Chapitre 40
Marinette ouvrit les yeux et tomba sur le regard d'Adrien posé sur elle. Il arborait un visage serein baigné de bonheur. Les rayons de la lune faisaient autant briller ses cheveux d'or que le soleil. Il était tellement beau.
Elle vint déposer un tendre baiser sur ce visage. Adrien ferma les yeux et savoura longuement la douceur de ses lèvres. Le silence apaisant de la nuit les enveloppa dans un cocon. Une aura paisible flottait dans la chambre.
Il caressa avec une délicatesse infinie son épaule sans détacher son regard du sien.
« À quoi tu penses ? demanda-t-il.
– À la suite des événements.
– On passe le bac, j'ouvre une fromagerie ou alors je deviens membre d'un célèbre groupe de rock pendant que tu fais tes études pour devenir la plus grande créatrice de mode du monde, détrônant l'éminent mais non moins rasoir Gabriel Agreste. Puis on emménage, je demande ta main, tu dis oui, je t'épouse, on a des enfants, un chien, trois chats, un hamster, on fait le tour du monde, on défend la veuve et l'orphelin et on vieillit ensemble assis dans une balancelle à la campagne. »
Elle rit de bon cœur.
– Cela parait si simple.
– Ça l'est.
– Et la suite des évènements pour Ladybug et Chat Noir ?
– Ils continueront à faire ce qu'ils font de mieux : protéger les citoyens. Ladybug trouve une solution à chaque problème, Chat Noir fait de l'humour, ils s'échangent quelques baisers volés en secret là où personne ne peut les voir, au sommet de la tour Eiffel par exemple. Puis ils vainquent le Papillon, récupèrent ses miraculous et vivent enfin leur amour au grand jour.
– Tu penses qu'on arrivera à garder ça pour nous ?
– Pourquoi pas ?
– Et si on finissait par le vaincre seulement dans quelques années ? Arrivera-t-on à rester prudents, à faire attention à chaque geste et chaque contact sur une aussi longue période, d'autant plus si on se fréquente sans nos costumes ? »
Il baissa les yeux. Les doutes de sa lady étaient communicatifs.
« J'en sais rien… répondit-il. Mais on ne peut pas savoir si on n'essaie pas. »
Elle demeura sceptique.
« C'est bien pour ça que vous n'êtes pas censés connaitre vos identités ! maugréa une petite voix du fond de la pièce.
– Plagg ! » s'indigna une autre petite voix provenant du même endroit.
Un large sourire se dessina sur le visage de Marinette et d'Adrien.
« J'ai pas raison ? questionna le kwami noir en déboulant d'un coin de la chambre et en se posant sur l'épaule de son porteur.
– Ils le savent déjà ! certifia Tikki qui fit de même sur l'épaule de la jeune fille.
– Quand je pense que depuis tout ce temps, ces deux petits filous étaient parfaitement au courant de nos identités, plaisanta Adrien en levant les yeux au ciel. Une suggestion Plagg ?
– Effectivement. Je vous pourrais vous prodiguer mes sages conseils de kwami millénaire, mais seulement contre un camembert bien affiné.
– Tu n'en rates pas une toi !
– Et toi Tikki ? demanda la jeune fille.
– Ce qui est fait est fait, on ne peut pas revenir en arrière. Mais je te connais Marinette, je te fais entièrement confiance et je sais que vous prendrez la bonne décision !
– Je comprends pourquoi c'est toi qui as reçu les boucles d'oreille et le kwami coccinelle, elle est nettement plus sage et sérieuse que mon petit chat.
– Non mais !
– Ne te fâches pas Plagg, tu sais très bien que je pourrais plus me passer de toi !
– Vous faites vraiment la paire tous les deux », s'amusa Marinette.
Ils marquèrent une pause.
« Il faut que je t'avoue quelque chose… dit-elle d'un ton grave.
– Quoi donc ma lady ?
– Tu… tu as déjà été akumatisé.
– Quoi ! Quand ? Comment ?
– Oui… dans le passé. Enfin, dans un autre futur, qui n'est jamais arrivé. Bunnix est venue me chercher pour tout réparer.
– Que s'est-il passé ?
– Justement, je n'en sais rien. Elle m'a demandé de ne pas chercher à le découvrir, pour ne pas interférer. Mais tu connaissais mon identité, et le monde entier était dévasté. Tu m'as dit que c'était notre amour qui l'avait mis dans cet état…
Il prit un moment pour réfléchir.
– Écoute, je comprends que tu aies peur, mais tu ne sais pas comment on en est arrivé là… Peut-être que ce sera différent cette fois-ci.
– Ou pas », intervint Plagg nonchalamment.
Adrien ignora son kwami et colla son front contre celui de Marinette, murmurant contre sa peau :
« En tout cas, je comprends pourquoi Bunnix a dû intervenir.
– Comment ça ? demanda-telle doucement.
– Car même si le monde était à feu et à sang, je ne pourrais plus jamais revenir en arrière de mon plein gré, à l'époque où je ne savais pas qui tu étais et où ma vie n'était qu'un long supplice. Je serais incapable de renoncer au bonheur que je vie à présent avec toi. »
Marinette sentit son cœur fondre et se serrer en même temps. Adrien ne pourrait pas, mais si Bunnix venait la voir elle pour revenir dans le temps, elle devrait s'y soumettre, pour le bien de l'humanité. C'était son rôle en tant que Ladybug et gardienne, de renoncer à être heureuse et d'avoir la force d'abandonner cette vie s'il le fallait, qu'elle soit d'accord ou non.
Tikki frotta sa tête contre la joue de sa porteuse tandis que Plagg échangea un regard affectueux avec le sien. Les minutes passèrent sans incidence dans cette chambre hors du temps.
« Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? » demanda Marinette.
Adrien lui lança un regard plein de sous-entendus.
« J'ai bien une petite idée… » ronronna-t-il.
Elle se réfugia dans ses bras et l'embrassa avec fougue sans pouvoir réprimer le grand sourire qui lui étirait les lèvres.
« Et ça y est c'est reparti… » soupira Plagg.
Ils rirent l'un contre l'autre sans décoller leur bouche et s'enfouirent sous les draps. Ils étaient dorénavant portés par ce sentiment nouveau de non retenu, cette sensation de complétude, cet amour sans culpabilité vis à vis de leur alter-égo, ce bonheur immense et ce plaisir intense.
La journée était déjà bien entamée lorsque Marinette se réveilla dans le grand lit d'Adrien. Il faut dire que ça nuit avait cruellement manqué d'heures de sommeil, pour avoir été remplacées par quelque chose de plus…
Elle secoua la tête puis regarda l'heure.
« Oh non ! » s'affola-t-elle.
Elle s'empressa d'envoyer un message à Alya pour la prévenir qu'elle ne viendrait pas au lycée aujourd'hui.
Alya : Tout va bien ?
Marinette : Oui. Je suis juste un peu malade.
Alya : Tu veux dire que tu es malade… ou « malade » ?
Marinette : Ça change quelque chose ?
Alya : Si tu es malade, je me grouille de venir voir comment tu te sens à l'intercours. Mais si tu es « malade », alors je ne vais surtout pas interrompre ton traitement auprès de ton infirmier personnel ! Je me garderai bien de te rendre visite !
Elle prit un temps pour répondre à sa meilleure amie.
Marinette : Dans ce cas, oui… je suis « malade ».
Alya : Très « malade » ?
Marinette : :/
Alya : Évidemment… Bon rétablissement !
Un autre message suivit juste après.
Alya : Je suis très fière de toi ;)
Un gargouillis sonore brisa le silence matinal. Elle avait un petit creux visiblement.
Les yeux clos, la bouche entrouverte, la respiration lente, presque imperceptible… Adrien dormait paisiblement.
Marinette retira ses bras virils alourdis par le sommeil qui enserraient sa taille et s'éclipsa hors du lit. Elle commença à récupérer ses vêtements un à un mais ne trouva pas son haut. Elle fouilla la chambre et finit par le dénicher, immanquablement coincé entre le matelas et le dos d'Adrien bien sûr.
Elle jeta un œil au t-shirt du jeune homme froissé sur le bord du matelas. Marinette sourit, l'attrapa et l'enfila sur sa peau. Un nouveau gargouillement gronda dans son ventre.
« Raaah…
– Une part de camembert ?
– Ça ira Plagg, pas pour le petit déjeuner. »
Elle regarda de nouveau le beau blond endormi dans le lit.
« Je ne peux pas partir avant qu'on ait décidé de ce qu'on allait faire. Ou au moins être sûr qu'il ne tentera rien.
– Il a besoin de se reposer d'après les médecins.
– Ce qui explique qu'il dorme si profondément. Ça ne fait rien, je vais attendre qu'il se réveille. »
Elle parcourra les rayons à la recherche de lecture pour s'occuper et se glissa dans les draps au côté de son camarade. Même sans le toucher, elle sentait la douce chaleur qui émanait de lui, et passa plus de temps à le contempler dans son sommeil qu'à lire réellement.
Cependant, une heure plus tard, Adrien n'avait toujours pas ouvert les yeux et le remue-ménage de son estomac était de plus en plus intense.
« Faut que j'aille me chercher un truc à manger.
– Mais tu n'es pas censée être ici Marinette ! lui rappela Tikki.
– Tout ira bien. Plagg va m'expliquer le chemin pour aller jusqu'à la cuisine et toi tu vas passer la tête à travers la porte et me prévenir si la voie est libre.
– Je ne suis pas sûre que…
– C'est tout simple ! Pour y aller, tu prends les escaliers, puis tu… »
Ils mirent ce plan à exécution malgré la réticence de la petite coccinelle.
« C'est bon tu peux y aller, il n'y a personne dans le hall. »
Marinette sortit de la chambre sans se faire repérer et descendit les marches. Elle passa devant les portes du bureau de Gabriel et n'était plus qu'à quelques mètres de son objectif.
Elle aurait pu passer son chemin, filer chercher quelque chose à manger et revenir à l'étage sans incident, mais une discussion en provenance du bureau piqua sa curiosité.
« Je ne reviendrai pas sur ma décision jeune fille.
– Mais j'ai fait tout ce que vous m'aviez demandé monsieur Agreste ! »
Marinette s'arrêta sur le seuil de la porte et tendit l'oreille.
« Adrien est beaucoup trop influençable et attentionné pour prendre soin de lui comme il le faut. Il a besoin que vous choisissiez ses fréquentations. Et je peux vous y aider, s'il vous plait ! »
Cette voix…
– J'ai besoin de confier Adrien à des personnes de confiance et vous n'en faites désormais plus partie mademoiselle Rossi.
– Mais monsieur Agreste…
– Vous deviez simplement rester vigilante. Pas vous immiscer dans sa vie et le perturber plus qu'il ne l'est déjà. Adrien m'a expressément demandé de vous éloigner de lui. Il a même émis le souhait de vous retirer de son lycée. Si vous n'êtes pas assez intelligente pour savoir que son bien-être est ma priorité, alors vous n'êtes plus la bienvenue chez les Agreste.
– Ne faites pas ça je vous en prie !
– Je ne vais pas en arriver à de telles extrémités. Mon fils peut se montrer impulsif et irraisonnable quand il est à fleur de peau. Mais désormais, vous n'aurez plus de contact avec lui.
– Donnez-moi une autre chance, je peux encore… »
Marinette sentit une présence dans son dos, beaucoup trop grande et glaciale pour être amicale.
Elle se retourna et tomba sur le regard imperturbable de Nathalie braqué sur elle. Elle resta immobile, sans dire un mot, sachant pertinemment que ce qu'elle dirait n'aurait aucune influence sur son jugement.
Mais contre toute attente, Nathalie lui fit signe de filer d'un bref mouvement de tête.
Marinette ne se fit pas prier et fonça à l'étage tandis que l'assistante de Gabriel pénétrait dans le bureau.
Elle se sentit si légère, si soulagée de s'en tirer à si bon compte. C'était sans compter sur son affreuse maladresse. Marinette se prit les pieds dans le tapis du couloir et le bruit de sa chute se répercuta dans toute la demeure.
L'instant d'après, elle était dans le bureau de monsieur Agreste, maintenue droite comme un piquet par le garde du corps d'Adrien.
Lila, les yeux rougis par les larmes qu'elle retenait, la fusillait du regard. Nathalie ne laissa rien paraitre et pour finir, Gabriel l'intimidait déjà alors qu'il n'avait encore rien dit.
« Vous avez passé la nuit ici ? » lâcha-t-il enfin comme si ces mots avaient un goût atroce.
Elle aurait voulu dire non, mais avec le t-shirt de son fils sur les épaules, elle n'allait pas convaincre grand monde.
Lila ne sut se retenir :
« C'est toi qui était avec lui lorsqu'il s'est fait agresser ! lui cracha-t-elle au visage.
– Je sais…
– C'est de ta faute s'il a failli mourir !
– Je sais.
– Tu n'apportes que des ennuis à Adrien !
– Parce que toi tu lui apportes quoi de bien, Lila ?!
– Mesdemoiselles ! » tonna la voix de Gabriel
Les deux jeunes filles se turent.
« Nous en avons fini, dit-il en s'adressant d'un ton froid à Lila.
– Mais… C'est elle qui a risqué la vie d'Adrien et vous ne lui dites rien !
– Sortez d'ici immédiatement. »
Elle poussa un grognement de rage alors qu'elle échappait une larme et claquait la porte. Marinette ne l'avait jamais vue ainsi.
« Je vous avais pourtant ordonné de mettre un terme à votre relation avec mon fils.
– C'est ce qu'on a fait, on a essayé, je vous le jure. Mais…
– Mais ?
– Ce qui s'est passé ce jour-là, c'était un accident. On était juste sorti boire un verre avec des amis, il n'y avait rien entre Adrien et moi. Il m'a défendu parce que c'est un homme bien et courageux dans l'âme, qui fait passer les autres avant lui. Il en aurait fait autant pour n'importe qui…
– C'est là que vous faites erreur. Il a beau être serviable, dévoué et généreux, Adrien n'en aurait pas fait autant pour n'importe qui. Pour la simple et bonne raison qu'il n'en a jamais fait autant que depuis qu'il vous connait. »
Marinette ne savait pas quoi répondre. Adrien avait chamboulé sa vie, que ce soit sa vie civile ou de super-héroïne. Il en était probablement de même pour lui.
« Je l'aime… balbutia-t-elle. Je l'aimerai toujours et je ferai tout pour lui. Je vous promets de faire tout ce qu'il faut, absolument tout mon possible pour le rendre heureux jusqu'à la fin de mes jours. »
Elle ne pouvait pas garantir sa sécurité, ni qu'ils finiraient enfin par être ensemble, ni qu'Adrien vivrait la vie de ses rêves auprès d'elle. Mais ce dont elle était sûre, c'était de ses sentiments.
Gabriel se tourna vers le portrait de sa femme et poussa un long soupir.
« Si seulement elle était là… Sa mère aurait tout de suite su la personne faite pour lui. Mais je ne possède pas la clairvoyance de mon épouse. Je me fie donc à ce que je peux voir. Et même si vous l'aimez, ce n'est pas suffisant pour offrir à Adrien ce dont il a besoin et pour le protéger.
– Faites confiance à votre fils. Il saura s'assurer de son bonheur et choisir la personne qui lui convient pour vivre à ses côtés.
– Mes bons sentiments et mon amour pour ma femme ne l'ont pas sauvée. Les vôtres ne sauveront pas plus mon fils. »
Sa remarque lui fit l'effet d'un sceau d'eau glacée.
« Nathalie, veuillez récupérer les affaires de cette jeune fille dans la chambre d'Adrien et qu'on la raccompagne chez elle. »
Elle chercha ses mots mais aucun ne passa sa gorge.
« Je vous conseille dès à présent de l'oublier. Adrien ne retournera pas au lycée et se contentera des cours à domicile jusqu'à sa majorité. Quant à ses amis, ils se limiteront désormais à mademoiselle Bourgeois et mademoiselle Tsurugi. »
À peine Marinette eut le temps de digérer l'information que le garde du corps l'empoignait déjà pour la conduire hors du manoir. Il la fit s'assoir dans la voiture pendant que Nathalie déposait son petit sac sur la banquette arrière, puis il démarra le moteur.
Elle venait d'être expulsée sans ménagements. Sans avoir pu convaincre qui que ce soit grâce à sa sincérité. Sans avoir obtenu la confiance qu'auraient dû inspirer ses sentiments. Sans que le bien et l'amour triomphent. Sans fin heureuse.
Sans avoir pu dire au revoir à Adrien.
