Chapitre 80 : Empathie
Chris se reposait.
Quelques heures plus tôt, il avait dépensé toute son énergie en quittant sa tente pour s'adresser aux druides, rassemblés par Ali au centre du campement. Il leur avait parlé de la proposition d'Arthur et, comme on pouvait s'y attendre, le rejet avait été immédiat. Lorsque, quelques jours plus tôt, il les avait convaincus de guérir les blessés des deux camps, cela avait été autrement plus facile car tous avaient conscience des dégâts que causerait un tel affrontement. Mais il s'agissait cette fois d'une demande bien différente et, malgré une formulation aussi délicate que possible, leur première réaction à l'idée de détruire les pierres magiques de l'armée de Mordred avait été viscérale. Prenant son temps, il leur avait expliqué les divers arguments du roi en insistant notamment sur la possibilité que ces ennemis auraient de renoncer à se battre. C'était dans des situations comme celle-ci qu'il s'estimait chanceux de percevoir mieux que quiconque l'état d'esprit de son public et d'avoir ainsi les moyens d'orienter son discours dans la bonne direction pour calmer leurs inquiétudes. La majorité de sa communauté avait ce pouvoir mais aucun de ses membres ne l'utilisait aussi naturellement que lui, sans doute parce qu'il était issu d'une famille de véritables sorciers. Car aussi paradoxal que cela puisse paraître, son éducation auprès des druides lui avait permis de maîtriser l'un de leurs talents tout en profitant d'une puissance qui leur manquait. Mordred lui-même ne bénéficiait pas de cet avantage, même si sa détermination, son intelligence et sa rigueur l'avaient élevé à un niveau de maîtrise des arts mentaux inégalé.
Lors de son discours, Chris avait aussi évoqué l'état dans lequel se trouvait actuellement le valet du roi, dont chacun savait qu'il s'agissait d'Emrys même si son propre maître l'ignorait encore. En réalité, Arthur avait eu beau lui dire qu'il savait déjà comment résoudre le problème, on percevait en lui l'ombre d'un doute, si profondément enfoui qu'il n'en avait pas vraiment conscience. Or si Emrys n'était pas soigné à temps, le rôle des druides deviendrait encore plus déterminant dans la bataille à venir. Malheureusement, après une demi-heure passée à défendre sa position, Chris n'en avait senti qu'une dizaine convaincue par ses paroles. Avec l'aide d'Ali, il s'était alors rendu auprès de tous ceux qu'il pensait pouvoir faire changer d'avis, les approchant un par un pour répondre à leurs appréhensions, les assurer de sa confiance en Arthur et leur rappeler la menace que représentait Mordred pour le royaume. Tous savaient déjà que le souverain était destiné à libérer la magie si longtemps muselée par son père, mais ils semblaient espérer que cela se fasse sans leur intervention. Il avait fallu plusieurs heures d'efforts pour faire augmenter de manière significative le nombre de volontaires. Malgré tout, seule la moitié des habitants du campement avait progressivement accepté avant que, terrassé par la fatigue, le jeune homme soit incapable de poursuivre plus longtemps. C'était exactement ce qu'il avait anticipé, et cette perspective ne le réjouissait pas particulièrement, lui qui avait secrètement espéré aller un peu plus loin.
Soutenu par Ali, il avait titubé vers sa tente et s'était immédiatement endormi, sombrant dans une obscurité plus proche de la perte de conscience que du véritable sommeil. Comme toujours lorsqu'il dormait, les émotions et les intentions des gens qui se trouvaient à proximité avaient continué de l'affecter, touchant ses rêves et modifiant les symboles qui les peuplaient, le poussant dans les tréfonds d'une multitude d'esprits à la fois. Dès qu'il plongeait dans le sommeil, il avait accès à une partie des gens qu'eux-mêmes ne connaissaient pas et qu'il ne comprenait pas toujours. Ce jour-là et comme à chaque fois, il en avait émergé sans réellement savoir ce qu'il avait perçu et sans pouvoir démêler ce qui venait des uns ou des autres.
Désormais éveillé, il n'avait toutefois pas la force de se lever et d'avancer dans son travail de persuasion. Ce n'était pas grave. Les druides étant d'un naturel introspectif, ils avaient besoin de temps pour réfléchir et prendre une décision. Il se contentait de les effleurer mentalement depuis sa tente pour savoir en temps réel combien étaient prêts à participer, et pour déterminer lesquels seraient susceptibles de changer d'avis dans un sens comme dans l'autre. S'il le jugeait nécessaire, il demandait à Ali de transmettre un message à certains d'entre eux pour éclaircir un malentendu ou les rassurer, mais il devait avant tout les laisser faire leur choix eux-mêmes. Il devait croire que ces hommes et ces femmes comprendraient l'importance d'agir, notamment parce qu'Emrys ne pourrait peut-être rien faire cette fois-ci. Mordred avait été stratégique. Il s'en était pris à lui avant même d'engager les combats car il savait que le sorcier représentait la plus grosse menace pour son armée. Mais Chris se posait aussi d'autres questions. Il n'avait jamais rencontré le jeune garçon en personne, il ne s'était jamais tenu assez près de lui pour le sonder, mais il avait une connaissance étendue des comportements qu'adoptaient les gens lorsqu'ils étaient envahis par certaines émotions. Sous son extérieur froid, Mordred manifestait tous les signes de la peur. Son besoin de neutraliser le plus puissant de ses ennemis avant la bataille n'était pas un indice en soi, cela avait même du sens, mais la façon dont il s'y était pris en disait long. Le nombre d'intermédiaires auxquels il avait eu recours pour se confronter à lui le moins directement témoignait d'une crainte presque irrationnelle. En réalité, ce qu'il avait fait avec Hunith était trop élaboré.
Chris sentit une douleur diffuse au niveau des tempes, signe que son épuisement recommençait à prendre des proportions inquiétantes. Il ferma les yeux et relâcha sa concentration en s'autorisant à ne penser à rien de particulier. L'effort physique n'était pas le seul danger dont il devait se tenir à l'écart : du fait de son don et de sa tendance naturelle à la réflexion, son esprit dépensait à lui seul une énergie monumentale. Et lorsqu'il dépassait ses limites, il n'était pas seulement sous la menace de perdre conscience, c'était son corps entier qui développait des symptômes tels que la fièvre, la nausée ou la migraine. Il avait évidemment évité d'en parler à Arthur, qui se torturait déjà bien assez pour lui. Etant donné l'intense sentiment de culpabilité qui dévorait actuellement le roi, palpable à chacune de leurs rencontres, il valait mieux le préserver. C'était sa bonté qui causait son accablement, à présent qu'il comprenait la nature sanglante de son héritage. Au fil des jours passés à le côtoyer, Chris avait petit à petit compris pourquoi Emrys le suivait : c'était quelqu'un de profondément respectable et honorable. Connaissant l'esprit humain comme personne, le jeune druide savait à quel point il était impressionnant de voir un homme, surtout dans une position royale, prendre du recul par rapport à l'entièreté de son éducation. Il fallait une force de caractère particulière pour sortir ainsi du monde imaginaire dépeint par son père et se battre pour rendre aux sorciers ce qui leur avait été volé. Le rôle qu'il avait joué dans les retrouvailles Chris avec son oncle et ses cousins n'avaient fait qu'accentuer ce respect tout en y mêlant une immense gratitude. Comment pourrait-il en être autrement ? Arthur lui avait rendu sa première famille, celle qu'il pensait avoir définitivement perdue ! Bien sûr, cela n'enlevait rien à l'amour qu'il ressentait pour sa seconde famille, et le jeune druide serait à jamais reconnaissant envers cette dernière de l'avoir recueilli. D'avoir fait de lui l'un des siens. Il se sentait chez lui dans cette communauté. Encore aujourd'hui, alors qu'il souffrait de cette fatigue sans fin, ses amis faisaient de leur mieux pour lui faciliter l'existence, et tout particulièrement Ali. Même ceux qui n'approuvaient pas sa collaboration avec le roi se pliaient en quatre pour lui apporter à manger, l'aider à faire sa toilette et même lui tenir compagnie.
Il força une nouvelle fois son cerveau au repos. Ce n'était pas une position facile à tenir pour quelqu'un comme lui qui ne cessait jamais de penser. Dès qu'il chassait un souvenir ou un trouble, d'autres s'y substituaient. Une pensée en particulier refusait de le quitter. Un secret qu'il n'avait révélé à personne.
Non, il devait se détendre.
Mais cette pensée suscitait en lui une multitude d'émotions dont il peinait à se détacher. Dès lors que le sentiment s'attachait à une image, il devenait presque impossible d'en détourner son regard.
Il n'en avait pas parlé aux druides, il n'en avait pas parlé à Arthur.
Sa mère.
Sa mère, perdue depuis tant d'années. En retrouvant son oncle, il avait découvert qu'elle n'était pas morte au moment de la Purge comme il l'avait toujours cru. L'enfant de trois ans qu'il était à l'époque l'avait vue à terre, immobile, le crâne rougi par le sang, sans imaginer qu'elle pourrait survivre à de telles blessures. Que son frère la trouverait plus tard et parviendrait à la sauver. De son côté, elle avait aussi pensé son fils perdu après avoir suivi la trace d'un groupe de chevaliers, qu'elle avait observés de loin et dont elle avait entendu les conversations autour du feu. L'un d'entre eux avait expliqué qu'un enfant correspondant à sa description était tombé du haut d'une falaise en tentant de lui échapper et que son corps brisé avait été emporté par la rivière. Une histoire des plus étranges, car le druide se souvenait confusément avoir vu un soldat de Camelot derrière lui ce jour-là quand il prenait la fuite, mais l'homme ne l'avait jamais rattrapé et il n'y avait pas eu de chute depuis la moindre falaise. En y réfléchissant, cela paraissait ridicule : le chevalier avait été si près de le toucher qu'il n'aurait eu aucun mal à lui mettre la main dessus s'il l'avait vraiment voulu. Il l'avait laissé partir. Incapable de capturer un bambin pour le voir ensuite condamné au bûcher, il avait menti à ses propres compagnons en leur faisant croire qu'il avait échoué à le rattraper, l'histoire du plongeon mortel évitant des traques supplémentaires. Et sa mère avait entendu ce mensonge. On pouvait se demander combien parmi les hommes d'Uther avaient déjà agi de même pendant la Purge, il devait y en avoir un grand nombre.
Toutefois, la joie initiale du jeune druide en découvrant tout cela s'était vite changée en stupéfaction. Sa mère n'était plus là. Partie. Peu de temps avant qu'il retrouve sa famille, elle avait rejoint les rangs des hommes de Mordred, et personne n'avait pu l'en empêcher. Elle avait résisté des années au désir de prendre sa revanche, sachant qu'elle ne pourrait rien faire seule, mais le temps n'avait pas apaisé son besoin d'en découdre. Quand l'occasion s'était présentée de s'unir avec des sorciers qui voulaient la même chose, elle n'avait pas hésité à la saisir. Pourquoi s'en étonner, en réalité ? Camelot lui avait arraché son mari et son fils, du moins c'était ce qu'elle croyait. Si le cristal utilisé par Arthur ne l'avait pas révélée à Chris parmi ses proches encore en vie, ce n'était pas parce qu'elle était morte mais parce qu'elle se trouvait sur l'île, protégée par le sort anti-visualisation de son nouveau maître. Chris s'était alors souvenu du message de propagande de Mordred, et notamment d'un point particulier que ces hommes se plaisaient à répéter. Ils racontaient à qui voulait l'entendre comment, lors de son passage sur l'île, Arthur avait été confronté à une assemblée d'hommes et de femmes qui avaient perdu de jeunes enfants au moment de la Purge. La mère de Chris avait été parmi eux, il en était aujourd'hui certain. Elle avait regardé le roi dans les yeux alors qu'on l'accablait d'accusations.
Pour l'instant, toutes ces découvertes restaient secrètes. Le jeune druide n'en avait parlé à personne, et surtout pas à Arthur. Celui-ci s'en voulait tellement pour l'œuvre de son père et pour la Purge qu'il valait mieux éviter de lui apprendre à quelles extrémités on avait mené la mère de son ami. De plus, Chris avait bon espoir de la faire changer d'avis. La savoir vivante le remplissait de bonheur, et l'erreur qu'elle avait faite en rejoignant Mordred pouvait être corrigée. Lorsque que sonnerait l'heure de la bataille, il la retrouverait parmi les rangs ennemis et il lui dirait tout. Qu'il était en vie. Qu'un chevalier l'avait sauvé. Qu'Arthur n'était pas Uther mais bien son opposé. Il ferait tout pour qu'elle pose les armes. Le jeune druide était d'humeur assez gaie, malgré toutes les difficultés présentes et à venir, et la raison était simple. Sa mère était en vie !
Il se ressaisit à nouveau. Ce n'était pas ainsi qu'il allait permettre à son esprit de se reposer, peut-être devrait-il tenter de s'assoupir quelques instants.
Trop tard.
Il sentit deux consciences approcher à l'extérieur de sa tente et sa gorge se serra. Arthur. Et la personne qui l'accompagnait avait une présence si unique qu'on devinait facilement de qui il s'agissait. Après tout, un druide pouvait reconnaître Emrys sans l'avoir jamais rencontré, et Chris ne faisait pas exception. Cependant, l'état actuel du sorcier de légende n'avait rien de sain, et s'aventurer dans son esprit revenait à mettre les pieds dans un désert glacé dont le silence n'était brisé que par le résonnement du tonnerre dans le lointain. Ses tourments étaient bien là mais si distants qu'on les percevait à peine dans l'immensité du vide qui l'habitait. Le souverain, quant à lui, était encore plus défait qu'avant. En somme, les sensations qui émanaient des deux hommes étaient claires : Arthur n'avait pas réussi à guérir son valet et il revenait lui demander de l'aide.
Chris se redressa au moment où ils entrèrent :
-La solution d'Aithusa n'a donc pas fonctionné…
Arthur le regardait avec dépit, secouant la tête.
-Qu'avait-elle proposé ? demanda le druide en plissant les yeux.
-Elle espérait qu'en lui révélant ma volonté de ramener la magie à Camelot, je pourrai le sortir de cet état.
Aithusa avait eu une idée intéressante, qui aurait fonctionné si le désespoir du sorcier n'avait pas été celui d'Arthur.
Celui-ci devança ses paroles :
-Je sais ce que tu penses, Chris, mais elle ignorait d'où viendrait son accablement lorsqu'elle m'en a parlé. Elle l'a senti bien avant qu'il se présente et elle n'avait pas la moindre idée de ce qui le causerait. Comment aurait-elle pu imaginer une chose pareille ? Elle a eu l'idée de lui apporter une nouvelle si réjouissante qu'elle ne pourrait que lui faire du bien, ce qui aurait pu marcher si elle avait eu toutes les informations ! Elle savait qu'il travaillait avec Emrys depuis des années et qu'apprendre la fin du bannissement de la magie le toucherait. C'est moi, l'idiot. Quand le moment est venu, j'ai naïvement continué à croire que sa solution serait la bonne alors que la vérité se trouvait sous mes yeux.
Chris réfléchit.
-C'est peut-être une bonne nouvelle. Comme l'émotion en lui n'est pas réelle, il n'est pas forcément nécessaire de lui remonter le moral pour l'en débarrasser. J'entends bien sûr par-là qu'il n'est pas forcément nécessaire de vous remonter le moral pour qu'il en ressente les effets. Nous pouvons peut-être tout simplement inverser le sort de Mordred.
Le soulagement d'Arthur le frappa avec une soudaineté qui l'émut. Les mots ne sauraient décrire à quel point le souverain craignait de devoir se confronter à ses propres démons.
-Hunith a utilisé un lien émotionnel magique pour répliquer mes sentiments et les placer en lui. Penses-tu pouvoir le reproduire pour annuler ce sort ?
-Un partage d'émotions ? Entre Merlin et vous ?
Arthur acquiesçait, mais cela n'avait pas de sens. On ne pouvait établir un tel lien qu'entre soi-même et quelqu'un d'autre, jamais entre deux autres personnes, c'était tout bonnement impossible. Pourtant, par quel autre moyen Mordred aurait-il réussi ce transfert ? Chris ne s'était pas réellement posé la question jusque-là mais, en s'y penchant vraiment, il ne voyait pas d'alternative : il fallait créer ce véritable portail entre deux individus, et non une simple fenêtre comme celle qu'avaient naturellement la plupart des druides sur les émotions des gens autour d'eux. Lui-même ressentait ce qui animait ses interlocuteurs mais avec une forme de distance protectrice, et sans réciprocité. Un contact comme celui-ci ne permettait pas de déplacements, ce qui signifiait que Mordred avait forcément utilisé un partage d'émotions. Or le problème demeurait : un tel lien devait forcément être établi par l'un des deux participants.
Il s'interrogeait.
Et si c'était simplement Emrys qui l'avait exécuté de son propre chef ? Peut-être dans l'espoir de comprendre l'état d'Arthur ? Dans ce cas, si elle s'était trouvé au bon endroit au bon moment, Hunith aurait très bien pu s'en servir. C'était l'explication la plus probable. Le roi avait toutefois raison sur un point : il faudrait le renouer avant de pouvoir changer quoi que ce soit. Chris pourrait peut-être régler le problème à l'aide de la magie, lui qui était le plus spécialisé de son campement pour tout ce qui touchait à l'émotionnel, mais il faudrait d'abord qu'Emrys rétablisse le pont.
Il observa le jeune sorcier, l'évaluant du regard. Impossible qu'un homme aussi absent parvienne à faire le nécessaire. Il faudrait d'abord trouver le moyen de le sortir ne serait-ce que partiellement de sa prostration.
Il décida de jouer le jeu auprès d'Arthur et de faire comme s'il pouvait lui-même établir le lien. Tant que Merlin n'aurait pas révélé son identité, il garderait son secret.
-Je peux effectivement faire quelque chose, dit-il en faisant de son mieux pour ne pas mentir. Mais il faut que votre valet soit réceptif à un nouveau partage d'émotions entre vous. Pour l'instant, il est trop léthargique.
-Tout à l'heure, j'ai réussi à attirer son attention en l'emmenant faire une promenade qui a ramené quelques souvenirs à la surface. Peut-être faut-il recommencer ?
-Cela ne suffira pas. Cette fois-ci, il faudra bien plus. Il doit pouvoir être lui-même, parler, penser et surtout être pleinement avec vous dans l'instant présent.
Il fallait qu'il puisse faire de la magie.
-Cela veut dire…
La peur tordait les entrailles du roi. Chris hocha la tête :
-Nous devons atténuer le sentiment qui le détruit, et pour cela il faut le faire diminuer en vous.
Arthur n'avait plus le choix, il devait se confronter à ce qu'il s'efforçait d'ignorer. Le jeune druide voyait bien qu'il n'attendait que la fin de la bataille pour tout abandonner et renoncer au trône, mais il allait devoir prendre sur lui. Sa honte et son regret étaient la source du problème, ce sur quoi il devait être aidé. Dès lors que ses émotions seraient suffisamment sous contrôle, cela se répercuterait chez Emrys et ils auraient alors une chance de le toucher. Si ce dernier pouvait rétablir le lien, Chris pourrait agir et tenter de neutraliser le sort de Mordred. Emrys pourrait être sauvé. Arthur, en revanche, ne bénéficierait d'aucun remède miracle, car même si cela fonctionnait et que son état s'améliorait, il devrait poursuivre sa guérison comme un homme normal, avec le temps et le soutien de ses proches.
-Très bien, accepta-t-il la mort dans l'âme. Alors c'est ce que nous ferons.
Avait-il compris qu'il ne s'agirait pas seulement de se mentir en se convainquant qu'il allait mieux ? Qu'il devrait retourner le couteau dans la plaie dans l'espoir qu'elle cicatrise ensuite correctement ?
Il redressa la tête :
-Chris, faire de la magie dans ton état va te drainer du peu d'énergie qu'il te reste, je veux que tu mettes fin au sortilège qui lie les souverains à leur promesse. Merlin sait déjà que je souhaite autoriser la magie, c'est le principal, il n'est plus nécessaire de garder le secret.
-En êtes-vous sûr ? Les hommes de Mordred pourraient en entendre parler avant leur arrivée et vous ne bénéficieriez plus de l'effet de surprise… Mordred pourrait faire demi-tour et revenir plus tard en force.
-C'est peu probable, à ce stade. Mes alliés ignoreront qu'ils ne sont plus liés à leur promesse par la magie. Et même s'ils venaient à s'en rendre compte, je compte sur le fait qu'il sera déjà trop tard…
Il soupira et reprit dans un murmure :
-Une partie de moi voudrait aussi pouvoir leur faire confiance.
Chris n'avait senti aucun souverain prêt à trahir sa promesse, tous souhaitant ardemment que Camelot emporte la bataille, mais il ne voulait pas livrer une information aussi peu sûre. On ne pouvait pas prédire ce qui leur traverserait l'esprit plus tard.
-De toute façon, conclut Arthur, nous n'avons pas le choix. Tu es le seul capable de soigner Merlin, et Aithusa m'a averti que son état serait crucial pour l'issue de la bataille.
C'était son propre soulagement que Chris ressentait désormais, en plusieurs vagues successives à mesure qu'il prenait conscience du poids qui allait être retiré de ses épaules et des forces qu'il allait enfin reprendre. Car c'était vrai, il ne pourrait pas faire les deux en même temps, et il était le druide à même de faire ce type de travail. Ce n'était pas pour rien qu'on l'avait choisi lui pour sonder les esprits des nouveaux arrivants à l'entrée du campement. Il se trouvait dans ce rôle le jour où il avait rencontré Arthur pour la première fois. Certes, Mordred était encore meilleur, comme en témoignait ce qu'il avait fait subir à Hunith, mais le sort sur Emrys avait été jeté à travers une tierce personne et ne devait donc pas être trop sophistiqué,. Mais, aussi capable que soit Chris, il devrait tout de même se préparer à cette épreuve, étudier la question à l'avance pour ne pas se tromper. L'opération elle-même ne serait pas une simple affaire et il faudrait certainement que le lien reste en place un moment.
-Si vous en êtes bien sûr, alors…
On lui accordait enfin la possibilité de récupérer dont il avait été privé depuis la mise en place de l'enchantement.
Il relâcha le sortilège.
La sensation était la même qu'en s'allongeant enfin après une longue journée difficile. Il s'en imprégna quelques instants avant de revenir à la réalité et de planter son regard dans celui d'Arthur.
A présent, comment allaient-ils s'y prendre pour l'aider ?
Note : Merci à Sapindetin, Gwenetsi, Lison Doute et naomithib13 pour vos reviews, ainsi qu'à CécileEnCieux pour l'ajout de cette histoire et de moi-même à ses favoris/follows. J'en profite pour remercier aussi ayato,nornos (favoris/follows de la fic et follow pour moi-même) un peu en retard car je n'avais reçu aucun mail pour me le signaler en juillet et que je viens seulement de m'en rendre compte.^^
