La fête va enfin commencer


Derrière Elias, la porte du laboratoire de Kaamelott s'ouvrit en grinçant.

Il était un peu tard pour un client, même pour ceux qui attendaient le couvert de la nuit pour venir formuler leurs requêtes, eu égard à leurs caractères honteux. L'enchanteur marqua une pause dans le rangement des étagères pour jeter un coup d'œil par-dessus son épaule – la valide, celle qui n'avait pas été mâchouillée par une hydre venimeuse un peu plus d'un mois auparavant et qui ne le faisait pas toujours souffrir à chaque geste trop brusque.

Dans l'embrasure, nul jeunot en quête d'amour ou milicien fuyant la paternité. A la place, un grand druide à la chevelure argentée visiblement soulagé de rentrer chez lui.

« Ah bah tout de même, c'est pas dommage ! lança Elias en abandonnant complètement ses grimoires pour se tourner vers Merlin.

- Quoi, qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce que j'ai fait encore ? Je viens à peine de rentrer, j'ai rien dit et vous gueulez déjà !

- Déjà je ne gueule pas, hein, à ce niveau-là je crois qu'on sait tous les deux faire la différence. Et ensuite c'est justement parce que vous venez à peine de rentrer que vous méritez qu'on vous gueule dessus. » Elias tendit un doigt vers le petit fenestron sale à travers lequel filtrait péniblement la pâle lumière de la lune d'été. « Vous m'avez dit que vous seriez revenu avant midi. Alors je sais pas comment ça fonctionne dans votre monde, mon vieux, mais dans ma réalité à moi, « avant midi » c'est quand le soleil est encore accroché là-haut et pas couché depuis deux plombes.

- Oui, bon, j'ai peut-être fait une mauvaise estimation…

- Sans blague ! Ou alors vous parliez du midi de demain, ironisa Elias. A ce moment-là, au temps pour moi ! Mais alors vous m'expliquerez pourquoi il vous faut un jour et demi pour traverser deux pauvres collines.

- Ça va, ça va ! rouspéta Merlin. Je me suis paumé en chemin, ça arrive à tout le monde, non ?

- A vous, surtout. Sauf que cette fois-ci c'était tellement long pour la petite trotte que vous aviez à faire, j'ai bien cru qu'un ours avait fini par vous niaquer le derche.

- Ce qui est beau, c'est que ça a pas l'air de vous déranger plus que ça. »

Dans le bougonnement irrité, Elias détecta une pointe de dépit qui faillit le faire grimacer. Il manquait de tact, il le savait bien. Cent ans à ne s'adresser à d'autres êtres humains qu'en cas de nécessité absolue ne l'avaient pas rendu habile à ce niveau-là ; ce n'était pas les trois pauvres jours écoulés depuis l'aveu de ses sentiments à Merlin qui allaient soudainement faire disparaître un siècle de vie en reclus. Le druide méritait au moins qu'il fasse un petit effort.

« Bon le principal, c'est que vous ayez fini par trouver le camp et revenir ici, dit-il plus calmement. Comment s'est passé la mission ? »

Plus détendu, Merlin prit place sur un banc le long de leur petit établi. « Bien. Enfin comme prévu, en tout cas. Lancelot n'était pas dans son camp, ils ont pu rentrer sans problème pour récupérer la reine et ils se sont vite dépêchés de prendre le chemin de Kaamelott. Ils devraient arriver demain soir.

- Beaucoup de blessés ?

- Quelques-uns, et pas gravement du tout. Le pire que j'ai eu c'était la reine avec son infection urinaire, c'est pour ça qu'Arthur m'a demandé de venir vite, d'ailleurs. Lancelot l'avait attachée au plumard, sans flotte et sans pouvoir aller pisser, ça faisait deux jours qu'elle y était quand ils l'ont libérée. Soi-disant il avait laissé des gens pour s'occuper d'elle, mais elle dit qu'elle a vu personne. Non mais vous vous rendez compte ?

- C'est un taré, ce type. Faut pas croire, c'est pas parce qu'il se paie une tronche d'angelot et une dégaine de preux chevalier blanc qu'il peut pas tourner la carte comme les autres.

- Quand même… il était si loyal à Arthur, et pendant tellement de temps…

- Les gens changent et les gens mentent, Merlin, j'vous apprends rien. Tout le monde est capable de trahir, même ceux à qui on pensait pouvoir faire confiance. Surtout eux, en fait. »

Et si quelqu'un avait besoin d'une preuve, qu'il vienne. Elias en avait des dizaines. Depuis le creux sous son genou droit, relique d'une ancienne fracture tellement bien réparée que tous les débuts d'hiver lui faisaient un mal de chien, jusqu'aux cicatrices entrecroisées dans son dos.

Le plus jeune magicien décida de changer le sujet avant que la soirée ne prenne un tournant déprimant.

« Bon et ces plaques de dissimulation alors ? demanda-t-il sur un ton plus léger en venant s'appuyer sur l'établi, à côté de Merlin. Elles ont bien fonctionné ?

- On dirait bien, répondit le druide. Vu qu'Arthur en a parlé sans râler, j'imagine que ça convenait. Par contre c'était à prévoir, ils les ont toutes paumées dans la forêt…

- Ah ben bien… c'est pas comme si on s'était cassé l'oignon pendant six jours à les fabriquer et que ça avait coûté une blinde en peau de seiche, ça va.

- Ils ont sûrement pas fait exprès…

- Encore heureux ! Manquerait plus que ça, tiens… » Elias poussa un soupir de lassitude. Depuis le temps qu'il créchait à Kaamelott, il s'était bien rendu compte que la soi-disant fine fleur de la chevalerie qui y résidait n'avait pas inventé l'eau chaude. Mais enfin de là à égarer dix plaques en bois de six pieds par deux en rase campagne… « Bon, tant pis, de toute manière on va pas ratisser le camp de Lancelot pour les retrouver. On va juste retenir qu'elles ont fait leur boulot et que la mission a été menée à bien grâce à ça, c'est encore le mieux. Du coup, on s'en jette un petit, pour fêter ça ? »

La proposition alluma une lueur joviale dans les yeux jusqu'alors un brin moroses de Merlin.

Ce druide était si facile à contenter, parfois.

« Ah bah si vous avez trouvé de quoi, j'dis pas non ! »

Bien sûr qu'Elias avait trouvé de quoi, et pas la piquette locale tout juste bonne à récurer le sol. Une belle bouteille de vin grec, aussi délicieuse qu'illégale, posée avec négligence sur un des buffets des cuisines en prévision du repas des loufiats. En l'absence du roi, de ses principaux lieutenants et de Merlin, Elias s'était fait l'autorité de la boutique en rappelant aux cuistots la loi sur l'interdiction d'importation de vin étranger, rédigée de la main d'Arthur lui-même – et largement piétinée par ce dernier dès qu'il s'agissait de sa propre table, mais c'était un détail. L'enchanteur avait confisqué la bouteille et, puant d'hypocrisie, avait promis à son auditoire fébrile de ne pas en parler au roi.

Pour plus de sureté, il fallait désormais faire disparaître les preuves.

Une bonne moitié de l'accablante pièce à conviction se retrouva effacée en seulement une demi-heure de temps, au rythme soutenu des coupes que Merlin versait. A mesure que le liquide descendait, la température dans le laboratoire ne faisait que monter, doucement, épaississant l'air nocturne d'une langueur entêtante. L'ambiance habituellement studieuse se para d'un agréable manteau de paresse que seul l'alcool pouvait se targuer de faire apparaître, comme par enchantement.

Cette magie-là, tout le monde pouvait la pratiquer chez soi.

Avec le goût riche du picrate sur la langue et la tête assez engourdie pour trouver la situation amusante, Elias écoutait un Merlin aux joues à peines rosies lui refaire l'épopée de la fabrication des plaques à grands renforts de gesticulations.

« Et puis nul en bricolage, nul en bricolage… pardon, hein ! Vous m'avez quand même tapé sur les doigts avec le marteau au moins quatre fois, si c'est pas plus ! Y a pas de quoi flamber.

- Qui vous dit que c'était une maladresse ? ricana le Fourbe.

- Vous avez fait ça exprès ? hoqueta le druide, choqué. Ordure !

- Vous arrêtiez pas de lambiner, aussi ! Et que je rajuste mon cordeau, et que je remesure pour la dixième fois… Si je vous avais laissé faire, on en aurait eu pour trois semaines supplémentaires, au moins ça vous a mis un coup de fouet. Sans compter que vous vous êtes débrouillé pour me lâcher tout le bordel sur les arpions deux fois, aussi, j'avais une petite revanche à prendre.

- Bah c'est nul, parce que je vous ai peut-être fait tomber une plaque ou deux sur les pieds c'est vrai, mais moi c'était pas fait exprès ! Alors que vous, c'était intentionnel… vous croyez que c'est gentil ? »

Elias faillit se mettre à pouffer. A quel moment avait-il revendiqué l'épithète ?

« Gentil je sais pas, en revanche c'était marrant, se gaussa le plus jeune. A peu près aussi marrant que quand vous avez voulu enchanter la cinquième plaque, après m'avoir vu faire quatre fois. J'arrive toujours pas à comprendre comment vous avez fait pour vous gourer au point de teindre la moitié du labo en jaune poussin !

- La moitié du labo, tout de suite, grommela Merlin en tripotant sa coupe vide. Faut toujours que vous exagériez tout, vous. C'était juste deux pauvres étagères…

- Et la table, et les tabourets, et les bûches près de la cheminée, énuméra Elias en comptant sur ses doigts. Absolument tout ce qui était en bois y est passé, même le mortier ! C'est fou, quand même, cette précision dans toutes vos conneries. Ce serait prodigieux, si c'était pas aussi effarant. »

La grande asperge de druide se tassa sur son banc, la mine basse, bien moins amusé par ses « prouesses » que son tout nouveau compagnon. Assoupli par le vin qui lui chauffait les entrailles, Elias décida de faire une pause sur les taquineries, de peur que Merlin ne se mette à faire vraiment la gueule.

« Allez, va, ramenez votre godet par là, amadoua-t-il en se saisissant de la bouteille encore à moitié pleine. Depuis tout à l'heure on boit mais on n'a même pas encore trinqué pour de vrai. C'est notre premier gros projet collaboratif qu'on arrive à finir sans trop se pouiller la tronche, ça mérite de marquer le coup !

- C'est vrai, ça, sembla soudainement réaliser Merlin.

- Eh oui mon vieux ! Et pour ne rien gâcher, c'est même une réussite. Franchement on peut dire qu'on s'est pas trop mal débrouillés. Beau boulot. » Le masque tout bonnement sidéré de son interlocuteur n'était pas vraiment la réaction à laquelle Elias s'attendait. « Ben qu'est-ce qu'il y a ? J'ai dit « on », ça vous inclut aussi.

- Euh, ouais… non, rien, c'est juste que j'ai pas l'habitude alors… ça me fait tout drôle. »

Cette fois-ci, le Fourbe ne parvint pas à contenir un bref éclat de rire. Il aurait du se douter que pendant toutes ces années auprès d'Arthur, Merlin s'était montré plus susceptible de recevoir des coups sur les doigts pour ses boulettes que des tapes sur l'épaule pour ses accomplissements.

Elias leva sa coupe en invitation, bras tendu au-dessus de l'établi qui les séparait ; cependant, quand Merlin y choqua la sienne avec enthousiasme, le magicien brun ramena vivement son membre contre son torse avec un sifflement de douleur, éparpillant des gouttes du divin breuvage au passage.

« Bah qu'est-ce qui vous arrive ? demanda le druide, immédiatement soucieux.

- Nan c'est rien… j'ai juste oublié que c'était pas le bon bras, répondit son plus jeune confrère, sa main libre déjà affairée à palper son épaule abîmée par l'hydre. J'ai pas fait gaffe, ça m'a surpris, c'est tout. Vous inquiétez pas.

- Vous avez mal ?

- Pas mal mal… mais ça picote encore un peu, ouais. »

Elias tourna la tête de côté et fit rouler son épaule dans son articulation en grinçant un peu des dents. Ce n'était pas très confortable, mais ce n'était pas non plus la pire blessure qui lui avait été infligée dans sa vie, et de loin.

Merlin ne devait pas être au courant car, après l'avoir dévisagé longtemps d'un air songeur, le bonhomme pivota sur son banc de sorte à se retrouver à cheval. Il tapota l'espace juste devant lui.

« Venez là, intima-t-il.

- C'est bon, j'vous dis. Rien ne s'est rouvert, rien n'est infecté, c'est juste musculaire. Ça va passer.

- Faites pas votre tête de mule et venez là. Laissez-moi voir. »

Elias largua un soupir volontairement exagéré. Lorsqu'il mettait son béret de guérisseur, négocier avec Merlin était aussi efficace que de tenter de vendre une potion de virilité à un eunuque. Autrement dit, une monumentale perte de temps.

L'enchanteur abandonna à regret sa coupe de vin et contourna l'établi d'une démarche peu assurée pour s'asseoir à l'endroit indiqué. Il imita la position de Merlin, une jambe de part et d'autre du banc, et se recula jusqu'à se tenir assis directement à côté du druide, lui présentant le dos.

Deux mains, étonnamment agiles malgré la quantité de boisson ingérée, écartèrent le col de la simple tunique noire qu'Elias avait choisi de mettre ce jour-là. Il sentit des doigts presser très légèrement les abords de sa blessure, refermée depuis longtemps mais encore rouge du processus de cicatrisation. Quelques prudentes palpations plus tard, Merlin se redressa sur son siège, satisfait.

« Tout guérit normalement, ça va, annonça-t-il. C'est juste de la tension localisée.

- J'vous l'ai dit, c'est rien du tout, ça vaut même pas le coup de s'y pencher. »

Pour autant, les mains du druide ne quittèrent pas les lieux. Machinalement, elles se mirent à masser les alentours directs de la blessure, pressant des cercles apaisants dans les chairs malmenées de sorte à en évacuer les nœuds. Si Elias serra les dents en réponse à un pic de douleur initial, il se détendit bien vite sous les doigts experts et ne protesta pas quand ceux-ci ratissèrent plus large, malaxant la base de son crâne et le creux entre ses omoplates.

« Hmph, grogna-t-il de soulagement alors qu'une paire de pouces œuvrait à l'insertion de sa nuque. C'est pas vraiment désagréable, votre truc…

- Si vous laissiez un peu votre bras au repos comme je vous ai dit, aussi, vous finiriez pas tendu comme une corde d'arbalète.

- Si je laisse mon bras au repos, il va y prendre goût et il voudra jamais se remettre à bosser. Y a déjà un de nous deux ici qui passe ses journées à glandouiller, je vais pas vous piquer le seul truc pour lequel vous êtes doué, ça va bien maintenant. »

Merlin accueillit la pique avec un rire amusé. Puis, accompagné par un discret craquement du banc sur lequel ils étaient assis, le druide se pencha pour presser un léger baiser sur la peau exposée d'Elias, juste à l'endroit où son épaule se recourbait en direction de l'oreille.

L'instinct poussa le plus jeune à se raidir, les deux mains posées à plat sur le banc devant lui. Dans son dos, il sentit Merlin hésiter, puis reprendre sa session de massage comme si de rien n'était. Comme s'il ne venait pas tout juste de donner une autre saveur à l'ambiance de la soirée avec ce bref acte d'intimité.

Elias n'était pas ce que l'on pouvait appeler une personne particulièrement tactile, mais sa convalescence après sa petite aventure avec l'hydre l'avait forcé à mettre de l'eau dans son vin. Merlin avait passé le plus clair de son temps à le toucher. Pour les soins, pour l'aider à manger, à s'habiller, à marcher. Un bras solide autour de sa taille pour le tirer du lit. Une cuisse pressée contre la sienne au moment de descendre l'escalier, doucement, une marche après l'autre. Une main encadrant la sienne pour tenir le bol de purée et lui permettre de manger par lui-même.

Dans sa quasi-permanence, le contact physique entre eux était devenu normal, presque naturel. Mais il fallait admettre qu'il servait généralement un but, à l'inverse de ce qui venait de se produire.

« Pourquoi vous avez fait ça ? » demanda Elias à voix basse, sans jugement, juste pour savoir.

Merlin demeura silencieux un moment avant de répondre.

« Ben… parce que vous vous êtes fait mal à cet endroit. Quand j'étais gamin, ma mère embrassait mes petits bobos pour qu'ils guérissent plus vite. » Elias s'apprêtait à mentionner qu'il n'avait jamais vu Merlin soigner qui que ce soit par cette méthode, mais le druide continuait à parler. « Mais c'est surtout parce que j'en avais envie. Et je… et je me suis dit que ça vous plairait. Peut-être. »

Elias résista à l'envie de gigoter inconfortablement sur son banc, quelques minuscules braises allumées au creux de son estomac qui n'avaient rien à voir avec le vin. Tiens donc. Cela faisait si longtemps… il avait complètement oublié ce qu'on ressentait.

« Que ça me… plairait ? déglutit-il péniblement, les yeux plissés par le muscle crispé dans son épaule que Merlin s'affairait toujours à dénouer.

- Voilà. Et éventuellement je, euh… je peux le refaire. Si vous voulez ? »

S'il voulait que Merlin l'embrasse ? Encore ?

Elias avait seulement souhaité ça une centaine de fois en trois jours, depuis leur premier – et jusqu'à maintenant, unique – baiser échangé à l'aube dans une cage d'escalier froide comme la banquise d'Orcanie. Oh, il y a avait eu des indices, disséminés çà et là, pour asseoir leur statut tout neuf. Des sourires en biais. Des mains s'attardant un peu plus que de raison au moment de passer une tasse de tisane. Une étreinte non préméditée, quand Merlin s'était endormi comme une souche dans le même lit qu'Elias, pour se réveiller au matin avec un enchanteur alité lové contre son flanc, un bras jeté en travers de son torse.

Mais le druide n'avait pas pressé plus avant. Loin de s'en formaliser comme il avait pu le faire au début de sa convalescence, le plus jeune magicien s'était figuré que Merlin n'agissait pas par manque d'intérêt, mais bien par égard pour son blessé à charge. De plus, le grand navet n'arrivait pas à masquer son inquiétude quant au départ d'Arthur et compagnie vers le camp de Lancelot ; au moins quatre fois par jour, Elias le voyait partir du côté de la grande porte, la démarche soucieuse, espérant apercevoir au loin la cohorte qui indiquerait le retour de son petit protégé chasseur de Graal. A chaque fois il était revenu au laboratoire avec un petit poids en plus sur les épaules, sa carcasse entière vibrante de morosité. Jusqu'au message salvateur qui l'avait invité à venir à la rencontre des troupes, car il y avait quelques blessés légers qui avaient besoin de ses soins. Juste le temps d'informer Elias, et maman poule s'était enfuie, crête au vent, trop heureuse de répondre à l'appel de son petiot.

Le Fourbe s'était armé de philosophie plutôt que d'impatience, une grande nouveauté pour lui. Il s'était convaincu que les choses progresseraient au moment voulu, si elles devaient progresser. Avec l'amélioration de son état et l'assurance que tout le monde allait bientôt rentrer au bercail en un seul morceau, ce fameux moment était probablement arrivé.

Elias se racla la gorge et tenta de se convaincre que la chaleur au niveau de sa nuque n'était due qu'à la boisson.

« Bah… ouais. Ouais, si vous voulez. »

Pas la plus grande démonstration d'éloquence du monde, mais avec trois coupes de vin dans ses veines et des décennies à rouiller dans un coin, ses capacités en matière de séduction laissaient franchement à désirer.

Heureusement, Merlin était trop bonne pomme pour le taquiner à ce sujet. Le druide se pencha de nouveau, ses plus longues mèches argentées accompagnant le mouvement pour venir chatouiller le cou d'Elias. Gentiment, il pressa son nez juste en-dessous de l'oreille du plus jeune et attendit. Patiemment. Une question innocente. Elias prit une discrète inspiration et pencha légèrement la tête sur le côté, offrant en pâture tout le côté de sa gorge dans un étalage de vulnérabilité délibérée qu'il ne se connaissait pas.

Par chance, il était face – dos ? – à un prédateur vraiment poli. Merlin prit tout son temps pour laisser glisser son nez sur la peau offerte, la picotant exprès de sa moustache, jusqu'à la jonction entre cou et épaule où il pressa un second baiser pile poil au même endroit que le précédent. Celui-ci était plus ferme, plus assuré, et le premier d'une longue série qui s'était juré de réduire Elias à l'état de flaque.

Entre les lèvres douces sur son cou, le torse pressé contre son dos et le souffle chaud qui balayait son épaule, le plus jeune approchait la surcharge sensorielle à grands pas. Les mains de Merlin avaient depuis longtemps abandonné toute prétention de massage curatif pour explorer d'autres horizons ; la gauche avait trouvé un point d'ancrage stable à la hanche d'Elias, tandis que la droite s'aventurait sur le plat de sa cuisse pour y dessiner des cercles irréguliers.

L'étreinte était paisible, tendre, et au moins aussi attentionnée que le druide à son origine. Mais aussi et surtout, trois fois trop lente. Là où Merlin toquait poliment, Elias avait le vilain réflexe d'enfoncer les portes à coups de pied.

Avec une grâce toute relative étant donné sa légère ébriété et sa fébrilité croissante, l'enchanteur pivota sur son banc pour faire face au guérisseur entreprenant. Sans préambule, il attrapa une bonne poignée de robes blanches pour attirer Merlin à lui et écraser ses lèvres contre les siennes avec enthousiasme. Son compagnon se fendit d'un petit bruit de surprise, qu'Elias dévora sans mal, avant de lui laisser volontiers les rênes de cette nouvelle danse.

Merlin avait sur la langue la saveur riche du vin grec et celle, plus subtile, de la timidité. Si Elias recherchait avidement la première, il était déterminé à faire disparaître la seconde, et au trot. Il s'y appliqua consciencieusement pendant de longues minutes, plus avide encore qu'un dragon devant un monticule d'or, et plus vivant qu'il ne s'était senti depuis des dizaines d'années. Elias se pressa avec insistance contre Merlin, jusqu'à ce que ce dernier consente à reculer contre le mur et s'y adosser, coincé entre la pierre inflexible à l'arrière et un enchanteur aussi affamé qu'audacieux à l'avant.

Elias laissa courir ses doigts sur le poitrail et les flancs du druide, à tâtons, retenant à grand-peine un ronronnement d'aise quand la caresse lui fut retournée. Mais au moment de trouver la boutonnière entre les pans d'épais tissu blanc, les mains de Merlin vacillèrent le long des côtes de l'autre magicien.

« Euh… Elias ? chuchota-t-il alors que le susnommé s'appliquait à cartographier les tendons de son cou en s'aidant seulement des lèvres.

- Mhm mh ?

- Non pas que je sois en train de me plaindre, mais… juste par curiosité… on fait quoi, là ? »

Le cœur de Merlin battait de façon erratique. Elias pouvait le sentir contre ses lèvres et, en se reculant, distinguer dans la semi-pénombre l'artère qui battait frénétiquement le long de la gorge du druide. A chaque respiration haletante, son ventre s'enflait pour se presser contre celui de son vis-à-vis, chaud et engageant.

Elias leva les yeux pour adresser à Merlin un sourire quelque peu aviné.

« Ben… j'croyais que c'était assez évident, maintenant si vous avez besoin que je vous l'épèle, pas de soucis…

- Non mais je veux dire… qu'est-ce qui se passe ? »

Elias posa son coude sur l'établi, son menton dans sa main, et fit mine de réfléchir à voix haute. « Mhmm voyons voir… la journée de boulot est finie… on fête la réussite de la mission… on a le château quasiment que pour nous jusqu'à demain soir… on profite de la soirée, voilà ce qui se passe. C'est tout. On pourrait même aller en haut pour en profiter sur une surface un poil plus horizontale, si ça vous tente… »

Bien moins assuré que lorsqu'il était lui-même aux commandes, Merlin se déguisa soudainement en écrevisse tout juste sortie du court-bouillon. Terriblement écarlate. Incroyablement charmant.

Un véritable festin pour les yeux. Ça vous retapait un blasé de la vie, une vision comme celle-ci.

« Oui, euh mais, enfin je veux dire, votre épaule, baragouina le pluri-centenaire visiblement troublé. C'est pas complètement guéri, ce serait con, vous allez quand même pas risquer de… »

La voix de Merlin s'éteignit dans sa gorge lorsque son regard quitta enfin le bord de l'établi pour croiser celui de son compagnon. En plus de l'ardeur qui devait y brûler ouvertement, Elias se figura qu'il devait également avoir dans les yeux cette lueur de défi qu'on lui prêtait parfois. La même que lorsque Arthur disait qu'il n'y avait « aucune chance » que l'enchanteur tienne le rythme d'une campagne militaire, ou que les troupes ennemies étaient « bien trop éloignées » pour pouvoir leur balancer un mur de flammes.

Merlin déglutit avec peine et retourna son attention vers le bas, sur ses mains jointes qui tripotaient nerveusement un fil de la tunique d'Elias. Enfin, après un long moment de silence expectatif, le druide reprit la parole.

« Elias, j'ai pas… j'ai jamais été avec un homme. Pas comme ça. J'y connais pratiquement rien. Alors comme je commence à vous connaître un peu, j'vous vois venir, j'imagine que ça vous amuse sûrement énormément d'entendre ça... » Merlin secoua la tête et releva enfin le nez pour plonger son regard dans celui de son compagnon tout récemment acquis et poursuivre sur un ton plus résolu. Plus solide. « Mais je suis pas un nouveau territoire à conquérir, à marquer de votre sceau pour pouvoir vous la raconter ensuite... ça, j'peux pas... j'peux plus... »

Le « plus » était ennuyeux, en ceci qu'il maquillait un historique en net décalage avec l'ambiance de la soirée. Pour en sauver les morceaux, Elias s'accrocha plutôt au reste de la déclaration.

Accordé, il se sentait bouffi d'orgueil jusqu'au fond des bronches à l'idée d'être le premier pégu en presque neuf cents piges à aller faire un tour du côté où la main de l'homme n'avait encore jamais traîné. Un peu chagriné également que Merlin lui prête ce genre d'intention, mais étant donné leurs antécédents il ne pouvait pas vraiment le blâmer.

« Non mais je compte pas vous « conquérir », comme vous dites, ou je sais pas quelle autre connerie, assura-t-il en se redressant pour laisser de l'air au pauvre bonhomme. Ce que j'aimerais, ce serait juste qu'on se connaisse un peu mieux. Et seulement si vous aussi, vous en avez envie. »

Le torrent de flammes qu'étaient devenues ses veines protesta avec véhémence, réclamant son tribut de chair, mais dans ce domaine Elias n'avait jamais pris ce qui n'était pas volontairement donné. La simple idée lui filait la nausée alors ce n'était pas maintenant, et certainement pas avec Merlin, qu'il allait commencer. Ce tournant dans leur relation était frais, tout nouveau. Il n'avait pas encore trouvé son équilibre. Il fallait y travailler petit à petit. Un pas à la fois. Un accord de confiance à la fois.

La bouteille était bien entamée mais pas assez pour leur ôter toute lucidité. La décision finale de Merlin, quelle qu'elle soit, ne serait pas obscurcie par l'alcool, et le lendemain matin n'aurait pas cette saveur bizarre du pont franchi trop tôt, sans réfléchir. Alors Elias laissa au druide tout le temps qu'il souhaitait pour considérer la proposition.

Le fait demeurait, il avait toujours été doué pour ménager ses attentes, surtout dans le domaine sentimental qui n'avait jamais été pour lui une source de motivation – ni de satisfaction, à vrai dire – à n'importe quel moment de sa vie. Quand il était jeune, son père l'avait bien souvent asticoté sur la question, plaisantant qu'il aurait très bien pu être moine tant sa capacité à sacrifier les plaisirs les plus simples était phénoménale.

Avec Merlin, une collaboration sereine lui aurait suffi. Quand il avait obtenu plus que ça après avoir bien failli caner sous les crocs d'une hydre, quelques baisers de temps en temps l'auraient contenté. Et encore après ça, s'il avait fallu, il aurait pu se satisfaire de l'unique nuit où le druide avait trouvé son chemin jusqu'à son lit et qu'ils s'étaient réveillés tous les deux au matin, emmêlés dans une étreinte aussi chaste qu'inconsciente.

C'était sûrement un cheminement de pensée blasphématoire, mais les Dieux étaient peut-être en train de récompenser Elias pour sa retenue en lui offrant ce qui ressemblait à un rêve éveillé : Merlin, les joues rosies par le vin et la timidité, le souffle encore court de leurs baisers, qui hochait doucement la tête en désignant d'une main hésitante l'escalier vers l'étage.

« Bon, ben, d'accord alors… j'vous fais confiance. Passez devant, j'vous suis. »

Elias n'était pas homme à marcher au sifflet. Mais cette directive-ci, il y obéit sans traîner.