Il l'avait suivi.

Pas la peine de le regarder comme ça, OK ?
Ace voulait de tout son cœur rester avec Luffy.
Poing Ardent avait envisagé de suivre Newgate.
Mais sa curiosité maladive, sa méfiance et un petit quelque chose qu'il décida de rejeter sur son appartenance présente à la caste angélique gardienne, lui soufflait qu'il pouvait être intéressant de suivre ce Baggy.

L'homme, ainsi, fut suivi par le Second Commandant à travers les couloirs de l'aile réservée aux appartements des gradés jusqu'à une sortie débouchant sur le second port intérieur de la base, où Ace pu apercevoir le Thousand Merry dans l'une des allées à l'opposé. Dû à l'immense espace (tous les navires des Grands Corsaires, agents spéciaux, vice-amiraux et amiraux présents étaient abrité ici lorsqu'ils logaient au QG), il ne repéra Robin et Franky que grâce aux couleurs éclatantes de leurs chevelure.
De de là où il était, il lui semblait que Robin s'amusait à se balancer avec l'aide d'une balançoire composée de ses bras, tandis que Franky, juché sur un échafaudage, était avachi sur lui-même et donnait de mous coups de marteau sur la coque.

Détournant le regard, il failli foncer dans un Baggy à l'arrêt devant un vaisseau aux voiles repliées, et dont s'échappait une rumeur confuse, comme si l'équipage était toujours à bord. Baggy poussa un sifflement long, puis trois brefs, un son clair et puissant qui se répercuta dans tout le port.
La rumeur se tut un moment, puis plusieurs bruits de pas se firent entendre, presque une cavalcade, et de nombreuses têtes firent leur apparition au-dessus du bastingage.

Ok, donc l'équipage était vraiment encore à bord. Au lieu de profiter d'être sur la terre ferme.

Les chuchotements qui avaient repris en fixant l'amiral aux cheveux bleus se stoppèrent soudainement quand claquèrent des sons de pas sur le pont.
Un homme se détacha des autres en lançant une échelle de corde qui atterrit devant Baggy. Ce dernier la contempla un instant, et un ricanement se fit entendre, qui se coupa net quand Baggy laissa tomber à terre son manteau impeccable d'Amiral pour ensuite se détacher de ses mains et de ses pieds et les laisser grimper seuls, lui restant a flotter en bas.
Il ne rattrapa ses membres que lorsque les mains agrippèrent le rebord, et se recolla sur le pont, avec une sorte de grâce solennelle.

-Frimeur, s'amusa Ace, qui avait sorti ses ailes en grommelant pour rejoindre le pont.

L'Amiral esquissa un hochement de tête à l'adresse de celui qui avait lancé l'échelle.

-Merci Beckman, j'aurais moyennement apprécié de rencontrer ton chef en lévitant parce que j'avais laissé mes pieds en bas.

-Le mariole est pas mon chef. Je le suis parce que nous avons des intérêts communs. Point.

Ace cligna des yeux face au chauve mâchonnant un bâton de sucette qui se tenait devant lui, mais n'eut pas de réaction exagéré.

Si je continue à réagir de façon stupéfaite à chaque fois, je vais avoir l'air con.
Auprès de qui ?
Ta gueule.

Le bleuté se contenta de sourire face à l'attitude de Beckman.

-Bien sûr. Cela n'entame en rien ma gratitude, sois-en assuré.

-Ta gratitude, tu peux te la foutre au cul, Amiral.

Une silhouette svelte se détacha de derrière le mât principal, et Shanks entra en scène.
L'attitude de l'équipage évolua en se nuançant, et une ambiance mêlée de malaise, de ressentiment et de crainte respectueuse s'éleva et se mit à flotter au-dessus du regroupement.
Le genre de sentiments qui s'échappent de subordonnés souvent peu recommandables, qui n'apprécient pas forcément leur leader, mais qui ont eu des preuves suffisantes des capacités de ce dernier pour les pousser à rester sous son autorité, l'autorité d'une figure qu'ils considéraient comme pas tout à fait humaine.

L'homme aux cheveux roux éclatants mais filasses, reliés lâchement par un lacet de cuir sur une épaule, avait carrément, à la place de sa triple cicatrice à l'œil gauche, un trou, un néant, un orbite vide, summum de l'horreur représentée sur son corps à l'aide de cicatrices diverses : des lacérations faites au couteau qui se profilaient sur son torse, qu'on ne devinait sous sa chemise sale que grâce à leur apparition jusque sur le cou; des perforations par balle, à divers endroit, mais dont la plus importante avait emportés un morceau de son oreille droite; et de multiples brûlures sur les bras, dont l'un d'eux se terminait par une prothèse de métal noire en guise de main.

Là, Ace avait amplement le droit, et même l'obligation, de se figer, cette fois-ci plus d'une stupeur tel que l'on en ressent en voyant une personne estimée et appréciée défigurée à un tel point, que d'une stupeur dans le genre Marco ou Law.

L'image mentale qu'il avait surpris dans l'esprit de son double était pourtant... bien plus attrayante !
Il ne pouvait évidemment pas savoir que le Shanks qu'il avait vu à ce moment là était une représentation que le fils de l'ancien Chef d'Etat Major des Armées s'était créé à partir d'une photo du roux enfant sur laquelle il était tombé, et qu'il avait tenté d'imaginer à l'âge adulte sans toutes les cicatrices.

-Foutez-moi le camp du pont, bande de glands, gronda Shanks d'une voix rauque, avant de ramener son œil sur l'invité (clairement indésirable vu la contraction de sa mâchoire) qui avait cessé de sourire pour le regarder de façon neutre.

Pour autant, l'attitude du Grand Corsaire sembla se crisper un peu plus et il se détourna sans rien dire, avançant à grands pas, sachant que l'Amiral allait le suivre même si il le lui interdisait.

Ace ne connaissant ni l'un ni l'autre des deux hommes depuis assez longtemps, avait manqué ainsi la raison de la crispation du propriétaire du bateau : une lueur de tristesse et de culpabilité que ce dernier avait saisi dans les yeux des son ancien nakama aux cheveux bleus

-Que me vaut l'immense honneur et la grande joie de voir le plus intègre des Amiraux de la Marine rendre visite au plus détesté des Grands Corsaires sur son navire ? lança Shanks en se laissant tomber lourdement en arrière sur sa couchette.

Le seul siège de la pièce étant occupé par une pile de vêtement et cartes indistincts, Baggy resta debout, de même que Ace, qui ne se sentait pas assez à l'aise pour se permettre de s'asseoir en présence de l'homme aux multiples cicatrices qui évoluait beaucoup trop près de lui.

-Deuxième, lacha Baggy après un court silence hésitant.

Shanks haussa un sourcils - CELUI AU-DESSUS DE L'ORBITE VIDE, BON SANG ! (Ace était sûr qu'il savait à quel point c'était stressant et effrayant, et qu'il en jouait) -, mais il n'ouvrit pas la bouche, laissant à l'Amiral le soin de poursuivre.

Ce qu'il ne fit pas.
Et Ace se retrouva le témoin déplacé de l'échange de regard entre les deux hommes, aucun des deux ne voulant céder.

Finalement, le bleuté soupira et ferma les paupières.

-Dans les sondages, Kuma reste le moins aimé, tu le sais.

Shanks eut le sourire narquois de ceux qui gagnent une petite compétition idiote.

-Wow, tu sais parler aux hommes, y a pas à dire ! D'abord, "le plus détesté" et "le moins aimé", ce n'est pas la même chose, railla-t-il avant de se rembrunir. Et je ne vais pas avoir cette conversation une nouvelle fois. Si les équipages ne votaient pas chacun pour leur capitaine, et que Kuma ne bossait pas en solitaire, je serais sans aucun doute à sa place.

-C'est moi qui ne vais pas avoir cette conversation avec toi une nouvelle fois, répondit l'autre d'une voix à mi-chemin entre l'adulte parlant à un enfant et l'exaspération. Rien n'oblige les équipages à voter pour leur capitaine. Ils le font parce qu'ils le veulent. Ton équipage t'apprécie sans doute plus que tu ne le crois. D'ailleurs...

Nouvelle hésitation.

Ace, lui, était fixé sur les évènements.
Il n'était peut-être pas toujours le plus diplomatique ou observateur des hommes, et ça n'était pas un euphémisme de le dire.
Mais il était toujours le Second Commandant de Barbe-Blanche (la petite voix de Thatch lui souffla que vu leur situation actuelle à tous de morts - même plus ou moins suspendue - remettait peut-être certains titre en question, mais il la fit taire), et en tant que tel, un pirate capable de se rendre compte de quand certaines situations étaient compliqués/tendues/dangereuses.
Et Baggy lui donnait un peu l'impression d'être face à un animal sauvage avec lequel il aurait été élevé, puis séparé : il lui parlait avec une affection certaine mais en gardant une certaine distance pour être sûr que le côté sauvage ne s'en prendrait pas à lui.

-... vaudrait mieux pour eux de descendre, au lieu de rester sur ce navire chaque fois que vous revenez ici ? avait entre-temps repris l'Amiral.

Shanks ferma la paupière avec un reniflement et un rictus.

-Ben voyons. Alors, pour répondre à plusieurs remarques stupides que tu as faites dans les dernières minutes, laisse-moi te rafraichir ta mémoire pleine d'air, le puzzle humain. Je n'ai pas d'équipage, comme tu dis. Au mieux, j'ai une bande organisée. J'ai récupéré les plus déchirés et teigneux, acariâtres et mauvais, fonceurs et violents, de tous les éléments de la Marine. Pendant que tu t'élevais dans la lumière de notre mentor bien aimé, moi, j'ai raclé le fond de cette merveilleuse et juste institution. Je les ai réunis, parfois par la force, parfois en leur montrant quels seraient leurs intérêt à rejoindre l'égide d'un Grand Corsaire, comme pour Beckman. La plupart sont venus pour avoir l'occasion de se défouler, comme des pirates, tout en restant dans la loi. Et toi-

Portgas avait déjà été gagné de frissons en entendant le récit du recrutement de cette bande que le roux avait récupéré, mais, absorbé comme il était par le rythme de parole pourtant calme de l'homme, il sursauta lorsqu'il se redressa violemment en lançant une lame vers le cou de Baggy.
Ce dernier ne l'esquiva que parce qu'il détacha sa tête de son corps, et Shanks se réinstalla confortablement sur sa couche, comme si de rien n'était.

-Toi, tu me proposes de les laisser se balader un peu partout à terre ? Tu dis qu'ils m'apprécient ? Désolé, mon gars, mais je ne suis pas capable de me faire respecter et aimer juste en existant, comme toi. Ils ne respectent que ma force violente, cruelle, ils me craignent.

C'était juste mon imagination ou il y avait de l'amertume dans sa voix ?

-Shanks, fit Baggy, prononçant le nom du borgne pour la première fois. Pourquoi tu as choisi tout ça ?

Un silence lui répondit, ou plus exactement, les froissements du tissu quand l'interrogé se roula sur le côté sans répondre.

-Je t'ai demandé de venir avec moi dans le Nouveau Monde après la mort de Roger, insista Baggy. Je t'ai supplié.

Sa voix eut un trémolo quand il insista sur le dernier mot, et il dut inspirer profondément pour reprendre, la voix toujours chargée, et même de plus en plus.

-Tu as accepté ! Et le jour du départ, tu n'étais pas là. Quand je t'ai appelé par escargophone, tu n'as jamais répondu. En deux ans ! Et à mon retour, tu n'étais pas là, et c'est à Luffy et ses frères qu'est revenue le rôle de m'annoncer que tu étais devenu un Grand Corsaire. Tu n'as pas le droit de me reprocher quoi que ce soit !

-BIEN SÛR QUE SI ! rugit Shanks, bien qu'il ne bougea pas d'un pouce. Si j'avais mangé ce Fruit du Démon, j'aurais pu éviter toute ses blessures. Tu as grandi avec un large avantage depuis qu'on est mousse, et tu n'as pas eu à devenir ado, puis adulte, avec de plus en plus de cicatrices ! Et le chapeau, bordel ! Tu as donné le chapeau de Roger à un gamin ! A Monkey D Luffy !

Une lueur meurtrière s'alluma dans le regard de Baggy, ainsi que dans celui de Ace, avant que l'information complète ne lui arrive totalement au cerveau.

Attends... le chapeau de paille appartenait à Roger ? Ca veut dire que dans notre monde... le chapeau que Luffy a hérité de Shanks... il l'avait eu de ce type ?

Il n'eut pas vraiment le temps de sortir de son choc que la voix de Baggy, grondante et furieuse, prononçant le nom de son petit frère, le força à se raccrocher à ce qu'il se passait.
Le bleu venait de reprocher à Shanks de haïr un gosse innocent du meurtre de Roger à cause de son grand-père, et l'autre avait répliqué un "Ne te fais pas plus stupide que tu ne l'ait !".

-J'ai gardé un œil sur ton protégé pendant ton absence, teme, ricana-t-il, fier de son trait d'humour.

-Alors c'est quoi le problème avec Luffy ?! s'énerva l'Amiral.

-TU NE M'EN AS PAS PARLE !

Le son du vent inexistant fut la seule chose que les vivants purent ensuite entendre, puisqu'il ne pouvait pas entendre le "Ah, merde", que lâcha Ace, qui commençait à maudire son espèce d'intuition qui lui avait dit de suivre Baggy;
Non seulement il n'avait rien appris sur le cheeseburger au miel, mais en plus il se sentait toujours plus mal à l'aise.
Et en plus de la tension irrésolue qui existait entre les deux hommes qu'il se prenait en pleine gueule, il devait aussi se ramasser des révélations sur sa propre vie - enfin, celle de Luffy, mais pour lui c'était presque la même chose.

-Tu m'aurais demandé, je t'aurais dit que c'était une bonne idée, qu'il me semblait avoir un certain potentiel, finit par lâcher le roux. Mais tu ne m'as pas consulté, comme si mon avis dans ce qui concernait les propriétés de Roger, son héritage, ne me concernait pas tout autant que toi.

Le regard de Baggy vacilla et s'emplit d'une peine pure - et Ace la reconnut pour l'avoir ressentit lorsqu'il avait été confronté à Sabo découvrant sa mort.

-Shanks, je- commença le bleuté en avançant vers le couchage et la silhouette recroquevillée dessus, un bras à demi tendu.

-Ne me touche pas !

...

-S'il te plait, Baggy, ne me touche pas.

Alors il ne le fit pas.
Il se contenta de s'asseoir sur le bord du lit, à quelque centimètres seulement du corps qui lui tournait le dos, mais sans le toucher.
La distance était parfaite, comme si il y était habitué.
Comme si il respectait une vieille promesse, un des derniers vestiges d'une vieille relation.

Le silence passa de lourd à plus détendu, presque intime.
Pourtant, il n'y eut pas le moindre geste, la moindre parole d'échangée.

Ace, limite rougissant, qui évitait de regarder les deux hommes, finit par commencer à essayer de sortir de la pièce avant d'entendre un truc intéressant.

Un nom qu'il haïssait ici.

-Les hommes de Luffy n'ont pas réussi à faire parler Hoop.

-Hoop ?

-Tu es déjà au courant, je le sais.

-Humpf. Et donc ? C'est pour ça que tu venais à l'origine ? Pour me confirmer de vive voix que les gosses n'ont pas étaient capables de faire ce vieil enfoiré de mer-

-Je veux que ce soit toi qui dirige son interrogation au QG.

Shanks se redressa lentement et tourna un visage à mi-chemin entre un gamin qui vient de recevoir ses cadeaux de Noël et un carnivore devant une pièce de viande sanguinolent.

-Oh bon sang. Bag's, je pourrais t'embrasser.

-EVITE ! s'époumona Ace alors que le bleuté esquissait un demi-sourire amusé.

-Je te laisse préparer de quoi l'interroger ?

-Pas la peine, je me suffis à moi-même, déclara le Roux avant de sortir de la pièce en criant. T'INQUIETES, J'EMBRASSERAIS PAPY POUR TOI !

-C'est ça idiot. Bon, maintenant...

Baggy se tourna vers Ace.

-Désolé pour la scène, tu n'avais vraiment pas l'air à l'aise.

-Offf, t'inquiètes, ricana nerveusement Poing Ardent. Rien au monde ne pourra surprendre la fois où j'ai surpris presque au lit Izo et-

Il se stoppa net.
Il se mit à pâlir.

-Et maintenant, pourrais-tu m'expliquer comment il se fait que je semble être le seul à être capable de te voir, mystérieux et étrange deuxième Ace ?


NDA : Voici voilà, le chapitre de septembre !

Pas de grande avancée dans l'enquête en elle-même, mais j'avais envie de travailler sur les personnages de Shanks et Baggy, ainsi que leur relation, dans ce monde inversé, qui me trottaient en tête depuis un bon moment !

J'ai même une bonne partie de leur backstory commune en tête, dont vous avez pu voir certains éléments !

J'aurais peut-être l'occasion de la raconter dans un chapitre spécial.

Et puis, quand même, je vous laisse sur du croustillant, nan ?

Hin hin hin !

On se revoit en octobre !

PS : J'espère que vous avez passé une bonne rentrée !

La mienne n'a pas commencé dans l'idéal, mais au final je suis assez satisfaite !

A la maison, par contre c'est plus compliqué...