CHAPITRE 26 : LUMIÈRE


En dépit de ses innombrables plaisanteries douteuses, Denki Kaminari ne pouvait être qualifié d'idiot. Ç'aurait été un profond manque de respect envers sa personnalité complexe et ses multiples capacités – qu'il cachait certes depuis son bannissement.

Doté du pouvoir le plus rare, il resplendissait en permanence de la lumière qui l'habitait. Après tout, même s'il était affreusement marqué par les tragédies survenues durant son enfance, il ne cessait malgré lui de l'entretenir et de l'alimenter… Au point que, parfois, la bonne humeur qu'il parvenait à éveiller chez ses proches lui brûlait les veines. Son soleil intérieur le rappelait ainsi à l'ordre. Il savait qu'il serait tôt ou tard contraint de le laisser s'exprimer… Et que, quand ça arriverait, il en souffrirait.

Aucun mage ne pouvait survivre indéfiniment en enchaînant cette part essentielle de son être.

Dès leur sortie de la forêt envahie par les Ténèbres, alors qu'ils n'étaient âgés que de huit ans, il avait étouffé sa lueur. Il avait sauvé Eijiro, et c'était tout ce qui importait. Il n'avait plus besoin de… ça.

Au fond, il était parfaitement conscient de l'ampleur du problème : il avait peur de devoir se resservir de son talent. Il ne pouvait s'enlever de la tête les images cauchemardesques des branches nues et rachitiques qui lui avaient fouetté le visage, le contact des silex tranchants qui avaient manqué de le faire trébucher sur la terre asséchée… Le son des pleurs de son meilleur ami, qui s'accrochait désespérément à lui.

Et s'il l'avait lâché? S'il avait cessé de briller? Il serait mort. Sa magie de pierre aurait rejoint le All For One et alimenté la psychose du Shigaraki.

Sa crainte omniprésente de l'échec le tenaillait chaque jour que les dieux faisaient. S'il utilisait à nouveau son pouvoir, ce serait forcément dans une situation critique. Il n'était synonyme que de danger et d'obstacles à surmonter… C'était tellement plus simple de faire comme si ce cadeau empoisonné n'existait pas. De la sorte, le gamin qui vivait en son for intérieur ne s'agitait pas trop, et lui permettait de faire abstraction de ces semaines d'errance qui avaient égratigné son âme.

Il avait le rire facile, oui. Mais, au fond de lui, il n'avait jamais cessé de trembler.

Jusqu'à cet instant fatidique, qui suivit l'enlèvement d'Izu et Kats' par Hitoshi.

Le hurlement de douleur d'Eijiro détruisit le verrou.

Ceux d'Ochaco et de Tenya ouvrirent en grand les portes blindées.

Avant qu'il ne puisse comprendre ce qu'il se passait, son instinct prit le dessus et illumina la salle de bal endommagée dans une étreinte qui le ravagea.

« DENKI! »

La magie noire utilisée par Himiko fut soufflée comme une banale flammèche. La contrainte qu'elle souhaitait leur imposer, le contrôle total qu'elle avait tenté d'exercer sur leurs esprits, lui revint en pleine face. C'était une énergie solaire si pure, si intense, qu'elle fut forcée de céder du terrain. Ses cris se joignirent aux leurs, teintés d'une rage folle. Elle n'était plus elle-même – tout comme lui.

Toutefois, le doré perçut vite une baisse significative du flux qu'il projetait. Quelques malheureuses minutes suffisaient donc à laisser s'échapper ce surplus considérable accumulé?

« Vous imaginiez vraiment m'atteindre avec cette pauvre étincelle? » persifla la vampiresse, remise de l'attaque. « Votre tentative pue l'amateurisme à plein nez. Vous êtes puissant, certes, mais inexpérimenté. »

Ses iris ambrés lui transmettaient son plaisir malsain. Avait-elle toujours eu cette violence en elle, ou n'était-elle réellement qu'une victime collatérale de la guerre? Denki ne savait plus quoi en penser.

« Amateurisme ou pas, je vais vous éclater vos putains de rétines si vous les touchez encore. » la menaça-t-il cependant, enhardi par cette saloperie d'espoir qui s'était rallumé à Seiai.

Je ne dois pas lâcher.

Même si c'est dur.

Même si ça fait mal.

Je suis le seul à avoir une chance de la juguler.

« Vous êtes fière? » tenta-t-il alors. « Qu'est-ce que ça fait d'utiliser les sorts de l'ancien roi? Ça vous fait grimper aux rideaux, j'espère? Vous aimez ça, vous servir de ces interdits? »

Sa voix vacillait, mais il s'en fichait. Son ego s'en remettrait.

« Ce que vous avez dit plus tôt, c'était du flan! Vous êtes aussi cinglée que lui! »

Il reprenait de l'aplomb : l'adrénaline lui offrait une nouvelle force. Sa lumière revenait, prête à dévaster l'obscurité invitée par la blonde.

« Vous parliez de votre famille, du pacifisme qui dictait vos actes! Vous vous en moquez, de cet héritage légué par votre père? Ah, ce qu'il doit être fier de vous, de là où il est! »

« Papa? » souffla Himiko, visiblement ébranlée. « Papa m'aime! … N'est-ce pas? Il ne penserait pas ça de moi! Ou… peut-être que si? »

« Vous voyez? Complètement toquée, j'vous dis. »

Derrière lui, il entendait les respirations erratiques de ses trois amis. Quand s'était-il mué en bouclier improvisé? Lui qui n'était que le comique de la bande, pourtant…

« Vous vous étonnez d'être si seule, sérieusement? Vous êtes incapable d'aimer qui que ce soit comme il se doit! Vous n'avez aucun respect pour nous ou nos envies! Vous ne méritez rien de plus qu'une beigne dans votre sale tronche de cadavre! »

Son offensive finale s'élança quasi d'elle-même, au même moment que celle de son ennemie qui, invisible, le percuta de plein fouet. La fureur brisée qu'il avait causée le rongea petit à petit… Il se bouffait son insolence en pleine poire.

C'était pile ce qu'il voulait.

« Vous avez TORT! » vociféra Himiko en s'approchant, ses canines resplendissant dans sa lumière. « Je suis digne de votre amour, et vous n'aurez d'autre choix que de l'admettre! »

« Ah ouais? » brailla-t-il en retour. « Et vous allez vous y prendre comment, sans vos charmes de merde? »

Il repoussa ses limites, réduisit en poussières les murs de son esprit. Il ne perdrait pas seul.

Le jour et la nuit entrèrent en collision.

Puis ce fut le vide, pour eux deux.

Match nul.


L'ouïe draconique d'Isay perçut très nettement l'impact psychique. En se concentrant, elle parvint également à discerner les battements des palpitants de quatre de ses humains…

Son Katsuki n'était pas avec eux.

Non, il était tout proche, accompagné d'Izuku et de ce Shinso qu'elle n'avait pas eu l'occasion de revoir depuis son installation sous la pergola. Sa démarche discrète et rapide raviva les souvenirs, qu'elle s'efforça de mettre de côté. Si elle se laissait aller à y penser, elle reviendrait forcément sur la satanée tombe qui avait bouleversé ses fondations restaurées…

« Isay! » s'écria le mage de feu en courant vers elle.

« Les garçons… Qu'est-ce qu'il se passe, par les dieux? » l'assaillit-elle d'emblée. « J'ai entendu des sons étranges. Pourquoi les autres ne sont pas avec vous? »

« Ils sont à l'intérieur. » déplora Izuku, les joues couvertes de larmes. « C'est ma faute, j'ai été trop loin avec Himiko et elle a… »

« Vous n'êtes pas responsable. » l'interrompit aussitôt le valet en le forçant à le regarder. « Vous aviez toutes les raisons de vous emporter ainsi. Ma maîtresse n'était plus qu'à deux doigts de basculer – que ce soit maintenant ou dans une semaine n'y change rien. Ce pervers de Shigaraki a enfin réussi à lui faire payer sa dissidence. »

« Qu'est-ce que ça implique? » demanda le cendré, plus agressif que jamais.

« Elle est la fille du meneur des vampires. » expliqua-t-il. « Il était non seulement le propriétaire du domaine, mais surtout le plus redoutable d'entre nous… Ce qui l'a officieusement placé à notre tête. »

Il soupira, nez baissé et cœur lourd.

« Dame Toga a reçu cette puissance à ses dix-huit ans. Son état mental étant ce qu'il est, vos amis ne pourront donc être libérés ce soir. Quand bien même ils parviendraient à l'affaiblir quelques heures… ils n'auraient toujours aucune chance de quitter le manoir, désormais scellé par sa démence. »

« Si tu crois qu'on va se barrer sans eux, tu te… »

« Quel est votre plan? » le coupa la dragonne. « Vous n'avez pas agi au hasard. »

« Partez. Allez chercher de l'aide. C'est notre dernière opportunité de briser le dôme qui englobe cet endroit. »

« À quelle aide songez-vous? »

« À celle de la famille royale. Les Todoroki disposent sans doute d'une puissance suffisante pour vaincre la malédiction. »

« Comment pouvez-vous en être sûr? »

« Parce qu'All Might ne se serait pas retiré sans laisser derrière lui une protection susceptible de dissuader les Forces Occultes. »

Hitoshi n'avait jamais caché son admiration pour le prophète. Âgé de plus d'un siècle, il ne se rappelait pas avoir déjà côtoyé un humain aussi impressionnant que celui-ci, armé d'une pareille énergie. En apprenant l'issue de son altercation avec le tyran, il avait ressenti un tel respect qu'il s'était juré de faire honneur à son abnégation.

Il avait par la suite sauvé bon nombre de mortels aventureux ayant déçu sa maîtresse, leur offrant une porte de sortie vers l'extérieur. Combien de fois avait-il menti pour les couvrir, proposant à Himiko de les tuer à sa place? Ce n'était pas grand-chose comparé aux sévices qui leur avaient été infligés, mais il aimait beaucoup trop la vie pour la détruire bêtement.

Ç'avait été lui, le dernier rempart qui avait si longtemps séparé la vampiresse du vide.

Mais il n'en pouvait plus. Désormais, s'il devait se prosterner pour quémander du secours, il le ferait sans hésiter. Il n'avait plus assez de fierté pour donner le change – ce qui restait, ce qui comptait, c'était ce besoin viscéral de mettre un terme à l'ère des Ténèbres. Et, pour ça, il n'avait d'autre choix que de se frayer un chemin sauvage vers ce monde perdu il y a dix ans.

« Dame Isay, est-ce faisable pour vous? » l'interrogea-t-il en désignant son large dos. « Pouvez-vous transporter sieurs Midoriya et Bakugo jusqu'à Kamino? »

« Attendez! Il est hors de question que nous abandonnions nos amis! » protesta l'Élu.

« N'y a-t-il pas un autre moyen? » murmura la grande rouge, visiblement peinée.

« Si vous tardez trop, elle vous emprisonnera et je n'aurai plus la possibilité de vous délivrer. » la pressa-t-il sans se préoccuper du vert. « Nous n'avons plus le temps. »

« Et toi, alors? » le chargea Katsuki en saisissant le col de son costume froissé par le trajet.

« Je ne peux que rester. Je partage son sort depuis sa naissance. »

« Putain de sangsue… Prends soin d'eux, compris? Ou je reviendrai avec les têtes couronnées pour te frire le cul. »

« Je vous le promets. »

Puis, tandis que son agresseur le relâchait, il lui glissa :

« Faites vite, s'il vous plaît. »

Sa rancœur n'empêcha pas le mage d'acquiescer discrètement. Il avait beau être un foutu enragé, il n'était pas borné au point de mettre en danger la vie de ses camarades… ni celle du plumeau.

Il suivit donc Deku auprès d'Isay, et monta derrière lui d'un seul saut. Il n'osait pas se l'avouer, mais il crevait littéralement de trouille. Il tenait trop aux quatre crétins qui croupissaient dans cette salle de bal de merde pour rester aussi ferme qu'à l'accoutumée.

« Et la tombe? » réclama brusquement sa mère adoptive en déployant ses ailes. « Que lui arrivera-t-il quand la damnation sera levée? »

« Je l'ignore. » admit Hitoshi.

Il recula de quelques pas afin de lui laisser suffisamment de place pour le décollage.

« Il est fort probable qu'elle subisse les effets du temps. Cet espace n'est que suspendu… Je suis désolé. »

Il vit très clairement ses pupilles verticales tressaillir.

« Ancêtres, pardonnez-moi. »

Et elle prit son envol.

Si ses canaux lacrymaux avaient pu générer une quelconque humidité, le vampire s'en serait servi sans vergogne. Il avait accompli sa part. Il ne pouvait rien faire de plus, si ce n'était patienter et contenir du mieux possible les ardeurs dévastatrices de sa maîtresse.

Là-haut, en contre-jour, le soleil matinal sublimait les mouvements graciles de l'immense reptile qui s'éloignait de plus en plus. Isay la Bannie. Rien que ça… Grâce aux chuchotis qu'elle avait laissés s'échapper dans le froid nocturne de la veille, il n'avait pas fallu longtemps à Hitoshi pour confirmer sa véritable identité.

Elle était bien l'héritière légitime du trône draconique.

Écartée de celui-ci par son traître de frère.

Qu'est-ce qui l'avait donc poussée à se recueillir sur sa tombe, creusée à la va-vite à l'extérieur du cimetière? Elle n'avait certainement jamais cessé de l'aimer, malgré la solitude interminable qu'il lui avait infligée.

Aussi, de ce qu'il avait saisi, elle était enfin prête à récupérer sa place de Seigneuresse… Mais était-elle encore apte à rassembler les membres éparpillés de la race écailleuse la plus dangereuse au monde?