Au début, Solveij n'eut pas l'impression que l'adolescente, Roksana, l'aimait beaucoup. À vrai dire, elle semblait la détester, ou du moins elle semblait détester quelque chose en elle. Pas que la petite fille l'aimait beaucoup en retour. Elle avait beau être curieuse, elle restait méfiante. L'adolescente avait tout l'air d'une menace, et si Solveij s'était trouvée dans ses rues, elle l'aurait évitée comme la peste.
La rouquine était plus grande que la plupart des femmes et que certains hommes aussi. Elle était forte également, pouvant porter de nombreuses buches de bois sans aucun problème. Le peu de peau que ses vêtements révélaient était hâlée et couverte de cicatrices multiples. Ses yeux marron étaient surplombés de sourcils bas qui lui donnaient constamment un air sérieux.
Pourtant ce qui fascinait le plus Solveij chez elle, c'était le nombre et la variété de tresses qu'elle réussissait à faire avec ses longs cheveux. Il y en avait des petites et serrées qu'elle portait près de son crâne, d'autres encore plus fines qu'elle laissait pendre librement, et des plus larges qu'elle gardait sur le haut de sa tête et qui lui donnaient un air majestueux. Solveij aurait aimé avoir des cheveux aussi longs que les siens. Elle croyait se rappeler que sa mère aussi avait aimé se tresser les cheveux.
La première chose qu'avait fait Roksana, après s'être assurée que le bandit était bien parti et ne reviendrait pas, ce fut de faire prendre un bain à Solveij. Elle l'avait menée à la rivière la plus proche. Après avoir enlevé ses bottes de cuir et retroussé son pantalon, elle était rentrée dans l'eau et avait ordonné à Solveij de faire de même. Solveij avait secoué la tête.
« Tu es sale. Et tu pue, » avait prétexté Roksana. « Et il est hors de question que tu montes avec moi sur Vakka. »
Solveij supposait que Vakka était le cheval noir et blanc qui était attaché à un tronc non loin de là. Elle fronça les sourcils, l'air mécontent. Mais elle rentra quand même dans l'eau. Elles étaient à un endroit où le lit de la rivière était plus large, et donc où l'eau s'écoulait calmement. Une fois que l'eau leur arriva jusqu'aux genoux pour Roksana, et à mi-cuisse pour Solveij, l'adolescente les arrêta. Elle saisit une des manches de la tunique de Solveij et commença à tirer dessus pour l'enlever. Solveij gifla sa main et lui grogna dessus. Elle essayait de lui voler ses habits !
Roksana leva les yeux aux ciel puis ressortit de l'eau. Elle revint avec un sac dont elle sortit d'autres habits. « Je te prend tes habits, » dit-elle en pointant du doigt la tunique et le pantalon sales que Solveij portait. « Et je te les échange contre ceux-ci, » dit-elle en levant ceux qu'elle avait dans la main.
Solveij s'approcha pour observer le tissu, faisant glisser ses doigts sales dessus. Roksana devait être plus stupide que Solveij ne le pensait initialement, car ces habits étaient en bien meilleur état et bien plus chaud que ceux sales et abîmés que la petite fille portait. Solveij lui sourit et hocha la tête.
Solveij s'assit dans la rivière sans ses habits, l'eau froide passant autour d'elle et la glaçant jusqu'aux os. Elle se frotta la peau, enlevant des années de crasse. Roksana s'agenouilla à côté d'elle et l'aida à nettoyer son dos, son visage et surtout ses cheveux. Elle trouva une plante un peu plus haut sur la berge qui, une fois écrasée et frottée, faisait du savon. Solveij regarda un instant les bulles sur ses mains avant de se frotter le visage avec un sourire. Roksana se moqua d'elle lorsqu'elle grimaça après s'en être malencontreusement mis dans les yeux.
L'adolescente était agenouillée devant elle dans l'eau en train de vérifier que Solveij avait bien retiré toutes les traces de terre autour de ses yeux et derrière ses oreilles, quand la petite fille vit un éclat briller dans l'épaisse tresse sur le dessus de sa tête. Sans réfléchir elle tendit la main et en sortit une lame triangulaire, pas plus longue qu'une phalange, au manche arrondi pouvant être coincé au creux d'un poing.
« Hé, pas touche ! » dit Roksana en essayant de lui reprendre.
Mais Solveij avait d'excellents réflexes et l'en empêcha. Elle mit le manche dans son poing, la lame ressortant d'entre son index et son majeur.
« Non, non, non ! » dit Roksana, les bras croisés devant elle. « Tu m'as rien donné en échange, donc c'est pas juste. Rend le moi. »
Solveij regarda ses anciens vêtements qui appartenaient déjà à Roksa, puis les nouveaux qui lui appartenaient maintenant. Il était hors de question qu'elle lui donne ceux-là ! Elle regarda autour d'elle, avant de saisir une pierre dans la rivière et de la lui tendre. Il s'agissait d'une petite pierre grise avec des veines roses qui n'avait rien d'extraordinaire.
Roksa leva un sourcil sur son front.
Solveij agita la pierre sous son nez.
Roksa poussa un soupir.
« D'accord, » dit-elle en prenant la pierre et en lui laissant le couteau.
Solveij n'arrivait pas à croire que cela ait marché. La jeune femme devait être encore plus stupide qu'elle ne le pensait initialement !
Roksana l'aida à se sécher et retroussa les habits trop grands avant de rapidement coudre un point ou deux dans le tissu pour qu'ils restent ainsi pour l'instant. Solveij était toujours pieds nus, mais au moins elle ne tâchait plus tout ce qu'elle touchait.
Une fois terminée, Solveij se pencha au-dessus de l'eau et vit une peau clair et propre. Elle remarqua avec joie qu'elle avait des tâches de rousseurs sur ses joues. Elle remarqua également que ses cheveux avaient foncé depuis la dernière qu'elle les avait réellement vus il y a huit ans, lorsqu'elle les avait encore longs : avant ils étaient châtain clair mais maintenant ils étaient brun. Comme ceux de son père.
Depuis que Solveij avait lu la lettre, depuis qu'elle avait su avec certitude que ses parents et le reste de sa famille, de son peuple, étaient morts, elle ne pouvait s'empêcher d'imaginer leurs regards sur elle d'où ils étaient là-haut, au Valhalla. Voyaient-ils aussi la ressemblance entre eux et elle ? Étaient-ils fières d'elle ? Étaient-ils en train de lui crier de ne pas faire confiance à Roksana, qu'elle faisait une erreur ?
Une fois que Roksana avait réussi à convaincre Solveij de monter sur Vakka – le cheval était énorme, il ressemblait à ceux que les fermiers utilisaient pour tirer leurs outils qui retournaient la terre – elle se dirigèrent vers « Nakrest ». Le nom semblait familier aux oreilles de Solveij, mais sur une carte, elle n'aurait pas pu dire où la ville se trouvait. En réalité, elle ne pouvait même pas dire où se trouvait la ville dans laquelle elle avait grandi ces dernières années. Mais elle se rappelait clairement de la forme de poire qu'avait son île natale sur la carte de son père. Ce dernier avait l'habitude de rigoler dès qu'elle l'appelait ainsi.
Après avoir passé des heures à imaginer la ville grande et magnifique que Nakrest devait être - elle devait forcément l'être si Roksana l'emmenait là-bas - Solveij fut très déçue de voir que Nakrest ressemblait en tout point à sa propre ville. La seule différence était qu'elle était légèrement plus grande, et que la rivière était bien plus proche. Il fallait d'ailleurs traverser un pont pour entrer dans la ville. Solveij s'accrocha un peu plus fort à la crinière de Vakka quand elles passèrent dessus, persuadée que les planches de bois allaient céder sous les sabots du cheval.
Les rues étaient tout aussi sales, les bâtiments tout aussi grands, les places tout aussi bondées. La seule différence était que maintenant elle n'était plus seule, elle était avec Roksana, et que de ce fait, les gens se poussaient de leur chemin et les regardaient avec crainte. L'adolescente quant à elle ne daignait pas leur lancer un seul regard et continuait comme s'ils étaient invisibles.
Dans un des quartiers les plus pauvres, loin du centre de la ville, se trouvait un bâtiment de trois étages qui ressemblait en tout point à ses voisins. Niché entre leurs murs, il se fondait dans la rue. Après avoir laissé Vakka à une écurie plus loin, Roksana mena Solveij dans le bâtiment.
La première salle ressemblait à une salle commune, avec une grande cheminée contre un mur, des tables hautes et basses et des multitudes de fauteuils et chaises pour les accompagner. Plus loin au fond d'un couloir, Solveij crut deviner des bruits de casseroles. Ce devait être la cuisine.
« Qu'est-ce que tu nous ramènes, là ? » Grogna un homme qui devait bien être deux fois plus grand que Solveij et trois fois plus large. La petite se retint de lui montrer les dents. C'était peut-être un ami à Roksana.
« T'occupes, » répliqua la rouquine.
L'homme et son ami assis en face de lui étaient les seuls dans la grande salle. Leurs yeux froids ne quittèrent pas Solveij tandis qu'elle traversait la pièce, et qu'elle suivit Roksana dans l'escalier qui menait à l'étage.
Roksana la mena dans une chambre au troisième étage, juste sous les toits. Elle était pourvue d'un lit, d'un pot de chambre, et d'un meuble sur lequel reposait une bassine pour la toilette. Il y avait même un miroir, certes fissuré, accroché au mur au-dessus. Solveij regardait la pièce avec émerveillement. Puis elle courut vers la fenêtre et colla son visage contre la vitre pour voir la rue tout en bas. Solveij ne croyait pas avoir déjà été aussi haut. Du moins, pas tant que ses pieds touchaient le sol. Avec des couvertures de rechange et un coussin que Roksana parvint à trouver dans une autre chambre, elles firent un lit sur le sol. Solveij dû cacher ses larmes derrière ses cheveux.
Une routine s'installa rapidement. Roksana était absente la plupart du temps, mais elle revenait toujours le soir, et avec de la nourriture en plus. Solveij passait ses journées dans la chambre à regarder ce qui se passait dans la rue, ou à écouter ce qui se passait dans le reste du bâtiment. Il y avait beaucoup de gens qui vivaient ici, elle avait identifié plus de vingt voix différentes. C'était en partie pour cela qu'elle n'osait jamais sortir de la chambre quand Roksana n'était pas là. Et si une personne qui ne la connaissait pas la trouvait ? On la jetterait dehors et elle devrait à nouveau vivre à la rue !
Puis quand l'ennui commença enfin à s'installer après plusieurs jours ainsi, Roksana la fit sortir du bâtiment, encore une fois sous les regards froids et parfois moqueurs des autres occupants. Solveij remarqua que jusqu'ici, elle n'avait entendu qu'une seule voix de femme, autre que celle de Roksana.
Vakka les attendait dans la rue, son pelage noir et blanc brossé, ses sabots propres, et sa longue crinière tressée. Encore une fois, Roksana aida Solveij à monter sur son dos, avant de monter après elle, et elle traversèrent les rues de la ville avant d'en sortir au galop.
Le schéma se répéta pendant des semaines : chambre, ennui, Roksana l'emmenait en mission dans Nakrest même ou dans un village ou une ville alentours, puis retour à la chambre, ennui...etc.
Solveij trouvait tout cela bizarre. Était-ce grâce à ces missions que Roksana pouvait les nourrir ? Était-ce donc un travail pour elle ? Qu'était ce travail ? Roksana la laissait toujours avec Vakka devant un bâtiment, ou même parfois en-dehors de la ville à attendre, puis elle revenait sans rien lui dire.
Un jour cependant, Roksana brisa le cycle. Quand elle fit sortir Solveij de la pièce, ce ne fut pas pour sortir du bâtiment, mais pour l'amener dans une petite pièce au bout du couloir du premier étage. À l'intérieur se trouvait des piles entières d'habits. La plupart étaient troués ou sales.
« On les garde pour les personnes comme toi, celles qu'on récupère et qui n'ont rien, » expliqua Roksana. « Choisis ce que tu veux. »
Pas besoin de lui dire deux fois. Solveij ignora la pile de chaussures et de capes – Roksana lui en avait fourni la première fois qu'elle l'avait fait sortir du bâtiment – et se tourna vers la petite pile de robes. Elle avait toujours rêvé d'en porter une, comme toutes les petites filles qu'elle voyait au marché. Elle en choisit une bleue foncée à l'épaule déchirée. Roksana insista cependant à ce qu'elle choisisse un pantalon à enfiler en-dessous. Elle lui montra qu'ainsi, si elle devait courir ou grimper, elle n'aurait qu'à relever et coincer un bout de l'ourlet de la robe dans sa ceinture en cuir, qu'elle sortit d'une autre pile.
Une fois retournées dans la chambre, Solveij se dépêcha de mettre son nouveau pantalon – enfin un habit à sa taille – avant de renfiler ses bottes en cuir souple, coinçant le tissu à l'intérieur. Roksana lui montra ensuite comment recoudre ses habits lorsqu'ils étaient déchirés, et comment les ajuster à sa taille en utilisant la robe bleue foncée. Puis elle laissa Solveij l'enfiler. La petite fille passa bien cinq minutes à tourner sur elle-même, regardant le tissu danser autour de ses mollets.
Roksana la fit ensuite s'assoir sur le sol avant de s'assoir à son tour derrière elle et de lui brosser les cheveux. Ils n'avaient pas beaucoup poussé depuis leur rencontre, dépassant sa mâchoire de seulement quelques centimètres. Mais cela importait peu pour Roksana. Avec des cordelettes, Roksana prit les mèches qui encadraient le visage de Solveij et en fit deux tresses qu'elle noua ensemble à l'arrière de son crâne pour ne pas qu'elles la gênent.
Solveij lui sourit, puis de sa poche elle sortit une pierre qu'elle avait ramassé durant une de leurs sorties en-dehors de Nakrest et la présenta à l'adolescente.
Roksana ne lui prit pas la pierre. « Tu n'as plus besoin de me donner quelque chose en retour, tu sais. Je te forme pour que tu puisses travailler avec moi et m'aider. Comme ça, tu commenceras à gagner ton propre argent. »
Solveij ne dormit pas cette nuit. Elle passa des heures à imaginer ce qu'elle ferait si elle avait son propre argent. Que s'achèterait-elle en premier ?
Dès que la petite fille et l'adolescente avaient du temps libre, dans la chambre l'après-midi, dans la cour de la bâtisse en pleine nuit, dans une clairière entre deux villes, Roksana l'entraînait à se battre. Elle disait que Solveij avait déjà toutes les bases pour survivre à un combat : elle était rapide, maline, toujours sur ses gardes, et elle était prête à tout pour avoir ce qu'elle voulait. Ces choses ne s'apprenaient pas apparemment. Soit tu les avais, soit tu ne les avais pas.
Après deux mois à suivre leur routine, ce fut à Solveij de briser le cycle. Un après-midi, lorsqu'elle était dans la chambre à s'ennuyer, elle osa s'aventurer seule dans le reste de la bâtisse. Elle utilisa tout ce que Roksana lui avait appris jusque-là. Ses pas étaient légers sur le parquet, le couinement des lattes se fondant avec le reste des grincements du vieux bâtiment. Elle se fondait dans les ombres des couloirs avec des mouvements calmes et fluides pour ne pas attirer l'attention sur elle. Les deux hommes qui remontaient les escaliers ne lui donnèrent ainsi qu'un coup d'œil rapide avant de continuer sur leur chemin sans la questionner ou lui jeter un de leurs regards dédaigneux habituels.
Solveij savait qu'un des habitants du bâtiment ramenait toujours des gâteaux du marché, et Roksana lui avait dit où il les cachait.
La salle commune était à moitié pleine aujourd'hui. Suivant les instructions de son mentor, Solveij traversa la salle sans que personne ne fasse attention à elle, passant derrière les chaises et sièges comme une ombre, sa tête ne dépassant pas les dossiers. Elle se faufila derrière quelqu'un qui se dirigeait vers la porte de derrière qui menait à la cour, avant de rentrer dans la cuisine avant qu'il ne se retourne et ne la voit. Là, elle se mit à quatre pattes pour se cacher derrière la table au milieu de la pièce, évitant ainsi que le grand homme au visage émacié ne la remarque. Il sortit de la pièce avec une pomme et Solveij se dépêcha de monter sur le plan de travail pour aller récupérer plusieurs gâteaux dissimulés derrière des pots poussiéreux. Utilisant les mêmes tactiques qu'à l'aller, Solveij réussit à retourner au troisième étage sans encombre.
Lorsque Roksana rentra le soir, Solveij lui tendit un gâteau avec un sourire. Roksana ne le prit pas.
« Ta mission, ta récompense, » dit-elle avant de lui ébouriffer les cheveux au passage. Puis elle lui annonça que le lendemain elles ressortiraient pour une nouvelle mission dans un village non loin de Nakrest.
Solveij sourit intérieurement. Elle pourrait aller revoir Griffnuit ! La petite fille ne pouvait pas sortir de la ville seule, mais dès que Roksana l'emmenait dehors, Solveij attendait la nuit qu'elle s'endorme pour filer en douce et aller retrouver sa dragonne, qui n'était jamais très loin. Maintenant qu'elle l'avait trouvée, la dragonne ne la quittait plus, au grand plaisir de la petite fille.
À plusieurs reprises, Solveij avait cru voir Roksana bouger lorsqu'elle revenait à leur camp, mais jusqu'à maintenant l'adolescente n'avait jamais abordé le sujet. Cela allait bien à Solveij. Malgré toute son aide, elle ne faisait pas confiance à Roksana. Et puis, elle avait peur de sa réaction si elle venait à découvrir Griffnuit. Les dragons n'étaient que des mythes ici, des monstres qu'utilisaient les parents pour faire peur à leur enfants.
Non, malgré tout ce que Roksana avait fait pour elle, Solveij ne lui faisait pas plus confiance que le premier jour qu'elle l'avait vue. Elle était curieuse. Elle était envieuse. Mais elle n'était pas attachée à elle. Solveij avait appris jeune que dans ces contrées, il valait mieux ne s'attacher à rien, objets comme gens.
Il y eut cependant un jour où une étincelle de tendresse naquit entre les deux filles.
Encore une fois, Solveij était restée avec Vakka en bas dans la rue, pendant que Roksana rentrait dans une des maisons pour « remplir sa mission ». Solveij n'avait aucune idée de ce que cela voulait dire, mais il arrivait parfois à Roksana de revenir avec les phalanges de ses mains ouvertes, ou avec du sang sur son armure. Rapidement ennuyée, la jeune fille alla trouver le marché au coin de la rue. Elle ne chercha pas les ennuis, au contraire. Mais ils la trouvèrent néanmoins.
Quand Roksana revint avec un sac d'argent à la ceinture qui n'était pas là quelques minutes plus tôt, le chaos avait envahi la place du marché. Les marchands criaient pendant que les passants fuyaient ou accouraient pour observer le spectacle. Tous regardaient la petite fille qu'un des marchands avait attrapé par le bras d'une poigne tellement serrée que Solveij aurait sûrement des bleus pendant plusieurs jours. « Allez chercher les soldats ! » criait-il par-dessus le reste de la foule.
Solveij vit Roksana approcher. Elle avait l'air folle de rage. Cependant, avant que Solveij n'ait pu baisser les yeux avec honte, la jeune femme renversa la table la plus proche d'un coup de pied. Les choux et salades qui étaient exposés dessus giclèrent au sol. Le fracassement de la table contre les pavés et les légumes qui roulèrent au sol attirèrent les regards de toute la place. Puis le silence s'abattit sur la foule.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » Demanda Roksana.
« Cette voleuse a essayé de me dérober une pomme ! » Accusa l'homme qui tenait Solveij.
Roksana se tourna vers la petite fille. « Est-ce que c'est vrai ? »
Solveij fit non de la tête. Elle sut à l'expression de Roksana que cette dernière ne la croyait pas. Elle baissa les yeux et cessa de se débattre contre la poigne de l'homme. Un sentiment de honte auquel elle n'avait pas habitude surgit dans sa poitrine.
« Elle ment ! » Cria l'homme, scandalisé et enragé. « Cette vermine... »
« Cette vermine est avec moi, » le coupa Roksana. Solveij leva à nouveau les yeux vers elle, choquée. « La traiter de menteuse, c'est me traiter de menteuse. Et m'insulter moi, c'est insulter Markus, » continua Roksana. Elle s'approcha jusqu'à être tout près de l'homme. Ils faisaient la même taille. Roksana était plus grande que la plupart des femmes. Cela doit être très utile pour ses missions, se dit Solveij. « Je vais donc répéter ma question : qu'est-ce qui se passe ici ? »
Le marchand lâcha le bras de Solveij, qui alla se cacher derrière Roksana. « Rien, » dit le marchand avec un dégoût à peine caché.
« Très bien, alors on peut tous retourner à nos occupations. »
Le marchand s'en alla.
Solveij eut à peine le temps de se demander qui était Markus que Roksana se tourna vers elle et posa une main sur sa joue.
« Est-ce que ça va ? Est-ce qu'il t'a fait du mal ? » demanda la jeune femme.
Solveij, ébahie, secoua la tête. Elle leva la main et, avant de se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle posa sa main sur celle de Roksana. Cette dernière sembla enfin remarquer ce qu'elle avait fait et se râcla la gorge, retirant sa main.
« Allez, on y va. Pas besoin de s'attarder ici. » Elle aida Solveij à monter en selle avant de monter derrière elle. Bien qu'elles soient encore à l'intérieur des remparts de la ville, Roksana talonna Vakka, le faisant partir au galop.
Solveij, assise devant elle, les mains accrochées à la crinière de Vakka, ne savait pas quoi penser. Après des mois de tests, d'exercices, et de pièges, Roksana ne s'était pas comportée en mentor, mais en amie ? Mère ? Sœur ? Solveij ne savait même pas comment décrire ce qu'il venait de se passer, ni ce qu'elle ressentait.
« Solveij. »
Sa voix s'entendait à peine par-dessus les retentissements de sabots contre les pavés de la rue. Les habitants quant à eux se jetaient hors de leur passage avec des cris de surprise et des jurons. Son accent ne devait pas aider non plus.
« Pardon ? » Dit Roksana.
« Mon nom, » expliqua la petite fille. « Je m'appelle Solveij. »
Mais que vois-je ? Se pourrait-il qu'il y ait enfin la mention d'un possible antagoniste dans l'histoire ? Les choses avancent lentement, mais promis je sais ce que je fais la plupart du temps.
-klara
