Hey !
Ça fait un moment que je suis pas passé dans le coin. Oups.
En vrai j'ai pas mal décroché de KH, mais il me reste des OS en stock et j'essaie de me motiver à les poster ! Du coup en voilà un premier - il m'en reste deux autres pour ce recueille.
Le thème de cet OS était Secret.
Merci aux personnes qui ont commenté les textes précédents, et bonne lecture !
La jeune fille aux fleurs
.
Elle a l'air d'une enfant. Une enfant qui rit au milieu du champ, sous l'oreille attentive des fleurs. Ses cheveux tangent et s'enroulent dans les bras du vent. D'une droiture de cyprès, elle se tient les mains dans le dos, ses deux pieds enfoncés parmi les herbes. Comme une plante qui aurait fendu le sol au milieu de la nuit. Poussé dans le secret.
C'est peut-être le printemps qui l'a mise là, Demyx pense. Elle en a les couleurs dans sa jolie robe. Rose, rouge, blanc, des ton légers tout en délicatesse. C'est une fille de la saison, un esprit. Un mystère. Curieux, il s'approche doucement, scrute l'apparition derrière la clôture. La voit qui se penche pour effleurer les pétales jaunes d'une gentiane épanouie.
Il voudrait la cueillir pour la ramener chez lui.
Mais ses doigts touchent le fil électrique qui traverse la barrière, et la décharge part.
— Aie !
Elle se tourne immédiatement. Ses cheveux s'enroulent autour de son corps, lâches. Retombent mollement dans son dos. Sa main abandonne les feuilles avant de les toucher.
Elle le voit. Qui la voit.
Ça le frappe, la couleur de ses yeux. La même que les siens, bleus et verts dilués l'un dans l'autre.
Il a peur qu'elle s'enfuit comme un petit animal surpris qui retourne vers son terrier.
— Attends ! Pars pas, s'il te plait !
L'étonnement sur son visage. Elle n'allait pas partir, il comprend. Il ne lui fait pas peur. Il peut s'approcher.
Armé d'une branche qu'il ramasse non loin, il soulève la vilaine clôture électrique avant de passer en dessous. L'herbe haute du champ vient lui chatouiller la taille. Il aime bien ça. Ces brins qui chatouillent. Parfois les sauterelles s'y cachent et il peut leur courir après. Les garder au creux de sa main avant, de toutes les relâcher en même temps.
Mais aujourd'hui, les insectes ne l'intéressent pas. Il a trouvé mieux.
— Tu t'appelles comment ? il demande.
Peut-être qu'il aurait d'abord dû dire bonjour. Ses parents insistent souvent sur son manque de politesse. Mais la politesse, c'est pour les adultes. Et lui, il a sept ans.
La fille lui sourit. Elle doit penser comme lui.
— Aerith.
Peut-être qu'elle non plus, elle n'aime pas la politesse. Qu'elle fait aussi couler l'eau sans se brosser les dents quand ses parents ne la surveillent pas, et qu'elle vole des gâteaux dans le placard, dressée sur la pointe des pieds sur une chaise bancale, au milieu de la nuit. Est-ce qu'elle aime la pâte d'amande ?
Il veut lui demander tout ça, et beaucoup d'autres choses. Son cœur cogne de curiosité. C'est la première fois qu'il la voit dans le coin. Est ce qu'elle vient d'emménager ? Le village est petit, il aurait vu sa famille passer. Ou alors elle n'est pas d'ici. Enfin, pas de son village. Et si c'était la fille du monsieur qui vit dans la vieille ferme, plus loin ?
Il a la question dans la bouche, mais plutôt que de parler, il préfère danser d'un pied sur l'autre. C'est elle qui se lance, avec son grand sourire édenté.
— Dis ? T'aimes les fleurs ?
xoxoxox
Jusqu'à sa rencontre avec Aerith, Demyx est un garçon presque sage. Il vole des biscuits dans les placards, mais jamais plus de deux - ou trois. Quatre les jours de grande faim. Il veille un brin le soir même quand ses parents ont éteint la lumière, et il rentre toujours quelques minutes après le couvre feu qu'on lui a imposé, sans déborder sur l'heure suivante. Il piques des fraises dans le jardin de sa mère, passe sous les clôtures des champs, vise le jardin du voisin quand il fait pipi dehors. Il connaît quelques insultes, mais pas toutes, et parfois il en dit. Pas devant les parents, bien sûr.
Avec la jeune fille, il tente une bêtise qu'il n'a encore jamais faite : sécher l'école.
Ce n'est pas trop compliqué. La maîtresse remarquera sans doute son absence, mais elle pensera qu'il est malade. S'il revient demain, elle n'appellera pas ses parents. Reste à espérer que personne ne passe chez pour lui apporter les devoirs, mais ça, il n'a pas envie de s'en inquiéter.
Quand sa mère l'accompagne à l'école, les autres ne sont pas encore arrivés. Elle le dépose tôt, le travail l'attend. Et lui, il attend que la voiture s'éloigne, perché sur son morceau de muret. Il balance ses jambes dans le vide, compte jusqu'à cent. Cent, c'est long. Elle est sans doute déjà loin, quand il prend la direction des champs.
— Salut !
Perdue dans une nature à découvert, où les fleurs du printemps ont laissé place aux couleurs de l'été, la fille est encore là.
— Tiens. T'es pas à l'école, toi ?
— Non. Pas aujourd'hui.
Elle ne lui pose pas de question. Elle ne peut rien dire, puisqu'elle n'y va pas non plus. Peut-être que c'est trop loin pour elle ? Qu'elle fait la classe à sa maison, avec le vieux bonhomme de la grange ? Ça arrive, quand il n'y a pas de maîtresse dans les villages. Sora par exemple, il ne vient plus à l'école cette année. C'est sa maman qui lui fait les cours.
L'herbe frais murmure sous ses semelles alors qu'il s'approche.
— Tu fais quoi ? il lui demande.
Entre les mains d'Aerith, les fleurs se sont rassemblées, entortillées autour d'un long tronc vert. C'est joli comme elle fait, il aime. Il veut apprendre à l'imiter.
— Une couronne de fleurs.
— Une couronne ?
— C'est ça. Avec des pâquerettes.
Les pâquerettes, Demyx n'aime pas trop. C'est tout petit, avec un gros cœur et des pétales blancs. Lui, il préfère les fleurs qui font des petits parachutes éparpillés quand on souffle dessus. Les pissenlits.
— On peut pas faire de couronnes avec, Aertih déclare.
— Oh. Pourquoi ?
— Parce que les graines vont s'envoler.
Elle n'a pas tort. Il est triste quand même. Mais pas pour longtemps.
— Va chercher des pâquerettes. Mais ramène juste celles qui ont une longue tige ! Si tu cueilles que la fleur, ça sert à rien.
— D'accord.
Il obéit, et il revient les mains pleines de corolles pâles d'où s'étend un long fil vert. Quand il les lui tend, elle secoue la tête.
— Pose-les là.
Là, c'est à ses pieds. Il s'exécute, et il prend les instructions qu'elle lui donne de sa petite voix ferme. Il enroule les queues des pâquerettes sous leurs pétales, les glisse le long de la colonne qui se forme, et il recommence. Encore. Et encore. Et encore. Fleur après fleur.
— Attention, elle est trop courte celle-là.
Patiemment.
Quand il rentre chez lui, le soir, sa couronne de roi des fleurs sur la tête, il passe la porte d'un pas trépignant. Son papa lui demande qui a bien pu lui faire une si jolie parure, et le garçon s'exclame, la bouche pleine de joie.
— C'est Aerith !
Il ne remarque pas comme l'homme plisse les yeux.
xoxoxox
Un autre jour, il neige. Les mois ont passé, et même les années. Demyx a dix ans, et il aime comme les perles blanches chutent depuis le ciel pour mouiller ses cheveux. C'est froid. Il a dû enfiler une épaisse doudoune, son col suffisamment remonté pour y loger son nez rougit. Une paire de mouffle recouvre ses mains. C'est sa mère qui les a achetées, tout spécialement pour la saison. Elles sont grises et gonflées. Chaudes.
En même temps que la neige, les vacances sont arrivées. Alors il n'a pas école. Aerith non plus. Mais Aertih n'a jamais école. Elle fait les vacances tout le temps.
Ça a l'air chouette, pourtant, elle ne se rend pas compte de la chance qu'elle a.
— C'est trop bien. Moi aussi je voudrais arrêter l'école.
— Et tu ferais quoi, à la place ?
Il n'a pas à réfléchir longtemps pour trouver une réponse.
— J'aurais une guitare, et je ferais de la musique dans la rue pour que les gens me donnent de l'argent.
Oui. Prononcé à voix haute, son projet sonne comme un joli rêve. Il sourit.
— Au début ça ferait pas beaucoup d'argent, parce que je jouerais pas très bien, et qu'y a personne au village. Mais comme je dormirais chez mes parents il faudra juste que je paye ma nourriture. Et tout le reste je le mettrais de côté pour payer le train de la ville.
Le train qui ne passe pas dans le village. Il faudrait qu'on le dépose à la gare, à une heure d'ici. Mais sa maman serait peut-être d'accord. Ensuite, il devrait trouver quelqu'un pour l'héberger. Ou alors il arriverait en été, comme ça il dormirait dehors sans craindre le froid. Il s'allongerait sur un banc, la tête vers le ciel, les yeux pleins des étoiles qui pleuvraient au-dessus de lui.
Et il aurait un chien. Un gros chien. Qu'il appellerait Tulipe, comme l'ourson dans sa bande dessinée.
— Pour ça, faudrait d'ja que t'ai une guitare, Aerith souligne.
— Je vais en avoir une !
Enfin, peut-être.
— Pour mon anniversaire. Je l'ai demandée à mes parents.
— Ah ?
— Oui.
Il hoche vigoureusement la tête.
— Une pas trop chère. Mais avec, je vais pouvoir apprendre à jouer.
— C'est un bon début.
La neige leur tombe dessus. Elle se pose à peine sur le rocher où ils reposent, les courtes jambes agitées dans le vide. Mais elle attend sur le sol, gonfle patiemment. Elle enveloppe leur pierre, s'étend comme une mousse qui recouvre leur chemin. Si les traces de pas de Demyx sont encore visibles, ombres blanches enfoncées, celles d'Aerith ont déjà disparu. Elle est arrivée tôt.
— Et toi, tu fais quoi quand je suis à l'école ?
— Je fais l'école chez moi. Je te l'ai déjà dit, elle ajoute en tirant la langue.
— Mais tu fais pas l'école à la maison tout le temps !
— Je la fais aussi souvent que toi t'y vas.
Quand elle parle, les mots s'assemblent comme les pièces d'un puzzle bien découpé. Tout est dans l'ordre, ça sonne juste et droit. Elle articule avec précision, même quand elle parle aussi vite que lui. Un talent qu'il lui envie.
Il faut qu'il soigne son articulation, s'il veut se mettre à chanter.
— Et quand t'as fini l'école ?
— J'aide à la ferme.
— Et après ?
— Eh ! J't'en pose des questions, moi ?
Il va pour la bousculer, mais elle l'évite. Ça aussi elle sait faire, bouger comme un renard souple. Son corps se tord plus efficacement que la tige d'une fleur. C'est bien pratique, quand ils jouent à chat dans les champs.
— Tu d'vrais rentrer. Tes parents aiment pas quand tu reviens après le couché du soleil, elle fait remarquer.
— Mm.
Il sait qu'elle a raison, mais il n'a pas envie de bouger. Il veut regarder la nuit qui se couche et la neige qui bleuit, comme un grand lac gelé. Attendre là, avec elle, que le monde s'éteigne.
C'est beau, la neige.
Si elle tient toute la nuit, ils en auront assez pour en faire un bonhomme. Il pourra piquer une carotte au frigo pour lui servir de nez.
xoxoxox
Le lendemain, la neige est encore là. C'est Aerith qui manque. Demyx hésite. Il sait que la grande ferme est tout au bout du chemin, il passe devant quand ses parents l'emmènent à la ville. Mais il n'a jamais trottiné seul jusque-là, et il sait qu'il n'en a pas le droit. Et puis, trottiner par ce temps sur un terrain qu'il ne connaît pas, c'est une mauvaise idée. La terre sèche aura gelé. Et qu'il sait s'il ne va pas se perdre dans ce paysage soudain inconnu ?
Alors il attend. Un jour, deux. Une semaine. Perché sur son rocher. Ses gambettes battent le vent. Un jour de plus, et la neige fond. Et il n'a pas fait son bonhomme.
Et le soleil revient sur une terre molle de gadoue. Quand son amie apparaît, il ne reste que de petits tas gris sale sur le bord du chemin, à l'ombre des arbres. Une terre-neige pâteuse qui tâche ses chaussures.
— Désolée, elle lui dit. J'ai plus le droit de sortir quand il neige.
Demyx baisse les yeux. Il cache mal sa déception.
Aerith le contourne pour s'approcher du champ humide, comme si de rien était.
xoxoxox
Après l'hiver, il y a un nouveau printemps plein de fleurs, et un été. Un été sans école, encore, avec des vacances immenses. Demyx en profite d'autant plus qu'au retour de l'automne, il partira en pensionnat. Il n'y a pas de collège assez proche de chez lui pour que ses parents l'y emmènent.
Et qui dit pensionnat…
Enfin, il n'a pas envie d'y penser. Même s'il y pense de plus en plus souvent.
— Et toi ? Tu vas au collège où ?
— Toujours chez moi, Aerith lui dit.
— Ton père connaît le programme ?
— Il sait beaucoup de choses. C'est quelqu'un de cultivé.
C'est impressionnant. Si ses parents en savaient autant, Dem pourrait sans doute rester chez lui, à étudier sans vraiment étudier, le regard jeté par la fenêtre. Ce qui, finalement, ne le changerait pas de la classe.
Mais sa mère travaille loin. Et son père… Il l'aime bien, son père. Seulement voilà. Il préfère autant ne pas compter sur lui.
— Tu t'en vas quand ?
— En Septembre. Ça nous laisse encore tout l'été !
Et il compte bien en profiter.
Ils font les idiots dans les champs, courent sur un brin de forêt, à chercher des renards et des biches comme on en voit dans les livres. Bien sûr ils font trop de bruit, les animaux ne se montrent jamais. Mais ils s'amusent. L'essoufflement leur soulève le ventre et ils se laissent tomber le cul dans la terre et les feuilles humides, la bouche pleine de longs rires de gosses. L'odeur familière de l'humus les apaise. C'est frais, doux, un parfum qui s'étend jusque chez eux quand la pluie est tombée. Tout est parfait. Normal, ils n'ont même pas onze ans.
Quand Demyx rentre, il passe par le jardin et vole quelques framboises qu'il mange goulûment dans sa chambre. Ses parents l'appellent pour le dîner, il essuie rapidement le rouge autour de ses lèvres, et personne ne s'étonne de voir qu'il n'a plus faim. On le laisse picorer en paix.
— Tu étais où aujourd'hui ?
— Avec Aerith.
Ses parents se concertent d'un bref regard.
Il aimerait bien la leur présenter, mais Aerith refuse chaque fois qu'il l'invite. Trop tard, elle dit. Ou trop loin, quand ils jouent dans la forêt. Son père a besoin d'elle, il fait presque nuit, ou bien elle a oublié, mais elle doit passer fermer l'enclos des poules avant de rentrer, et le temps de les rassembler... Avec les renards dans le coin, mieux vaut se méfier. Et puis il y a les salades à ramasser, aussi. Elle tire le pan de sa robe, rit, évite la main qu'il lui tend, et s'éloigne en agitant la sienne.
Est-ce qu'elle viendrait dormir chez lui, cet été ? Il a un matelas exprès pour les invités. Un matelas qu'il n'utilise pas souvent - qu'il n'a même jamais utilisé - vu qu'il n'a pas d'amis à l'école. Il parle bien avec les autres garçons aux récrés. De quoi faire passer le temps. Mais il n'a pas d'amoureuse ni de vrai pote, parce que son vrai pote, c'est Aerith.
— Je dois me coucher à vingt-trois heures au plus tard, mais en vrai il suffit de parler doucement. La chambre de mes parents est en bas, ils nous entendront pas.
— Et ta guitare, ils l'entendront pas non plus ?
— Bah je jouerai avant vingt-trois heures.
Elle rit. Il sait que ça veut dire non, dans son langage, mais il insiste quand même.
— Juste pour un soir ! T'habites pas loin, je te raccompagnerai le matin si tu veux.
— C'est pas le problème.
Il n'aime pas quand elle sourit comme elle fait, c'est bizarre, bizarre en mal. C'est presque le même sourire que celui de la maîtresse, quand il a fait une erreur et qu'il doit s'en rendre compte tout seul.
— Puis j'pars la semaine prochaine. On pourra pas se voir jusqu'à la Toussaint, comme j'habite trop loin pour rentrer le week-end.
Cette fois, elle a les yeux un peu tristes. Pas comme lui quand ça déborde de larmes, non, c'est un sentiment plus calme, lointain. C'est ça, elle est triste de loin. Comme si elle voyait des choses qu'il était incapable de discerner.
— J'verrai.
La réponse le fait sourire grand, comme la victoire coule dans ses veines et glisse jusque dans ses mains.
— Cool ! Tu vas voir ! S'y nous reste des chamallows, on pourrait les planter sur des broches et les faire griller au-dessus de la cheminée. On fait ça au briquet chez moi parfois, mais c'est encore plus cool devant le feu ! Et si t'es là, ma mère fera peut-être un gratin avec les patates qu'il reste, c'est trop bon.
Il salive rien que d'y penser. Quand il la laisse, sur un aurevoir précipité, il ramène avec lui mille futurs différents qui crépitent dans sa tête. Des murmures sur l'oreiller, le goût sucré des bonbons mangés en douce. Les confidences du milieu de la nuit, et la musique entre eux.
Il pourrait lui glisser sa guitare entre les doigts, pour lui apprendre à jouer.
Mais le lendemain, Aerith n'a pas de réponse à lui donner. En fait, le lendemain, il n'y a pas d'Aerith. Ni le surlendemain. Ni le reste de la semaine.
Dans la voiture qui l'emmène vers la ville, il colle son nez contre la vitre. Alors qu'il passe devant la vieille ferme, il scrute désespérément l'amas de vieilles pierres, de poutres et de fenêtres. Les volets fermés à l'étage. Il voit le type à la barbichette blanche en train de s'occuper de son jardin. Seul.
Puis la bâtisse s'efface dans le paysage.
xoxoxox
— Salut !
Un mois de cours n'aura pas suffit à apaiser sa déception. Aerith a beau lui sourire grand, il baisse les yeux.
— Quoi ? Tu fais la tête ?
— T'es pas venue.
Il croise ses bras emmitouflés dans un manteau trop petit, bougonne le nez pointé vers les feuilles mortes. Le vent frais de l'automne est déjà là. Il lui passe dans les cheveux comme une main consolante.
— Désolée. On était occupés, à la ferme.
Sans doute. Il la croit sur parole, mais son cœur n'en reste pas moins tout serré. Il y tenait, à cette soirée. Trop. Les films qu'il s'inventait ont tous brûlé, et il en a retourné les cendres de longues semaines durant comme on triture un bleu.
Aerith l'a laissé partir seul. Il a eu tout le loisir d'y réfléchir, et il en a conclu que s'il n'avait pas tant insisté, elle serait peut-être revenue. Mais ça le fait se sentir coupable, et il déteste ça.
— Tu m'as même pas dit au revoir.
Il ne peut pas la regarder. Il cherche la rancœur qui a pourri ses nuits, mais le sourire de la jeune fille brise ses barrières.
Et ses yeux.
Il s'imagine aller se blottir dans ses bras, contre sa peau chaude. Lui tenir la main.
— J'pensais pas que tu partirais si tôt. Quand j'suis revenue, t'étais déjà plus là.
Elle hausse les épaules, tourne la tête et adresse son regard au champ de feuilles brunes. Elle se détache du monde pour mieux le contempler. Son cœur est aussi léger que les volants de sa robe, une robe elle-même bien trop légère pour la saison.
— Tu m'en veux ?
Oui. Non. Il n'y arrive pas. Il lui en a voulu quand il était loin d'elle, ses poings serrés contre lui dans son lit, à nourrir son souvenir de sa rancune gamine. Mais maintenant qu'elle est là, il ne peut pas la détester.
— Non.
Il ne veut pas gâcher le temps qu'il lui reste à passer avec elle.
— Il vont jouer une pièce sur la place au village, il ajoute. Si jamais tu veux venir, ma mère m'a donné des places.
— Je pourrai pas rester dehors aussi tard.
Il s'en doutait. Il se demande ce qui la pousse à rentrer chez elle si tôt et il pense, soudain... C'est idiot est évident à la fois, tellement évident qu'il s'étonne ne de pas y avoir pensé avant. Ce serait tellement logique, pourtant.
Est-ce qu'elle a peur du village ?
— Viens, elle lui dit. On sera mieux dans l'champ. Faut qu'on profite des dernières fleurs de la saison.
Elle lui tend la main, il va pour l'attraper et elle la recule au dernier moment. Pas le temps d'effleurer ses doigts. Il n'en sent même pas la chaleur.
Mais il lui emboite le pas et elle ne se retourne pas une seule fois.
Galopant devant lui, elle avance comme une princesse qui se sait suivie.
xoxoxox
Les saisons passent. A nouveau, il y a un hiver plein de neige, un printemps que les fleurs percent timidement. Il y a des vacances, des jeux dans la nature, un renard qu'ils aperçoivent de loin et qu'ils contemplent, comme un trésor éphémère. Demyx l'appelle Axel. Il espère le revoir un jour.
Ils se lèvent tôt le matin sur les conseils de son père, mais ne trouvent jamais de cerf. Peut-être qu'ils n'y en a pas, dans la région. C'est dommage. En revanche, ils croisent la route d'un sanglier affamé qui retourne la terre en quête de nourriture. Cachés dans les fourrées, ils l'observent. Son pelage dru, ses sabots secs qui martèlent la terre. Un silence infini s'étire.
Parfois, Demyx ramasse des glands troués et il les casse pour trouver des asticots, comme quand il était petit.
Il y a l'été, la chaleur des soirées à l'ombre. Plus de cours, pas de devoir ni de pensionnat. Des rires à n'en plus pouvoir, de nouvelles fleurs dont Aerith lui apprend les noms. Gentiane, Digitale,Vipérine. Puis vient un autre été. Demyx a douze ans, et treize. Son amie aussi. Elle n'évoque jamais son anniversaire. Quand il y pense, c'est déjà trop tard, si bien qu'ils ont toujours le même âge.
Les jeux passent, laissent place aux longues discussions.
— Y a une fille au village.
C'est un mensonge. Enfin pas tout à fait. Il y a bien une fille au village, et même plusieurs. Mais ce que Demyx va dire, là, c'est faux. C'est faux sans être dit, une idée qu'il a eu et qui n'est peut-être pas très bonne, mais il va quand même la suivre.
— Elle s'appelle Larxène. Elle a les cheveux super blonds. Parait que c'est parce que sa mère vient d'Allemagne, même qu'elle a un accent et tout.
Larxène jure, et c'est drôle. Elle mâche tout le temps du chewing-gum que son père ramène de la ville où il travaille. Ça fait un bruit peu ragoutant, mais ça sent bon la menthe.
— Des fois on parle quand on se croise au village. Elle va au collège en ville parce que son père peut l'emmener quand il va bosser. Et elle rentre avec lui le soir. C'est cool.
Ils plaisantent devant le tabac, quand elle va chercher les clopes de son paternel. Mais ça ne va pas plus loin.
Allongé dans l'herbe, près de lui, Aerith admire la course des nuages.
— Et qu'est-ce qu'elle a de particulier cette Larxène ?
— Je l'aime bien. Je crois.
— Tu crois ?
D'accord, il a toujours été nul pour mentir. Et elle, elle est douée pour le remarquer. Son souffle ressemble à un rire contenu.
— T'es bête, Demyx.
— Toi-même.
— Si elle te plait, t'as qu'à aller lui parler. J'crois pas qu'elle ait des masses de prétendants dans le coin.
— Je lui parle. Genre, quand je sors. Et qu'on se croise.
Il pourrait lui demander son numéro, maintenant qu'il a un téléphone. Ça capte tous les trente-six du mois ici mais avec Internet, ils peuvent parler sur Messenger. Demyx a découvert en se créant un compte Facebook - qu'il oublie aussitôt qu'il revient au village.
Au début, il a cru qu'il pourrait enfin garder contact avec Aerith au-delà du village. Mais elle n'a ni téléphone, ni ordinateur. Juste la télé, et encore.
— Bravo. Elle sait que t'existes, tu pars pas trop mal.
Apparemment, son récit ne lui fait ni chaud ni froid. Tant pis.
Demyx ravale sa déception.
Il va pour lui donner un coup de coude, mais elle s'éloigne. Son corps fin roule dans l'herbe, ses yeux brillent, elle rit du bout des dents.
— Raté, Don Juan.
— Nan, m'appelle pas comme ça !
— Quoi, ça te plait pas ? C'est pas trop mal pourtant, comme surnom.
— Arrête, c'est super moche. Et ça vient d'une pièce de théâtre.
— Et quoi ? T'aimes pas le théâtre ?
— D'une vieille pièce de théâtre.
Pas qu'il ait quelque chose contre. Juste, les livres qu'on leur donne en cours, c'est... Vraiment, c'est loin d'être ce qu'il préfère. Par contre, il aime bien les mangas que ses potes du pensionnat lui prêtent. Il faudra qu'il en achète pour les montrer à Aerith.
Aerith, dont les cheveux longs tombent dans le dos en dégringolant. Aerith aux yeux aussi verts que les siens, aussi bleus, des lacs remplis d'algues. Ses boucles brunes ont la couleur de ses propres racines, et si le soleil ne lui faisait pas une blondeur légère, ils auraient presque la même tignasse cendrée. Les boucles en revanche, rien à voir.
Il aimerait bien les caresser. Est-ce qu'il peut ? S'il tend la main, là, qu'est-ce qui se passera ?
— Tiens. Souffle-les avant que le vent le fasse pour toi.
La jeune femme lui tend un pissenlit, alors qu'elle en approche un autre de sa bouche. Elle gonfle grand ses poumons pour éparpiller le sien.
Il ne sait pas comment elle s'y prend, mais elle arrive toujours à les cueillir sans les abîmer.
Ils soufflent et soufflent encore, et font voler autour d'eux milles minuscules graines que le vent leur vole. Demyx s'allonge à nouveau pour les regarder s'enfuir. Loin de lui. Ça le rend triste, triste léger, comme un hiver au coin du feu.
— T'as fait un vœu ? elle lui demande.
Sa voix est claire. Un rayon de soleil qui coule dans l'oreille.
— Oui.
— Lequel.
— Secret.
Qu'Aerith accepte enfin de venir dormir chez lui, pour passer la nuit à murmurer avec elle sur le vieux matelas qu'il n'a jamais sorti.
— Et toi ? il enchaîne.
— Peut-être.
Il ne la voit pas sourire, mais ça s'entend dans son timbre. Il sait comme ses pommettes remontent, ses lèvres séparées qui dévoilent un morceau de dent blanche.
Comme les pissenlits, il se laisse porter par le vent.
xoxoxox
Encore une année passe et toujours, ils ont le même âge. Et quand enfin Demyx a quinze ans, Aertih en a quinze aussi, et il lui tend les chocolats que sa mère lui a acheté pour Pâques. Comme chaque année, elle refuse poliment. Elle a eu les siens.
Il ne comprend pas qu'on puisse refuser du chocolat. Surtout quand on aime ça.
— Les dorés sont à la praline. C'est les meilleurs.
— S'tu le dis.
Rien à faire. Il les mange tous.
Quand ils rentrent le soir, et que sa mère lui demande pourquoi il a emporté le paquet dehors, il répond machinalement.
— Je voulais partager avec Aerith, mais elle en a pas voulu.
La femme ouvre la bouche. Elle va pour dire quelque chose, se rétracte. Plus tard, il l'entend qui murmure dans la chambre avec son père, mais les mots mâchés par le mur lui sont inaccessibles. Il grimpe dans sa chambre sans plus s'en inquiéter.
Les étoiles accompagnent son sommeil. Le lendemain, comme toujours, il retrouve son amie et ses robes légères que le vent fait danser. Elle a soigné ses cheveux, toujours plus long, qu'aucun mouton de pollen ne vient déranger. Un ruban rouge les retient. De la voir, il a envie de lui prendre la main, de l'amener avec lui sur le chemin du village pour se balader. Sentir ses doigts enroulés autour des siens. Leurs paumes unies.
Mais chaque fois qu'il essaie, elle esquive.
— Eh, dis-donc ! Tu crois que j'te vois pas faire, là, p'tit galopin ?
— Moi ?
— Laisse ma main tranquille.
— Alors déjà je suis pas petit, je fais une tête de plus que toi !
— Tu sais très bien c'que je veux dire, fais pas l'innocent.
Pour la discrétion c'est râpé. Mais il a d'autres plans en tête. Des plans qui impliquent les chocolats dans sa poche - des truffes qu'il a lui-même préparées, cette fois.
Il n'a jamais eu l'occasion de lui faire de cadeaux. Ce sera le premier. Sauf s'il compte les asticots qu'il sortait des glands, à huit ans.
Non. Il ne va pas les compter.
— Dis ?
— Mm ?
— J't'ai parlé de Larxène.
Avec qui il parle toujours par message et qu'il a vaguement embrassée, une fois. Sur la bouche. Ça a duré quelque chose comme deux ou trois secondes et il a senti ses seins contre son torse. Ils n'en ont jamais reparlé. De toute façon, maintenant, elle sort avec Xaldin.
— Mais tu m'as jamais dit si toi...
— Quoi ? Tu veux savoir si j'ai un petit copain, c'est ça ?
Elle le devance. Comme toujours.
— Tu serais pas jaloux, des fois ?
Peut-être. Si elle en a un, c'est possible.
Comme elle voit qu'il est sérieux, elle s'arrête et le zieute de haut en bas, sourcils haussés.
— Je t'arrête tout de suite, bonhomme. J'te rappelle que je fais toujours l'école à la maison.
— Mais tu vois bien des gens au village, non ?
— Vite fait quand je vais aux courses, et j'y vais pas souvent.
— Même, ça suffit pour croiser quelqu'un que t'aimerait bien.
— Pour bien aimer bien les gens, Dem, faudrait au moins que j'leur parle.
Mais elle doit bien leur parler, non ? Au moins à l'unique caissier de l'unique épicerie du coin.
— Pas besoin. Suffit que tu croises souvent quelqu'un souvent, et...
— Et quoi ? J'ai mieux à faire que d'admirer les coqs qui s'trimballent au village. Tu crois vraiment que je m'intéresse à ce genre de gars ?
Ou elle pourrait, disons, bien aimer un ami qu'elle voit souvent. Un ami d'enfance qui connaît les moindres recoins de la forêt, le nom des fleurs et toutes les chansons qu'ils ont inventées. Un petit blondinet coiffé comme un coq dont elle refuse de prendre la main.
D'ailleurs, elle a croisé les siennes dans son dos.
— Et à la télé ?
— J'préfère lire.
— Et dans les livres ?
— J'lis pas pour tomber amoureuse.
Elle se remet à marcher. Dans la poche Demyx, les chocolats attendent. Son cœur cogne, ses mains collent. Dans son corps le sang court trop vite, c'est lui que ça fatigue. Lui qui sent ses jambes comme deux lignes de cotons, maladroites. Il marche sur un nuage. Soudain, il se rappelle qu'il doit respirer.
— Mais…
Il faut qu'elle reparte avec, parce que lui, il repart demain. Pour deux longs mois au lycée.
Ça lui a pris du temps, de les préparer.
— Y a même pas-
— Demyx.
Elle s'arrête. Il entend qu'elle soupire grand, ses poumons gonflés qui se vident d'un coup. Ça fait remuer ses seins solidement soutenus. C'est bizarre, parce qu'autant ceux de Larxène lui font envie, autant avec Aerith, il n'a jamais voulu les toucher.
Il veut juste ses doigts. Sa main qui semble si légère.
Mais il y a son sourire. Toujours le même. Toujours un peu plus lourd. Ses yeux désolés qui passent au travers de lui.
— Ne tombe pas amoureux de moi, d'accord ?
Et son cœur trébuche. Il détourne les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que.
Aerith aime bien ça, les réponses floues. Cette fois, pourtant, elle ne peut pas lui reprocher d'avoir posé une question vague.
Elle le regarde comme on lit la fin d'une histoire triste, et il n'aime pas ça. Il voudrait qu'elle prenne sa main et qu'elle l'emmène se promener. Qu'elle viennent dormir contre lui, qu'ils murmurent toute la nuit, à rire la tête dans l'oreiller. Au réveil, ils feraient fondre des carrés de chocolat dans du lait avant de faire griller du pain. L'odeur envahissait la cuisine. Il la regarderait manger.
— On se connait depuis longtemps. Ce serait bizarre, hein ? elle ajoute.
Non, au contraire. Ce serait logique. Il la connaît depuis si longtemps, elle est comme une part de lui. Une moitié de cœur.
— Je trouve pas.
— Moi si. Alors oublie ça.
Elle se tourne.
Ses poignets sont fins. Lui aussi, il a un corps maigre, un ensemble d'os qu'on a collé les uns aux autres en essayant de les faire tenir par un sac de peau. Mais chez elle, c'est beau. Léger.
— Et garde tes chocolats. C'est gentil, vraiment. Mais c'est pas mon truc.
Demyx tique. Comment est-ce qu'elle a deviné ? Il n'a même pas touché sa poche.
Sa poche où le présent délaissé à commencé à fondre.
xoxoxox
Il y a deux mois au lycée. Deux longs mois. Des cours de maths qu'il enchaîne avec brio, en se découvrant un amour pour les équations. Il aime comme les chiffres lui parlent. C'est une langue qui le charme.
Deux longs mois, donc, cependant trop courts pour chasser la fille de ses pensées. Il veut lui dire tout ce qu'il a appris, lui parler de ses quelques amis de lycée. Passer sa main dans ses cheveux et y faire des tresses. L'embrasser, peut-être. Il n'est pas sûr. Il l'imagine parfois.
Quand enfin l'année se termine, il boucle sa valise sans remords.
Une fois de retour au bercail, il abandonne le bagage sur son lit avant de redescendre aussitôt. Il est pressé, on lui fait remarquer.
— Je vais voir Aerith !
Il passe la porte sans écouter la réponse qu'on lui donne. Pas le temps d'attendre, ça fait des jours qu'il fantasme la robe d'été qui danse autour d'elle. Une robe rose, sous une veste rouge qui découvrirait ses bras. Il a réfléchi et vraiment, il ne trouve pas ça bizarre d'être avec elle. C'est juste logique.
Aerith, elle est ce qu'il a de plus précieux au monde.
Il se pointe à la croisée des chemins, au champ, à l'orée de la forêt. Il se pose sur leur caillou préféré, celui qui ne peut désormais plus porter leur deux corps tant ils ont grandi. Et il attend.
Les fleurs s'agitent devant lui. L'odeur des champs lui parvient par effluve. Il retrouve le chant gai des oiseaux qui piaillent et se répondent, la froideur de la roche sous ses fesses. Les nuages traversent le ciel. Encore. Et encore. Le bleu qui s'assombrit et se pare d'orange. Le vent se lève, mais Aerith n'arrive pas. Et le soleil se couche sur ses espoirs déçus.
Tant pis, il a dû arriver trop tard. A moins qu'elle n'ait oublié qu'il rentrait aujourd'hui. Il réessayera demain, quand le coq aura chanté. En attendant, il s'en retourne vers chez lui.
Il passe le pas de la maison, et son air dépité n'échappe pas à son père.
— Elle était pas là, il répond, quand on l'interroge.
Mais le père, justement, se racle la gorge. Pas d'hésitation. Cette fois, il ne laisse pas son fils remonter.
— Demyx ?
— Quoi ?
— On peut parler un instant ?
— Si c'est pour le discours sur les préservatifs et tout c'est pas la peine, j'ai déjà vu ça en classe.
Et il refuse d'en parler avec ses parents. Ce serait beaucoup trop gênant.
— Non. C'est au sujet de ton amie.
Dem tique. Son amie ?
— Ae ?
— C'est ça.
Il ne comprend pas. Mais il n'aime pas la tête que son paternel tire. Ça pue comme le foin qu'on retire des box des chevaux.
Des bruits de pas résonnent depuis la cuisine. Bientôt sa mère apparaît dans l'embrasure de la porte, enveloppée sous un large pull de laine gris, une tasse à la main. Elle s'efforce de sourire, vient s'asseoir près de son père.
D'accord. Là, c'est pire que le foin.
— On sort pas ensemble, si c'est ce que vous croyez.
Malheureusement.
— Nous savons, son paternel répond. Ce n'est pas de ça que nous voulons parler.
Il poursuit, de sa voix usée. Demyx attrape la rampe de l'escalier. Il n'aime pas le regard qu'il sent sur lui, l'attention qui l'écrase. L'appréhension. Ils vont causer d'un truc qu'il ne veut pas entendre, il sent.
Il pense à ces deux derniers mois. Deux longs mois. Soixante jours. Ça en fait, du temps. Il a dû s'en passer des choses, au village. Des histoires qu'il ignore. Qui, peut-être, concernent Aerith.
Il déglutit.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
Pourquoi est-ce qu'elle n'était pas là ce soir ?
— Tu sais, si tu n'as pas... C'est difficile parfois, de se faire des amis. Surtout à ton âge, dans un village comme ça.
— J'ai des amis.
Pas beaucoup. Bon, excepté Aerith et un peu Larxène, il a surtout de vagues potes à qui il fait coucou dans la rue. Mais ça lui suffit. Puis il a ses potes du pensionnat.
— Bien sûr. Tu as dû rencontrer tout un tas de gens au lycée, et c'est une très bonne chose, sa mère poursuit, toute la délicatesse du monde dans la voix. Mais...
— Ce que ta mère essaie de te dire, Demyx, c'est que tu n'es pas obligé de faire semblant ici. On comprend que tu préfères rester seul.
Ok. Alors là, il n'y a pas qu'une couille dans le potage, c'est tout le service trois pièces qui trempe.
— Mais j'suis pas seul ! On traine ensemble depuis que j'suis tout petit !
— Il n'y a jamais eu de fille de ce nom là dans ta classe.
— Elle allait pas au cours d'Aqua, c'est son père qui lui fait l'école à la maison.
— Demyx.
Son père insiste doucement, son regard d'eau sombre appuyé dans le sien.
— Personne ne porte ce nom-là au village. Il n'y a pas d'Aerith ici.
Le musicien tique. Puis il secoue la tête. Elle ne vient jamais au village quand il est là, et elle habite en dehors. Puis elle passe sa vie enfermée chez elle. C'est... Bien sûr que personne ne la connaît.
Sauf à l'épicerie. C'est là qu'elle va, pour faire des courses.
— Elle habite à la ferme au bout du ch'min, chez le vieux. C'est lui qui lui fait la classe, il insiste.
Ses parents se concertent. Milles pensées dans leur tête aussi blonde que la sienne, qu'il voit passer sans pouvoir les lire. Il inspire.
Ok, c'est vrai qu'il l'a jamais ramenée à la maison, Aerith. Et elle ne vient pas souvent au village, et... Est-ce qu'elle est déjà vraiment venue au village, au moins ? Mais merde, l'accuser de mentir comme ça, c'est moche. Il a toujours était cool avec eux, sincère, s'il oublie deux trois bêtises comme tous les gosses en font qu'il a malicieusement cachées. Il ne leur a jamais donné de raison de douter de lui, alors ce reproche là...
— Chez Ansem.
— Ouais. J'sais pas. Je connais pas son nom.
— L'homme qui s'occupe de la ferme après le croisement ?
— C'est ça. La grosse bâtisse avec le poulailler et le potager dans le jardin.
— Il n'a pas de fille.
Hein ? Bien sûr que si. Aerith lui a dit qu'elle vivait là-bas. Elle prend toujours ce chemin pour rentrer. Ses pieds enfermés dans de jolies chaussures ouvertes, elle s'avance gaiement le long du chemin jusqu'à ce qu'il ne puisse plus la voir. Le vent agite ses cheveux comme un pan de manteau dans son dos.
— Il n'a jamais été marié.
— Bah il l'a eu sans se marier.
— C'est elle qui te l'a dit ?
Oui. Non. Elle parlait de son père et d'une ferme. C'est pareil.
Demyx ne veut pas penser qu'à bien y réfléchir, il l'a toujours vu des fleurs à la main sans jamais la surprendre en train de les cueillir. Il ne veut pas penser à tous ces pissenlits qu'elle a ramassés sans abîmer leur sphère parfaite.
Il n'a jamais réussi à lui prendre la main.
— Je sais plus.
Et il sait qu'il est tard et qu'il ne devrait pas faire ça, pas maintenant, mais il récupère sa veste et il passe le pas de la maison aussi vite que tout à l'heure, sans penser à ses chaussures. Il court en chaussette, les pieds dans la boue fraîche. C'est humide, ça lui glisse entre les orteils mais il fait comme si ça n'existait pas et il continue tout droit le cœur en tambour, parce que maintenant qu'il y pense, il n'a jamais croisé personne en compagnie d'Aerith.
Lui qui a tant insisté pour l'inviter, pourquoi est-ce qu'il n'a jamais demandé à aller dormir chez elle ?
La nuit lui tombe dessus quand il se retrouve planté devant la porte de la ferme, sa main qui cogne contre la porte en bois. C'est serré dans son ventre, un nœud comme un piège qui se resserre chaque fois qu'il tire pour le dénouer. Les poules caquètent dans la basse-cour. Le bois épais est encore chaud sous ses doigts, gorgé par le soleil.
Et soudain le vide sous sa main. On vient d'ouvrir la porte.
Un regard vieux comme le monde l'aborde.
C'est lui. C'est cet homme qu'il a vu chaque fois que la voiture passait devant la ferme. Une vieille barbe blanche, des cheveux de la même couleur. Il a mille ans sur le visage.
— Qu'est-ce que tu veux ?
Sa voix qui tonne comme un vieil orage. Demyx sent qu'il ne respire plus comme il faut. La faute à la course, à la peur, il ne sait pas. Il lui faut des mots, et c'est trop brusque comme ça sort. Il n'a pas le temps de réfléchir.
— Est-ce que votre fille est là ?
L'homme plisse les yeux. Tout son visage se ferme, d'un coup. Il s'éloigne du monde comme pour peser la question. Et Demyx est là, pendu à ses lèvres, à attendre qu'il lui jette sa bouée. Il attend parce qu'il ne peut y avoir qu'une seule réponse, une seule bonne réponse. Une seule qu'il supporterait.
Mais Ansem ouvre la bouche.
— Je n'ai pas de fille.
— Si. Aerith.
— Tu dois confondre.
Non. Il ne peut pas confondre, puisqu'il n'y a personne de ce nom là au village. Aerith a toujours laissé entendre qu'elle vivait ici. Elle marchait le long du chemin pour rentrer. Elle lui parlait de la ferme, des poules à rassembler avant de rabattre la grille et des gros potirons qui gonflent dans la cour arrière.
Ça ne peut pas être une erreur, il le sait.
Alors, c'est un mensonge.
L'homme s'écarte doucement. Il pousse la porte comme pour le laisser entrer, mais Demyx secoue la tête.
— Désolé. J'ai du... j'me suis trompé.
Ou on l'a trompé. Mais pour l'homme, ça revient au même.
Il se recule. Il ne fait pas froid, pourtant ses mains tremblent. Ses bras sont agités de soubresauts, son torse ne tient pas en place sous sa veste. Ses pieds imprégnés de boue s'éloignent au hasard.
Soudain, son corps n'est plus son corps. Ce n'est qu'un ensemble de sensations.
Il marmonne quelque chose, sans doute, avant de partir. Il ne sait pas. Il ne veut pas savoir.
Ansem ne le suit pas.
Avant d'entrer chez lui, il retire ses chaussettes, les roule en boule dans sa main. Il passe en silence, ignore le regard de ses parents et grimpe dans sa chambre. Aperçoit le vieux matelas du fond de la pièce. S'effondre sur le sien.
Il flotte.
S'il espère suffisamment fort, peut-être qu'au réveille, toute cette mascarade ne sera qu'un vilain cauchemars. Il se réveillera dans la même chambre que Vanitas, sa valise déjà faite, impatient de rentrer. Cette soirée s'effacera au réveil, avalée par la journée qui suivra.
Un rêve. Juste un rêve que le soleil gomera. S'il y croit assez.
Lui qui était si pressé de rentrer.
xoxoxox
Le lendemain - parce qu'il y a un lendemain - Demyx va faire un tour au cimetière. Ses réflexions l'ont toutes mené vers la même solution. Aussi bancale qu'elle puisse paraître, il entre et visite les tombes, décortique chaque belle dorure enfoncée dans le granite. Ses baskets grattent contre le gravier. Il aperçoit vite fait un vieux dont il reconnaît le crâne chauve et la vieille canne en bois.
Ça lui prend une heure, peut-être plus. Consciencieux, le blondin traverse les allées sans compter ses minutes. Il zieute les noms planqués sous un beau pot de fleurs artificielles que le temps a décoloré. Dévore les épitaphes, les phrases bateau et les décorations qui envahissent les tombes. Tout y passe.
Mais celui d'Aerith n'apparaît nulle part.
Alors Demyx se pose sur le caveau familial, là où son grand père dort. Il ramène ses jambes contre lui.
L'été commence, et il n'a personne avec qui jouer. Aerith n'était évidemment pas là ce matin. Il n'a perçu ni le mouvement tremblant de sa robe, ni ce regard aussi bleu que le sien, aussi vert. Ce lac.
Ces yeux.
Combien de fois leurs ressemblances l'ont-elles frappé ? Pas seulement leurs iris, non. Il y a aussi leurs cheveux, leur peau claire, les rires qui sortent de leurs gorge et ce corps si fin qu'il menace de se briser. Celui de son amie pesait comme une plume. Il ne laissait même pas de trace dans la neige.
Le granite est chaud, sous ses fesses. Une pierre noire que le soleil a préparée pour lui. Peut-être qu'il savait qu'il allait venir. Qu'il serait seul avec son morceau de cœur, ses questions et ses souvenirs qui perdent tout leur sens. Toutes ces images pleines de détails qu'il n'avait jusque là pas remarquées. Il relit sa mémoire comme un roman familier et soudain, les mots n'ont plus le même sens.
Désolée.
Demyx relève la tête. Mais le cimetière est aussi vide qu'au moment où il y est entré. Il ramène ses jambes contre lui. Déglutit.
Il aurait préféré ne jamais avoir quinze ans.
xoxoxox
Il y a des fleurs, et un ciel sans nuage pour les éclairer. Des petites couronnes blanches dont le musicien noue les tiges. C'est pas un truc de garçon, ça, les couronnes de fleurs. Ça fait même un peu chochotte. S'il avait su tisser des amitiés plutôt que des plantes, il aurait sans doute observé ces brins avec tout le dédain qu'il n'a pas. Il aurait fait semblant, en bon petit coq.
Mais elle était là, et elle lui a demandé de cueillir des pâquerettes pour se faire une parure.
Il aurait pu la poser sur sa tête, ce jour-là, mais il ne l'a pas fait. Et s'il avait tenté ? Est-ce que la couronne aurait traversé le visage d'Aerith pour retomber dans l'herbe molle ? Est-ce qu'elle aurait roulé à ses pieds, dévoilant avec elle son terrible secret ?
Quel secret, au final ?
Il regrette de n'avoir jamais pris la main de la jeune fille. Et, paradoxalement, il sait qu'il n'aurait pas pu le faire. Aerith était un beau rêve.
Et maintenant, ce n'est plus qu'un souvenir.
Il la cherche encore. Quand il sort le matin, il trottine jusqu'au champ pour admirer les couleurs éparpillées sur l'herbe. Il traque les jacinthes, admire les cloches mauves des queues de loup qui pendent le long des chemins. Il s'assoit pour mieux contempler les parterres de fleurs blanches. Mais leur odeur n'est pas celle qu'il espère. Il la savoure comme une longue déception, une beauté amputée de sa pièce centrale. Parfois il pleure un peu, et ses larmes vont nourrir la terre. Il voudrait que ce soit comme dans les films qu'il regardait petit, que d'immenses tiges pleines de corolles tristes sortent là où tombent les gouttes salées. Qu'un spectacle magnifique naisse de son cœur tordu. Une merveille qui serait de lui, et d'elle à la fois. Il n'aurait plus qu'à se coucher là, dans l'herbe embellie, et il fermerait les yeux pour toujours, et ce serait la fin. Coupé. Écran noir. Crédit.
Mais il y a une suite, une longue route d'ennui. Il l'emprunte chaque matin, et chaque matin il déglutit devant le miroir, quand il croise son regard.
xoxoxox
Il y a un été, encore. Un été qui se répète à l'infini. Et le temps passe, et les questions de Demyx avec. D'abord, il veut savoir qui était cette fille que personne n'a jamais vue, qui à sept ans savait déjà le nom de toutes les fleurs. Ensuite, il se demande pourquoi elle a brusquement disparu. Est-ce qu'elle serait encore là, s'il n'avait pas compris sa nature intangible ? Est-ce que c'est de sa faute ? Peut-être que s'il n'avait pas apporté les chocolats ce jour-là, si n'avait pas insisté, elle serait restée à ses côtés. Peut-être.
Que seraient-ils devenus ?
Il se pose des questions, pour mieux la retenir. Il pense à elle, il la cherche et il croit l'entendre qui murmure derrière sa nuque. Il est sûr que c'est elle qui s'excuse tout bas. Qui prend sa main. Mais il ouvre les yeux, et sur sa peau, c'est la chaleur du soleil qui s'appuie.
Alors, il se passe quelque chose d'incroyablement banal.
— J'peux inviter un ami de l'internat à sa maison ?
Puisque le monde continue de tourner, Demyx tourne avec lui. Son vieux matelas, il le décolle du mur et il le couvre d'un drap pour que Vanitas puisse y dormir. Ils ne parlent pas tard, et il n'ose pas jouer de sa guitare devant lui. Mais ils font griller des chamallows au briquet, et c'est amusant.
Un jour il passe le bac. Il part étudier en ville, dans une petite chambre. Ça sent la pluie quand vient l'hiver, et le soleil lui manque. Puisqu'il n'a pas la place pour prendre un animal, il achète un cactus. Un petit cactus.
Il rencontre Kairi, et ils sèchent ensemble. Sora et Riku les rejoignent au bord du fleuve. Ils mangent des glaces en hiver, il arrête la viande, et il commence à poster des reprises sur Youtube. Il fume de l'herbe, un peu, souvent, il arrête, il reprend à petite dose. Mais jamais il ne touche aux clopes. Il achète une autre guitare. Il joue dans la rue, parfois.
Et quand il se tourne vers les jonquilles qui dardent le ciel, il y a un morceau de lui qui se serre.
Il ne parle jamais d'Aerith. Il ne saurait pas la raconter et il a honte, parfois, de pouvoir vivre sans elle. Il ne pourrait pas dire Je t'ai tant pleurer et oser rire dans la même journée. Mais c'est là, en lui, toujours. Un bagage qui roule à sa suite. Une partie de sa mémoire.
Il la voit comme sa première amie. Son autre lui-même. Il lui sourit quand il se voit dans le miroir. Et quand il ne sait pas quoi faire de ses doigts les dimanches soirs, il cherche un accord qui lui ressemble. Une mélodie qui sent l'enfance et le printemps, une sorte de note mystique qui fait voir les fantômes.
Il cherche sur internet une explication à ce qu'elle a été, sans rien trouver de concluant. Mais c'est joli quelque part, ce mystère qui l'entoure. Quand ça ne lui prend pas la tête.
Parfois, il l'oublie. Parce qu'il passe une bonne journée. Ou parce qu'il est triste pour quelqu'un d'autre.
Mais il n'oublie jamais, en revanche, la vivacité de ses traits et les rires muets de ses expressions chafouines.
Il sait qu'elle a été. Qu'elle a existé, au moins pour lui. Et il la garde chaudement dans sa mémoire.
Et voilà.
En vrai les autres texte seront moins long que celui-là (c'est vraiment le plus gros morceau du recueil.) En revanche, nuit du Fof excepté éventuellement, je ne pense pas terminer ce défi. J'ai vraiment décroché de KH, et je n'écris plus dessus. Il n'y a qu'un seul projet que je compte terminer et dont tout le premier jet est écrit (La nuit nous gardera) mais sinon, considérez que ce recueil est abandonné. (Ce n'est pas comme si je pensais vraiment le finir, c'était juste chouette d'écrire avec Dem'. Mais voilà)
Merci aux personnes qui passent encore par ici, j'espère que les autres OS vous plairont !
