Chapitre 19

La Maison des Gémeaux semblait avoir disparu. En regardant autour de lui, Shun avait l'impression d'avoir été entraîné dans le vide spatial, où le froid s'emparait de ses membres, le figeant presque. Ballotté dans le courant d'une rivière noir d'encre, il se sentait incapable de se débattre, et un grondement de frustration qui ne lui appartenait pas s'échappa de sa gorge. Il devait remonter le courant, rejoindre le temple en amont ! S'il se laissait dériver comme ça, il était perdu ! Mais, comme enchaîné par une force qui le dépassait, il était bien incapable de ne serait-ce que lever le bras.

Soudain, il entendit une voix lointaine, comme un cri, d'une voix qu'il savait familière mais qu'il ne pouvait reconnaître, et il se sentit entraîné brutalement à contre-courant, tiré en arrière par le plastron de son armure. En quelques secondes à peine, une puissante bourrasque finit de le clouer sur le sol de marbre, le propulsant si fort que son armure claqua bruyamment sur la surface polie. Peu après, le vide spatial autour de lui disparut, et sa vue, qui s'était brouillée sans même qu'il ne s'en rende compte, s'éclaircit à nouveau. Un éclat rouge dans son champ de vision attira son attention, et il vit Ikki, à genoux près de lui, une de ses traînes en bronze serrée dans sa main.

"Chacun son tour." déclara-t-il simplement en relâchant les plumes orangées alors que le Phénix se redressa, assis sur le sol. Il jeta rapidement un œil autour de lui, et son cœur rata un battement quand il ne trouva pas l'armure glacée qu'il cherchait.

"Où est Hyoga… ?"

Le rire du Chevalier des Gémeaux résonna entre les colonnes du Temple et dans sa tête, et Shun le regarda s'approcher encore d'eux.

"Il est dans une autre dimension ! Je l'ai projeté dans une dimension parallèle !
– Quoi… ?
– Le Cygne est condamné à errer dans cette dimension où il n'y a pas de sortie ! Pour l'éternité !"

Un nouveau rire secoua l'armure, provoquant un frisson d'horreur dans le dos du Phénix. Hyoga… il avait été emporté dans le vide, dans le noir. Que lui arrivait-il ? Allait-il partir à la dérive ? En errance dans cet espace étrange, ballotté par un courant invisible ?

Le chevalier de bronze serra le poing, sentant une angoisse mêlée de frustration grimper en lui, avant de se relever en intensifiant son cosmos. Ils devaient ramener le Cygne coûte que coûte, il ne pouvait pas le laisser seul dans cette dimension parallèle. Mais comment faire ? Il ne pouvait pas juste contraindre le chevalier des Gémeaux à le faire revenir… en serait-il capable, en fait ?

"Tu vas regretter de l'avoir envoyé là-bas." entendit-il soudain d'une voix dangereuse. Surpris, il se retourna pour voir Ikki passer devant lui, tout cosmos dehors, alors qu'un vent menaçant s'élevait tout autour d'eux. Comptait-il… attaquer ? C'était de la folie, ils avaient bien vu tous les deux que c'était inefficace ! L'assaut allait leur revenir dessus à coup sûr !

"Qu'est-ce que tu fais ?
– Je vais dissiper l'illusion, Phénix. Tiens-toi prêt."

La confusion passa rapidement dans les yeux de Shun. D'abord, il se demanda "Prêt à quoi ? Encaisser ?", avant qu'il ne réalise que son frère s'était trompé de prénom. Or, à force de le côtoyer, il commençait à différencier avec assez d'aisance les différentes personnalités pour au moins reconnaître Phénix et lui-même – et ce n'était pas dans ses habitudes de l'appeler par sa constellation. Puis, à force de repasser cette phrase en boucle dans son esprit, il comprit ce qu'il voulait dire.

"Compris." murmura-t-il, avant de faire brûler son cosmos à nouveau, tel un brasier qui reprenait vie. Aussitôt, le vent devint bourrasque dans le temple, puis se mua rapidement en une véritable tempête. Le chevalier d'or frémit à peine, se contenta de rire tout en restant immobile alors qu'il observait Ikki. Celui-ci battit des bras, comme deux grandes ailes, puis les releva. Un courant ascendant s'éleva alors, comme pour projeter leur opposant dans les airs, mais celui-ci resta immobile tandis que Ikki se propulsa dans la direction. Shun serra le poing, attendant la seconde fatidique, le regard fixé sur le chevalier des Gémeaux, qui leva les mains pour réceptionner son frère. Celui-ci, soudain, changea de trajectoire.

"Maintenant !" cria une voix rauque dans la tête de Shun, qui lança son poing vers l'avant.

"Par l'Illusion du Phénix !"

L'assaut dut le surprendre, car le chevalier d'or encaissa le trait de cosmos en pleine tête sans esquisser le moindre geste. Ce qu'il se passa ensuite laissa les deux frères confus : le chevalier des Gémeaux s'envola subitement, emportée par le courant ascendant de l'Oiseau de Paradis qui eut un mouvement de recul sous la surprise. Une fois en l'air, l'armure se désarticula, se démantela, avant de retomber au sol brutalement, dans un fracas de métal et de marbre assourdissant qui résonna horriblement entre les piliers. Une fois le calme revenu, les garçons échangèrent un regard perdu, Shun décollant ses mains de ses oreilles avant de s'approcher de l'armure. Ils l'inspectèrent rapidement, avant que la voix du cadet ne s'élève.

"C'était vide depuis le début… ?
– On dirait bien… Ou alors le Chevalier des Gémeaux est un maître de l'évasion."

Aux mots d'Ikki, l'armure s'envola à nouveau, et ils se remirent subitement en garde, reculant d'un bond. Attentifs, il la regardèrent se réassembler devant eux, pièce par pièce… pour former un totem aux quatre bras et aux deux visages qui se posa doucement au sol. Derrière celui-ci, le couloir sombre qui semblait s'étendre jusqu'à l'infini avait disparu, laissant apparaître la sortie. Plus loin encore, les marches menant à la Maison du Cancer s'étaient révélées. Il y eut quelques nouvelles secondes de silence, avant que les garçons ne relâchent leur garde, soupirant.

"On dirait bien qu'on en a fini avec lui. Bien joué, Shun."

Le Phénix resta silencieux, cependant, observant l'armure des Gémeaux sans bouger. Il avait un drôle de sentiment en la regardant : il ressentait une profonde tristesse qui s'en dégageait, une détresse qui lui enserrait le cœur. Pourquoi ? Ce n'était pourtant qu'une armure vide. Cela venait-il du chevalier des Gémeaux ? En y repensant, la tête de Shun fut assaillie de questions infinies. Pourquoi n'était-il pas là ? Où était-il ? Pourquoi se prendre la tête à contrôler l'armure à distance ? Pour ne pas prendre de risque ? Ce n'était pas très chevaleresque, et très peu représentatif des gardiens de l'autorité principale du Sanctuaire. À moins que… Et si le chevalier des Gémeaux était en fait…

"Tu t'inquiètes pour Hyoga, c'est ça ?" le coupa Ikki.

Ramené brutalement à la réalité, Shun réalisa que sa vue était trouble, et il cligna plusieurs fois des yeux pour s'ancrer à nouveau. Il ne s'était même pas rendu compte qu'il s'était encore absenté. Une fois sa vision claire, il regarda Ikki, et il lui fallut quelques petites secondes avant de saisir le sens de ses paroles. Aussitôt, il regarda autour de lui, cherchant leur camarade russe qu'il ne trouva pas.

"Non… Où est-il ?
– Du calme. tempéra son frère. Il est peut-être sorti de l'autre dimension ailleurs, ne t'en fais pas.
– Comment tu peux le savoir ?
– Je n'en sais rien. J'essaie juste de ne pas imaginer le pire. rétorqua Ikki avec un calme qui dénotait avec la situation, avant de poser une main sur l'épaule de son jeune frère. Je sais que c'est très difficile pour toi, mais ne perds pas de vue notre objectif. Reste concentré là-dessus."

Il tapa affectueusement son front du bout du doigt, avant de l'emmener vers la sortie. Shun hésita un petit instant, avant de finalement suivre son aîné, le cœur lourd. Il se sentait coupable, avait le sentiment d'avoir été parfaitement inutile et inefficace. S'il avait pu protéger Hyoga en plus d'Ikki, il serait encore avec eux. Et s'ils l'avaient perdu pour toujours, et si…

"Si tu continues de t'auto-flageller comme ça, je vais finir par prendre le relais !"

Phénix… Ce n'était pas une menace, mais un avertissement, et Shun le savait. Quand il était assailli des pensées les plus sombres et désagréables, il perdait pied avec la réalité. Ça arrivait trop souvent, et ils ne pouvaient pas se permettre de s'échanger encore les places. Leurs camarades avaient mieux à gérer que leurs états d'âme et la confusion qu'entraînait les échanges. Sa vision, déjà, redevenait floue, et il dut se concentrer sur son frère, devant lui, pour rester au contrôle.

Très vite, les garçon atteignirent les marches menant à la Maison suivante, qu'ils grimpèrent sans décélérer, même si le cadet avait encore la tête pleine de questions. Où était Hyoga ? Allait-il revenir ? Et Seiya et Shiryu ? Étaient-ils sortis de la Maison des Gémeaux ?

Pour se distraire un peu, son regard se perdit un instant sur la tour de l'horloge, au loin. La troisième flamme était encore allumée, même si elle baissait en intensité à vue d'œil. Bientôt, elle s'éteindrait. Au moins, ils avaient encore un peu plus de neuf heures. Neuf heures, neuf chevaliers d'or restant… "Non, huit." se rappela Shun. "Le chevalier du Sagittaire manque à l'appel, ça nous fera gagner du temps, on aura juste à passer.".

Il était encore plongé dans ses réflexions quand, soudain, un frisson glacial le fit violemment trembler, et il manqua de peu de trébucher sur la marche suivante. Il se rattrapa de justesse, et leva les yeux sur Ikki, qui s'était également figé. Leurs regards se croisèrent, et un même nom s'échappa de leurs lèvres.

"Hyoga."

C'était son cosmos, qu'ils venaient de ressentir, le Phénix en mettrait sa main à couper. Il avait flamboyé un instant, avant de subitement disparaître comme s'il n'avait jamais été. Cela s'était passé si vite qu'il n'avait pas de suite compris… mais l'évidence s'imposa à lui.

"Il… Il est m-…

– Non. l'interrompit Ikki. Non, il… Ce n'est pas la première fois que je sens son cosmos faire ça… Il a déjà fait le coup au Mont Fuji, et il est revenu juste après."

Ikki serra le poing. Il se détestait de faire cela, mais il ne pouvait pas laisser Shun penser une seule seconde à l'éventualité que Hyoga soit mort. Il commençait à le connaître, son petit frère : s'il comprenait et intégrait que Hyoga avait péri dans la bataille, il allait culpabiliser de ne pas avoir pu le protéger. Et s'il avait compris une chose pendant les trois jours qu'ils avaient passés ensemble, c'est que ce genre de sentiment avait très fortement tendance à provoquer les absences et les échanges, et ils n'avaient malheureusement pas le temps pour ça.

Il savait qu'il n'aurait jamais dû laisser Shun venir avec eux. Certes, sans ses pouvoirs, il aurait eu beaucoup de difficultés à passer la maison des Gémeaux mais, au moins, il aurait pu rester au Japon pour prendre soin de lui et de sa santé mentale. Il se dit même qu'il aurait dû l'enfermer dans sa chambre pour qu'il n'ait pas l'idée de suivre Saori. Et il serait resté avec lui par égard pour les domestiques – qu'il imaginait très mal gérer un Shun angoissé et un Phénix enchaînant scandales et crises de colère.

"Aller, viens… Il faut qu'on avance."

Shun ne bougea pas tout de suite, les yeux rivés sur l'horloge, au loin. En suivant son regard, l'Oiseau de Paradis aperçut la flamme des Gémeaux qui vacilla brutalement, comme ballotée par le vent, avant de s'éteindre lentement. Une troisième heure venait de s'écouler. Ikki eut à peine le temps de rappeler son frère que celui-ci le regarda gravement, avant de reprendre leur ascension. Pendant une seconde, l'aîné se demanda s'il avait toujours affaire à Shun, avant de le suivre.

"Phénix ?
– Désolé. Tu as raison, il faut qu'on avance."

Ikki soupira, pressant le pas pour rattraper son cadet. Il n'aurait vraiment pas du le laisser venir.

...

Le casque claqua brutalement contre le marbre quand, dans sa panique, le Grand Pope l'avait jeté au sol avant de s'en éloigner. Le souffle court, il regarda fixement l'éclat doré qui semblait le narguer, alors que ses poings se serraient pour calmer le tremblement de ses mains. Il ferma les yeux et secoua la tête avant de faire quelques pas pour remettre ses idées en place.

Une illusion… ce n'était qu'une affreuse et longue illusion, telle un cauchemar sur lequel il n'avait eu aucun pouvoir. Cela semblait si réel, pourtant… Il avait vu Aioros passer la grande porte de la salle du trône, son arc bandé dans les mains. La Flèche de la Justice était partie, filant droit dans son cœur. La douleur trop réelle lui avait coupé le souffle alors qu'il tombait à genoux sur l'épais tapis rouge de la pièce. Pégase était entré ensuite, avec Athéna, ses compagnons, les chevaliers d'or… Ils l'avaient tous contemplé, la haine aux yeux, alors qu'il agonisait dans une marre de sang toujours grandissante qui voulait l'engloutir. Il avait soudain coulé dans cette mer écarlate, avait senti son goût avec une atroce précision alors qu'elle s'engouffrait dans sa bouche ouverte sur un hurlement de souffrance. Il fut réveillé par la sensation la plus horrible et douloureuse qu'il n'ait jamais ressenti, celle de se noyer, sentant sa gorge s'emplir de sang épais et bloquer l'air dans ses poumons. Une pensée pour son frère avait soudain émergé dans son esprit, lui qui était enfermé dans une prison que la mer engloutissait peu à peu. Était-ce ce qu'il avait ressenti, quand la mer eut fini de l'emporter ? Cette douleur qui irradiait dans sa poitrine comme un torrent de lave se déversant dans sa cage thoracique pour l'emplir… C'était affreux. Affreux !

Les yeux perdu sur l'or de son casque, il reprit lentement contenance, prenant de longues et lourdes inspirations avant de relâcher l'air de ses poumons vides de sang. Chaque souffle dissipait un peu plus l'angoisse que cela soit le dernier et, quand il fut calmé, il se laissa retomber sur le trône doré qui était le sien, avant de passer une main sur son visage en soupirant. Elle remonta dans ses cheveux noirs, puis se serra en un poing rageur, empoignant quelques mèches folles.

"Phénix… gronda-t-il dangereusement. Comment a-t-il pu m'atteindre à cette distance… ?"

Ses yeux se posèrent à nouveau sur le casque, au sol, avant de se fixer sur la porte. Il attendit, le temps de trois inspirations, au cas où elle s'ouvrirait brutalement sur le spectre ailé de celui qu'il avait fait occire. Une fois assuré qu'il n'apparaîtrait jamais, il frappa du poing sur son accoudoir et se releva d'un bond.

"Je t'ai sous-estimé ! Mais, cette fois, je ne le laisserai pas avoir !
– Arrête !"

Le Grand Pope se figea, le regard fixé droit devant lui. Cette voix, dans son esprit… encore lui. Il grommela et serra les poings à s'en faire mal.

"Toi…
– Tu en as assez fait ! Cette fois, tu as perdu. Ne te ridiculise pas davantage…"

Un nouveau grondement désapprobateur lui échappa, et il rompit tout lien psychique avec la Maison des Gémeaux avant de ramasser son casque. Il regarda son reflet dedans quelques secondes, puis le remit sur sa tête et rejoignit le trône derrière lui. Se rasseyant, il se jura d'être impitoyable, à l'avenir, et de ne plus sous-estimer son adversaire, tout chevalier de bronze soit-il.

Le Phénix venait d'éveiller sa colère, et ils allaient tous s'en mordre les doigts. Le Grand Pope se le jura.


Bonsoir !

Ouf, ça fait des mois qu'il était attendu, celui-là… mais j'ai une bonne excuse ! Je crois… À vous d'en juger :

J'attendais un retour de la bêta lecture qui n'est jamais arrivé. Donc, si vous rencontrez des problèmes de fautes, de répétitions ou de "chapitre à revoir parce que, franchement, c'est pas ouf"... Bah, déjà, 'faut que je change de hobby et, ensuite, c'est pas sur moi qu'il faut râler mais sur celui qui faisait la bêta-lecture.

Du coup, j'ai plus de bêta-lecteur, ce qui rendra chaque parution plus stressante.

La joie.

Sinon, que pensez-vous de la fin de cette Maison ? J'ai galéré à trouver comment terminer le combat (et, si c'est nul, dites-moi, vraiment) et je galère encore plus à continuer l'ascension. Le truc, c'est qu'ils passent beaucoup de temps à courir dans des escaliers et j'ai peur que cela soit redondant alors, pour le coup, je suis très fortement bloqué. Du coup, le chapitre 20 n'arrivera pas tout de suite…
(Surtout que je me suis encore lancé dans une nouvelle histoire… Je sais, je suis incorrigible.)

Bref, je vais faire de mon mieux pour avancer sur le chapitre 20. N'hésitez pas à me donner votre avis sur ce chapitre-ci en review pour m'encourager. Ça me boost vraiment de les lire, donc n'hésitez pas.

Je vous dis à la prochaine (je ne sais pas quand), salut !