Année : 774 / fin octobre
Un bien étrange accueil
« Trouver la faille »
Toutes les pensées de C17 étaient tournées vers ce seul objectif. Analyser avec minutie l'état de leurs forces respectives, prendre le temps, et porter le coup fatal à l'adversaire sans qu'il n'ait eu l'opportunité de répliquer. Il s'apprêtait d'ailleurs à mener l'ultime charge, celle qui allait décider de l'issue de ce combat.
- Et voilà, humaine, qu'est-ce que tu dis de ce coup-là ? s'extasia-t-il en éjectant grâce à son dernier cavalier la reine blanche de Ruri.
Il était très fier de l'enchaînement qu'il venait de mener et du piège qu'il avait tendu à la jeune femme pour acculer sa pièce maîtresse. Privée de la plus puissante arme de son jeu, elle était à présent à sa merci.
De l'autre côté du lit sur lequel ils étaient tous les deux assis face à face, séparés uniquement par la tablette où ils avaient téléchargé un jeu d'échecs, Ruri ne parut pourtant pas aussi déstabilisée que ce qu'il espérait.
Au contraire. Un large sourire se dessina sur son visage.
- Je dis : échec et mat, répondit-elle en posant triomphalement son doigt sur l'écran.
- Quoi ?
C17 se saisit de la tablette qu'il observa attentivement. Il la tourna, puis la retourna, encore et encore, incrédule. Mais il dut rapidement se rendre à l'évidence : son roi était encerclé, il n'avait plus aucune possibilité de bouger.
- Franchement, tu as bien joué cette fois, lui dit alors Ruri pour l'encourager.
- Je ne comprends pas comment… J'avais pensé à une stratégie !
- Oui, j'ai vu, et c'était bien pensé. Tu m'as obligé à utiliser une combine assez tordue.
- Laquelle ?
- J'appelle ça l'appât du gain. Dès que tu as vu que tu pouvais me prendre la reine, tu t'es focalisé dessus et tu en as oublié de regarder où je plaçais les autres pièces. C'était juste trop tentant pour toi et tu pensais que sans la pièce la plus forte je ne pouvais pas gagner.
- Tu veux dire que tu as fait exprès de me laisser la prendre ?
- Parfois, il faut savoir perdre pour gagner.
- Pfffff je n'en reviens pas… soupira C17 qui bascula en arrière sur le lit et s'y allongea, la tête dans les mains.
- Mais c'est super, vraiment, tu as si bien joué que j'ai dû ruser pour m'en sortir.
- Éclatante ou médiocre, une défaite reste une défaite.
- Tu sais que tu devrais essayer de voir le verre à moitié plein de temps en temps. Je t'assure.
- Mouais.
- Sur ces paroles pleines d'optimisme, et si on allait prendre le petit déjeuner ?
- Je vais vraiment devoir manger de nouveau ? gémit C17 que la seule évocation du dîner de la veille rendit soudainement nauséeux.
- Vois ça comme un entraînement de résistance à la douleur.
- Très, très drôle. Bon, je suppose que c'est obligatoire ?
- Absolument.
- Bon. Ah, j'oubliais, je comptais changer de vêtements avant de partir et…
- Ne t'inquiète pas, c'est prévu.
- Comment ça ?
- Oui, hier soir pendant que tu prenais ta douche j'ai jeté un œil dans l'armoire et je t'ai préparé un ensemble qui t'ira à merveille. Tiens, j'ai tout posé sur la chaise.
- Je suis capable de me choisir des vêtements tout seul tu sais.
- J'en doute fort, répondit Ruri en balayant d'un regard circonspect la tenue de C17. Concentre-toi sur ce que tu sais faire : la bagarre, et laisse-moi m'occuper du reste tu veux ?
- Et je suppose que sur ce point non plus je n'ai pas mon mot à dire c'est ça ?
- ABSOLUMENT !
Comprenant que la discussion risquait d'être très longue et surtout sans issue, C17 préféra ne pas insister. Il acquiesça et se saisit du tas de vêtements que Ruri lui avait désigné.
Tous deux se rendirent donc dans la salle de bain pour se préparer, et alors qu'il s'y rendait avec une légère appréhension, C17 dut bien admettre que ses craintes n'étaient pas fondées. Ruri n'avait pas choisi de vêtements extravagants pour lui : un pull noir avec un col roulé, un pantalon treillis marron foncé agrémenté d'une ceinture ainsi qu'une paire de bottines de cuir noires assorties. C'était une tenue idéale et confortable pour se mouvoir dans les paysages accidentés du parc, et aux teintes très sombres, ce qui allait l'aider à rester discret. Il en était même finalement assez satisfait, et tandis qu'il observait son reflet dans le miroir, il lui adressa un sourire complice que la jeune femme ne manqua pas de relever.
- Tu croyais vraiment que j'allais t'obliger à porter une chemise rose à fleur ? lui demanda-t-elle en riant tout en finissant de se coiffer.
- J'avoue que j'y ai pensé…
- Pffff n'importe quoi. Comme si je voulais te rendre ridicule, ce n'est pas du tout mon but, idiot !
- Et quel est ton but justement ?
Ruri acheva de tresser ses longs cheveux en silence. Puis elle se retourna et avança de quelques pas afin de pouvoir se placer juste derrière lui. Le regard fixé sur le miroir en face d'elle, elle répondit, tout sourire :
- Te trouver des vêtements qui reflètent qui tu es maintenant.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Que tu gardes depuis des années les mêmes habits, alors qu'ils ne te correspondent plus du tout ! En fait ta tenue habituelle fait très gamin. On dirait les fringues d'un ado. Peut-être que cette tenue allait bien au « toi » d'avant, mais pas à celui que moi je connais. Tu es calme, posé, rassurant ...
- Ah bon ?
- Haha ! Oui, ça te semble si surprenant ?
- Je ne sais pas ...
Ruri éclata de rire, peu étonnée de cette réponse. Elle se contenta de lui sourire, le laissant étudier avec perplexité son reflet dans le miroir.
« Celui que j'étais… et celui que je suis … »
C17 ne connaissait pas exactement son âge, mais il savait qu'il avait été capturé alors qu'il n'était encore qu'un jeune homme. C'était l'une des rares informations qu'il avait pu extirper de Gero au fil de leurs échanges. Et de son premier éveil à sa rencontre avec Cell, C17 avait en effet le souvenir d'avoir gardé un goût prononcé pour l'amusement. Son insouciance de l'époque était probablement sans doute un reliquat de son immaturité adolescente. Se voir ainsi habillé lui faisait éprouver un étrange sentiment. À bien y réfléchir, Ruri n'avait pas tort. S'il avait du mal à se reconnaître dans cette image que le miroir lui renvoyait, il se sentait en fait plus « lui-même » dans cette nouvelle tenue aux couleurs neutres et à la coupe cintrée qui lui donnait indiscutablement un air bien plus sérieux que ceux qu'il portait d'habitude.
- Oui, je pense que je comprends un peu mieux… finit-il par murmurer.
- Donc tu valides ton look ?
- Oui.
- C'est un oui qui implique que je peux espérer t'emmener faire du shopping un jour ?
- Disons que c'est un peut-être. J'aimerais ne pas partir trop tard. Si tu es prête, on peut y aller ?
Ruri acquiesça et ils retournèrent brièvement dans leur chambre récupérer le chien-loup qui avait passé la nuit à leurs côtés. S'il s'était au départ montré très craintif, la douceur de leurs voix et la patience dont ils avaient tous deux fait preuve avaient fini par rassurer ce jeune animal qui acceptait maintenant leurs caresses sans broncher. En revanche et malgré tout leurs efforts, ni Ruri ni C17 n'avaient encore réussi à lui faire boire le biberon de lait sucré qu'ils avaient préparé. Ayant déjà été confronté à ce genre de problématique par le passé, ils savaient qu'il ne fallait plus perdre trop de temps au risque de le laisser s'affaiblir. Ils avaient donc convenu d'essayer encore ce matin, avant d'être contraints de le forcer à s'alimenter.
- Allez Volt, viens, on va retrouver tout le monde ! lui murmura gentiment Ruri en prenant dans ses bras cette petite boule de poils brillants qui se mit à lui lécher le visage.
- Volt ?
- Oui, j'ai pensé à ça pour son nom.
- Pourquoi « Volt » ?
- Il est gris.
- … et ?
- Gris égal électricité, et électricité ben… ça donne Volt.
- Ah.
- C'était ça ou « cyborg ». Parce que gris, ça fait aussi penser à du métal et donc…
- Va pour Volt. C'est parfait.
Et sans plus un mot, ils entreprirent de redescendre les escaliers pour rejoindre la pièce où Hazel les attendait. La table était déjà dressée, superbement décorée et débordante de nourriture. À peine eurent-ils posé un pied sur le sol de la salle à manger qu'elle leur fit signe de s'installer, tout en s'excusant de ne pas avoir eu le temps de préparer un « vrai » petit-déjeuner. Ravie, Ruri se précipita pour s'asseoir à table, Volt installé sur ses genoux. C17, lui, se demandait avec inquiétude comment il allait réussir à survivre à cette nouvelle épreuve. Des pancakes, des crêpes, de la confiture, des fruits… il y en avait absolument partout, et il sentait son estomac se tordre d'avance rien qu'à l'idée d'avaler la moindre bouchée.
Mais Hazel vint immédiatement à sa rencontre. Tout à coup et à sa grande surprise, elle releva légèrement le côté gauche de son col.
- Voilà, là c'est bien droit, lui dit-elle en tapotant ses épaules pour finir de réajuster le tissu.
C17 sursauta légèrement, lui adressant un regard plein d'incrédulité.
Depuis sa résurrection, Ruri était la seule personne dont il avait accepté un contact physique, chose à laquelle il n'était plus habitué depuis des années. Le toucher de sa peau l'avait aidé à se réapproprier son corps meurtri et à lui faire redécouvrir toutes les sensations positives qu'il pouvait en tirer. Les caresses de la jeune femme étaient des marques d'affection, le moyen pour elle de lui signifier et lui transmettre les sentiments qu'elle éprouvait pour lui.
Mais le contact d'Hazel était d'une toute autre nature qu'il n'arrivait pas à qualifier avec précision.
De l'attention. De la tendresse. Mais sans aucune connotation d'amour. C'était quelque chose de plus simple et de plus naturel. De plus chaleureux aussi. Incapable d'interpréter cette attitude, il ne parvint qu'à bredouiller un « merci » un peu gêné, auquel elle répondit avec douceur :
- De rien. Ces vêtements te vont très bien, excellent choix.
Puis, avant qu'il n'ait le temps de réagir, elle se pencha vers lui et lui chuchota quelques mots :
- Je t'ai préparé un petit bol rien que pour toi. C'est une crème à la banane et au chocolat. J'ai cru remarquer hier soir que tu aimais bien le sucré, alors mange ça. C'est très bon, et surtout très léger, aucun risque de te sentir mal. Mais je ne peux pas te laisser partir le ventre vide. Tu dois manger, même un peu, car tu as une longue journée devant toi !
- Oui madame, s'entendit répondre C17 avant d'être immédiatement corrigée par son hôte.
- Hazel, je ne suis pas assez vieille pour être appelée madame !
- Oui, Hazel.
- Parfait ! Bon je vais finir de préparer les enfants. J'en ai pour seulement 5 minutes, mangez tranquillement, Oak est parti récupérer la voiture.
Hochant la tête, C17 rejoignit donc Ruri qui avait commencé à prendre son petit déjeuner sans rien perdre de ce qui venait de se passer. Amusée par la situation, elle préféra cependant ne pas faire de commentaire pour ne pas aggraver le trouble qu'elle lisait dans ses yeux. Buvant silencieusement son café, la jeune femme s'amusait beaucoup du visage songeur de C17. Il semblait être en train d'analyser ce qui venait de lui arriver, comme s'il s'agissait d'un évènement extraordinaire que son ordinateur interne n'arrivait pas à bien assimiler.
Au bout de quelques instants de réflexion, il finit cependant par se saisir du bol qui se tenait devant lui et commença à manger, le regard toujours fixé vers l'horizon. Mais aussitôt après avoir mis sa cuillère dans sa bouche, il se figea de nouveau.
Parmi toute la nourriture que Ruri lui avait fait découvrir, C17 n'avait encore jamais rien goûté qui ressemblait à ce qu'Hazel lui avait préparé. C'était un plat à la texture onctueuse, dont la rondeur envahit son palais en un instant. Encore tiède, cette crème était d'une telle légèreté qu'elle s'évaporait presque sur sa langue, et sa saveur délicieusement sucrée n'en finissait plus de le ravir. Ce goût lui était inconnu, mais la sensation qu'il éprouvait, elle, lui était terriblement familière. Elle lui rappelait clairement quelque chose.
Un flash, bref et confus. Celui de deux silhouettes dans ce qui avait l'air d'être une cuisine.
Une tête brune, une tête blonde.
Des rires.
Un fragment d'un souvenir disparu qu'il eut la sensation fugace de toucher du bout des doigts, l'espace d'une seconde, avant qu'il ne disparaisse et ne retourne dans le néant de sa mémoire, le laissant immobile et silencieux, le regard figé droit devant lui.
- Chéri ? Tout va bien ?
- Mmm ? Quoi ? bredouilla C17 que la question de Ruri venait de ramener à la réalité.
- Tu fais une drôle de tête, tu ne te sens pas bien ?
- Non, non, pas du tout. Tout va bien. Ce truc est… vraiment bon. Tu devrais en prendre un peu.
Se faisant, C17 tendit une cuillère à la jeune femme qui la goûta avec gourmandise.
- Mmmmmm Ha'chel est vraiment une chu'per cuisinière ! s'émerveilla cette dernière.
- Oui, ce plat est… surprenant.
C17, songeur, termina le bol avec un plaisir qui le surprit. Il n'arrivait pas à expliquer à Ruri ce qu'il venait de vivre, et il resta pensif pendant de longues minutes. Mais quel que soit le nom de cette sensation, elle était tout sauf désagréable. Il se sentait en fait très heureux dans cet endroit. Des ondes familières s'en dégageaient, et il finit par sourire, discrètement et presque mécaniquement, alors que les pas d'Hazel se faisaient entendre dans les escaliers.
- Désolée d'avoir été longue, mais j'ai eu un petit accident de réveil à gérer ! leur dit-elle en arrivant, portant dans ses bras deux petites formes desquelles de grands yeux ensommeillés émergèrent.
- OH MON DIEU MAIS QU'ILS SONT MIGNOOONS ! s'écria aussitôt Ruri qui se leva pour la rejoindre. CE SONT TES ENFANTS ?
- Oui, ce sont mes petites merveilles. Viens, je vais te les présenter !
C17 prit dans ses bras Volt que Ruri venait de lui tendre, et l'installa sur ses genoux. Finissant de boire son café, il observa la scène de loin, intrigué. Les enfants d'Hazel lui firent immédiatement penser à Marron, la seule et unique fois où il l'avait vue. Les deux bébés humains qu'il avait devant lui avaient le même genre de physique, la même taille et les mêmes mimiques hésitantes. Ils ne devaient pas être très vieux, et portaient des vêtements similaires, des sortes de combinaisons mauves molletonnées. Ils suçotaient d'étranges objets ornés de médaillons en plastiques qui emplissaient la pièce de tintements aussitôt qu'ils bougeaient d'un millimètre. De très fines mèches de cheveux recouvraient leurs petites têtes, de la même couleur que ceux de leur mère, ce gris presque blanc qu'il n'avait encore jamais observé chez un autre être humain.
Mais en les regardant de plus près, un détail lui sauta soudainement aux yeux.
À part un ruban rose qui couronnait la tête de l'un des deux, ces petits humains étaient étrangement similaires. Tellement qu'il paraissait difficile de les différencier de prime abord.
- Ce sont des jumeaux !? demanda Ruri, devançant la déduction que C17 était en train de faire.
- Oui, en effet. Lui, c'est Moss, mon petit garçon. Et elle c'est sa sœur, Mint, répondit Hazel en remettant tendrement en place le petit ruban que la petite fille n'arrêtait pas d'essayer d'enlever.
- Ils ont quel âge ?
- Bientôt un an. Ils sont nés en décembre. Le 22.
- Juste avant Noël !
- Oui, les plus beaux cadeaux imaginables. Allez les bébés, dites bonjour à Ruri. RU-RI. Allez, montrez à maman comment vous parlez bien !
- Ri ! Ri ! balbutièrent les jumeaux de concert, tendant leurs petits bras vers la jeune femme.
- OH MON DIEU !
- Ils arrivent à prononcer quelques syllabes, mais c'est encore approximatif on va dire.
- Tien ! Tien ! reprirent les bébés, tournant soudain vers C17 leurs grands yeux caramel brillants d'excitation.
Les deux femmes se regardèrent, étonnées, avant de soudain comprendre et d'éclater de rire. Ruri revint alors à sa place, et récupéra le bébé chien-loup qu'elle ramena vers Hazel, pour le plus grand bonheur de ses enfants qui s'agitèrent en poussant de petits cris aigus.
- Tien !
- Chien. On dit « chien ».
- Tien !
- Oui, oui, je vous le montre, mais on garde une distance raisonnable, expliqua Ruri calmement.
Le petit animal, qui était jusque-là resté silencieux et immobile, se mit alors à remuer légèrement la queue en voyant se diriger vers lui les petites mains des enfants qui essayaient désespérément de le caresser. Tendant à son tour son museau vers eux il les renifla, un par un. Le toucher humide de sa truffe sur leur peau fit aussitôt glousser de joie les jumeaux, mais Ruri s'assura de rester suffisamment loin, par prudence.
- Il a l'air tout gentil ce petit ! lui fit remarquer Hazel.
- Oui, mais il a été maltraité et privé de sa mère. Cela peut avoir des incidences sur son comportement, il pourrait les mordre. Alors faisons juste attention de ne pas laisser les bébés trop près de lui. Du moins tant que nous ne sommes pas sûres que c'est sans danger.
- Tu as raison. Mais en tout cas c'est bien la première fois qu'on le voit manifester de l'intérêt. On dirait qu'il n'a pas peur d'eux.
- Je pense que c'est parce qu'ils sont tout petits. Des humains de cette taille, ça doit l'intriguer, et à son âge la curiosité l'emporte souvent sur la peur. En tout cas c'est bon signe. Et d'ailleurs, ça me donne une idée… Est-ce que Moss et Mint vont boire un biberon avant qu'on parte ?
- Oui, ils sont d'ailleurs posés sur la table. Pourquoi ?
Ruri lança alors un coup d'œil en direction de C17, qui se leva immédiatement pour les rejoindre. Lui aussi avait compris ce que la jeune femme avait en tête. Délicatement, il reprit Volt dans ses bras le chien-loup et le tint d'une main contre son torse, caressant son crâne avec l'autre pour le rassurer. Utilisant une bouteille de lait qu'Hazel avait dans son réfrigérateur, Ruri prépara un repas pour l'animal en ajoutant un peu de miel pour qu'il soit plus nourrissant.
Elle tendit ensuite ce biberon improvisé à C17, qui l'avança vers la gueule du petit animal.
Comme il s'y attendait, le chien-loup refusa dans un premier temps de se nourrir, détournant la tête en poussant de petits cris plaintifs. Cela n'était pas une surprise pour C17. S'il n'y connaissait absolument rien en bébé humain, dans son travail il avait en revanche souvent rencontré et soigné des animaux malades ou blessés, et notamment des petits. Il continua donc de gratter le chien-loup, juste au-dessus des oreilles, sans détourner le biberon qu'il continuait de lui proposer. L'animal s'agitait encore, mais il n'avait pas beaucoup de force et surtout, il mourrait de faim. Sa peur des humains était palpable, la présence de ces 3 adultes devant lui ranimant le traumatisme de sa capture. Mais C17 savait comment agir. La grandeur de sa force n'avait d'égal que la délicatesse qu'il mettait dans ses mouvements. Pas un seul geste brusque. Rien qui ne puisse accroître la peur. Il attendait, patiemment, tenant ce tout petit être dans les bras.
Ruri et Hazel quant à elles prirent chacune un des jumeaux dans leurs bras, et les bébés ne se privèrent pas une seconde, dévorant goulûment leurs propres biberons.
Volt les observa, intrigué, reniflant l'air tout autour de lui, son regard balayant la pièce en se posant alternativement sur Moss, Mint, et C17. Après quelques minutes de lutte intérieure, comme prévu, il ne put résister à sa curiosité. Voulant imiter les deux bébés, il se mit à téter lui aussi, d'abord un peu, puis avec la même gourmandise, faisant pousser à tous un soupir de soulagement.
- S'il mange, alors il est sauvé… murmura Ruri à C17 qui acquiesça, soulagé.
Ensuite, quand les biberons furent tous engloutis, tout le monde rejoignit Oak qui attendait dans sa voiture pour qu'ils puissent prendre la route tous ensemble.
Il était encore très tôt, mais la visibilité était déjà suffisante pour que C17 perçoive sans aucune difficulté de brefs éclairs lumineux qui s'allumaient et s'éteignaient sur leur passage.
« Le reflet des rayons du soleil sur des caméras » pensa-t-il, « nous sommes donc bien surveillés ».
Mais il n'eut pas vraiment le temps d'y réfléchir, car ils n'eurent besoin que de quelques minutes pour atteindre le village Jingle, qui n'était situé qu'à quelques centaines de mètres des abords du Parc. C'était un endroit très isolé, perdu au milieu d'une vaste étendue de neige, qu'un unique chemin de terre permettait de rejoindre. Encerclé par des arbres et cernés de près par des montagnes, il ne comprenait que quelques maisons, minuscules et rondes, aux couleurs pastel qui apportaient un peu de gaieté dans un paysage désespérément blanc.
La place centrale du village était vide, et le silence y était total. Pourtant, aussitôt qu'il fut sorti de la voiture, C17 remarqua aisément que de nombreux habitants les observaient derrière les rideaux tirés et les volets mi-clos de leurs fenêtres. Il balaya du regard cet endroit à l'atmosphère pesante, bientôt rejoint par Ruri, tenant toujours Volt contre lui. Allongé sur son bras droit et requinqué après son repas, le petit animal avait à présent tous ses sens en alerte. Humant l'air tout autour de lui, il tourna soudainement son museau vers la droite et se mit à gémir, attirant l'attention du couple qui pivotèrent dans cette direction avant d'apercevoir une silhouette dissimulée derrière un arbre.
- Snow ! Tu peux venir, ils sont avec moi !
Sorti à son tour de la voiture, Oak venait d'interpeller la femme qui sortit alors de sa cachette. Vêtue d'un épais manteau jaune vif, elle se précipitait vers la voiture en faisant de grands gestes, de longs cheveux roux dépassant du bonnet de laine qu'elle portait. C'est alors que, presque instantanément, toutes les portes des maisons s'ouvrirent. En l'espace de quelques secondes, le village tout entier venait de reprendre vie. Une vingtaine de personnes, des adultes et des enfants, étaient à présent en train de vaquer à leurs occupations presque comme si de rien n'était.
Arrivée à leur hauteur, la mystérieuse femme prit la parole, encore essoufflée de sa course.
- Bonjour ! Désolée Oak, comme tu ne m'avais pas prévenue que tu allais venir j'ai pensé…
- Aucun souci. Je te présente Ruri et Larry, ce sont eux dont je t'ai parlé.
Un grand sourire se dessina alors sur le visage de Snow dont le regard se détourna du Ranger pour venir se poser sur eux. Elle donnait l'air d'avoir envie d'éclater de joie, mais tout dans son attitude montrait qu'elle se retenait physiquement de l'exprimer. Elle se contenta donc de les regarder, leur fit un signe de la tête en guise de salut, et sans rien leur dire de plus elle se dirigea vers Hazel qui était elle aussi sortie.
- Tu es venue te ravitailler ? Bonjour les bébés !
- Nono ! s'écrièrent les jumeaux, aussitôt corrigés par leur mère.
- Snow, Snoooooow !
- Nono !
- Ne t'en fais pas, ils sont encore tout petit, ils vont bien finir par y arriver.
- Je sais, répondit Hazel en caressant les visages de ses enfants. Oui, j'ai une grosse commande de nourriture et de matériel à récupérer, et nos invités ont gentiment accepté de venir nous aider.
- C'est très gentil à eux. Je vais aller voir dans la réserve si tout ce que tu as commandé est prêt.
- Nous t'attendons. Tiens, Larry, tu devrais aller avec elle pour lui donner un coup de main. Ça ne te dérange pas mon grand ?
C17 ne comprenait pas tout de ces étranges discussions, mais l'insistance dans le regard d'Hazel et la discrète approbation de Ruri suffirent à le convaincre. Il hocha donc légèrement la tête, et Snow se mit immédiatement en route pour l'entraîner dans une petite maison, la plus excentrée et isolée du village, dans laquelle ils se retrouvèrent complètement seuls. D'innombrables cartons occupaient l'unique pièce de cette bâtisse qui était remplie du sol au plafond, et il était encore en train de se demander ce qu'ils pouvaient bien contenir, quand il entendit le bruit caractéristique d'une bouilloire, juste derrière lui.
- Tiens, c'est du thé bien chaud. Et prends aussi ces biscuits, ils sont au sésame.
« Mais pourquoi tout le monde ici veut me faire manger ? » se demanda C17, acceptant à contre-cœur de prendre ce que Snow lui tendait, sans pour autant avaler quoi que ce soit.
- Merci, mais ce n'était pas nécessaire, répondit-il en essayant de paraître naturel.
- Oh que si. Il fait très froid ici, quand on n'est pas habitué on peut vite finir gelé.
- Je suis quelqu'un de… plutôt résistant.
- Tant mieux ! Je suis désolée, tout ceci doit te paraître bizarre. Mais…
- Ils vous surveillent, c'est ça ?
Snow ne répondit d'abord rien, se servant à son tour une tasse de thé avant d'acquiescer.
- Oui. Ils viennent régulièrement ici, avec leurs armes. Ils nous terrorisent et fouillent les maisons, soi-disant pour vérifier qu'il n'y a pas de braconniers ou n'importe quelle autre bêtise.
- Ils nous ont suivis depuis que nous sommes partis de la maison, mais ils ne sont pas venus à l'intérieur du village.
- Je pense que votre visite perturbe leurs plans. Quand Oak nous a parlé de vous, ils étaient furieux. Surtout les deux frères, le grand et le petit. Ils ont tout fait pour empêcher que vous veniez, mais Oak n'a rien lâché. Alors je pense qu'ils observent discrètement, avant de voir comment ils vont traiter le… problème, si j'ose dire.
- Ils sont sans doute dans les bois environnants.
- Avec leurs fichues caméras et leurs micros, je sais. Ils en ont placé partout dans le coin, et spécialement autour de la Tour.
- Comment tu le sais ?
- Parce que nous avons souvent essayé de nous en approcher pour voir ce qu'ils y fabriquent, mais c'est impossible. Ils nous interceptent systématiquement, avant même qu'on ne puisse les voir. C'est pour ça qu'Hazel nous a envoyé ici. Cet entrepôt est pratiquement invisible depuis l'extérieur du village à cause des arbres, et je sais de façon certaine qu'ici il n'y a pas de micros. Alors on peut parler tranquillement, mais on va devoir faire vite. Oak m'a parlé de toi. Il a dit que tu étais un Ranger, comme lui ?
- C'est ça.
- Il a aussi dit que tu étais le plus grand Ranger de la planète, que personne ne t'arrivait à la cheville, que tu étais le meilleur !
- Eh bien… Oui on peut dire que je… Oui, c'est plutôt vrai en fait, répondit C17 après avoir vainement tenté de rester modeste.
- En tout cas il a dit que je devais répondre à toutes tes questions. Alors vas-y, qu'est-ce que tu as besoin de savoir ?
- Tout. Que sais-tu concernant l'Armée du Ruban Rouge ?
- Pas grand-chose en fait. Ou plutôt rien sur sa création, j'étais encore jeune quand Goku l'a détruite après que je…
- Goku ? l'interrompit C17 que la familiarité du ton du Snow avait surpris. Tu parles de Son Goku ?
- Oui, tout à fait. Tu le connais ?
- D'une… certaine manière.
- C'est ton ami ?
- Pas vraiment.
- Ah bon ? En tout cas tu es la première personne que j'ai jamais rencontré qui le connaisse. Ça fait bizarre de repenser à lui, tout ça me semble si loin…
- Qu'elles étaient tes relations avec lui ?
- Relations ? Mais enfin… aucune… c'était mon ami c'est tout, qu'est-ce que tu vas imaginer ? balbutia Snow, dont les joues rougies par la honte intriguèrent C17 au plus haut point.
Il venait sans doute de dire quelque chose qu'il ne fallait pas, mais il n'avait aucune idée de ce que cela pouvait être. Il hésita avant de reprendre la conversation, regrettant l'absence de Ruri qui aurait pu l'aider à décrypter ce brusque changement d'attitude. Mais Snow ne paraissait pas être en colère après lui. Elle avait plutôt l'air très gênée, son regard apeuré lui rappelant celui que pouvait avoir Ruri quand il mettait, selon son expression, « les pieds dans le plat avec la finesse d'un tractopelle ».
- Bon en tout cas, reprit Snow après quelques secondes, Goku est mon ami depuis le jour où il nous a sauvé des hommes du Red Ribbon. Il a détruit l'armée a lui tout seul tu sais !
- Intéressant. Et comment a-t-il fait ?
- Je n'y étais pas, mais il a vaincu tous les soldats de la Muscle Tower. Ils étaient nombreux et armés, ça a été un rude combat en tout cas…
- Justement. Que sais-tu de ce qui se trouvait dans la Tour ? Parce que c'est ça que ces types recherchent.
- J'ai bien peur de ne pas pouvoir t'en dire beaucoup plus. C'est vrai qu'en plus des fusils et des bombes, le général Red s'était fait construire des armes beaucoup, beaucoup plus puissantes. Il y avait un nombre incalculable de robots dans la Tour.
« Nous y voilà… » pensa C17. La conversation arrivait enfin vers ce qu'il espérait obtenir, et le simple fait d'entendre prononcer ce mot venait de lui procurer une émotion plus forte que ce qu'il avait anticipé.
L'envie de savoir.
De se rapprocher de son passé, même un peu, même de façon très parcellaire.
Il dut bien se rendre à l'évidence : il était en fait très content que cette mission l'ait amené jusqu'à Snow.
- Des robots ? C'est extraordinaire. Quel genre ? finit-il ensuite par demander.
- De toute sorte. Goku en a même affronté plusieurs ! Après, moi, tout ce que je peux te dire c'est ce que leur créateur m'en a dit.
Cette fois, C17 n'eut pas à se forcer pour jouer la surprise. Pris de court par cette révélation, il bondit littéralement vers Snow, manquant de renverser son thé dont des gouttes brûlantes coulèrent sur sa main sans qu'il n'y prête la moindre attention.
- GERO ? s'exclama-t-il en s'avançant. Tu as rencontré le Dr Gero ?
- Qui ?
- Eh bien… Le créateur des robots… Tu disais lui avoir parlé.
- L'homme que j'ai rencontré ne s'appelait pas Gero, mais Flappe. Le Dr Flappe.
Jamais C17 n'avait entendu parler de cet homme. Au comble de la surprise, il en vint à se demander si Gero n'avait tout simplement pas agi sous un faux nom, histoire de brouiller les pistes. Alors il reprit son interrogatoire.
- … Pourrais-tu… Me le décrire ?
- Un vieux monsieur… Avec une grosse touffe de cheveux gris et une moustache. Il avait des lunettes avec de très gros verres. Et… Il était aussi très gentil !
- Gentil ?
- Oui. L'armée l'avait menacé lui aussi, il était obligé de travailler pour eux, mais je peux te garantir qu'il était contre toutes leurs idées.
C17 vacilla.
Si le fait que Snow parle d'un vieil homme avait conforté dans sa première hypothèse, toute la fin de sa phrase venait de la détruire. Il ne savait pas grand-chose de Gero, mais s'il était certain d'un seul fait, c'était bien qu'il n'avait jamais été forcé d'aucune manière à participer aux activités du Red Ribbon. Et que personne qui aurait discuté avec lui ne l'aurait qualifié par la suite de « gentil ». Il ne savait plus quoi dire. Jamais il n'avait entendu parler d'un assistant ou d'un co-créateur. Gero avait été son seul bourreau et le seul autre être humain qu'il ait jamais croisé dans le laboratoire.
Il se sentait comme au bord d'un précipice.
Il pensait venir dans ce village pour trouver des réponses, et voilà qu'en une simple phrase Snow venait de balayer les seules rares certitudes qu'il avait, le laissant perdu, chargé en fait d'une multitude de nouvelles questions.
C'est alors que Snow, ignorant tout ce que ses révélations avaient eu comme effet sur C17, reprit la parole et poursuivit ses explications.
- Le Dr Flappe a profité de la pagaille qu'a causé la destruction de la Tour pour s'enfuir sans être arrêté ou poursuivis. Et j'ai toujours pensé qu'il n'avait pas été le seul. C'était une vraie pagaille tu sais, alors cela ne serait pas une surprise que d'autres membres de l'armée aient pu faire pareil..
- Oui, c'est envisageable.
- Ces types… ils en font partie. J'en suis certaine. Le Red Ribbon… la malédiction de cette terre va refaire surface…
L'inquiétude de Snow venait de la submerger, faisant soudainement trembler sa voix. Percevant ce changement, C17 la regarda un instant. Fixant une boite posée au sol, son regard était devenu triste, comme si de douloureux souvenir refaisaient surface dans son esprit. Il fut pris d'un sentiment d'empathie assez rare chez lui, car s'il comprenait mieux les émotions humaines, il n'arrivait que très rarement à se projeter sur celles des autres. Mais là, il comprenait. Il ressentait une proximité et une sympathie immédiate envers cette humaine avec laquelle il partageait la douleur commune d'avoir un jour croisé la route de l'Armée du Ruban Rouge.
Il fit alors l'effort d'adoucir un peu son visage et s'avança vers elle pour lui parler.
- Ne te fais pas trop de souci. Vous n'êtes plus seuls. Oak m'a demandé de venir régler le problème, et j'ai bien l'intention de le faire.
- Oui, je sais, et tu as toute notre confiance. Merci de tout ce que tu feras pour nous !
Les grognements de Volt les firent tout à coup interrompre leur conversation.
Toujours juché sur le bras de C17, le petit animal était en train de mordiller son doigt en secouant sa tête de droite à gauche tout en grommelant doucement.
- Il doit avoir faim, expliqua C17. Ça fait des jours qu'il ne mange pas assez.
- On ne va pas le faire attendre alors. De toute façon ça fait déjà trop de temps qu'on discute, si jamais on nous observe ça va finir par les intriguer. Retournons à la voiture, j'ai préparé tous ces cartons de nourriture pour Hazel.
- Je vais t'aider à les porter.
- Non pas besoin, répliqua aussitôt Snow en se tournant vers l'escalier menant au premier étage de la maison. HACCHAN ! HACCHAN ! Tu peux venir nous filer un coup de main ?
Une série de bruits sourds se firent alors entendre, comme si quelque chose de très massif venait de se mettre en mouvement pour les rejoindre.
BOUM
BOUM
C17 était très surpris de la lourdeur de ce qui semblait bien être des bruits de pas, mais sans qu'il n'ait jamais encore rencontré d'humain se déplaçant dans un tel vacarme. Ce fut pourtant bien une silhouette humaine qui fit son apparition après quelques secondes.
Un humain gigantesque, au physique de colosse.
Immédiatement, le regard de C17 s'attarda sur ses mains énormes d'où une grande puissance semblait se dégager. Il était vêtu comme les autres humains d'ici, chaudement, avec un gilet de laine vert qui recouvrait une grande partie de son corps. Une énorme cicatrice parcourait son front sur quasiment toute sa longueur.
Pendant un court instant, la vision de C17 se troubla, au point qu'il eut besoin de se concentrer pour parvenir à dissiper l'espèce de voile brumeux qui semblait se superposer sur cette silhouette pour le moins inhabituelle qui s'avançait vers lui. Quand le géant, à la démarche lente et placide, se plaça juste devant lui, C17 releva instinctivement la tête pour mieux le regarder. C'est alors seulement qu'il comprit d'où provenait ce sentiment de déjà-vu qui le perturbait tant.
Ce sourire et ce regard lui étaient terriblement familiers.
En une fraction de seconde, il se retrouva comme téléporté des années en arrière.
Ce sourire … ce regard …
C17 se revit là, sur cette île maudite, lors de son combat contre Cell.
Quand le monstre venait de tenter de l'absorber pour la première fois. Alors qu'il luttait de toutes ses forces et que le désespoir mêlé à la colère était en train de s'emparer de lui, il avait senti sur son col la pression des mains du monstre se relâcher subitement. Projeté à terre, il s'était immédiatement retourné, le cœur battant à tout rompre, encore sous le coup d'une peur qu'il venait d'éprouver pour la toute première fois de sa vie.
Et en relevant la tête, la première chose qu'il avait vu était le visage de C16.
C16 qui lui souriait, de ce même sourire béat, presque naïf, tandis qu'il posait sur lui le même regard remplit de sérénité. Alors qu'il s'était cru condamné, persuadé que personne ne pouvait plus venir à son secours, qu'il était tenaillé par la rage et la terreur face au sort terrible qui l'attendait, ce visage plein de douceur l'avait estomaqué.
Car quelqu'un était venu, alors que jusqu'à cet instant précis, personne n'avait jamais rien fait pour lui, ni pour sa sœur, durant leurs longues années de capture.
C17 ne savait pas vraiment ce qu'il devait en penser, mais ce village était décidément un endroit plein de surprises, qu'il se sentait soudain déterminé à protéger, coûte que coûte. C'est alors que le géant tendit vers lui une main qu'il posa délicatement sur le petit chien-loup, qui réagit à cette caresse par un grognement de satisfaction, avant de lécher frénétiquement le dessus de sa paume.
- Il est mignon ! C'est ton chien ?
- Ce n'est pas … euh oui, on va dire ça, répondit C17, surprit d'une telle réaction de l'animal qui était hier encore si méfiant envers les humains.
- Tu es un ami de Snow ? Tu es là pour aider le village n'est-ce pas ?
- Oui.
- Les amis de Snow sont mes amis. Moi, c'est Hacchan. Et toi ?
- C … Larry.
- Super ! Je vais aider Snow à porter les affaires.
Bien que cet homme soit très grand et très costaud, il était évident pour C17 qu'il allait avoir besoin d'un coup de main pour porter la dizaine de cartons remplis à ras-bords qui se trouvaient dans l'entrée. Les humains avaient toujours tendance à surestimer leur force, et il était en train de chercher autour de lui où il pourrait bien déposer Volt, quand il entendit un grand bruit juste derrière lui et se retourna. Abasourdi, il s'aperçut alors qu'Hacchan avait soulevé en un seul mouvement tous les cartons qu'il venait de charger sur son dos, comme si de rien n'était.
Il ne montrait pas le moindre signe d'un quelconque effort physique, et il se dirigea vers l'extérieur avec une facilité étonnante.
- Je sais que c'est surprenant au début mais ne t'inquiète pas, c'est normal, Hacchan est super fort ! s'exclama Snow devant le regard surprit de C17.
- Oui, fort, c'est le mot … lui répondit ce dernier, pensif.
- On se rejoint à la voiture ?
- Oui.
Mais tandis que Snow se dirigeait à son tour vers l'extérieur, C17 lui saisit brusquement le bras pour l'arrêter et lui demanda, d'un ton cette fois bien plus sérieux :
- Il est d'ici ?
- Non, Hacchan n'est pas du village.
- Et d'où est-ce qu'il vient ?
- Je ne sais pas trop, je ne lui ai jamais demandé.
- Et il est arrivé chez vous comme ça, sans rien dire ?
- Oh non, pas du tout. C'était l'ancien gardien de la Muscle Tower, mais il est gentil, ne t'en fais pas. Il nous a aidé lors de la bataille finale, et c'est un ami de Goku lui aussi. Pourquoi ?
Cette révélation ne surprit pas le moins du monde C17. Bien au contraire, elle confirmait même ce qu'il avait immédiatement compris.
« Ce type est un robot … un robot du Red Ribbon ... » pensa-t-il, cherchant à déterminer au plus vite qu'elle était la marche à suivre. Tout un tas de scénario se formaient dans sa tête, mais la présence dans ce village d'une création qui pouvait être de Gero l'inquiétait. Snow venait de dire qu'il était gentil, et indiscutablement Hacchan n'avait pas l'air dangereux de prime abord. Il semblait même être inoffensif, Volt ayant même manifesté envers lui une confiance immédiate.
C17 savait bien que l'intuition des animaux était très grande, et qu'il était intéressant de s'y fier. Ils ressentaient les émotions des humains, et leurs réactions face à eux étaient très souvent révélatrices de la nature profonde de la personne. Ruri lui avait très souvent expliqué à quel point le sixième sens des animaux était puissant, et il l'avait lui-même expérimenté dans son travail.
« Il est comme C16 ... »
La ressemblance avec son ancien partenaire était de fait flagrante, et même troublante. Mais en y repensant, C17 devint plus soucieux. Pensant qu'un ancien modèle ne pouvait lui être qu'inférieur, il n'avait rien anticipé de la réelle puissance de C16. Rien ne garantissait donc qu'un robot plus vieux ne soit pas en mesure de lui poser problème, même si c'était peu probable. Ce qui était en revanche plus inquiétant, c'était les fouilles que les hommes de Lacenaire réalisait dans les ruines. Si Hacchan était bien un robot, et surtout l'ancien gardien de la Tour, la possibilité qu'il puisse être commandé à distance était grande. Et dans cette hypothèse, il deviendrait alors une réelle menace pour les humains du village, et pour Ruri.
L'idée d'avoir peut être entraîné sa compagne dans une situation risquée, qui plus est liée à l'Armée du Ruban Rouge, l'agaçait profondément.
C17 hésitait.
Devait-il ne prendre aucun risque, et éliminer sur le champ ce robot pour qu'il ne puisse plus servir d'arme et faire du mal à qui que ce soit ?
C'était sans doute la chose la plus rationnelle à faire, mais inévitablement, il repensa à Ruri.
Que penserait-elle si elle le voyait tuer en un instant un homme innocent, juste devant ses yeux ? Non, lui faire subir l'horreur d'une telle vision était inenvisageable. S'il devait être amené à détruire ce robot, il le ferait à l'abri des regards. Pour l'heure, il décida donc de ne rien faire, mais il était en revanche bien décidé à revenir ici plus tard pour en savoir davantage.
Alors après réflexion, C17 finit par relâcher Snow.
- Pour rien. Simple curiosité, lui répondit-il en feignant de sourire le plus naturellement possible.
Il lui emboîta donc le pas et rejoignit la voiture qui fut chargée en un rien de temps. Le petit groupe quitta ensuite le village pour retourner à leur point de départ. Une fois les courses rangées, Hazel les quitta pour rester avec ses enfants dans la maison, gardant également avec elle Volt qui semblait à présent uniquement préoccupé par l'idée de pouvoir jouer avec les deux bébés. De leurs côtés C17, Ruri et Oak se dirigèrent vers le zoo qu'ils atteignirent juste à l'horaire qui avait été convenu. Comme la veille, le même comité d'accueil les attendait. Toujours équipés de leurs armes, le petit groupe d'hommes ne prit pas la peine de les saluer et resta ostensiblement en arrière, seul Kley faisant l'effort de les rejoindre pour leur ouvrir la porte.
Une colère froide dégoulinait de la grimace qui déformait sa mâchoire crispée, et la noirceur de son regard n'échappa pas à Oak qui marchait doucement, restant toujours quelques pas en arrière du reste du groupe. C17 pouvait sentir la peur qui assaillait le Ranger. Il craignait manifestement cet homme et la violence qu'il pouvait avoir. Ruri était d'ailleurs également très silencieuse, ne prononçant que quelques vagues paroles et évitant au maximum d'interagir avec Kley.
Ce dernier en revanche semblait bien plus intéressé par C17 que par les autres. Il marchait devant, profitant de chaque instant pour l'observer discrètement, tout en ouvrant les portes et donnant de très brèves descriptions des animaux qu'ils rencontraient. Étrangement, il n'avait pas l'air spécialement inquiet en le regardant, mais C17 lisait clairement dans ses yeux une très grande curiosité envers lui. Comme s'il guettait « quelque chose » dans ses réactions.
Déterminé à rester discret, C17 fit néanmoins mine de ne rien avoir remarqué et se contenta de rester le plus proche possible de Ruri, sans dire un seul mot.
Il remarqua que conformément à ce que Lacenaire avait promis, les cages avaient été ouvertes. Les animaux à présent libérés allaient et venaient dans leurs enclos. Ces derniers étaient certes bien trop petits, mais c'était déjà un net progrès. Pour autant, les grands cubes de verres étaient toujours présents, confortant C17 dans son hypothèse sur un projet de braconnage massif à venir de tous les individus rassemblés ici. Échangeant de brefs regards avec Ruri, il put s'assurer qu'elle partageait son analyse, avant qu'un cri n'émane de derrière eux et les fasse immédiatement se retourner.
- OAK ! EMMÈNE-MOI LA VOIR !
C'est alors qu'une silhouette déboula de nulle part, courant à toute allure pour les rejoindre et se camper devant le Ranger. C'était un petit garçon aux cheveux roux, âgé vraisemblablement d'une dizaine d'années. Il portait un tout petit costume bleu foncé, une chemise blanche et un nœud papillon rouge vif. L'ensemble, un peu petit pour lui, entravait légèrement ses mouvements et lui donnait une démarche maladroite qu'il semblait être le seul à ne pas remarquer. Saisissant une des manches du manteau d'Oak, il se mit à tirer dessus avec force, comme s'il voulait l'entraîner en direction des enclos suivants. Mais le Ranger posa son autre main sur le dessus de son crâne, lui faisant ainsi signe de s'arrêter.
- Attends Willy, attends ! Pas si vite ! J'ai d'abord à te présenter mes amis.
D'abord contrarié, le petit garçon finit néanmoins par se tourner vers le couple qu'il montra du doigt avant de demander :
- C'est qui eux ?
- Les amis dont je t'ai parlé, qui sont venus m'aider pour les animaux du zoo. Je vous présente Willy, le fils de notre mécène. Alors petit, elle, c'est Ruri et ...
- T'es drôlement jolie ! l'interrompit Willy, provoquant un éclat de rire chez la jeune femme qui fit quelques pas pour se rapprocher.
- Haha ! Merci, tu es très mignon aussi, lui répondit-elle en caressant gentiment les boucles rousses du garçonnet qui en devint tout rouge.
- Et lui, c'est Larry. C'est un Ranger, comme moi, poursuivit Oak.
C17, que l'idée d'avoir un enfant dans les pattes n'enchantait guère, se contenta d'un léger signe de tête dans leur direction dans l'espoir que cela suffirait. Mais la réaction du garçonnet fut à l'exact opposé de ce qu'il avait espéré, car il s'avança aussitôt vers lui.
- Tu sais pas parler ?
- … si.
- Ben alors pourquoi tu parles pas ?
- … je n'en ai pas envie.
- C'est pas grave. Prends-moi sur tes épaules.
- Pardon ?
- Je suis fatigué de marcher. D'habitude c'est Oak qui me porte mais t'es plus grand que lui, alors sur tes épaules je verrais mieux. Je veux aller voir les mammouths.
Ruri manqua de s'étouffer de rire en voyant le visage de C17, désarçonné par cette requête à laquelle il ne s'attendait pas du tout. Elle le vit relever ses yeux dans sa direction, lui adressant un regard interrogatif dans lequel elle lut comme un appel à l'aide.
Mais, d'humeur joueuse, Ruri secoua légèrement la tête, déterminée à ne pas intervenir tout de suite. Au contraire. Savourant pendant de longues secondes le visage d'habitude si impassible de son conjoint se troubler, l'un de ses sourcils se haussant frénétiquement sous le coup de l'agacement, la jeune femme était bien décidée à attendre un peu avant de venir à son secours. Elle profitait en fait avec amusement du spectacle d'un C17, peu habitué au contact avec les enfants, essayer tant bien que mal de se sortir de ce mauvais pas.
Poussant un léger soupir quand il comprit que Ruri voulait le laisser se débrouiller, C17 se racla la gorge et baissa de nouveau ses yeux qui se posèrent sur ce minuscule humain dont l'insolence était inversement proportionnelle à la taille.
- Je peux savoir pourquoi je devrais faire ça ? finit-il donc par lui demander.
- Parce que je te l'ai ordonné.
C17 releva une nouvelle fois les yeux vers Ruri qui se mordait à présent les lèvres. Elle pleurait presque de rire, et tout se mettant en route vers eux, la jeune femme lui demander, taquine :
- Tu as entendu C17 ? On t'a donné un ordre je crois …
- Oui, j'ai parfaitement entendu.
- Et donc ? Que vas-tu faire ?
- J'ai bien une idée, mais elle risque de ne pas te plaire.
- Hmmmmmm….
Sans rien dire d'autre, Ruri fit encore quelques pas pour arriver à sa hauteur et se pencha vers lui pour qu'ils puissent échanger à voix basse.
- Tu as un souci ?
- Oui. Je déteste les gosses.
- Demande-moi gentiment et je m'en charge.
- Fais quelque chose ou j'envoie ce morveux dans l'espace.
- Je suppose que je n'aurai pas mieux. Bon. Mais c'est vraiment parce que tu es trop mignon quand tu fais cette tête que je t'aide, espèce de boîte de conserve bornée !
Ruri pivota donc et fit deux pas pour pouvoir se placer juste devant le jeune garçon. Elle se pencha légèrement vers lui et plaça deux de ses doigts sur son menton.
- Willy mon chéri, pourquoi est-ce que tu es venu au zoo dis-moi ?
- Pour voir les animaux ! J'aime trop les animaux.
- Alors qu'est-ce que tu dirais de rester plutôt avec moi ? Mon travail c'est d'étudier les animaux, je connais beaucoup de choses sur eux. Alors si tu as des questions, je pourrais te dire tout ce que tu as envie de savoir sur eux.
- Et lui il fait quoi ?
- Larry protège les animaux. Il est super costaud, mais il n'en sait pas autant que moi.
- Tu me tiendras la main ?
- Bien sûr. Aussi longtemps que tu voudras.
- Super cool ! C'est comme un rendez-vous alors. Du coup, t'es ma petite amie !
- Eh bien d'accord, disons que c'est valable le temps de la visite. On y va ?
- Je veux voir les mammouths !
- Pas de souci, répondit Ruri, tout sourire tandis qu'elle voyait le regard courroucé que posait C17 sur Willy qui lui, en revanche, était aux anges.
Ils partirent donc tous ensemble, le petit garçon et la jeune femme ouvrant la marche, C17, Oak et Kley juste derrière eux. Pendant le trajet qui devait les mener devant l'enclos des mammouths, ils s'arrêtèrent plusieurs fois devant différents animaux que Ruri présenta avec beaucoup de soin. Elle donnait en réalité l'air de prendre très au sérieux son rôle de guide, donnant tout un tas d'explications sur un ton très professoral que C17 connaissait bien. Depuis quelques semaines, elle avait en effet commencé à assurer de courtes sessions d'enseignements dans son université, et il savait à quel point elle aimait ce rôle et le fait de partager son savoir.
Sa passion pour la vie sauvage était palpable dans chacune de ses phrases, et c'est ainsi qu'ils atteignirent en ce qui ne parut durer qu'un bref instant un enclos dans lequel un énorme mammouth était enfermé.
- C'est elle ! C'est Belle ! Coucou ! s'exclama Willy dès qu'il aperçut la femelle.
- Belle, c'est son nom ? lui demanda Ruri.
- Ouais. Elle est trop cool !
- C'est vrai qu'elle est … cool.
C17 avait remarqué la brève hésitation de sa compagne, et il décida d'observer l'animal avec plus d'attention. Seule dans un enclos à peine plus grand qu'elle, la femelle ne bougeait pratiquement pas. Elle balançait sa trompe de droite à gauche, mécaniquement, obstinément, et son épaisse fourrure ne cachait sa maigreur qu'à des yeux non initiés.
L'animal n'était pas en bonne santé.
Comme Volt, elle devait se laisser peu à peu mourir de faim, et ses mouvements répétitifs étaient la manifestation d'une grande souffrance, sans doute celle d'être séparée des siens.
Il serra rageusement ses poings, avant de tourner la tête en direction de Kley.
« Tu le sais, espèce de pourriture ... » se dit-il en voyant le petit sourire sur son visage.
C17 enrageait.
La cruauté. L'indifférence à la douleur d'autrui. Le sentiment de toute puissance qui faisait croire que l'on pouvait décider impunément du sort de la vie des autres.
Comme Gero.
Il enrageait de voir cet humain misérable, dont il pourrait exploser le crâne si rapidement qu'il n'aurait même pas le temps de s'en apercevoir, se réjouir ainsi. Sa frustration était grande de savoir qu'il devait pour l'instant se retenir et ne pas faire une démonstration trop grande de ses pouvoirs.
Kley souriait, et ne le quittait pas des yeux.
Il le provoquait, c'était évident, et la raison en était évidente.
« Vous cherchez à me tester, n'est-ce pas ? Tu sais que j'ai parlé à Snow. Tu sais pour l'autre robot. Qu'est-ce que vous avez trouvé dans cette fichue tour ... »
La voix de Willy résonna soudain, interrompant C17 dans sa réflexion.
- C'est nul, elle bouge toujours pas Ruri !
- Elle est peut-être fatiguée. On devrait la laisser maintenant.
- Elle est tout le temps comme ça, c'est nul ! Moi je veux lui faire un câlin !
- Tu ne peux pas …
- KLEY ! Elle bouge pas ! cria pourtant le garçon sans la laisser finir.
- Pas de problème petit, répondit ce dernier.
En l'espace d'une seconde, comme s'il n'avait attendu que cet instant depuis qu'ils étaient arrivés, il porta la main vers sa ceinture et se saisit d'un objet métallique qu'il pointa en direction du mammouth. Comprenant immédiatement de quoi il s'agissait, Ruri eut à peine le temps de pousser un cri de surprise avant qu'une détonation n'éclate.
L'objet que Kley tenait était une arme, et il venait de tirer sur le mammouth.
Personne au sein du groupe n'eut l'opportunité de voir ce qui se passa ensuite, mais tous tournèrent instinctivement leurs regards vers l'intérieur de l'enclos.
C17 s'y trouvait déjà, debout, juste derrière le mammouth, tenant dans sa main droite une longue tige métallique. C'était le projectile que Kley avait tiré, et qu'il avait réussi à intercepter grâce à sa prodigieuse vitesse. L'arme que Kley avait utilisé était un engin de protection bien connu des rangers et des zoologistes. Destiné à n'être utilisé qu'en dernier recours, il lançait des pointes en acier chargées d'électricité qui envoyaient de vives décharges aussitôt qu'elles entraient en contact avec un tissu vivant.
Les décharges n'étaient pas faites pour tuer, mais suffisantes pour que la douleur provoquée fasse fuir un animal agressif. Pourtant, si C17 avait été assez rapide pour arrêter la pointe avant qu'elle n'atteigne sa cible, il savait que c'était pourtant trop tard. À l'instant précis où sa peau effleura la pointe métallique, un flash incandescent en jaillit. Obligé de fermer les yeux, il laissa ainsi l'électricité parcourir son corps tout entier pour en absorber la plus grande partie.
Le souffle coupé, Ruri regarda avec effroi de petits éclairs bleutés avancer progressivement depuis l'avant de son bras jusqu'à ce qu'ils forment une sorte de bulle lumineuse tout autour de lui. Elle avait beau savoir qu'il était bien plus résistant que n'importe quel être humain, voir ainsi celui d'elle aimait prisonnier d'un arc électrique la glaça d'effroi. De toute façon, tous deux avaient conscience que cette intervention spectaculaire ne serait pas suffisante.
En effet, après un court instant, quelques-uns des éclairs bleutés s'échappèrent de son bras et de la tige métallique. Incapable de bloquer la dispersion du courant, C17 recula d'un pas pour se préparer à ce qui allait advenir. Inévitablement, certains atteignirent la femelle mammouth qui se mit à pousser un barrissement terrible. Effrayée par les éclairs et les brûlures qu'ils commençaient à provoquer sur sa fourrure, l'animal se jeta en avant, fonçant à toute vitesse sur la barrière qui entourait son enclos et qui explosa sous la puissance de la charge.
Elle allait droit devant elle, juste là où se situaient Willy et Ruri.
Sans avoir trop le temps de réfléchir, la jeune femme eu le réflexe instinctif de saisir le jeune garçon et de le prendre dans ses bras avant de s'accroupir. Willy poussa alors un cri d'effroi et se blottit contre elle, les yeux clos, attendant le choc qui paraissait inévitable.
Mais rien n'arriva.
Alors, lentement, Willy rouvrit les yeux et regarda ce qu'il se passait.
Devant lui, lui tournant le dos, il eut la surprise de voir C17 qui avait miraculeusement réussi à les rejoindre avant que le mammouth ne les atteigne. Il s'était interposé entre eux, et tenait dans chacune de ses mains les gigantesques défenses de la femelle qu'il maintenait immobile. Seuls les barrissements du mammouth furieux d'une telle résistance troublaient le silence qui les entourait. La peur et la stupéfaction devant la force titanesque de C17 laissait Oak bouche-bée, tandis que Kley, lui, était plus attentif que jamais.
- Recule ! cria tout à coup C17.
Willy sursauta face au ton très autoritaire de sa voix, mais il sentit aussitôt sur ses cheveux une tendre caresse. Quand il releva les yeux vers elle, il vit le large sourire de Ruri et ses yeux verts, brillants d'une lueur chaude et rassurante.
- Ne t'inquiète pas mon petit. Tout va bien se passer, fais-lui confiance, lui murmura-t-elle.
Puis sans un mot de plus, le jeune garçon toujours collé contre elle, Ruri entreprit de faire quelques pas en arrière, les amenant progressivement tous les deux à l'abri.
C17 ne la regarda pas, mais il sentit sa présence s'éloigner de lui.
Elle était à présent en sécurité, il n'avait plus qu'à se concentrer sur le mammouth qui luttait encore de toutes ses forces pour échapper à son emprise. Elle était furieuse. Terrifiée. Épuisée, mais aussi sans doute désireuse de retrouver sa liberté en quittant cet endroit.
« Je ne peux pas encore te laisser partir … nous devons jouer encore un peu leur jeu ... », pensa C17. Il haïssait l'idée de devoir contraindre encore pour quelque temps cet animal magnifique à rester enfermée, mais il n'avait pas le choix.
Il savait ce qu'il devait faire.
Tenir, encore juste un peu.
- Shhh, calme-toi. Calme-toi.
Il parlait d'une voix ferme, mais incroyablement douce. Il sentait la peur dans les yeux de la femelle qui cherchait à lui faire lâcher prise. Elle essayait d'avancer, puis de reculer, de secouer la tête d'un côté puis de l'autre, mais sans pouvoir faire bouger cet étrange humain qui se tenait devant elle.
Il n'était pas comme les autres.
Il était fort, mais rien dans sa gestuelle n'était inquiétant.
Son visage ne montrait pas le moindre trouble, et un calme imperturbable se lisait dans son regard.
Elle le comprenait. Elle le croyait.
- Je ne te ferais aucun mal, chuchota encore C17.
Les barrissements de rage se muèrent lentement en gémissements, de plus en plus faibles. L'animal fatiguait, mais son corps se détendait aussi. Les battements de son cœur, si forts que C17 pouvait les sentir à travers ses avant-bras, ralentissaient progressivement. Puis, enfin, elle cessa de lutter.
Le mammouth s'était calmée. C17 la tenait encore, mais il commença à progressivement relâcher la pression qu'il exerçait sur ses défenses.
Il poussa un long soupir, avant de fermer les yeux. Ruri et le gamin étaient en sécurité.
Mais …
C17 rouvrit les yeux, et tourna la tête vers sa gauche.
Kley souriait. De ce même sourire désagréable qu'il avait depuis le début, et qui s'était accentué sous la satisfaction de savoir qu'il avait atteint son objectif.
C17 avait pressenti qu'il était observé, et malgré sa prudence, il avait échoué à déjouer le piège que cet humain lui avait tendu.
Bien malgré lui, il avait été contraint de lui dévoiler l'étendue de sa force.
