Chapitre 39
Jane grimaça, avant de placer un marque-page à la fin du chapitre qu'elle venait de terminer et refermer son livre. Avec délicatesse, elle le reposa sur sa table de nuit, près des traités d'astronomie, et des textes de lois attendant d'être validés.
Relire cette part de son passé n'était jamais agréable, et c'est pourquoi Jane prenait souvent garde à ne pas s'approfondir dessus davantage qu'il n'était nécessaire. Cette période de sa vie avait été plus éprouvante qu'elle n'aurait pu le décrire, et elle détestait y repenser.
Si cela n'avait pas été pour la mort accidentelle de Sif, il était probable que la reine n'aurait pas rouvert ses Mémoires avant plusieurs décennies.
Certaines choses avaient besoin d'être laissées en paix.
La blonde soupira, avant d'envelopper instinctivement son corps de ses bras.
Cela faisait si mal.
Se souvenir.
C'était il y a si longtemps, à présent.
Tant de temps avait passé.
Tant de choses avaient changé.
Regrettait-elle ? Cette question était revenue la hanter, alors que les hurlements désespérés de Thor explosaient dans le palais, faisant trembler les murs de la violence de sa douleur.
Le palais entier était en deuil.
Celui de Jane était silencieux, et solitaire.
Avec les années, elle et la guerrière brune étaient devenues des amies particulièrement proches. La noble n'avait pas remplacé Darcy, non, personne ne le pourrait, et d'ailleurs Jane ne le lui avait pas demandé. Elle était sa propre personne, et cette personne était merveilleuse, une fois passé les barrières qu'elle avait érigées autour d'elle pour se protéger.
Oh, comme Jane l'avait comprise.
Elle non plus n'était pas douée pour communiquer, ou se montrer 'sociable'.
Darcy avait toujours été la seule à savoir la lire.
Même Eric, qui l'avait élevée, avait parfois eu bien du mal à la comprendre.
Darcy avait toujours réussi, la déchiffrant avec une aisance déconcertante et presque insultante.
C'était à cela que vous reconnaissiez les vrais amis.
Ils n'avaient pas besoin de mots pour communiquer.
Un regard, un sourire, un roulement de yeux, une phrase en apparence anodine, mais qui réveillerait un souvenir unique.
Jane ferma les yeux, repoussant ses larmes.
Instinctivement, sa main se posa sur le pendentif contenant les photos d'Eric et Darcy.
Comme ils lui manquaient.
Ils lui manquaient toujours, mais encore davantage en cet instant, alors qu'à leur perte venait s'ajouter celle de Sif.
Regrettait-elle ?
Cela avait toujours était la question, n'est-ce pas ?
Non.
Jane avait fait son choix, et elle l'avait fait en connaissance de cause.
Même si elle ignorait alors tout des combats à venir, les guerres, les batailles, la violence des pertes, les colères, les disputes, la rage de rester impuissante face au décès de ses amis – elle savait, oh, elle savait à quel point les choses seraient compliquées.
Thor avait été honnête, dès le départ.
Mais Jane avait voulu vivre.
Elle avait voulu vivre avec Thor, et leurs amis. Changer les choses avec eux, se battre pour améliorer Asgard. L'humaine qu'elle était alors n'avait pas supporté la réalité du royaume des neuf cieux, et encore moins l'idée d'y laisser seul le prince héritier.
Thor avait eu besoin d'un avis extérieur, et Jane avait décidé qu'elle voulait être cette personne.
La reine secoua la tête.
Comme elle avait été présomptueuse, et naïve.
Ou peut-être, son cœur s'était-il endurci face aux épreuves et à la réalité du pouvoir.
Peut-être, la jeune humaine d'alors serait-elle scandalisée de constater le cynisme à venir dans son futur.
Mais n'était-ce pas ce qui arrivait toujours, lorsque vous vieillissiez ?
Jane soupira, et secoua la tête.
Elle était si, si fatiguée.
Ses amis lui manquaient.
Darcy aurait su quoi lui dire.
Elle savait toujours.
Cela avait été si horrible, les semaines suivant sa transformation. Son corps avait été soigné, mais la Pomme avait laissé des conséquences imprévues sur son esprit. Jane plissa les lèvres, sa mauvaise humeur augmentant. Ces effets auraient pu être prévus, si seulement Odin et les guérisseuses avaient accepté de partager leur savoir. Jane n'était pas la première personne à s'être transformée, les symptômes étaient connus. Les choses auraient surement été bien plus simples si le groupe avait eu une idée d'à quoi s'attendre.
Les pertes de mémoire.
Les sauts d'humeur.
Les crises d'angoisse, alternant avec des fous rires incontrôlables, presque hystériques.
Les regards dans le vide.
L'oubli lent mais certain de ses origines, le désintérêt pour la Terre et ses amis.
Et bien sûr, une incapacité à demeurer éloignée trop longtemps de Thor.
Ce n'était pas que physique : l'attirance sexuelle existait toujours, bien évidemment, mais il ne s'agissait pas que de cela. Oh, non. Cela aurait été trop simple, bien évidemment.
Pour une raison que le groupe avait mis longtemps à comprendre, mais qui s'était révélée être la clé, Jane ne supportait pas de rester éloignée du prince. Peu importait ce qu'elle faisait, ou avec qui elle était : elle ne se sentirait pas bien en son absence, triturant ses vêtements, ou se mordant les lèvres, avant de commencer à s'agiter comme l'aurait fait un enfant capricieux.
Seule l'arrivée de Thor permettrait de la calmer.
Tout le monde avait pu le noter, bien évidemment. Le mal-être de la jeune femme avait été évident, ainsi que son comportement anormal, son instabilité entrainant des échanges de regards inquiets alors que tous se fixaient, impuissants.
Personne, cependant, n'avait su comment réagir, voire, tout simplement, oser évoquer le sujet.
Jane avait effectué la transformation, au prix de sacrifices et de souffrances terribles. Admettre que les choses ne se passaient pas correctement aurait conduit à une explosion.
Que faire, que dire ?
Lui proposer entrainement sur entrainement, comme Sif ? Armes, chevaux, natation, course, la brune rivalisait d'idées pour aider Jane à expulser cette énergie débordante qui la brulait de l'intérieur. La nouvelle Asgardienne s'en régalerait, y trouvant une rare paix d'esprit alors qu'elle se perdait dans l'exercice physique. Volstagg les attendrait toujours à leur retour avec l'équivalent d'un banquet, et c'est rassasiée que Jane se jetterait sur Thor, un large sourire vorace aux lèvres.
Le blond l'accueillerait toujours avec un sourire et un rire, la faisant tourner sur elle-même avant de l'entrainer à sa suite, ou bien dans les airs, sous le regard amusé des badauds.
Thor avait semblé si heureux alors. Jane soupira, avant de frapper le mur de son poing, irritée. Son mari avait tellement souffert que lui non plus n'avait pas eu le courage de voir ce qui se déroulait sous ses yeux. Jane était en vie, et en excellente santé, et c'était tout ce qui comptait. Mais même lui ne pouvait se leurrer complètement sur les réactions étranges de la jeune femme. Combien de fois la fixerait-il de loin, lorsqu'elle ne le voyait pas, l'étudiant silencieusement ? Combien de fois l'avait-il veillée la nuit, priant désespérément tous les dieux qu'il connaissait pour une aide dont il savait qu'elle ne viendrait pas ?
Jane était soignée, et pourtant, quelque chose n'allait pas.
La Pomme l'avait changée, d'une manière qu'il n'avait pas envisagée.
Le Fruit l'avait prévenu.
Et les légendes étaient claires.
La Pomme ne vous transformait pas simplement physiquement, elle faisait de vous un Asgardien, corps et âme.
Le souvenir de la Terre devait disparaitre, pour laisser place à Asgard.
La pire crainte de Jane était en train de se produire, et personne autour d'elle ne savait comment l'aider.
Thor avait promis de la protéger, mais il se sentait si désemparé.
Plusieurs fois, il avait offert à Jane de se rendre sur Terre pour visiter ses amis. La jeune femme sourirait, avant de secouer la tête (« plus tard »), ou simplement continuer leur conversation, comme si elle ne l'avait pas entendu. Ses télescopes demeuraient abandonnés dans leurs quartiers, ainsi que tous ses traités d'astrophysique. Les jeans et t-shirts qu'elle avait tant affectionnés gisaient oubliés dans sa malle, recouvrant les lettres de ses amis, remplacés par des robes de tout type et toute taille.
Un mois était passé depuis sa transformation, et déjà, toute trace de son ancienne vie semblait disparaitre.
Et personne, non, personne, ne savait comment réagir.
- Ce n'est pas normal, Hogun !
Fendral reposa avec brutalité sa coupe sur la petite table à côté de son lit, faisant voler une partie du contenu sur le bois. Se retournant, il commença à faire les cent pas, son expression crispée et furieuse.
Assis en face de lui sur le large canapé rouge couvert de coussins dorés que le blond avait ramené de son château familial, Hogun le dévisagea silencieusement.
Ce n'est pas elle ! Elle n'est pas.. Il se passe exactement ce que Jane craignait ! Elle est en train de tout oublier, et personne ne réagit !
Et comment sommes-nous supposés agir ? murmura le prince. Tu as constaté comme nous tous sa réaction lorsqu'on lui propose de se rendre sur Misgard, ou d'étudier les étoiles avec son étrange matériel. Hogun leva la main, énumérant sur ses doigts les différentes réponses. Passivité complète, absence d'intérêt, regard qui se perd dans le vide et sensation d'hébétude, oubli des paroles que nous venons d'échanger.. Et je ne parle même pas des fois où nous avons insisté : hyperventilation, colère subite, agressivité presque physique suivie de crises de larmes.. Nous sommes chanceux que Thor n'en ait jamais eu connaissance.
Thor, Thor.. Thor est épuisé, il ne veut pas voir.. Fendral saisit sa coupe, la vidant d'un geste brusque. Notre pauvre ami a tellement souffert, qu'admettre la vérité lui est impossible. Je crains qu'il ne s'effondrerait, si nous le confrontions à la réalité.
Ce qui en revient à ma question initiale. Hogun haussa un sourcil. Comment sommes-nous supposés agir ?
Les épaules du blond s'affaissèrent, avant qu'il ne se laisse tomber à ses côtés.
Je ne sais pas, souffla-t-il. Je ne sais pas, Hogun. Mais il est impossible de rester passif plus longtemps. Nous avons promis à Jane que nous veillerions sur elle. Sa pire crainte était de perdre sa mémoire, et c'est exactement ce qui est en train de se produire.
Certains te diraient que c'est peut-être pour le mieux, murmura le prince, en même temps qu'il leur resservait à boire. Que cela permet une transition plus douce, sans souffrance.
Fendral renifla.
Laisse le Père de Toutes choses en dehors de cela. Ce n'était pas le souhait de Jane, et c'est tout ce qui compte.
Tu en es réellement amoureux, hein ?
Hogun le dévisageait, son expression perçante. Son ami se tortilla sur son coussin, gêné.
Est-ce si important ?
Cela l'est, si tu es le seul à t'en souvenir, murmura l'autre homme, son regard se faisant inquiet. Si cela fait partie des souvenirs qu'elle a oubliés. Elle ne comprendra pas la réelle profondeur de ta colère.
J'ai juré d'être là pour elle, quoi qu'il se passe. Fendral se leva brusquement, ses poings serrés. J'ai juré, Hogun. Pas devant elle, mais à moi-même. Elle m'a fait l'honneur de son amitié, et ce alors que rien ne l'y obligeait, et je..
Je sais, murmura son ami en le rejoignant. Elle a touché le cœur de tout le palais. Avec pudeur, il pressa son bras, lui exprimant son soutien. Personne ne l'abandonnera, ami. Nous trouverons.
Le temps presse, souffla le blond. Plus les jours passent, et plus son état s'empire.
Hogun hocha la tête.
Alors nous n'avons pas le choix. Il faut agir. La confronter, sans reculer.
Fendral ferma les yeux, les mains moites.
Il était un des Trois guerriers d'Asgard, l'un des meilleurs combattants de son temps. Il avait participé à plus de batailles et de guerres qu'il ne pouvait en compter, affronté des êtres que la plupart des paysans n'auraient jamais imaginés. Il avait fait face à des géants de Glace, au terrifiant Laufey en personne, à la folie de Loki, au retour de l'Elfe noir.
Et pourtant, rien ne semblait l'avoir préparé à la confrontation à venir.
Cette fois, il n'y aurait pas de sang, ou de mort. Pas d'ennemi à abattre, ou en tout cas, rien de physique.
Cette fois, l'ennemi prenait la pire des formes.
Celle d'une de ses amies, victime d'un charme dont il ignorait comment la libérer.
Ses précédentes tentatives n'avaient pas abouti. Comment pouvait-il être certain que celle-ci réussirait ?
Il n'avait pas le choix.
Si cette fois ne fonctionnait pas, aucune autre ne le pourrait.
Fendral inspira profondément, avant de rouvrir les yeux.
Il était un guerrier d'Asgard, l'ami de Thor et de Jane. Il ne reculerait pas.
Une main pressa son bras, lui faisant tourner la tête. Hogun le dévisagea, une expression déterminée sur son propre visage.
Fendral sentit un sourire étirer ses lèvres.
Il n'était pas seul dans ce combat, et c'était tout ce qui comptait.
