43 | Construire sa réputation
Le petit déjeuner se déroulait sans trop de tensions, estimait Sirius. Aesthélia était à sa droite et Cruz à sa gauche. Comme d'habitude. Une habitude qui ne se comptait qu'en mois, mais quand même. Abigail s'était assise à la gauche de sa fille - peut-être pour réaffirmer qu'elle était sa tante, mais elle prenait assez souvent cette place avant que Narcissa et Drago aient trouvé refuge Square Grimmaurd. Assis en face de lui, ces derniers étaient un peu isolés, peut-être, de leur côté de la table, mais le jeune garçon mangeait avec plus d'appétit que la veille. Cissa, elle, énumérait une longue liste de choses dont ils avaient un besoin urgent, à la tête de laquelle venaientt "des vêtements de deuil de bonne qualité".
Aesthélia écoutait patiemment, convenant que le mieux était de demander à Mme Guipure de venir Square Grimmaurd pour prendre leur commande et d'envoyer les elfes acquérir le reste. Son épouse ne se permit qu'une remarque qui, Sirius le percevait, visait la longueur de la liste : "Les Aurors finiront par vous laisser accès à vos biens. J'en suis sûre. Et Maître Straightford va faire de son mieux, comme d'habitude."
Narcissa fit efficacement semblant de ne pas comprendre en reprenant sur le thème des traditions entourant le deuil.
"Bloom, quelque chose ne va pas ?", s'enquit alors Cruz.
"Non, petite maîtresse. Bloom est en parfaite santé", répondit l'elfe avec dignité.
"Tu avais l'air de vouloir quelque chose", insista la fillette.
Toute la tablée maintenant regardait le jeune elfe porteur d'une grande cafetière.
"Bloom... Bloom se demande si... Madame Narcissa... va avoir besoin de... ses propres elfes...", articula l'elfe finalement avec beaucoup de difficulté, mais sans doute aussi de courage.
"Quels elfes ?", questionna Drago.
"Ton amie", comprit Cruz avant tout le monde.
Sirius se rappela, avec un peu de culpabilité, de la jeune elfe que Bloom avait mentionnée quand ils en étaient à l'affaire du tableau. Mais pas de son prénom.
"Je vois que les tableaux ne sont pas les seules sources d'information entre nos maisonnées", articula Narcissa avec froideur et lucidité.
"Bloom n'a pas à déranger les maîtres pendant leur petit-déjeuner", s'enfuit l'elfe en se donnant un coup de plateau sur la tête pour bonne mesure.
"Bloom veut l'épouser", expliqua Cruz à Narcissa.
"Les elfes ne se marient pas", estima Drago.
"Ils sont fidèles au compagnon qu'ils choisissent", répliqua Cruz, visiblement prête à en faire une dispute.
"Autant qu'à leurs maîtres", insinua Narcissa.
"Une jeune elfe, dont j'ai totalement oublié le nom", se lança Aesthélia, "a félicité Bloom pour le fait qu'une femme de notre maison était enceinte. Elle pensait que c'était moi. La seule femme enceinte était Abigail... En vouloir à une jeune elfe à qui vous n'avez sans doute pas souligné qu'il fallait se taire me paraît... en dessous de vous, Narcissa."
Sirius se mordit les lèvres et retint son souffle. Il serait temps de défendre sa femme si elle était attaquée.
"Je ne suis néanmoins pas certaine que je lui confierais mon service ou celui de mon fils le cœur léger. Vous le comprendrez, chère Aesthélia", répliqua lentement Narcissa, avec une politesse affectée. "Mais j'entends que vous aimeriez... faire plaisir à votre elfe, lui donner la possibilité de s'accoupler et de se reproduire."
"Je pense qu'en effet, il serait dommage que cette jeune elfe ne trouve pas un foyer dans cette maison, sans obligatoirement être dédiée à votre service", tint bon Aesthélia.
"On peut demander à Maître Straightford comment tu pourrais récupérer tes elfes, Cissa", ajouta Sirius préférant rester dans le factuel.
"Ils arrivent bas sur ma liste, Sirius, mais j'imagine que ce sera utile à un certain point. Il serait plus important pour moi de... d'établir où je peux vivre ou comment avoir accès à nos coffres..."
"Évidemment", concéda Aesthélia.
"Mais... Bloom ne peut pas voir son amie ?", s'inquiéta Cruz, plus prédictible que l'horaire de la marée dans l'estuaire de la Tamise.
"Les Aurors ne laissent personne entrer ou sortir", lui rappela Drago.
La fillette se tourna vers Sirius comme pour le prendre à témoin.
"C'est vrai, Cruzinha. On va s'en occuper, mais ça demande du temps."
"Mais Tonks est Auror", insista la fillette.
La mention de sa jeune cousine mit un pincement au cœur de Sirius.
"Rien ne prouve qu'elle soit sur place. Et, même si elle l'était, je pense peu sage de lui demander. Il faut suivre les règles."
Sirius estima que le scepticisme de Cruz, l'ironie des yeux de Cissa et la commisération de ceux de sa femme résumaient bien les sentiments complexes qui le traversaient.
oo
Quand Barbara Straightford sonna à la porte de Square Grimmaurd, les enfants avaient disparu avec Aesthélia, qui avait obtenu de pouvoir emmener Drago jouer au parc avec Cruz - projet qui avait clairement pris Cissa par surprise, mais auquel elle n'avait pas trouvé d'opposition à formuler. Si on excluait, bien sûr, sa question sur la nature moldue du parc. Depuis, Sirius et elle attendaient dans le salon dans un silence pensif et un peu tendu auquel aucun des deux n'avait fait l'effort de mettre fin.
Bloom annonça l'avocate avant de lui ouvrir avec déférence. Cissa se plaça aux côtés de Sirius pour l'accueillir. À sa gauche, un pas en arrière, dans cette attitude de soumission familiale qu'elle semblait tenir comme utile en société. Il essaya de ne pas s'en agacer.
"Sirius, Madame..."
"Black."
"Votre cousin m'avait prévenue, Madame Black", répondit l'avocate en lui tendant sa main. Narcissa mit un temps infini, juste un peu moins que l'insulte, avant de la prendre.
"Merci, Barbara, d'être aussi disponible", s'empressa Sirius.
"Des affaires toujours intéressantes", commenta l'avocate. "Nous allons dans votre bureau, Sirius ?"
"Nous sommes bien ici", affirma ce dernier, conscient de la surprise de l'avocate comme de sa cousine. Il décida de ne pas éviter le problème. "Mon frère est contrarié par... les événements récents... Évitons d'en rajouter."
"C'est l'avis d'un tableau, Sirius", estima Narcissa d'un ton condescendant.
"Un tableau dont le souci premier est d'assurer sa descendance", rappela Sirius, avant de faire de son mieux pour mettre en avant l'expertise de Straightford. "Je suis presque certain que vous ne pensez pas que la destruction du matériel génétique et magique... soit en notre défaveur, Maître."
"Clairement pas. Un tel matériel... même dans des circonstances aussi... tragiques... enflamme toujours les imaginations."
"Un cadeau que nous fait Lucius", osa Sirius.
"Sans doute involontairement", estima Narcissa, son front d'albâtre froncé. "Je pense qu'il n'a pas voulu que tu le récupères. S'il avait pensé que sa destruction te servirait... il aurait peut-être fait un autre choix."
"Remercions le quand même", décida Sirius. "Parce que je ne suis pas certain que nous soyons sortis de toutes les chausse-trappes que nous avons ouvertes... ni nous, ni ceux qui nous ont aidés." Il termina en regardant l'avocate.
Celle-ci ne manqua pas le relai proposé.
"Il y a différents points. D'abord, l'enquête sur les circonstances de la mort de M. Lucius Malefoy. Les Aurors m'ont demandé, Madame Black, si vous accepteriez de refuser de porter plainte par écrit. Ce n'est pas une démarche totalement légale, mais vu les pressions au sein du Ministère, c'est un geste de bonne volonté qui peut apaiser les choses."
Cissa vérifia que Sirius la laissait répondre avant de s'exprimer avec précision et calme : "Reprenez-moi si je me trompe, Maître, mais il me semble que ni moi, ni mon fils, ni ma famille, avons quoi que ce soit à gagner à ce qu'on répète et discute les circonstances de la mort de Lucius." Barbara acquiesça. "Je peux donc répéter par écrit ce que j'ai dit aux Aurors, à la Conseillère du Ministère, mais aussi à mon fils : je ne pense pas que Lucius aurait aimé survivre à son échec."
"Une forme de suicide", proposa sobrement Barbara.
"La mort plutôt que le déshonneur, non seulement de l'échec, mais aussi de l'emprisonnement. Lucius connaissait suffisamment Azkaban et notre système juridique pour savoir ce que serait sa peine s'il échouait. L'idée d'une déchéance sociale et physique... le répulsait."
"Je pense inutile de trop développer", estima l'avocate au grand soulagement de Sirius qui n'aimait pas se trouver des avis communs avec Lucius. "Un courrier disant que vous estimez que aura tout fait pour s'éviter de subir les conséquences de ses actions suffira."
"Sa lettre d'adieu me parait, d'ailleurs, laisser peu de doute", se força à souligner Sirius. "Les Aurors en ont fait une copie."
"Très bien, nous rappellerons le contenu de ce courrier", nota Barbara sobrement. "Maintenant, j'imagine, Madame, que vous voudriez récupérer vos biens."
"Je ne veux pas devenir un poids trop important pour mon cousin", confirma Cissa.
"J'ai demandé à voir votre contrat de mariage - le Ministère a essayé de me balader, mais j'ai tenu bon", précisa-t-elle. "Je pense qu'on peut réclamer assez efficacement dans un premier temps vos biens propres : la maison de Kensington..."
"Un peu petite, mais suffisante", commenta Cissa.
"...et le contenu de votre coffre personnel. J'ai ici une copie de l'inventaire du Manoir Malefoy", ajouta l'avocate en sortant un épais rouleau de parchemin. "Je vais vous demander de cocher ce qui peut clairement être considéré comme vos effets personnels, pour vous et votre fils. Nous allons demander leur restitution. Je comprends que ça peut paraître agaçant, mais, plus vous vous concentrerez sur l'essentiel, plus notre demande sera exaucée rapidement. Le reste vous reviendra directement ou indirectement plus tard."
"J'entends", articula Cissa.
"Et les elfes ?", questionna Sirius se souvenant de Bloom.
"Ils sont interrogés par les Aurors", leur apprit l'avocate. "Je pense qu'une fois le processus terminé, c'est le Bureau des Créatures lui-même qui nous demandera ce que nous comptons faire d'eux."
"Qu'est-ce qui pourrait ralentir les choses ?"
"Si certains sont retenus comme témoins..."
"Un elfe ne témoigne pas contre son maître", coupa Cissa.
"Pas directement", concéda Straightford. "Néanmoins, la jurisprudence actuelle estime de plus en plus qu'un elfe peut témoigner sur des questions factuelles. Je... J'imagine que les Aurors peuvent les questionner pour les activités... de recherche de votre mari..."
Narcissa resta totalement silencieuse.
"Madame Malefoy, je comprends votre envie de garder vos distances, mais si vous pensez que je dois savoir quoi que ce soit... je suis payée pour défendre vos intérêts. Plus je connaîtrais les enjeux, plus je pourrais le faire efficacement."
Sirius observa sa cousine et celle-ci sentit sans doute son regard.
"Je ne peux dire qu'une chose : j'ai demandé à Lucius de ne pas... poursuivre ses recherches dans notre demeure familiale. C'est sans doute la seule protection qu'il a bien voulu m'accorder. Je ne peux pas être certaine qu'on ne trouvera rien dans son bureau ou ses affaires, ou son coffre, mais je ne pense pas que les elfes pourront dire autre chose non plus."
"Où menait-il ses recherches ?" questionna Sirius.
"Je n'ai pas voulu savoir, Sirius. J'espère que tu me croiras parce que c'est la vérité." Comme ni l'avocate ni Sirius ne commentaient, Narcissa sembla se sentir obligée d'ajouter : "Au départ, c'était pour me faire plaisir. Lucius se moquait de mes craintes, mais il les respectait. Après, quand je lui ai... quand je me suis opposée clairement à ses projets... il a sans doute été bien content d'avoir séparé les deux."
"Il reste la question de l'héritage de votre fils Drago..."
"Je souhaite que, comme moi, il porte dorénavant le nom des Black", indiqua Narcissa.
"À sa majorité, il pourra de toute façon choisir", souligna l'avocate. "Mais je pense que la requête pourra recevoir un avis favorable du Ministère."
"Je veux aussi que Sirius soit nommé son tuteur."
L'avocate regarda Sirius qui ne sut rien faire d'autre que hausser les épaules.
"Dans le cas de l'enfant à venir d'Abigail Black, nous avons mis en place un conseil familial composé de sa mère, de Sirius et Nymphadora Tonks..."
"Il n'est pas question que cette gamine...!", commença Narcissa avant de se reprendre avec une apparente difficulté. "Drago a une mère, un parrain, une marraine... Sirius, est-ce que tu... veux une telle mesure pour Drago ?"
"Cissa, c'est toi qui veux que je sois son tuteur. Honnêtement, j'accepte avant tout pour te montrer l'étendue de ma bonne volonté..."
"Tu ne veux pas la même chose que pour le fils de Reg", constata Cissa les sourcils froncés.
"Les circonstances sont assez différentes", commença Sirius se demandant comment formuler ses réticences de manière diplomatique. "Il est très important, pour Reg, pour Abigail, que leur fils soit un Black, considéré comme tel. Ce conseil de famille, composé de Black, ou de demi-Black, veut marquer cela. Notamment. Je ne pense pas que les problèmes de Drago soient les mêmes. Tu es là, tu es capable de le guider dans notre société, Cissa."
"Abigail a besoin de tes conseils", souligna Cissa avec une délectation tangible.
"En tout cas, elle estime en avoir besoin. Je suis certain que ce n'est pas ton cas."
Cissa prit ouvertement le temps de réfléchir avant de reprendre la parole.
"Je demande juste ta protection et ta guidance pour Drago."
"Pourtant tu l'as souligné toi-même : il a un parrain et une marraine. Peut-être pourraient-ils figurer dans ce conseil. Qui sont-ils ? Je devrais sans doute le savoir mais..."
"Nous ne t'avions pas invité et tu ne serais sans doute pas venu", estima Cissa. "Severus et Bellatrix."
"Magnifique", lâcha Sirius avec résignation.
"Je ne sais pas si je peux encore compter sur Severus. Mais, même si cela était le cas, ce n'est pas lui qui aiderait Drago à avoir une meilleure réputation dans notre société."
"Il sait que..."
"Sirius, malgré sa réputation, ça fait bien longtemps... qu'il a choisi Dumbledore et ton ami Lupin... Il a continué à envoyer des cadeaux à Drago, mais... Lucius ne tolérait plus sa présence. Quant à Bellatrix... même si elle le voulait..." Cissa serra les poings. "Tu vois, Sirius, si je veux autre chose pour Drago... je n'ai que toi. Si tu veux un conseil, mets qui tu veux dedans. Je me soumettrai. C'est la seule chose que je peux faire."
Sirius décida de se tourner vers l'avocate : "Maître ?"
"Comme vous l'avez souligné vous-même, Sirius, les situations des deux enfants me paraissent assez différentes. Votre neveu à naître a besoin de personnes issues de notre communauté qui, dans la durée, vont porter votre engagement à le faire figurer comme membre à part entière de votre famille, qui vont rappeler et faire respecter ses droits. Ce conseil est d'ailleurs une demande de votre frère, Regulus, qui m'a semblé conscient de ces enjeux. Le jeune Drago, même si vous, Madame, veniez à disparaître, n'a aucune raison de voir ses droits mis en cause par quiconque. La tradition serait que son parrain devienne son tuteur à vos côtés, Madame. Mais vous avez bien expliqué pourquoi vous préféreriez que quelqu'un d'autre le soit. Je me permets néanmoins de souligner que vous donnez une série de droits à Sirius sur votre fils..."
"J'offre un avenir à mon fils, en tout cas, je l'espère."
Barbara regarda Sirius et interpréta son silence comme une acceptation. "Je vais donc revenir vers vous avec une proposition écrite."
ooo
Les autres nouvelles mirent du temps à arriver jusqu'à Square Grimmaurd. Les plus substantielles leur parvinrent en fin de journée avec la visite de Nymphadora Tonks.
"Dora ? C'est toi qu'ils nous envoient ?", s'étonna franchement Sirius quand il découvrit à qui ses elfes venaient d'ouvrir la porte.
"Non", admit la jeune femme plantée au milieu de l'entrée. Son visage en cœur arborait un étrange sourire, las et distant.
"Tu es entrée… sous ton apparence ?", continua Sirius, détestant l'impression fugace de mener une enquête parentale.
Sa cousine baissa la tête comme pour retenir une réplique piquante avant de balancer : "Soit j'entre sous mon apparence connue, soit je la change tellement bien que je mets mes collègues sur le qui vive… et quand ils découvrent qui est cette mystérieuse personne, je ne pense pas que ça joue en faveur de ma réputation. Ou de la tienne."
Sirius admit cette vérité d'un signe de tête prudent, mais toutes ses alarmes internes restaient actives : "Pourquoi venir alors ?"
"Pour te donner les informations qu'ils me soupçonnent de te fournir", sourit Nymphadora.
"Personne. Personne", répéta Sirius, avec une colère qui le prenait aux tripes, "ne te demande de foudre ta carrière en l'air !"
"Je t'ai déjà dit que si j'avais pensé qu'il y avait une chance que Narcissa m'écoute, j'y serais allée à ta place", s'énerva sa petite cousine, comme un miroir. "Tu n'as pas le monopole des décisions altruistes !"
"Ou stupides", essaya Sirius. "Tu n'as pas envie d'être suspendue."
"C'est fait", répliqua Nymphadora en croisant les bras pour affronter son regard.
"Pardon ?"
"Enfin, officiellement, je suis arrêtée pour évaluation psychologique. Attends qu'ils sachent que j'entends aussi assurer la descendance du seul lycanthrope qu'ils font semblant de supporter et je sais déjà la conclusion", développa Tonks avec une amertume agressive qui ne lui correspondait pas réellement.
"Tu...?" La question resta coincée dans sa gorge.
"Tu es enceinte", compléta Aesthélia arrivée derrière lui.
"Manquait plus que cela", estima Narcissa, s'encadrant à son tour dans l'encadrement de la porte du petit salon d'où elle n'avait visiblement pas manqué le début de la conversation. Elle tenait un livre à la main - un des tomes des œuvres complètes de Shakespeare que contenait la bibliothèque.
"Remus sait ?", essaya Sirius, faisant de son mieux pour rester concentré.
"Non... moi-même, je viens de l'apprendre", soupira Tonks en détournant les yeux, plus jeune et fragile en apparence que précédemment d'un seul coup. "Le médicomage qui a fait mon évaluation... a demandé si je me savais enceinte... Il a dit que ce repos était le bienvenu quelque part... qu'un accident était si vite arrivé... en début de grossesse."
La jeune femme glissa une main furtive et protectrice vers son ventre totalement plat ; Aesthélia dépassa Sirius, prit Tonks par les épaules et la conduisit vers le grand salon.
"Il a raison, ce médicomage", affirma son épouse d'un ton rassurant. "Bloom, merci de nous amener du thé..."
"Tu vas la laisser le garder ?", questionna très bas Narcissa en regardant Sirius alors que l'elfe pépiait que le thé allait arriver immédiatement. Sirius préféra se contenter de soutenir le regard de sa cousine. "Évidemment. Tu le penses ton ami."
"Je ne me pense surtout aucun droit sur la question", corrigea Sirius.
"Pourtant..." La main de Narcissa vola vers les étages en direction de la chambre d'Abigail.
"Ne compare pas des choses qui n'ont rien à voir. Et si tu ne peux t'empêcher de nous partager tes préjugés nauséabonds, je pense qu'on peut se passer de prendre le thé avec toi."
Narcissa sembla hésiter puis s'essaya à une étonnante contre-charge : "Évidemment. Après tout, des gardes entières de garous protégeaient les rois sorciers irlandais... C'est ce que Lucius aimait répéter quand le Seigneur des Ténèbres cherchait à gagner Greyback à sa cause. Peut-être que c'est ainsi qu'il faut régénérer le sang... finalement."
"Narcissa", gronda Sirius.
"Je croyais que tu voulais que j'exprime mon avis. Que je ne fasse pas acte de fausse soumission, que je te parle de mes rêves...", souligna Narcissa avec une expression de défi qui ruinait un peu son ton sarcastique. La façade si précisément construite se craquelait sous les yeux de Sirius sans qu'il sache bien si c'était dans le bon ou le mauvais sens. "Pardon, sans doute un mauvais moment pour le faire. Toutes mes excuses", conclut-elle en pivotant sur elle-même pour s'engager dans l'escalier, raide et hautaine, au moins en apparence, sans que Sirius ne la retienne.
Il inspira plusieurs fois avant de rejoindre sa femme et sa petite-cousine dans le salon. Le thé était arrivé, mais aucune des deux femmes n'en avaient bu la moindre goutte. Personne n'avait non plus touché à l'élégant échafaudage spiralique de sandwiches. Tonks pleurait dans les bras d'Aesthélia et Sirius se demanda s'il devait les laisser. Sa femme lui fit signe de s'asseoir et il s'exécuta.
"...il n'acceptera jamais", hoquetait sa cousine.
"Tu ne peux pas savoir", essayait Aesthélia.
"Sirius te le dira", estima Tonks en se tournant violemment vers lui.
Les deux femmes le regardaient et Sirius eut vaguement envie de s'enfuir. Une première dans sa vie.
"Tu vois", conclut Tonks interprétant son silence.
"Je peux lui parler", tenta Sirius sans doute sans trop de conviction.
"Si seulement", estima sa petite cousine, prise d'une espèce de fou rire nerveux qui lui fit essuyer ses larmes d'un geste rapide. "Mais je m'en fiche : je vais le garder, ce bébé. S'il s'accroche, moi aussi. Si la Division ne veut plus de moi, on réclamera l'aide de la famille Black, après tout, je ne serais pas la première et on pourra écrire un roman sur cette génération de Black atypiques à venir !"
Aesthélia sourit à la présentation et la serra plus fort pour lui affirmer : "Tu es ici chez toi, Dora, Black ou pas, ici ou ailleurs, toujours."
"Tu es un modèle pour moi, Aesthélia", promit Tonks avec effusion. "Tu es la femme la plus courageuse, la plus droite, la plus forte que je connaisse ! Même si... je sais que Cruz serait devenue... tu aurais été de taille à l'élever seule "
"Je suis assez contente que ça ne soit plus le cas", lâcha Aesthélia, visiblement émue. "Mais je pense que tu es une sacrée nana, toi aussi, Dora. Ce que tu as fait pour Sirius, pour moi et Cruz, pour Harry, pour Remus aussi... Personne n'a le droit de l'oublier... Et si on peut faire quoi que ce soit pour... protéger ta carrière, il ne faut pas hésiter à demander."
À la fin de cette tirade, Aesthélia avait regardé Sirius comme pour lui dire que c'était le moment de sortir une de ces lois sorcières surannées qui lui donnaient des pouvoirs sans limites sur la marche des choses. Mais la seule question que Sirius trouva à poser fut : "Je... quand on est parti de Sofia... il me semblait que c'était la décision de Kingsley qui était... mise en cause."
Nymphadora haussa les épaules et engloutit un sandwich d'un geste négligent avant de répondre avec cette ironie douloureuse du début : "Sauf que Scrimgeour, il préfère insinuer auprès du Ministre que je suis un électron libre, que j'ai forcé la main de Kingsley, peut-être en service commandé pour les Black, que de se séparer d'un adjoint qui a un sacré bon palmarès. Je suis la petite conne qui se laisse séduire par un lycanthrope, qui veut plaire à sa famille maternelle... pas un des piliers du Bureau des Aurors."
Comme pour donner un caractère définitif à sa sortie, elle avala deux nouveaux sandwiches coup sur coup. Aesthélia réprima un geste d'apaisement.
"Et... Kingsley laisse faire ?", vérifia Sirius.
"Je n'ai pas eu l'occasion d'en discuter avec lui. Depuis que je suis rentrée, j'ai été consignée à Sainte-Mangouste et j'imagine qu'il a été cuisiné par Scrimgeour. Crickerly, l'adjoint de Scrimgeour, est venu m'expliquer à l'hôpital qu'il fallait que je me repose et que je réfléchisse à mes actions. Qu'il fallait penser à la carrière de Shacklebolt..." Sirius ne sut rien faire d'autre que secouer la tête. "Alors, toute seule dans ma chambre d'hôpital, je me suis dit que si leur plan marchait, ils me devraient quand même un truc, tous autant qu'ils sont..." Sirius amorça le geste de lui prendre la main, mais sa cousine préféra l'utiliser pour se saisir de nouveaux sandwiches. "De fait, Fudge est emmerdé. Tu es l'Innocent romantique dont toute la communauté est tombée amoureuse", souligna-t-elle entre deux bouchées. "Il savait que tu manœuvres dans l'ombre pour qu'il perde les élections face à Greengrass et que tu soutiens ses opposants. Déjà, ça l'agaçait grave. Et là, tu te débarrasses de Lucius, sur lequel il comptait pour rallier les vieilles familles - pire que ça, tu détruis toute la crédibilité que Malefoy lui apportait maintenant qu'on sait qu'il serait allé direct à Azkaban ; Crickerly était assez formel sur ce point. Pire encore, tu t'accapares Narcissa - et tu vas sans doute être le tuteur de Drago, donc avoir un droit de regard sur la fortune des Malefoy. Tu es sang-pur, rebelle, insaisissable. Il flippe à mort."
À ce point, Aesthélia lui tendit une tasse de thé, avec sa prévenance naturelle pour les besoins d'autrui, et sa cousine prit de longues gorgées avant de reprendre avec une certaine gouaille dans la voix : "Qu'est-ce que tu lui laisses à Fudge, qui essayait de passer pour le seul gars capable d'unifier la communauté britannique, des sangs-purs aux nés-moldus ? Pas grand-chose. Mais un conflit ouvert avec toi ? C'est super risqué en termes médiatiques. Alors, il est bien possible que le plan de Scrimgeour marche..."
"Si c'est ta faute, ça me rend moins glamour ?", s'informa Sirius. Tonks leva les yeux au ciel et Aesthélia secoua la tête. "Quoi ?"
"Fudge peut espérer que tu interviennes en ma faveur et qu'il puisse enfin négocier avec toi", estima sa cousine. "Il va retenir Ombrage."
"Tu es en train de me dire que je ne peux rien pour toi", estima Sirius.
"Pas dans l'immédiat. Mais fais-moi plaisir, fais en sorte que mon enfant vienne au monde dans un pays où le gouvernement donnera moins envie de migrer sous d'autres cieux."
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Le 44 est pas tellement fini... bien avancé mais pas fini. Faudra être patient. Déjà, vous allez me dire ce que vous pensez de cette évolution.
