de la magie. Mais, jetant un coup d'œil à James qui sirotait son chocolat chaud sans se soucier de la création d'une moustache de chantilly, Eva hésita :
« Tu n'en as fait que deux, non ? Garde-le pour toi. »
Sirius haussa les épaules et ne rétracta pas son bras :
« Prends. »
Avec un merci murmuré, Eva accepta la tasse, prenant soin de la maintenir en l'air pour qu'Oscar ne vienne pas y fourrer son nez. Comprenant qu'il n'aurait pas droit d'y goûter, Oscar s'allongea sur les genoux d'Eva, enfonçant son museau dans le ventre de la Poufsouffle avec toujours le vif d'or dans sa gueule.
James commença à parler d'entraînement de Quidditch, la séance de sport spontanée lui ayant visiblement donné des nouvelles idées d'exercice. (« Tu es sûr que tu devrais parler de ça devant une espionne de Poufsouffle ? Notre match est pour bientôt, je te rappelle, » fit remarquer innocemment Eva. « Même si vous suiviez le même entraînement vous ne pourriez pas espérer nous battre, » rétorqua avec arrogance James.)
Eva n'était pas totalement à l'aise, c'était indéniable, il y avait trop de non-dits dans l'air. Elle avait du mal à situer sa relation, que ce soit avec Sirius qui complimentait James sur sa moustache ou bien avec James qui fit mine de réfléchir sérieusement à garder une moustache pour imiter son père. Pourtant, avec eux, Eva oubliait le sentiment de vide qu'avait laissé la visite de l'appartement derrière elle.
« Qu'est-ce que tu en penses, Eva ?
– Que je ne pensais pas que tu puisses avoir l'air plus ridicule mais c'est un nouveau record.
– Tu veux faire des leçons sur ce qui est ridicule, la blaireaute ? Parce que sur ce point-là, ta manie de constamment mettre tes – »
Euphémia apparut à la baie vitrée de la véranda et coupa net son fils dans sa lancée :
« James Fleamont, retourne à l'intérieur. Tu vas attraper froid. Et va mettre la table, veux-tu. »
James poussa un grognement exaspéré :
« Pourquoi est-ce qu'Eva ne peut pas le faire ?
– Parce que c'est une invitée.
– Tu pourrais au moins faire semblant qu'Eva n'est pas ta préférée, maman, grommela James en se dirigeant sans grande motivation vers sa mère.
– Tout le monde sait bien que Sirius est mon préféré, » répondit Euphémia en tapotant la joue de son fils avec un sourire moqueur.
James poussa une exclamation outrée, déclenchant le rire de Sirius et Eva. James suivit sa mère à l'intérieur et Eva rompit la distance avec Sirius en tendant son bras. Elle lui présenta la tasse à demi-pleine de chocolat chaud :
« Tiens, prends le reste. »
Il y a un an encore, elle aurait ressenti de la jalousie à l'entente de l'affection d'Euphémia pour Sirius mais, à dix-sept ans, elle comprenait maintenant que l'amour d'Euphémia n'était pas limitée. Alors, à la vue du sourire franc de Sirius face à l'affection si naturelle d'Euphemia, une chaleur s'étendit dans la poitrine d'Eva. Elle était heureuse pour lui. Il méritait tout ce qu'il y avait de bien dans le monde, Eva en était encore plus certaine après avoir vu de ses propres yeux la politesse froide avec laquelle Orion Black s'adressait à son fils.
« Tu es sûre ?
– Oui, que je suis sûre, acquiesça Eva en roulant ses yeux, continuant de caresser machinalement Oscar lové sur ses genoux. J'ai mis du poison dedans, je serai vraiment très déçue que mes efforts ne mènent à rien. »
Sirius émit une exclamation amusée puis leva sa tasse en l'air sans la quitter du regard, le coin de ses lèvres soulevé en un sourire :
« À la tienne. »
LUNDI 21 DECEMBRE
Le lendemain, Eva se réveilla de nouveau à l'aube après un sommeil agité. Elle sortit Oscar, fit un long tour de quartier sous la pluie puis fut accueilli par l'air pincé d'Euphémia qui l'attendait à l'entrée du manoir, en colère qu'Eva soit sortie sans prévenir alors qu'il faisait encore nuit dehors. Pour se faire pardonner, Eva se retrouva embarquée dans la finalisation de la décoration de la salle de bal, Euphémia en profitant pour la corriger sur ses sortilèges de métamorphose.
« Est-ce que tu as besoin d'aide pour d'autres préparatifs ? proposa Eva plus par politesse qu'autre chose deux heures plus tard, éreintée après avoir passé une bonne demi-heure à nettoyer le parquet à coup d'evanesco.
– Oh si tu es si motivée, tu peux toujours essayer de proposer ton aide à Possy mais je ne suis pas sûre qu'elle te laissera bouger ne serait-ce le petit doigt dans sa cuisine, plaisanta Euphémia puis, plus sérieusement en voyant les épaules affaissés d'Eva : Va te détendre, j'ai quelques lettres à écrire. »
Oscar qui n'avait pas bougé de son panier après qu'Euphémia lui ait interdit l'accès à la salle de bal suivit Eva jusqu'au salon. Il sauta après Eva sur le canapé du salon et s'installa de manière confortable pour faire la sieste en voyant Eva sortir son manuel de métamorphose sans grande motivation. Au bout d'une demi-heure de lecture, Eva s'endormit, le crépitement de la cheminée la berçant.
Lorsqu'Eva se réveilla, Oscar avait posé son menton sur sa cheville et s'était installé dans l'espace entre ses jambes pliées et le dossier du canapé.
Assis sur le tapis, James et Sirius jouaient calmement à une partie d'échecs sur la table basse. Adossé contre le canapé sur lequel Eva était allongée, James poussa un grognement exaspéré face à une manœuvre de Sirius.
Le feu crépitait dans la cheminée et Eva se sentait agréablement au chaud sous une couverture qui sentait légèrement l'odeur du parfum d'Euphémia. La joue enfoncée dans un coussin, Eva admira en clignant des yeux avec paresse l'apparition d'une fossette sur la joue gauche de Sirius lorsqu'il adressa un sourire narquois à son meilleur ami. Eva resta silencieuse un long moment. Elle observa Sirius passé d'un stoïcisme calculateur lorsqu'il observait la nouvelle manœuvre de James à un rictus satisfait à l'entente des grommellements de James. La défaite du Poursuiveur de Gryffondor semblait imminente.
Le cœur d'Eva reprit lentement un rythme normal et l'image de la canine légèrement tournée de Royce s'effaça de son esprit.
Après un nouveau juron de la part James, Eva se redressa enfin. Sirius leva les yeux. Oscar se réveilla et adressa un regard curieux à sa maîtresse lorsqu'elle se glissa par terre à côté de James. Emmitouflée dans la couverture qui recouvrait jusqu'à sa queue de cheval qui pendouillait tristement, Eva laissa son épaule se cogner contre celui de James :
« Enfin réveillée ? dit James et Eva sortit sa main des confins de sa couverture pour montrer du doigt son chevalier.
– Bouge-le en A3, dit-elle d'une voix grave de sommeil alors que, derrière elle, Oscar s'étirait sur le canapé.
– C'est de la triche, fit remarquer Sirius de l'autre côté de la table basse, son expression laissant entendre qu'il était plutôt amusé par ce revirement de situation.
– On doit bien s'entraider entre nuls.
– Cavalier en A6, ordonna James avant que Sirius ne puisse répondre au commentaire d'Eva qui l'avait fait pouffer de rire.
– Visiblement il trouve que tu donnes de conseils merdiques. »
Laissant sa tempe se poser contre l'épaule de James, Eva haussa les épaules, guère surprise que James ne suive pas ses conseils. Il était le mieux placé pour savoir qu'elle était la pire joueuse d'échecs au monde. Petite, la seule chose qui l'intéressait était de voir les pions se battre sauvagement et redevenir comme neufs à la fin de la partie. Fleamont avait bien vite compris qu'elle n'avait pas la patience pour les jeux de stratégie. L'empêcher de partir à l'aventure à l'extérieur malgré la pluie avait à chaque fois été une épreuve de patience.
Et c'est justement ainsi que se défendit James avec une exclamation moqueuse :
« Ne fais pas confiance à Eva. Tout ce qu'elle veut c'est voir les pions s'entre-tuer de la façon la plus sanglante qui soit. Hé Oscar, ne mets pas ta patte là ! » s'exclama James avec une grimace douloureuse lorsque le chien décida qu'il ne voulait pas être mis de côté et marcha sur les cuisses de James pour s'installer sur Eva qui l'accueillit avec une caresse.
Oscar tenta de lui lécher la main mais Eva la cacha rapidement sous la couverture dans laquelle elle était emmitouflée, la faisant ressembler à une nonne.
« Une blairelle qui aime le sang ? dit Sirius. Tu es sûre que tu ne devrais pas être une batteuse ? Tour en G8.
– J'en deviendrai une quand tu ne seras plus un simple remplaçant, répondit Eva, observant avec des yeux mi-clos le pion blanc de James exploser à l'arrivée de la tour noire.
– Merde, pesta tout bas James puis, plus fort, il ajouta : Tu ferais mieux de te trouver rapidement un balai alors, tu as devant toi le nouveau batteur titulaire de Gryffondor.
– C'est vrai ? » s'étonna Eva, continuant de caresser Oscar qui tentait de se rendormir, le museau enfoncé dans le ventre de sa maîtresse.
Sirius avait le menton posé sur ses mains jointes, les yeux rivés sur le plateau d'échecs. Il releva seulement ses yeux gris vers elle lorsque James eut déplacé son roi.
« Bill Burke a peur de nous faire perdre la coupe, » dit Sirius sans aucune émotion particulière mais Eva ne put s'empêcher d'essayer de lire sur son visage ce qu'il taisait.
Pourquoi après avoir rechigné si longtemps à l'idée d'être le batteur titulaire paraissait-il maintenant si nonchalant ?
« C'est de la faute de Liam aussi, intervint James avec un sérieux qui apparaissait souvent lorsqu'il était question de Quidditch. Il ne sait pas comment s'y prendre avec Bill. Il croit que tout le monde a simplement besoin d'une tape sur l'épaule et c'est reparti. Ça marche avec la majorité de l'équipe parce qu'on est tous un peu trop déglingués –
– C'est bien que tu en sois conscient, » le coupa Eva.
Elle ne fut pas surprise qu'en rétribution James secoue son épaule. Avec un éclat de rire, Eva posa sa main sur la moquette pour reprendre son équilibre. Sur ses genoux, Oscar poussa un aboiement mécontent, n'appréciant pas de se faire secouer pendant sa sieste.
« Mais, reprit James en lançant un regard d'avertissement à Eva qui s'excusait auprès d'Oscar à coup de caresses, Bill est un peu trop émotif pour que cette technique marche. Et Meredith n'a pas arrangé les choses. Elle est un peu trop...intense pour réconforter son binôme, grimaça James et Sirius poussa une exclamation moqueuse pour exprimer son accord. La seule chose qu'elle ait réussi à faire c'est de stresser Bill encore plus.
– Et qu'est-ce que tu aurais fait si tu étais le capitaine ? demanda Eva, curieuse de voir cet aspect mature de James.
– Lui dire que tout le monde fait dans son froc lors de son premier match, dit James avant d'ordonner à son fou d'aller en A3 et, dès le tour suivant, Sirius détruit ce dernier.
– Ah bon ? s'amusa Eva. Tu avais eu cette réaction à ton premier match ?
– Non, pas à ce point, nia James et il baissa son nez pour adresser un regard faussement réprobateur à Eva par-dessus ses lunettes. Je ne suis pas un froussard, moi. Mais les premières passes qu'on m'a faites, j'ai été incapable de les rattraper tellement mes mains étaient moites, » admit-il.
Eva et Sirius rirent à l'entente de ce détail qui semblait bien étrange maintenant que James volait avec une telle aisance qu'on aurait cru qu'il était né avec un balai dans la main.
La couverture glissa des cheveux d'Eva jusqu'à tomber sur ses épaules. Sans surprise, son regard était attiré par le Gryffondor en face d'elle. Le bras posé sur son genou qu'il avait ramené contre lui, Sirius avait l'air parfaitement détendu dans le salon des Potter. Il portait un pull marron dont il avait défait les deux premiers boutons du col et l'aperçu de sa clavicule attirait de manière mystérieuse le regard d'Eva. Elle était tellement habituée à voir Sirius vêtu de l'uniforme de Poudlard que c'était étrange de le voir en tenue décontractée.
« Et toi Sirius ? Tu as réussi à préserver ton caleçon à ton premier match ? s'enquit Eva pour se distraire de cette clavicule.
– Bien sûr que oui, dit Sirius en adressant un sourire arrogant à Eva qui ne put s'empêcher de sourire en retour.
– Il est trop timbré pour réagir comme une personne normale, » ricana James.
Sirius secoua la tête avec amusement avant d'ordonner à une dame blanche de se déplacer, détruisant ainsi un cavalier noir à l'exaspération de James qui s'exclama :
« Tu ne pourrais pas au moins faire semblant d'avoir du mal à me battre ?
– Minerva m'a enseigné que c'était mal de mentir, » minauda Sirius.
James leva les yeux au ciel puis reprit :
« Enfin bref, Sirius était bien trop occupé à échanger des Cognards avec Tony Valasquez pour réagir comme une personne normalement constituée. Il m'a presque fait peur à sourire comme un sadique pendant tout le match. C'est seulement Grace Mosley qui a réussi à le faire redescendre sur terre quand elle a failli le faire tomber de son balai.
– Ah bon ? fit Eva.
– Elle a l'épaule sacrement pointue, se défendit Sirius.
– Comment ça ah bon ? dit James en baissant les yeux vers Eva qui avait toujours la tête lovée dans le creux de son aisselle. C'était l'année dernière. La finale, souligna James. Comment est-ce que c'est possible que tu ne t'en rappelles plus ? Tony Valasquez s'est déboîté l'épaule en donnant un coup de batte qui a fait tomber Liam de son balai et Grace Mosley a fait un triplé dès les dix premières minutes du match !
– Je ne m'en rappelle plus.
–Merlin Eva, tu es vraiment tête en l'air, c'était il y a quelques mois seulement – en mai ! » rit James.
James enchaîna sur une tirade vouée exclusivement à Grace Mosley, la Poursuiveuse de 6e année qui avait intégré l'équipe de Serdaigle l'année précédente à la surprise de tous. En écoutant James, Eva se rappela vaguement avoir entendu Amos s'étonner avec Akash et Howard du fait que Francis Lockhart ait réussi à arracher l'introvertie Grace Mosley de ses bouquins pour la mettre sur un balai et, plus surprenant encore, qu'elle soit aussi douée.
Sirius coupa James pour se moquer de son obsession avec la Serdaigle blonde (« Je crois qu'Ingrid ta Poufsouffle devrait se méfier. Tu parles beaucoup de Mosley pour que ce ne soit que de la rivalité de Quidditch. », « Elle s'appelle Isis. ») et Eva décrocha, continuant distraitement de caresser Oscar qui, les yeux fermés, semblerait dormir sur ses genoux si ce n'était pour ses oreilles qui s'agitaient à chaque prise de parole.
En mai...Non, Eva n'avait pas assisté à des matchs de Quidditch. Début mai, elle avait commencé à se terrer dans sa chambre suite à une confrontation avec Royce dans la bibliothèque qui avait peint d'un arc-en-ciel de couleurs son poignet et qui avait laissé un bourdonnement dans ses oreilles. C'était la période où Poud'news avait publié des photos d'elle et de Royce dans ce même coin reculé de la bibliothèque, une publication qui l'avait fait suivre à la trace Howard et Akash pour éviter les questions des plus curieuses et le regard de plus en plus intense de Royce.
« C'est de TA faute si les gens croient ça de nous ! Tout ça c'est de ta faute ! Tu me répugnes tellement que rien que l'idée de te toucher me donne envie de vomir ! » aurait-elle voulu lui hurler, répugnée et honteuse qu'on puisse penser qu'il y ait quoi que ce soit de romantique entre eux.
C'était la période qui s'était terminée par Mary McDonald à ses pieds et –
« Arrête de croire que tu peux te dérober ou la prochaine fois ce sera un de tes amis Sang-de-Bourbe qui paiera. »
« Une bâtarde, c'est tout ce que tu seras jusqu'à la fin de ta vie. »
« Tu n'es qu'une pute bonne à baiser comme une chienne. »
Royce l'avait ignoré pendant cette dernière semaine interminable à Poudlard comme si elle n'avait pas lu dans ses yeux sombres la promesse qu'il la ferait souffrir jusqu'à ce qu'elle ne s'éteigne. Dans le train, Luke avait révélé que Royce était rentré chez lui un jour plus tôt que les autres élèves. Est-ce que ça pouvait avoir un lien avec le rendez-vous qu'il avait soi-disant raté avec son père aux Trois Balais ? Ou était-ce sa santé fragile qui l'avait de nouveau fait s'éclipser ? Ou Dumbledore avait-il fait enfin réussi à l'expulser de Poudlard ? Non, si c'était le cas ni elle ni Mary McDonald n'auraient quittés King's Cross indemnes.
Eva se concentra sur la rugosité du poil d'Oscar puis sur la voix agitée de James et le ton narquois de Sirius. Elle n'était plus à Poudlard, lui rappelaient le craquement des bûches et la chaleur de la cheminée, et ce fut plus simple d'oublier l'existence de Royce.
Eva continua à caresser Oscar jusqu'à ce qu'il s'endorme et lorsqu'Euphémia réapparut pour leur dire de mettre la table, Eva imita le grognement de James.
Eva n'entendit pas James assurer à sa mère à voix basse que « non, je n'ai pas embêté Eva, maman » alors que Sirius s'amusait à passer derrière elle pour mettre en désordre les couverts qu'elle avait méticuleusement déposés sur la table. En rétribution, elle lança un rictusempra au Gryffondor et elle éclata de rire en voyant Oscar sauter avec excitation autour de Sirius alors que celui-ci imitait lamentablement un spectacle de claquettes irlandaise.
MARDI 22 DÉCEMBRE
De manière très étonnante, Eva réussit à dormir jusqu'à 9h le lendemain, certainement grâce à la venue spontanée de James dans sa chambre la veille alors qu'ils étaient tous montés se coucher après un dîner qui s'était achevé par un long jeu de cartes.
Alors qu'elle se peignait les cheveux, James était apparu à sa porte et n'avait pas tardé à s'étaler de tout son long sur le lit d'Eva, se morfondant sur l'ennui qui le tiraillait alors que Sirius l'avait quitté pour prendre sa douche. Oscar avait rapidement rejoint James, fêtant l'arrivée d'un nouveau compagnon en tentant de lécher avec exubérance le visage de James qui l'avait rapidement attrapé pour le déposer sur son ventre.
Honnêtement, Eva faisait son possible pour éviter de se retrouver en tête à tête avec James depuis son arrivée de peur d'aborder les sujets qui fâchent mais de tous les sujets de conversation, James avait commencé à parler d'Isis Amatt – comment est-ce que tu la trouves ? Elle est vraiment drôle comme fille mais à cause du couvre-feu on a à peine pu se parler, tu penses que je devrais lui envoyer une lettre ? Elle est déjà sortie avec quelqu'un avant ? Banerjee ?! Non, non, rien, disons juste que je ne pensais pas avoir ça en commun avec lui, arrête je sais être sympa – et ça avait été si naturel de parler avec lui qu'elle n'avait pas vu le temps passer.
Lorsque Sirius avait toqué à la porte restée ouverte, les cheveux mouillés, habillé d'un T-shirt moldu à l'effigie de THE WHO et d'un pantalon de pyjama à rayures, James avait les yeux fermés et ne faisait plus que des « hum, hum » endormis alors que, allongée à côté de lui et jouant avec les oreilles d'Oscar, Eva lui racontait la fois où Charlotte avait surprise pendant ses rondes de préfète Pénélope Schoonmaker – en 5e année à l'époque – dans un placard à balais avec Tony Valasquez de Serdaigle. Même si Pénélope ne faisait pas partie de l'équipe de Quidditch, Amos (accompagné d'Akash) n'avait pas manqué de charrier sa cadette sur sa fraternisation avec l'ennemi.
« C'est ça que vous faites quand je ne suis pas là ? s'était amusé Sirius. Commérer sur les potins du château ?
– Qu'est-ce qu'il y a de plus intéressant à faire ?
– Je ne sais pas, n'importe quoi d'autre ? Tu sais, même un monologue de Lunard sur les subtilités de l'arithmancie n'a pas réussi à l'achever, » avait dit Sirius en hochant la tête en direction du corps sans vie de son meilleur ami sur lequel Oscar ronflait paisiblement.
James avait poussé un gémissement qu'Eva avait ignoré avec facilité :
« Lunard ? Tout le monde ne comprend pas votre langage secret, tu sais. »
James avait recouvert ses yeux de son bras avec un grognement comme si ce geste lui permettrait de ne plus les entendre.
« Mes plus plates excuses, lady Brown, s'était excusé Sirius d'un air moqueur, rentrant franchement dans la chambre d'Eva – elle n'avait pas le souvenir de l'avoir déjà vu là. Je ne souhaitais pas vous faire sentir exclue. Je voulais bien sûr parler de notre cher Remus John Lupin.
– Pourquoi Lunard ? »
Sirius avait jeté un coup d'œil à James, possiblement déjà endormi :
« Hum, c'est un peu compliqué à expliquer –
– Parce que Lunard est totalement lunatique – sans parler de sa drôle d'obsession avec l'astronomie, avait ricané James avec la lourdeur de la fatigue, soudainement revenu des morts.
– Ou voilà la version courte, avait acquiescé Sirius, l'air amusé.
– C'est un surnom ridicule mais je suis trop fatiguée pour me moquer. Ne parlons même pas du surnom dégoûtant de James – vous n'êtes qu'une bande de pervers, avait soupiré Eva en laissant sa tête retomber sur son oreiller.
– Quoi ? avait ri Sirius. De quoi est-ce que tu parles ?
– Je ne veux pas parler de la corne de James avant de dormir. »
Sirius avait franchement éclaté de rire cette fois-ci et, James avait encore une fois prouvé qu'il faisait toujours partie des vivants, car il avait trouvé la force de donner un coup dans le ventre d'Eva. En voyant Eva prête à rétorquer, Sirius eut la bonne idée de retirer James du lit d'Eva. Eva était la seule présente à lui être reconnaissante de ce geste – ni James, ni Oscar ne furent heureux d'être forcés à bouger.
« La prochaine fois j'espère que je serai invité à la soirée pyjama, avait dit Sirius une fois qu'il était arrivé à hauteur de la porte, le bras de James autour de ses épaules alors que la tête de ce dernier dodelinait dangereusement.
– Je croyais que tu n'étais pas intéressé par les commérages.
– Ça dépend de qui les raconte. »
De plus en plus souvent, les « merde, qu'est-ce qu'il est beau » frappaient de plein fouet Eva mais alors que seule la faible lumière de la lampe de chevet illuminait sa chambre, Eva fut désarçonnée par le sourire de Sirius. Il était mignon et elle fut incapable de retenir un sourire bête.
Le moment fut brisé lorsque James grogna des paroles inintelligibles que Sirius parut comprendre car il leva les yeux au ciel.
« Allez, bonne nuit, Eva. À demain.
– Bonne nuit. »
Sirius lui avait adressé un sourire grimaçant avant de fermer la porte derrière lui et Eva avait difficilement trouvé le sommeil, l'excitation et l'envie irrépressible de parler de ce qui venait de se passer à Charlotte et Emmeline la tenant éveillée.
Le lendemain, après avoir pris le temps de se préparer, Eva sortit promener Oscar sous un faible crachin. Lorsqu'elle rentra, elle entendit les voix de James et de Sirius dans la cuisine. Eva hésita, le souvenir du sourire de Sirius en tête mais Oscar l'empêcha de s'enfuir discrètement dans sa chambre puisque que, dès qu'elle le détacha, il détala dans la cuisine. Lorsqu'elle rentra dans la pièce, Oscar reniflait avec excitation la main que Sirius tendait vers lui.
Trahie par son propre chien.
« Il a déjà mangé, » dit Eva, répétant avec détermination le mantra « reste naturelle » dans son esprit tout en marchant consciencieusement jusqu'à sa chaise.
Sur le chemin, Eva remit distraitement à sa place l'étiquette qui dépassait du col du pyjama de James. James poussa un beuglement de surprise, la distraction parfaite pour la gêne d'Eva :
« Putain, Eva ! Tes mains sont gelées ! s'exclama-t-il en lui adressant un regard courroucé, protégeant sa nuque de sa main.
– Qu'est-ce que tu es bruyant, » lui répondit-t-elle en levant les yeux au ciel, tirant vers elle la Gazette des Sorciers.
En première page se trouvait Harold Minchum, Ministre de la Magie depuis l'année précédente. Sa première mesure en arrivant à son poste avait été de décupler le nombre de Détraqueurs à Azkaban pour montrer sa proactivité contrairement à sa prédécesseur, Eugenia Jenkins qui, mise à mal par le nombre croissant de disparitions et de meurtres de sorciers, avait donné sa démissionner.
Harold Minchum avait le droit à la première page de la Gazette car il avait rendu visite aux enfants hospitalisés à Saint-Mangouste pour les fêtes de Noël. Que c'était bienveillant de sa part.
« Il y a quelque chose de drôle dans le journal ? » s'enquit Sirius.
Face à son air interrogateur, Eva réalisa qu'elle avait poussé une exclamation de mépris à la vue du Ministère à table avec des enfants et des guérisseurs.
« Non, juste notre Ministre de la Magie, » répondit Eva en tournant la page et elle tomba nez à nez avec une photo d'Orion Black, le menton relevé avec assurance face à la commission du Magenmagot.
Eva s'empressa de tourner la page, ne prenant pas la peine de lire l'article. Occupé à mettre des beans sur un toast, James demanda distraitement à Eva ce qu'avait fait leur cher Minchum. Il imita l'exclamation moqueuse d'Eva en ayant sa réponse.
« Il est passé à une réception de mes géniteurs l'été dernier, dit Sirius et, sentant les regards de James et d'Eva posés sur lui, il leva les yeux du contenu de son assiette qu'il découpait délicatement : Quoi ? » demanda-t-il platement, ses sourcils s'arquant.
James et Eva échangèrent un regard.
« Tu as vu le Ministre de la Magie ? Chez tes parents ? insista James.
–Ce n'était pas le premier Ministre à venir chez eux – c'est un suceur comme les autres, » ricana Sirius avec froideur avant de prendre une nouvelle bouchée de son petit-déjeuner.
Eva repensa aux cris de Charlotte dans leur chambre il y a plusieurs semaines avant Rosier, avant Mulciber, avant l'Inferi :
« Tu ne le vois pas ? Tous les jours les parents des Sang-Purs cinglés de notre âge apparaissent dans la Gazette avec le Ministre de la Magie, tu ne crois pas qu'ils contrôlent tout à l'arrière de la scène ?! Arrête d'être si naïve, on n'a plus onze ans ! »
Si le Ministre visitait si régulièrement la noblesse Sang-Pur alors comment quel espoir pouvait-elle avoir ? La pourriture allait bien plus loin que ce qu'elle pensait et, contrairement à James, Eva n'eut pas envie de rire lorsque Sirius demanda si Harold Minchum n'était pas au moins venu chez les Potter avant sa nomination officielle.
« Bien sûr que non, le Ministre ne vient pas tous les quinze jours chez nous, ricana James. Bientôt tu vas me dire que tes parents ont accès à la cheminée privée de Minchum ! »
La grimace de Sirius fut une réponse suffisante.
« Oh putain, ils y ont accès ? souffla James en se laissant tomber en arrière sur sa chaise, estomaqué. J'arrive pas à y croire…
– Il n'y a rien de très surprenant à cela, intervint Euphémia, le cliquetis de ses talons sur le parquet annonçant son arrivée et, inconsciemment, James et Eva se redressèrent. Orion Black est un membre très influent du Magenmagot. Depuis qu'Arcturus Black lui a cédé le siège familial au Magenmagot il y a une quinzaine d'années, c'est lui qui dirige la majorité des réformes du parti conservateur. »
Les talons d'Euphémia s'arrêtèrent derrière la chaise d'Eva et la Poufsouffle ne réagit pas lorsque sa marraine posa sa main sur son épaule.
« Si ton père s'intéressait à autre chose que les accords commerciaux, il aurait certainement gardé accès à la cheminée du Ministre comme ton grand-père, continua Euphémia et le visage de James se tordit en une expression pensive. Mais ton père a décidé que son fonds de commerce était la seule chose qui l'intéressait. Malheureusement pour nous, étant donné que notre cher Ministre n'a plus un seul cheveu sur son crâne, il est bien loin de s'intéresser aux produits capillaires de ton père, railla Euphémia, prenant délicatement entre ses doigts le bout de la tresse d'Eva.
– Grand-père avait accès à la cheminée du Ministre ? répéta pensivement James, attirant de nouveau l'attention de sa mère qui observait la coiffure de sa filleule.
– La famille Potter a toujours été très influente, James. Si tu avais daigné écouté ton tuteur au lieu de t'enfuir en courant dès qu'il avait le dos tourné tu l'aurais réalisé depuis bien longtemps, asséna platement Euphémia et, sachant que celle-ci ne la verrait pas, Eva adressa une grimace compatissante à James. Les Potter ont toujours été au cœur des avancements de la société sorcière. »
Eva se rappelait encore de toutes ces fois où elle était arrivée chez les Potter et qu'Euphémia lui avait dit qu'il lui faudrait attendre encore un peu avant de pouvoir jouer avec James, les leçons privées de ce dernier n'étant pas encore terminées. Pourtant, de nombreuses fois, James l'avait discrètement rejoint dans le jardin des heures en avance, lui chuchotant qu'il valait mieux qu'ils aillent jouer derrière l'épais chêne pour que ni sa mère ni son tuteur (« C'est le vieillard le plus ennuyant au monde ! Même si Madame Rancy est aussi vieille qu'une momie, elle au moins est drôle. ») ne le trouvent. Déjà à l'époque, Eva avait réalisé qu'il existait un écart majeur entre elle et James bien qu'il rechigne encore moins qu'Eva à l'idée de se rouler dans la boue.
Les doigts d'Euphémia glissèrent le long de l'épaisse tresse d'Eva qui descendait jusqu'à la moitié de son dos avant qu'elle ne prenne de nouveau la parole :
« Es-tu prête pour sortir, Eva ? J'ai pris rendez-vous chez Madame Guipure.
– Madame Guipure ? répéta Eva en adressant par-dessus son épaule un regard confus à Euphémia dont les lèvres étaient peintes d'un rouge carmin. Pourquoi est-ce que tu as pris rendez-vous chez elle ?
– Pour ta robe du solstice, bien sûr, lui répondit Euphémia en abandonnant la tresse d'Eva, arquant ses sourcils face à l'air surpris d'Eva. Tu ne croyais pas que j'allais te laisser venir en pantalon tout de même. La robe que tu avais trouvé l'année dernière était mignonne mais pour ta première année en tant que femme quelque chose de plus mature conviendra mieux. »
Eva entendit clairement James retenir un éclat de rire. Si la table n'était pas si large, elle lui aurait donné un coup de pied pour se venger. Elle n'osait même pas regarder dans la direction de Sirius.
Le visage toujours tourné en direction d'Euphémia qui se tenait derrière sa chaise, Eva ignora difficilement le rougissement qui lui colorait les joues :
« Je n'ai pas besoin d'une robe de Madame Guipure. J'ai plusieurs robes dans ma valise.
– Vraiment ? fit Euphémia, l'étonnement peignant son visage. Je ne savais pas que tu avais surmonté ta peur des vêtements féminins –
– Ce n'était pas de la peur ! hoqueta Eva.
– mais j'insiste pour t'offrir une robe de chez Madame Guipure, continua Euphémia avec un sourire en coin qui était le signe qu'Euphémia appréciait mettre Eva dans l'embarras. Considère-la comme un cadeau pour ta majorité. Je n'ai pas encore eu l'occasion de fêter ça dignement avec toi, dit Euphémia en posant son index plié sous le menton d'Eva pour le hausser vers elle. J'estime avoir le droit de frimer, comme vous le dites, vous les jeunes. Ce n'est pas tout le monde qui peut se targuer d'avoir une filleule si ravissante. »
Euphémia la relâcha et Eva se sentit piquer un fard monstrueux. La ressemblance avec James devint indéniable lorsqu'Euphémia sourit franchement, de ce sourire malicieux qui avait plus d'une fois exaspérée l'équipe pédagogique de Poudlard.
« Fais-toi un chignon avant de partir, ça facilitera le travail de Madame Guipure. »
Lorsqu'Euphémia quitta la salle, Oscar trottinant à sa suite – le traître, Eva posa son front contre la table puis se cacha dans ses bras. Il y eut quelques longues secondes de silence pesant. Puis, Eva craqua la première. Elle poussa un long gémissement embarrassé.
James siffla :
« Dis donc, je suis presque devenu gêné d'être là. Je suis à deux doigts de penser que que maman veut profiter de sa réception pour te trouver un mari, rit James, ne faisant qu'empirer la honte d'Eva.
– La ferme, James, le supplia-t-elle presque, la voix emmitouflée par le rempart de ses bras.
– Tu peux toujours transplaner avant qu'elle ne revienne te chercher, tu sais.
– Elle me hantera jusqu'à la fin de mes jours si je m'enfuis, se morfondit Eva.
– C'est un risque à prendre, consentit James en hochant la tête.
– Mais pourquoi est-ce qu'elle ne vous oblige pas à venir vous aussi ? se plaignit Eva en osant diriger son regard vers Sirius qui semblait concentré sur son assiette, un pli entre ses sourcils.
– Fleamont nous a amené hier après-midi quand tu faisais la sieste, » lui répondit Sirius en ne levant pas la tête de son assiette.
Eva se rassit correctement, enfonçant la paume de ses mains dans ses yeux.
« Ce n'est pas juste, se lamenta-t-elle. Pourquoi moi ? »
Bien loin de prendre son désarroi au sérieux, James éclata de rire :
« Ce n'est qu'une séance d'essayage, Eva. Pas un contrôle surprise de Sortilèges, la taquina-t-il et Eva lui adressa un mauvais regard.
– Je te déteste. Je te rappelle qu'à une époque tu partais en courant dès qu'Euphémia te forçait à porter des vêtements. »
James éclata de rire face à ce souvenir de leur enfance où Euphémia lui laissait dix secondes d'avance avant qu'elle ne le fasse revenir d'un mouvement agacé de sa baguette. La haine de James envers les séances d'essayage qui coupaient court à ses jeux avait été telle qu'il avait décidé de ne se vêtir que de son caleçon pendant une période. Fleamont avait fini par devoir intervenir lorsque Madame Rancy, la vieille voisine des Potter, lui avait fait remarquer qu'elle voyait depuis sa fenêtre son fils cavaler dans le jardin presque nu.
James expliqua en quelques phrases cette période rebelle de son enfance à Sirius et celui-ci sourit en secouant la tête.
« Enfin bref, dit James en se relevant, faisant crisser les pieds de sa chaise contre le parquet, une action qui lui aurait valu de subir le courroux d'Euphémia si celle-ci était encore dans les parages. Fais-moi signe si tu as besoin d'une diversion le temps que tu transplanes. En attendant, je vais faire un tour aux toilettes. J'ai des bagages à déposer si vous voyez ce que je veux dire, » ajouta inutilement James avec un sourire malicieux.
Le regard répugné que lui adressa Eva ne le fit que rire de nouveau avant qu'il ne quitte la salle. Poussant une exclamation amusée, Sirius se leva à son tour. Avec un tournoiement de sa baguette, il débarrassa la table. Puis, semblant sentir son regard, Sirius leva les yeux vers Eva.
Un nouveau trébuchement traître de son cœur et Sirius contournait la table jusqu'à s'arrêter à côté d'elle. Sirius posa sa main sur la Gazette des Sorciers abandonnée sur la table et Eva s'immobilisa, les yeux levés vers lui.
Eva eut l'envie soudaine de s'essuyer la bouche en voyant où ses yeux gris s'attardaient, le souvenir de Sirius plaquant ses lèvres contre les siennes dans la Tour des Gryffondors la frappant de plein fouet.
Sirius déglutit et son regard se hissa plus haut. D'une voix grave – presque hésitante, il lui dit :
« J'ai hâte de voir la robe. »
Sirius sortit de la pièce et Eva plia entre ses doigts crispés la laine de son pull, le seul rempart entre l'extérieur et le tambourinement violent de son cœur.
« Eva, est-ce que tu as quelque chose à me dire ? Tu me sembles…fébrile, dit Euphémia en détaillant avec un regard scrutateur le profil de sa filleule, retirant son manteau à fourrure après que la porte d'entrée se soit refermée derrière elle.
– Je suis juste fatiguée. Il y avait un peu trop de foule pour moi.
– C'est Noël, fit remarquer Euphémia. Nous ne sommes pas les seules à faire des achats de dernière minute. Tu es sûre que ce n'est que la foule ? insista-t-elle en posant sa main sur la joue d'Eva toujours refroidie par le vent d'hiver.
– J'ai juste mal dormi, dit Eva en retirant doucement la main d'Euphémia, peinant à garder un faible sourire. Je pense que je vais aller faire une sieste.
– Oui, il vaut mieux que tu te reposes, céda Euphémia et Eva sut instantanément que sa marraine avait vu à travers son jeu. Tu n'as pas l'air bien. »
Eva sentit sa lèvre inférieure trembler alors elle s'empressa de balbutier qu'elle montait dans sa chambre, n'attendant pas une réponse d'Euphémia pour traverser le hall d'entrée. Eva accéléra son pas lorsqu'elle passa à côté de la porte du salon d'où venaient les voix familières de Fleamont, James et Sirius. Elle continua d'avancer. Elle se concentra sur le nombre de marches qui la séparaient encore de sa chambre.
Elle s'entendit clairement haleter lorsqu'elle abaissa la poignée de la porte de sa chambre, au même instant où James accueillait bruyamment sa mère à l'étage inférieur. Eva referma la porte de sa chambre et la distance qui la séparait de son lit lui parut insurmontable. Lentement, elle glissa le long de sa porte jusqu'à terminer la tête entre les genoux.
« Putain Eva, ragea-t-elle et des larmes tâchèrent son jean. Contrôle-toi. Même pas foutue de supporter qu'une personne te touche. Bonne à rien. »
Mais malgré ses supplications, Eva ne parvint pas à calmer la panique qui la submergeait. Elle sentait encore le toucher de Madame Guipure sur elle.
L'arrivée dans le Chemin de Traverse avait été plus impressionnante qu'Eva ne l'avait anticipé. Elle ne comprenait toujours pas sa soudaine claustrophobie – elle avait très bien vécu l'arrivée à King's Cross et la foule du Londres moldu alors pourquoi est-ce que la foule du Chemin de Travers la mettait-elle dans cet état ?
Elle avait peut-être serré plus qu'elle n'aurait dû le bras d'Euphémia alors que celle-ci les amenait vers Gringotts. Eva avait demandé au gobelin de sortir de l'argent du compte de sa famille puis Euphémia avait pris la relève pour demander un rendez-vous urgent pour régler la succession du compte de la famille Brown lorsqu'Eva avait bégayé face à la froideur glaciale du gobelin qui avait répondu à sa tentative en indiquant qu'il y avait un an d'attente.
Une somme modeste dans son sac à main, Eva avait ensuite acheté rapidement des cadeaux de Noël en comparant les prix pour ne pas dépasser son budget, profitant de la distraction d'Euphémia qui s'était perdue dans la contemplation des différentes plumes, une de ses lubies. Elle s'était même sentie calme lorsqu'Euphémia lui avait offert un repas au restaurant. Mais c'était une fois arrivée chez Madame Guipure que les choses avaient dérapé. Pourtant, la couturière avait été tout ce qu'il y avait de plus professionnelle. Mais, lorsque la couturière avait resserré son maître-ruban autour de ses cuisses, de ses hanches, de sa taille puis autour de sa poitrine, Eva avait lentement senti un fourmillement désagréable l'attaquer.
Profitant du fait qu'Euphémia attendait à l'extérieur de la cabine en lisant Sorcière Hebdo, Eva avait contrôlé sa respiration du mieux qu'elle pouvait pour demander une robe n'allant pas plus bas que ses clavicules. La couturière avait acquiescé mais le début de la fin avait été quand Eva avait essayé les robes. Pointilleuse qu'elle était, Euphémia avait rajusté de nombreuses fois la robe que portait Eva, à la recherche du plus infime défaut et c'était lorsque le doigt de sa marraine avait effleuré sa poitrine qu'Eva avait été presque submergée par une vague de panique.
Sa cicatrice la brûlait. Elle lui brûlait la poitrine et, inconsciente de là où ses doigts s'étaient posés, Euphémia avait continué à discuter avec Madame Guipure des différentes matières disponibles et des coupes à la mode. Eva avait difficilement gardé son calme mais sortir du magasin et se retrouver engloutie de nouveau par la foule du Chemin de Traverse avait fait vaciller son équilibre durement acquis. Et voilà où elle en était maintenant : subissant une crise de panique dans sa chambre d'enfance alors qu'un étage plus bas les Potter et Sirius devaient discuter autour d'une tasse de thé.
Pathétique.
« Eva ? »
Quelqu'un toquait à la porte et Eva enfouit plus profondément son nez dans son oreiller.
« Eva, c'est Fleamont. Je t'ai apporté ton dîner.
– Je n'ai pas faim, » marmonna Eva, les yeux sableux après sa crise de larmes et une sieste.
Dehors, il faisait nuit noire. La porte s'ouvrit et, avec des petits yeux, Eva regarda Fleamont s'avancer dans sa chambre, un plateau de repas lévitant devant lui. La lampe sur sa table de chevet s'alluma et Eva recouvrit ses yeux de ses mains. Elle entendit Fleamont déposer son dîner sur la table de chevet puis le lit grincer sous son poids.
« Je sais bien que le lèche-vitrine peut être une épreuve très éprouvante mais c'est bien la première fois que je te vois perdre ton énergie si rapidement, dit Fleamont avec cette pointe d'humour familière.
– Je vais bien, dit Eva en levant des yeux fatigués vers Fleamont qui l'observait, assis sur le rebord du lit et les rides sur son visage éclairés par la lampe de chevet.
– Les vacances sont faites pour se reposer, sourit Fleamont et Eva lova ses mains sous sa joue en continuant de l'observer. Euphémia a tendance à s'enflammer lorsqu'il s'agit de toi ou des garçons. »
En voyant Fleamont guider James au fil des années, il était parfois venu à Eva la pensée traîtresse qu'elle aurait bien voulu l'avoir comme père. Il écoutait toujours attentivement les nouvelles obsessions de James et il lui donnait même des conseils pour mener à bien ses expériences si, en contrepartie, James les faisait en présence de Fleamont. Fleamont ne semblait pas ressentir l'écart générationnel avec son fils unique. Au contraire, il adorait raconter ses « vielles histoires de jeunesse » et échanger des anecdotes avec James sur la meilleure manière de trouver des passages secrets à Poudlard. Il était tout simplement un père présent et ça lui valait l'admiration d'Eva.
« Elle m'attend en bas ? chuchota Eva.
– Elle est partie se coucher, l'informa Fleamont, les mains lâchement jointes sur ses genoux. Les garçons font un appel de cheminée avec Remus et Peter. À peine trois jours depuis qu'ils se sont quittés et ils s'appellent déjà, s'amusa-t-il. Ça me rappelle mes années d'études. À l'époque aussi je n'arrivais pas à passer une journée sans parler à mes amis. Maintenant, c'est devenu rare de les voir rien qu'une fois par an.
– Est-ce que ça te manque ? demanda soudainement Eva et, face au regard interrogateur de Fleamont, elle précisa : Est-ce que Poudlard te manque ?
– J'ai beaucoup de souvenirs qui me sont chers de mes années à Poudlard, avoua Fleamont avec une expression qui révélait que son esprit était parti à une époque qu'Eva ne connaîtrait jamais. Beaucoup de fous rire, de fierté à chaque contrôle que je réussissais, quelques peines de cœur également. Ne le dis pas à Sirius mais j'ai passé beaucoup plus de temps que je n'aurais dû à admirer sa grand-mère. Mélania Macmillan était une réelle beauté, » plaisanta Fleamont.
Cette anecdote prit de court Eva mais une question plus pressante la taraudait :
« Est-ce que tu as déjà eu envie de quitter Poudlard ces années-là ? »
Le regard que Fleamont lui adressa fut tout à fait pensif. Il resta si longtemps silencieux qu'Eva vint à en regretter sa question qui avait surgi du tréfonds de ses entrailles, un besoin dévorant de savoir qu'elle n'était pas la seule à avoir déchantée de la magie de Poudlard.
« Vers la fin, certainement, finit par lui dire Fleamont. J'étais très ambitieux à l'époque. J'avais presque achevé ma potion Lissenplis et je trépignais d'impatience à l'idée de prouver à mon père que je réussirai à percer dans le domaine élitiste des Potions et que je ne me restreindrai pas à prendre sa place au Magenmagot. Euphémia a déjà dû le mentionner, j'ai en horreur la politique, sourit Fleamont. Malheureusement, mes responsabilités en tant que Potter et les évènements récents m'obligent à m'impliquer. Nous verrons bien si James acceptera de prendre la relève de son vieux père à la fin de ses études. »
Eva pouffa de rire et le sourire de Fleamont s'élargit :
« Je n'arrive pas à voir James se tenir pendant une séance de débat au Magenmagot, avoua Eva. Il serait capable de mettre le feu au Ministère si une loi qui ne lui plait pas est votée, ajouta-t-elle et Fleamont éclata de rire.
– C'est vrai, consentit Fleamont, souriant avec affection. James n'a pas encore l'attitude idéale d'un juge du Magenmagot mais, ça reste entre toi et moi, c'est justement cette fougue qu'il a qui est sa plus grande force. Mais assez parlé ! Mange donc ou Possy sera très fâchée. »
Eva avala le repas que Possy avait préparé avec soin mais une pensée lui resta en travers de la gorge alors que Fleamont lui racontait la frayeur qu'il avait fait à ses jeunes apprentis en faisant une inspection surprise dans les locaux de son entreprise ce matin.
Elle discuta quelques temps avec Fleamont. Elle n'était pas aussi proche de Fleamont que d'Euphémia – elle avait toujours eu cette étrange impression que Fleamont prenait soin de garder ses distances avec elle – mais elle adorait ces moments de calme avec lui. Alors que Fleamont lui racontait de nouveau – il l'avait déjà raconté la veille à table – sa rencontre avec un vampire français qui était plus intéressé par son sang que par la différence de soins capillaires que nécessitait un vampire et un humain, quelqu'un toqua à la porte.
Le visage de Sirius apparut en premier dans l'entrebâillure de la porte :
« Possy a fait de la tisane. »
La tête de James se glissa sur l'épaule de Sirius :
« Tu n'as pas intérêt à être malade demain – je refuse de devoir aller à la réception si toi tu n'y vas pas. Tu peux me tousser dessus si ça veut dire que je peux éviter de voir Slughorn. »
– James, soupira Fleamont. »
La porte de sa chambre s'ouvrit complètement et Eva comprit au regard agacé que lança Sirius à James que c'était bien James le coupable. Sans gêne, James s'assit à côté de son père sur le rebord du lit d'Eva. Pour une fois plus précautionneux, Sirius s'avança plus lentement dans la pièce. Il contourna le lit d'Eva puis déposa une tasse fumante sur la table de chevet.
« Je sais, soupira James en levant les yeux au ciel, c'est bien d'avoir dans notre poche quelques sangsues mais ça ne veut pas dire que j'apprécie de devoir faire semblant de les apprécier.
– Horace Slughorn n'est pas un mauvais homme, dit Fleamont.
– Ça ne fait pas de lui un bon non plus, » rétorqua James en s'allongeant sur le lit, croisant les bras derrière sa tête et piégeant les pieds d'Eva sous son dos.
Tandis que James et Fleamont se chamaillaient, Eva tournait les yeux vers Sirius qui, à la seule lumière de sa table de chevet, semblait avoir les yeux noirs.
« Tu te sens bien ?
– Après avoir mangé le pudding de Possy ? Beaucoup mieux, » sourit faiblement Eva mais Sirius ne se dérida pas.
Au contraire, les traits sur son front s'approfondirent alors qu'il l'observait avec sérieux. Jusqu'à maintenant, Euphémia était la seule personne qui donnait l'impression à Eva d'être comme un livre ouvert mais, soudainement, Eva eut l'impression qu'elle devait rajouter une deuxième personne à cette liste. Lisait-il dans ses paupières affaissées la torpeur qui l'assaillait et dans ses yeux rouges toujours les mêmes secrets qui l'étouffaient ?
« Ton chien…, commença Sirius mais il ne termina pas sa phrase.
– Oscar ? Qu'est-ce qu'il a fait ? demanda Eva, déstabilisée par la soudaine mention de son chien qu'elle avait entendu gratter et gémir à sa porte avant que quelqu'un – certainement Euphémia – ne l'amène autre part.
– Il n'a pas arrêté d'aboyer de l'après-midi. Il ne restait pas en place, on a dû le laisser dans le jardin.
– Oh, je suis désolée s'il a été difficile, hésita Eva. C'est rare qu'il le soit.
– Non, pas besoin de t'excuser. C'est juste que…, Sirius laissa sa phrase en suspens et posa sa main sur sa nuque avant de reprendre : C'est comme s'il savait que quelque chose n'allait pas. »
Sirius croisa de nouveau son regard et Eva n'avait aucune idée de quelle expression elle avait sur son visage. À la confession de Sirius, elle avait senti son cœur se tordre et, soudainement, Oscar lui manquait comme s'il lui manquait un membre de son corps.
« C'est un amour, sourit-elle, le cœur gonflé.
– Il n'y a rien de plus loyal qu'un chien, sourit Sirius en retour et, Merlin, elle sentit son petit cœur se tordre par un tout autre type de tendresse.
– C'est pour ça que c'est mon animal préféré. »
La surprise décora le visage de Sirius, ça et ce qui ressemblait à de la satisfaction.
« Ah bon ? Depuis quand ?
– Depuis toujours. Les hiboux c'est pas trop mon truc.
– Et les chats ?
– Certains sont très mignons mais d'autres sont des réincarnations de Satan, déclara Eva, faisant pouffer de rire Sirius qui avait enfoncé ses mains dans les poches de son pyjama à rayures. Les crapauds ne sont pas mal non plus. »
Les sourcils de Sirius se haussèrent :
« C'est bien la première fois que j'entends une fille dire qu'elle aime bien les crapauds.
– Ils ont un petit truc mignon, dit Eva, faisant pouffer de nouveau Sirius.
– Qui est-ce qui est mignon ? intervint James, étendant son bras sur le lit pour frapper la cuisse d'Eva.
– Pas toi.
– Excuse-moi, s'offusqua faussement James. J'ai toujours été très mignon, hein Papa ?
– Tu étais un bébé très mignon, acquiesça Fleamont.
– Et maintenant ? » plaisanta Eva.
Fleamont fit une grimace, causant l'incrédulité de James.
« Hé Papa ! Tu ne peux pas traiter ton fils comme ça !
– Voyons James, ne fais pas des gros yeux offusqués. Mignon n'est pas l'adjectif dont tu as envie si tu as envie de réussir à charmer Isis. »
James parut s'étouffer sur sa salive. Il se redressa soudainement pour fixer avec des yeux ronds de mortification son père qui lui adressait un regard moqueur :
« Qui t'a appris ce nom ?!
– Eh bien, s'amusa Fleamont, un hibou a – »
James coupa sans remord son père, tournant avec une telle rapidité sa tête dans la direction d'Eva qu'il dût frôler le torticolis :
« Eva ! siffla-t-il, tout à fait menaçant.
– Ça pourrait être Sirius, se dédouana Eva sans aucun scrupule, ne prenant pas la peine de refouler son sourire hilare.
– Il n'est pas une sale commère comme toi, réfuta James, son visage rouge rendant la tâche impossible à Eva pour prendre sa colère au sérieux.
– Que tu crois.
– Pour ma défense –, commença Sirius mais James ne le laissa pas s'immiscer dans son duel de regard avec Eva qui le narguait avec un sourire.
– N'essaye pas d'impliquer mon meilleur ami dans tes connivences avec ma mère. Je sais que c'est toi la balance.
– Allons, James ! intervint Fleamont. Laisse donc Eva se reposer. Vous pourrez recommencer demain vos chamailleries. »
Il fallut encore trois minutes de négociation de la part de Fleamont pour qu'il réussisse à mettre James à la porte mais les menaces ridicules de James eurent le mérite de déclencher le fou rire d'Eva. Elle était encore loin d'aller bien et la soirée suivante allait certainement être un supplice mais elle se sentait à la maison ici et ce réconfort lui permit de s'endormir sans trop de difficulté, le souvenir de Sirius levant les yeux au ciel derrière James qui continuait de lui mimer des menaces derrière le dos de Fleamont qui lui souhaitait bonne nuit continuant de la faire sourire dans le noir.
Le lendemain, ce serait le solstice d'hiver.
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titre du chapitre : La dame, la tour et le cavalier
nombre de mots : 14 300
comment dire que ce chapitre a été réécrit 5 fois peut-être sans réussir toujours à être satisfaisant ? d'après Word, j'ai passé 140h sur cette version n°3 du chapitre 37, mdr.
