23. Des Inconnus à Drakeshaugh.
Henry et James avaient un comportement exemplaire et écoutaient attentivement mes instructions. J'essayais de rendre les entraînements et les exercices amusants pour eux, et cela semblait fonctionner. Ils essayaient de se surpasser l'un l'autre, mais ils passaient également un bon moment, cela se voyait. C'était un plaisir de leur apprendre et c'était tellement plus simple que de gérer Henry tout seul.
Jusqu'à la fin de la session, quand je donnais aux garçons du temps pour jouer, je fus seule. Ginny et Mike étaient bloqués dans le petit bain avec Lily, Annie et Al. Cela me laissa tout mon temps pour méditer sur la remarque de Ginny à propos des secrets. Il me semblait qu'elle avait tout simplement admit qu'elle, et par conséquent Harry, nous cachaient des choses.
Je me souvins que Harry avait déjà reconnu que son travail était couvert par l'Accord des Secrets Officiels. Il ne devrait probablement même pas parler à Ginny de certaines choses dont il s'occupait, bien que je les connaisse depuis assez longtemps pour savoir qu'ils partageaient tout.
Cela importait-il vraiment s'ils avaient des secrets, me demandais-je ? Nos enfants s'entendaient bien. Tout comme, je le pensais, Ginny et moi. Elle nous avait invité à revenir à Drakeshaugh pour le dîner ce soir-même. Si elle ne nous appréciait pas, elle aurait trouvé une excuse et ne serait même pas venu nager. Si James avait insisté – comme je savais que Henry l'aurait fait – elle aurait même pu trouver une excuse pour que James seul vienne avec nous.
Je me maudis de mon éternelle insécurité. Mike avait toujours dit que j'étais une fille qui voyait le verre à moitié vide.
Nous trouvions nos marques, me rassurais-je. Les sorties du samedi à la piscine, qui pendant un certain temps avaient été un incontournable du week-end des seuls Charlton se transformaient, semblait-il, en un événement Charlton/Potter. James semblait clairement s'amuser dans l'eau. Il devenait de plus en plus confiant et Al était impatient de rejoindre les grands garçons.
"Vous vous débrouillez vraiment bien tous les deux," leur dis-je lorsque notre session de natation toucha à sa fin. Après nous être séchés et changés, nous retournâmes à nos voitures.
"Qu'est-ce qu'y a pour le thé, s'il vous plaît, Maman de James ?" demanda Henry pendant que nous traversions le parking.
"Le thé ?" demanda avec inquiétude Ginny. "J'ai préparé un dîner, Henry. J'ai mis un ragoût du Lancashire au four. J'espère que tu aimeras."
"C'est trop bon," dit James à Henry.
"Thé et dîner sont des termes interchangeables pour le repas du soir, Ginny," expliquais-je. "Je pense que c'est un truc du nord, mais je n'en suis pas sûre. Crois-moi, si tu essayais de servir à Henry un 'grand thé' fait de sandwichs au concombre, de gâteaux et d'une tasse de thé Darjeeling, il ne serait pas content."
"Moi aime tasse de thé'é'des gâteaux," nous assura avec empressement Annie. Son père sourit à ces mots, ouvrit son coffre, prit nos sacs de piscine et les mit tous dans le coffre de sa voiture.
"Allez, viendez ma bande," annonça Mike en refermant le coffre. "Plus vite nous serons à Drakeshaugh, plus vite nous mangerons." Les garçons trottinèrent avec obéissance jusqu'à la voiture de Mike. J'allais le réprimander, mais Ginny croisa mon regard et me fit un clin d'œil.
"Ce n'est pas vrai," dit sévèrement Ginny. "Le ragoût sera prêt à cinq heures et demi et pas avant." Elle l'admonesta d'un geste de l'index. "La bonne nourriture ne peut pas être pressée, Mike !"
"Désolé Ginny," dit-il avec inquiétude.
Je ris de son malaise.
"Est-ce que vous vous moquez de moi, toutes les deux ?" demanda-t-il.
"Peut-être," sourit Ginny. "Mais si votre Henry est comme mon James, alors il te prendra au mot et te demandera 'est-ce que le repas est prêt' sans interruption jusqu'à ce que ce soit enfin le cas."
"C'est pas faux," dit Mike en souriant. "C'était probablement aussi trahir mes propres espoirs. À tout à l'heure à Drakeshaugh." Il monta dans sa voiture et Ginny et moi embarquâmes dans la mienne.
"Merci pour tout, Jacqui," dit Ginny en quittant notre place de stationnement. "Les enfants s'attendent à voir leur père le week-end et moi aussi. Malheureusement, je crains qu'on ne le voie pas beaucoup dans les prochains jours. Ils étaient tous excités de cette sortie à la piscine, même Lily donc, merci d'avoir rendu ça possible."
"Mici," confirma Lily derrière nous.
"Annie aime a piscine et tout," ajouta Annie.
"Vraiment de rien, Lily et c'est bien vrai, Annie," dis-je avant de me retourner vers Ginny. "Ce doit être difficile pour toi," observais-je en reculant hors de la place de parking. "Au moins Mike garde des horaires à peu près réguliers. Est-ce que Harry doit souvent travailler les week-ends ou rester travailler toute la nuit ?"
"C'est très rare en vérité," me dit Ginny. "Avant qu'on soit marié et avant qu'il soit promu, c'était différent il était souvent envoyé ça ou là sans préavis. Mais même à cette époque on avait une règle, pas plus de deux nuits d'absence de la maison. Heureusement, les choses sont bien plus calmes ces temps-ci. Les grosses affaires qui requièrent toute son attention, comme celle-ci, sont rares, Dieu merci."
"Hmmm." J'indiquais d'un son que je l'avais entendue et comprise, démarrais le CD de comptines et nous commençâmes notre chemin de retour vers Drakeshaugh. Durant les quelques premiers kilomètres, alors que nous traversions Alnwick, Ginny ne dit rien. Je vérifiais dans le miroir que Mike nous suivait toujours. C'était le cas, évidemment. Nous traversions les landes quand les filles, qui avaient discuté joyeusement à l'arrière de ma voiture, se turent. Quand elles le firent, Ginny parla.
"Harry pense que Gaheris Robards a été enlevé ou tué," dit-elle doucement. "Ce n'est paru dans aucun journal, Jacqui, mais toutes les victimes avaient des marques de morsures sur elles, des morsures de loup. L'équipe de Harry a tout de même réussi à identifier le loup à partir des traces de morsures et de quelques poils."
"Un vrai loup, et ils l'ont trouvé ?" Je secouais la tête en m'entendant. Ma stupéfaction me faisait parler comme si j'avais inhalé de l'hélium.
"C'était un loup empaillé, mort depuis longtemps. Et il était dans le musée où Robards était conservateur. Après le deuxième meurtre, tout semblait indiquer que Robards était impliqué. C'est un veuf sans enfants qui vit seul et il n'avait pas d'alibi pour les meurtres. Mais Harry n'était pas convaincu. Ça n'a pas eu d'importance pour ses chefs…" Elle marqua une pause. "Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça, Jacqui, s'il te plaît n'en parle à personne d'autre."
"Je ne le ferais pas," promis-je. "Même pas à Mike, si tu ne le veux pas."
"Mieux vaut pas," dit Ginny. Son ton devint confident. "Je discuterais de ça avec Hermione normalement, mais Ron l'a emmené à Marrakech pour quatre jours, juste tous les deux. C'était son anniversaire, ses trente ans, il y a quelques semaines. Rosie et Hugo ont déjà passé deux jours avec les parents d'Hermione et maintenant ils passent deux jours avec les miens."
"Marrakech, comme c'est exotique," dis-je.
"C'était un cadeau d'anniversaire surprise. Hermione n'en savait rien jusqu'à mercredi soir. Ils sont partis tôt jeudi matin."
"C'est si romantique," dis-je mélancoliquement.
"C'est surtout sidérant," dit Ginny. Je pouvais entendre l'amusement dans sa voix. "Romantique n'est pas un terme qui vient immédiatement en tête quand on pense à Ron."
"Tu te confies à Hermione. Elle et toi êtes proches ?" demandais-je.
"Oui," admit Ginny. "Elle –et Luna– sont probablement mes deux premières vraies amies. Mais Luna aussi est absente et Hermione ne sait pas ce qui s'est passé au cours des derniers jours. Ron va essayer de la tenir à l'écart des journaux, parce que c'est le seul moyen d'être sûr qu'elle se détende."
"Un loup empaillé," murmurais-je pensivement, tout en me demandant comment Hermione, ou Luna, gérerait les confidences de Ginny.
Hermione Weasley, du peu que j'avais vu d'elle, semblait être une femme intense, intelligente et inquisitive. Il était certain que, si Ginny discutait de l'affaire avec elle plutôt que moi, Hermione lui poserait toutes sortes de questions étranges. Les théories de Luna, j'en étais également convaincue, tourneraient certainement autour de l'idée que les loups-garous existent. Je souris intérieurement mais, comme je n'étais ni aussi directe qu'Hermione ni aussi excentrique que Luna, je restais silencieuse.
"Le loup empaillé paraît ridicule, n'est-ce pas ?" observa Ginny.
"Tout dans cette affaire est bizarre," dis-je. "À cause de la nature des meurtres, une mort à chaque pleine lune, la police et les journaux ont commencé par supposer qu'ils avaient affaire à un tueur en série. Un lunatique, avec l'accent sur le luna." Réalisant ce que j'avais dit, j'ajoutais hâtivement. "Par rapport à la lune, pas à ta Luna !"
"Je sais ce que tu voulais dire," me rassura Ginny.
"Mais les victimes ont été mordues par un faux loup, ce qui est bizarre," poursuivis-je. "Et puis il y a eu ces exigences, qui étaient encore plus bizarres, si c'était possible. 'Libérez Greyback !' Qu'est-ce que ça veut même dire ? Ça me fait penser ! Depuis le week-end où on s'est rencontré pour la première fois, il n'y a plus eu aucune mention de ce Greyback, qui qu'il soit. Ça fait un mois qu'iul n'a pas été mentionné. Je me demande pourquoi. C'est comme si le pays entier avait tout oublié de lui. Est-ce que les chefs de Harry font simplement en sorte de tenir ce nom hors des journaux ?"
Ginny ne dit rien. Il me semblait qu'elle attendait de voir à quoi d'autre j'allais aboutir.
"L'incident avec Greyback m'a fait me demander si quelqu'un n'utilisait pas les meurtres en série pour un chantage ou pour du terrorisme," dis-je," ce qui est très étrange ! Et même si c'était vrai, pourquoi subitement tuer deux personnes au lieu d'une seule ? Dominer deux jeunes n'a pas dû être facile. Et alors pourquoi faire accuser un vieux conservateur de musée? Peut-être que les victimes n'ont pas d'importance, peut-être que le tueur a une dent contre Robards et essaye de lui faire porter le chapeau."
"C'est aussi ce que pensent les chefs de Harry ." Le soulagement dans la voix de Ginny était évident. "Ils ont mis la majorité du personnel de Harry sur la recherche des ennemis de Robards."
"Mais Robards a disparu, pourquoi ? Soit Harry a tort, et il est le tueur, soit il est mort," dis-je alors qu'une seconde pensée arrivait comme une déferlante. "Mais s'il est mort, alors le tueur n'a plus personne à faire accuser, donc pourquoi ce jeune couple a-t-il été tué ? L'implication de Robards doit être une coïncidence et le tueur l'a enlevé, ou l'a tué, pour détourner l'attention de tout le monde, pour faire penser à tout le monde qu'il est le tueur."
Ginny soupira. "C'est ce que Harry a dit lui aussi. Il s'est disputé avec son chef à ce sujet. J'espère que Kingsley aura raison, parce que ça signifierait qu'on arrive au bout de tout ça. Mais c'est un espoir ridicule ! Je suis presque certaine que Harry a raison il voit généralement juste pour ce genre de choses. C'est agréable de voir quelqu'un être d'accord avec nous."
"Je lis beaucoup de romans policiers, Ginny," admis-je. "Et je regarde aussi beaucoup de séries criminelles à la télévision. Mais je ne suis pas une experte, donc tu ferais mieux de prendre tout ce que je dis avec des pincettes. J'en sais assez pour savoir que 'Meurtres en Sommeil' est lugubre et irréaliste, mais j'apprécie quand même de la regarder. Je pense que c'est l'intrigue qui me plaît dans les séries criminelles et l'affaire de Harry est certainement une intrigue." Je ris de moi-même. "Peut-être que Grace Foley pourrait vous donner un aperçu de l'esprit du tueur," suggérais-je.
"Qui est Grace Foley ?" demanda sérieusement Ginny.
"Désolée Ginny, c'est un personnage fictif, une psychologue médico-légale, je crois qu'ils la nomment," expliquais-je. "J'oublie que tu n'as pas de télé."
"Qu'est-ce que tu en penses ?" demanda Ginny.
Je haussais les épaules. "Je ferais de mon mieux pour théoriser ça pour toi, mais je ne suis pas une experte." Je marquais une pause et réfléchis avant de poursuivre. "C'est le pourquoi, n'est-ce pas ? Harry sait que les victimes ont été tuées et comment elles ont été tuées. Le motif est la clef ! Sans lui, il ne pourra pas découvrir qui il recherche." Je m'arrêtais et m'admonestais doucement. "Regarde moi tu pourrais croire que je sais de quoi je parle."
"Continue, je t'en prie," dit Ginny. "Annie et Lily se sont endormies. Nous n'aurons probablement pas d'autre chance de discuter."
Je jetais un coup d'œil dans le rétroviseur et réalisais que Ginny avait raison la piscine avait épuisé nos filles. J'éteignis le disque de comptines.
"D'accord," dis-je. "Si je dois jouer les détectives, voici mes questions pour Harry. Pourquoi un loup ? Pourquoi diable quiconque déciderait de tuer quelqu'un pour ensuite essayer de faire croire qu'un loup l'a fait une nuit de pleine lune ?"
"Bonne question."
"Pourquoi choisir ces victimes en particulier ? Ce n'est pas comme si le tueur s'en prenait aux blondes ou aux sans-abris."
"Je peux répondre à celle-ci. C'est simplement circonstanciel. Chaque victime traversait à pied ce quartier de Sheffield le soir où ils ont été enlevés et tués. Une fois que l'équipe de Harry a découvert qu'ils avaient été tués ailleurs, ils ont commencé à essayer de voir si les deux premières victimes avaient quoi que ce soit en commun. Malheureusement, il a fallu que ce pauvre jeune couple disparaisse, il y a deux jours, pour que Dennis et Bobbie aient assez d'information pour comprendre que les quatre victimes étaient toutes passées dans la même zone. C'est à ce moment-là qu'ils ont commencé à rechercher sa base d'opération," me dit Ginny.
"Donc, vous avez trouvé la zone de prédation du tueur puis son repaire. Je me demande ce qu'il va faire maintenant que sa base a été découverte. Est-ce qu'il va aller ailleurs ? Ou est-ce que c'est le seul quartier de Sheffield où il se sent en sécurité ? Enlever quelqu'un ne doit pas être facile. Sûrement, il doit être du coin ?" demandais-je. "Arrête-moi si je t'ennuie ou si je digresse, Ginny. Je pourrais spéculer pendant des heures."
"Tu t'en sors bien', m'assura-t-elle.
"Et quid de ce mystérieux Greyback ?" demandais-je. "Comme je l'ai dit, il n'a plus été mentionné récemment. Même s'il existe, je ne pense pas que le gouvernement le libérerait. Mais pourquoi est-ce que le tueur voudrait le faire libérer ? Est-ce que le tueur est un ami de Greyback ?"
"Autant que Harry le sache, non," dit Ginny. "Les 'complices connus' de Greyback sont en prison ou mort."
"Donc Greyback existe !" dis-je. "Et il est en prison. Qu'est-ce qu'il a fait ?"
"Il a tué des gens," dit Ginny. "Mais ne dis à personne que je te l'ai dit. Il est… Enfin, si tu cherches ce nom, ou ses crimes, tu ne trouveras rien. Tout a été, euh… classifié."
Je rangeais cet élément d'information très soigneusement.
"Peut-être qu'un membre de l'une des familles des victimes le veut hors de prison. Peut-être que cette personne veut que Greyback soit libéré pour pouvoir le tuer. Certaines personnes croient toujours en la peine de mort, œil pour œil. Ou est-ce que je suis stupide ?"
"Je ne l'espère pas," dit fermement Ginny. "Harry vient justement de mettre une équipe là-dessus aussi. Malheureusement, Greyback a tué plusieurs personnes."
Je ne répondis pas, parce que nous avions atteint le croisement avec Wooler Road et que je devais me concentrer pour traverser la route principale. J'avais juste négocié l'intersection quand Annie se réveilla.
"On va touzours Drake-soff," demanda-t-elle.
"C'est bien ça," lui dit Ginny. "Vous venez dîner à Drakeshaugh. Ça te va ?"
"Youpi," confirma ma fille. "Bien. On chante."
"Qu'est-ce que tu veux chanter ?" demanda Ginny.
Annie ne répondit pas elle se mit tout simplement à chanter : 'Bobby Shafto est parti en mer, Des boucles d'argent aux genoux…', et réveilla Lily.
Par chance, Lily ne fut pas perturbée par les hurlements de ma fille et elle, Ginny et moi chantâmes sur tout le trajet passant à travers Rothbury et Thropton. Curieusement, ni Ginny ni sa fille ne semblaient connaître la plupart des chansons que nous chantions.
"Presque à la maison," dit joyeusement Annie quand nous quittâmes Elsdon Road. Elle contemplait les Cheviots, qui étaient à notre gauche.
"Maison," approuva Lily.
Je venais juste de négocier 'les virages', l'endroit désormais imprimé dans mon esprit comme le point où mon pneu avait explosé, quand je vis une femme sur la route devant moi. Elle portait un jean, des bottes de cow-boy et une doudoune rouge vif avec la capuche remontée. Elle marchait, stupidement, du côté gauche de la route, le dos au trafic. Elle boitait aussi légèrement. D'après sa démarche lourde, il me semblait que je regardais quelqu'un qui avait marché très longtemps.
"D'où diable est-ce qu'elle arrive ?" me demandais-je à haute voix en me décalant pour la dépasser.
"J'essayais d'avoir un aperçu d'elle en la dépassant mais n'y parvint pas. Ginny se tourna de côté sur son siège, se pencha en arrière et regarda attentivement l'inconnue quand nous la passâmes.
"Elle est assez jeune," dit Ginny. "À peine la vingtaine, je dirais. Mais je ne la reconnais pas."
"Ce n'est pas étonnant," dis-je. "Elle est bien trop jeune pour avoir des enfants à l'école. Je me demande où elle va et d'où elle vient. Mon esprit se mit à surchauffer et je commençais à spéculer.
"Qui sait," dit Ginny en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule. "Mike l'a aussi dépassée."
"Il lui aurait offert de l'avancer, s'il avait eu la place," dis-je. "Et à la façon dont les sièges sont placés dans sa voiture, elle aurait eu à s'encastrer entre Henry et James."
"Ce n'est pas une bonne idée de se mettre entre Henry et James," observa Ginny.
Je ris et hochais la tête. "Comme larrons en foire," approuvais-je.
Ginny regarda à nouveau par-dessus son épaule.
"Je suis sûre qu'elle ira bien, Ginny," dis-je d'un ton rassurant. "Le bus de Newcastle s'arrête à Thropton. Elle est probablement du coin, elle marche simplement les quelques derniers kilomètres jusqu'à la maison. Je ne connais pas tout le monde dans la vallée. En fait, à part nos voisins immédiats, je ne connais vraiment aucune famille sans enfants. Je suppose que beaucoup d'entre elles ont des enfants, mais qui ont quitté la maison."
"Donc tu crois que c'est probablement une locale qui vient rendre visite à ses parents ?" demanda Ginny.
"Qu'est-ce que ça pourrait être d'autre ? On a quelques randonneurs et quelques vététistes, à cette période de l'année, mais elle n'était pas habillée pour marcher."
Il ne nous fallut pas longtemps pour arriver à Drakeshaugh. Ginny sortit de la voiture et ouvrit la barrière, puis me fit signe d'avancer. Elle attendit que Mike suive avant de refermer la barrière. Mike me dépassa et continua vers Drakeshaugh tandis que Ginny courrait pour me rejoindre.
Le temps que nous atteignions la cour, Mike avait déjà libéré les garçons de sa voiture. Henry, James et Al étaient attroupés près de la porte de la cuisine, sans aucun doute préparant quelque chose. Mike portait les sacs de Ginny et hésitait maladroitement à mi-chemin entre la porte principale et celle de la cuisine.
"Cuisine," lança joyeusement Ginny en soulevant Lily hors de son siège. Je venais de placer Annie sur le sol quand les trois garçons s'approchèrent de moi. Henry prit les devants.
"S'qu'on peut aller jouer dans l'forêt ?" demanda-t-il. Je regardais Ginny. Elle hocha la tête.
"É moi," demanda Annie.
"Moi, moi," couina Lily.
"Je dois aller vérifier le dîner," Lily," dit Ginny à sa fille.
"Si tu veux quelqu'un pour surveiller les enfants, je le ferais," se proposa gaiement Mike. "J'aimerais aller jeter un cou d'œil à cette balançoire de corde dont Henry passe son temps à parler."
"Merci Mike," dit avec gratitude Ginny. Elle se rapprocha de Mike et baissa la voix. "Lily va te dire qu'elle est une grande fille et qu'elle peut se débrouiller toute seule sur la balançoire," murmura-t-elle. Ses yeux disaient que ce n'était pas vrai.
"Compris," répondit Mike. "Je garderais un œil sur elle."
"Merci." Ginny lui offrit un sourire plein de gratitude, lui prit le sac rempli de serviettes humides et de maillots de bain des mains et me guida vers la maison. Mike me fit un signe et un clin d'œil et suivit les cinq enfants qui bavardaient joyeusement le long du poulailler vers les arbres.
Après avoir accroché son manteau à l'une des patères du petit vestibule, Ginny ouvrit une porte qui, durant toutes mes visites précédentes, avait été solidement fermée et plaça le sac de piscine à l'intérieur. Alors que je trouvais un crochet pour mon propre manteau, j'eus le plus fugitif des aperçus dans la pièce. Cela ressemblait à un bureau. Tout ce que je vis fut un grand bureau très démodé, sur lequel se trouvait un encrier et une plume.
"Avance directement," dit Ginny en indiquant du menton la porte de la cuisine avant de refermer la porte du bureau.
Je m'exécutais. La table était déjà mise pour huit personnes et la pièce était remplie d'une légère odeur de nourriture.
"Est-ce que je peux faire quelque chose ?" demandais-je. "As-tu besoin d'aide avec le dîner ? Est-ce que je peux mettre en route la bouilloire ?"
"Merci Jacqui, mais je pense avoir tout sous contrôle," me dit-elle en me suivant dans la cuisine. "J'allais mettre la bouilloire en route moi-même. Tu veux du thé ?"
"Oui, s'il te plaît," dis-je. "Mike en voudra certainement un. Si tu n'as pas besoin d'aide ici, je lui apporterai quand il sera prêt."
Avant même que j'aie terminé de parler, Ginny avait rempli la bouilloire et l'avait placée sur la cuisinière. Elle ouvrit un placard et sortit une théière de taille moyenne, une boîte à thé et trois mugs. Je souris et elle interpréta correctement ma pensée.
"Oui," confirma-t-elle. "J'ai enfin tout rangé. Tout est exactement où je le veux." Elle prit alors une paire de gants de four et ouvrit la porte du four. Quand elle souleva le couvercle d'une cocotte en terre cuite, les arômes d'agneau mijoté, désormais libérés, s'élevèrent à travers la pièce.
"Ça sent très bon," lui dis-je.
"Maman met toujours des rognons d'agneau dedans avec la viande," dit Ginny. "Je fais pareil. Est-ce que Henry et Annie auront du mal avec les rognons ?"
"Ça ressembla à la recette que ma mère m'a donné," la rassurais-je. "Henry peut-être un peu difficile. Mais je n'ai pas encore trouvé quoi que ce soit qu'Annie ne mange pas."
"Super. Tout est à l'heure, ce sera prêt dans une heure," me dit Ginny. Elle replaça le couvercle, ferma la porte et se releva. Ce fut à cet instant que mon ventre gargouilla.
"Tu as faim ?" me demanda Ginny.
"Un peu," admis-je. "Mais ne t'inquiète pas, je peux tenir une heure de plus."
"J'ai fait un peu de pâtisserie ce matin," offrit Ginny. Elle souleva le couvercle d'un bocal à biscuits et le pencha en avant, me permettant de voir à l'intérieur. "des croquants gingembre et sucre roux," dit-elle. "Ou bien…" Elle souleva le couvercle d'une huche à pain émaillée blanche. "… des petites brioches fraîchement cuites."
"Toute cette cuisine maison, tu me donnes des complexes," dis-je. Les odeurs du pain et du gingembre se mêla à celle du dîner et mon estomac gronda. "Je suis sûre qu'une tasse de thé suffira à me faire tenir jusqu'à l'heure du dîner." Alors que je prononçais ces mots, la bouilloire commença à siffler.
"Je vais mettre quelques brioches et des biscuits sur une assiette et tu peux les apporter à Mike et aux enfants. Si tu changes d'avis, tu pourras te servir et je n'en saurais jamais rien," plaisanta Ginny en s'affairant à préparer le thé.
Quelques minutes plus tard, je me retrouvais à traverser le jardin en portant un plateau contenant : un pichet de 'jus de citrouille' (une boisson orange dont Ginny me dit que ses enfants aimaient vraiment), cinq gobelets en terre-cuite pour le jus de fruit, une assiette contenant une demie-douzaine de croquants gingembre et sucre roux, une autre avec une demie-douzaine de brioches et un mug de thé.
La balançoire de corde était facile à trouver, je suivis simplement les bruits des enfants excités. Je fus encerclée à l'instant où ils me virent. Comme je m'inquiétais que les enfants ne mangent pas le repas que Ginny avait préparé, je rompis trois des brioches en deux et ne les laissais prendre qu'une moitié chacun. Ils prirent tous, Mike compris, un croquant gingembre et sucre roux.
À ma surprise, les enfants Potter semblaient avoir l'habitude de boire du jus de citrouille. Tous trois encouragèrent les deux miens à essayer. Henry et Annie prirent une gorgée et déclarèrent cela 'pas mal'.
"Plus de biscuits pour toi," dit Mike, souriant en agitant son biscuit sous mon nez. "Mais bon, tu as trois brioches pour t'empiffrer en retournant vers la maison." Il mordit dans sa moitié de brioche qu'il partageait avec Annie.
"Il y a un bocal plein de croquants gingembre et sucre roux dans la cuisine, juste à côté de ma tasse," l'informais-je avec dédain.
"Ce petit pain fait maison est excellent," marmonna-t-il, prenant une gorgée de thé et avalant. "Et Ginny fait aussi des croquants gingembre et sucre roux ! Qui l'aurait cru."
"Ne t'avises même pas de faire la moindre blague sur le sucre roux," l'avertis-je. "Je vais te laisser le plateau ici, Mike, pour que tu puisses ramener tout le reste avec toi." Pour m'assurer que les enfants ne mangent pas trop, je pris l'assiette de brioches du plateau et me tournais pour partir. "Nous vous appellerons dans environ vingt minutes, comme ça vous aurez le temps de vous laver avant le dîner."
"Viens juste d'êt' dans une piscine !" protesta Henry.
"Vient juste d'êt' dans la boue, espèce de petit cochon," lui dit fermement son père.
Je repassais devant le poulailler, m'avançais dans la cour et m'arrêtais, surprise. La fille avec la doudoune rouge marchait sur le gravier, se dirigeant vers la porte d'entrée de Ginny. Elle se figea à l'instant où elle me vit. Ma soudaine apparition l'avait clairement fait sursauter.
"Bonjour," dis-je.
La fille ne dit rien, elle se contenta de me fixer. Je la fixais en retour. Je ne l'avais définitivement jamais vue auparavant. Elle n'avait, pensais-je, pas tout à fait la vingtaine, ou l'avait à peine dépassée. Elle était plus grande que Ginny mais pas autant que moi son visage était pâle et ses yeux cernés et effrayés scannaient nerveusement son environnement. Elle plongea la main dans sa poche et en sortit un bâton, qu'elle pointa vers moi.
"Qui vous êtes ?" demanda-t-elle. "Vous êtes pas Ginny Potter."
"Je suis Jacqui Charlton," lui dis-je en faisant quelques pas en avant. Mes yeux ne me trompaient pas. Elle n'avait pas sorti de couteau, ni même de matraque. Elle essayait de me menacer avec un bâton lisse, un peu comme une baguette de chef d'orchestre. Je regardais à nouveau son visage, me demandant si j'y verrais des signes de folie. "Je suis une amie de Ginny," expliquais-je. "Elle est à l'intérieur est-ce que vous voulez lui parler ? Qui êtes-vous ?"
"Je sais pas," dit-elle confusément. Elle fixa avec avidité l'assiette que je tenais. "J'meurs de faim, m'dame, n'chance qu'j'aie une d'vos pains gâteaux ?"
Des pains gâteaux, pensais-je, elle a dit pain gâteau, pas brioche ou petit pain, ou couque, mais pain gâteau ! Je connaissais cette expression, c'était un mot presque d'usage exclusif au Yorkshire. Son accent était celui du Yorkshire, plus elle parlait plus j'en étais certaine. C'était celui du sud du Yorkshire, et la plus grande ville du sud du Yorkshire était Sheffield. J'étais à la fois heureuse et terrifiée de mes déductions. Quand nous nous étions rencontrées pour la première fois, j'avais impressionné Ginny en identifiant son accent comme un accent du West Country. Je n'allais pas, cependant, mentionner le mot Sheffield à cette mystérieuse jeune femme.
