— 𝐍𝐎𝐏𝐏𝐄𝐑𝐀-𝐁𝐎 —
𝑪𝒉𝒂𝒑𝒊𝒕𝒓𝒆 𝑼𝒏
.
Les sourcils du vieux pirate s'élèvent encore un peu plus sur son front et elle sait que c'est gagné. Elle essaie tant bien que mal de contenir son sourire fier, mais n'obtient visiblement pas l'effet escompté au vu du regard étrange du Yonko. Peu importe, il peut bien la prendre pour une folle, il sera obligé de l'écouter maintenant. Elle jubile littéralement sur place, à deux doigts d'accomplir le coup du siècle.
Elle a, semble-t-il, suffisamment piqué la curiosité du géant pour qu'il se décide à la laisser en vie quelques minutes de plus.
- Une offre, dis-tu. Allons bon, il y a longtemps que l'on n'avait pas vu une illuminée comme toi par ici. Mais tu as gagné, parle, je t'écoute. Et sois convaincante.
- Sage décision monsieur ! Je peux vous assurer que vous ne serez pas déçu, elle sautille.
Suffisamment assurée, peut-être trop, elle s'assoit, les jambes repliées sous elle, parfaitement droite et s'apprête à débuter ses explications quand un long frisson d'appréhension lui traverse l'épine dorsale.
- Cher client, il semblerait que vous deviez patienter encore un peu, elle soupire, contrite.
L'empereur lui adresse un rictus moqueur comprenant exactement ce à quoi elle fait référence et moins d'une seconde plus tard, aucun des deux n'est surpris par la brusque explosion de la porte de la chambre du Yonko. À peine la porte défoncée -quel gâchis, elle n'était même pas fermée à clé- plusieurs paires de bras la saisissent et l'envoient valser vers l'avant encastrant sans douceur la tête de la malheureuse dans le plancher. Pendant que son visage embrasse le sol d'une manière douloureusement convaincante, ses bras sont tirés en arrière et, en un instant, elle se retrouve dans une position des plus précaire.
- Père ! Vous allez bien ?!
- Est-ce-que cette femme vous a attaqué ?!
- Nous avions pourtant décidé de mettre des gardes devant votre chambre père ! C'est justement pour éviter ce genre de situation !
- Gurararara calmez-vous ! Calmez-vous tous mes fils ! Résonne Barbe Blanche.
- Mais père !
- J'ai dit, du calme ! Aux dernières nouvelles, je suis le capitaine de ce navire et encore capable de me défendre tout seul. Inutile de vous inquiéter, je vais bien. Marco lâche la fille, elle et moi étions en train de discuter.
Elle sent la main du dénommé Marco et il ne fait aucun doute qu'il s'agit du premier commandant et bras droit de Barbe Blanche, le phénix, se décrocher lentement de sa nuque et s'écarter suffisamment pour qu'elle puisse se redresser et épousseter ses vêtements. La dizaine de pirates qui gravite autour d'elle semble partagée entre colère et incompréhension, elle en reconnaît certains grâce à leurs primes, mais la plupart lui est inconnue. Ils semblent cependant tous fermement décidés à faire barrière entre leur « père » et elle, comme si elle représentait un quelconque danger pour l'empereur. La bonne blague.
Barbe Blanche d'ailleurs, semble avoir décidé que toute cette situation l'amuse au plus haut point. Il est installé contre la tête de son lit, une immense bouteille de rhum sortie de nulle part à la main, relié à tout un attirail médical dont elle ne saurait même pas décrire l'utilité. Mais ce qui intrigue la jeune fille autant que cela l'inquiète, c'est son regard rieur à mille lieux du sérieux d'il y a quelques instants. Une alarme invisible s'enclenche dans sa tête, elle sait parfaitement que si elle perd l'intérêt du Yonko, elle peut dire adieu à son plan et il n'est pas question pour elle de renoncer.
De nouveau sagement assise aux pieds du lit, elle prend donc le temps de se recoiffer sommairement et de s'éclaircir la gorge juste assez pour attirer à nouveau tous les regards sur elle.
- Je disais donc, avant d'être interrompue, elle glisse un regard vague vers les pirates, que je suis venue jusqu'ici pour répondre au contrat que vous avez émis.
Autour d'elle, un murmure d'incompréhension traverse la salle, mais elle n'en a que faire. Son regard est plongé dans celui de l'empereur, soudainement redevenu sérieux. Elle sent sur elle son regard circonspect, il la dévisage des pieds à la tête à la recherche d'une faille qui lui permette de déceler le mensonge. Mais elle ne baisse pas le regard une seule seconde, par défi autant que par volonté de s'affirmer et de prouver ses dires. Ils s'affrontent du regard pendant de longues secondes si bien qu'elle ne remarque pas immédiatement que l'assemblée s'est à nouveau tue pour observer leur combat silencieux.
Finalement, Barbe Blanche passe une main lasse sur son visage, mettant fin à leur échange visuel et pousse un long soupir fatigué.
- Que tout le monde sorte, seuls les commandants restent, décide-t-il.
Une vague de protestation éclate dans la pièce, les matelots de moindre envergure refusant de laisser leur capitaine. Elle n'en a pas grand-chose à faire, distraitement, elle gratte une tache de saleté sur son pantalon noir. Hm, elle espère qu'elle partira au lavage, elle aime bien ce pantalon et ses finances actuelles ne lui permettent pas vraiment d'aller faire les boutiques. Toute occupée à la contemplation de la tâche récalcitrante, elle ne prête aucune attention aux pirates qui quittent la chambre, malgré les protestations de certains, ni au calme relatif qui s'installe silencieusement.
Elle prête volontairement peu d'attention à la situation, si bien que la voix du Yonko aurait pu la faire sursauter, si elle n'était pas constamment sur ses gardes. Au lieu de ça, elle se contente de relever les yeux vers lui, une moue attentive plaquée au visage.
- Alors comme ça, tu l'as trouvé ? Questionne-t-il.
Avant de répondre, elle glisse un regard en biais aux quelques hommes restés dans la pièce, les commandants. Ils ne sont cependant pas tous là, elle reconnaît sans mal Marco le Phénix debout à droite de son père, leurs regards se croisent et une pointe de douleur lui traverse la nuque, souvenir de son emprise sur elle quelques minutes plus tôt. Poursuivant son inspection, elle reconnaît également, Rakuyo de la septième division, Curiel de la dixième et Izou de la seizième. Les autres sont aux abonnés absents bien qu'elle soit certaine d'avoir aperçu les silhouettes de Joz et Fossa, commandants des troisièmes et quinzièmes divisions, sur le pont tout à l'heure.
Prenant son observation pour de la méfiance, le vieil homme insiste.
- Tu peux parler librement devant mes fils.
- Oui. Je sais où il est, élude-t-elle simplement.
Elle sait que faire patienter l'empereur ainsi représente un risque et la veine d'impatience qu'elle voit pulser le long de la tempe du pirate en est un bon indicateur, mais l'homme le plus fort du monde à l'air tellement perdu dans ses pensées qu'elle ne parvient pas à capter son regard. Heureusement pour elle, le commandant de la seizième division lui vient en aide sans s'en rendre compte, questionnant l'empereur.
- Père, de quoi parlez-vous ?
Seul le silence lui répond et elle peut distinctement sentir la tension monter d'un cran chez les commandants face au mutisme inhabituel de leur capitaine. Décidant qu'elle a assez cultivé le suspense, la jolie blonde se décide à rompre le silence, le regard toujours plongé dans celui de l'empereur en quête d'assentiment.
- Il y a plusieurs années…commence-t-elle.
- C'était il y a plus de vingt ans, coupe l'empereur.
Elle se reprend, légèrement agacée.
- Il y a plus de vingt ans, votre capitaine a fait passer une annonce sur le marché parallèle…
- Le marché parallèle ? Coupe Izou.
Franchement irritée, elle lui jette un regard, surprise qu'un commandant de Barbe Blanche puisse ne pas connaître l'existence du marché parallèle. Heureusement pour leur self-contrôle à tous, c'est le phénix qui lui répond.
- C'est un regroupement de tueurs à gages, de dealers, d'espions, de kidnappeurs, de terroristes… Une sorte de guilde. Moyennant paiement n'importe qui d'assez bien renseigné peut faire appel à leurs services. Énumère-t-il, un regard étrange porté sur son capitaine.
Elle pousse un soupir discret, impatiente de reprendre son histoire sans être interrompue.
- Une annonce donc, promettant une importante somme d'argent contre certains fruits du démon spécifiques.
Le silence retombe à nouveau, et, jubilant, elle observe avec satisfaction les mines surprises des commandants se tourner vers leur capitaine. Barbe Blanche, justement, paraît soudainement petit et vieux dans son immense fauteuil. Il n'adresse pas un regard à ses fils, les yeux perdus dans le lointain. Le visage posé dans l'une de ses grandes mains, l'autre enroulée autour du goulot de sa bouteille presque vide, il semble bien loin de l'instant présent.
- Depuis ce temps-là, la plupart des fruits ont été découverts, soupire-t-il finalement. De toute façon personne ne m'a jamais apporté de piste fiable, j'ai fini par laisser tomber.
Un sourire mutin fleurit sur les lèvres purpurines de l'inconnue.
- Mais ils n'ont pas tous été retrouvés n'est-ce pas ? Il en manque un.
L'empereur lève vers elle un regard peu convaincu, éreinté et une soudaine pointe d'inquiétude lui tord l'estomac. Pour la première fois depuis qu'elle a mis les pieds sur le Moby Dick, l'incertitude la traverse, la réaction de l'empereur n'est pas celle qu'elle espérait.
- Et alors gamine ? Le temps a passé, je suis puissant, mes fils le sont aussi, pourquoi aurai-je besoin d'un autre fruit du démon ?
Elle marque une brève hésitation.
- Donc vous n'en voulez pas ?
D'un signe de la tête, l'empereur marque la négation, son regard scrutateur planté dans celui de la jeune fille.
Loin de se laisser démonter, elle affiche son sourire le plus commercial, claque des deux mains et se redresse d'un bon, époussetant ses genoux endoloris par la position trop longtemps maintenue.
- Eh bien, c'est dommage monsieur Newgate, mais je ne suis pas le genre de commerçant à courir derrière un client. Je vous ai fait une fleur parce que vous êtes le plus ancien encore vivant sur le marché, mais j'ai beaucoup d'autres acheteurs qui pourraient être intéressés par l'acquisition du…
- Reste assise.
Avant qu'elle n'ait pu terminer son mouvement, une main vient appuyer fermement sur son épaule, l'obligeant à se rassoir avec force. Les sourcils froncés et le fessier endolori, elle jette un regard à Rakuyo, propriétaire de la fameuse main, qui hausse les sourcils devant la mine glaciale de la femme. Mais elle se reprend vite. Tournant la tête vers l'empereur, elle lui adresse un nouveau sourire crispé.
- Oui ?
- Qu'est-ce-que tu imagines gamine ? Mettre les pieds sur mon navire sans y avoir été invitée, déjouer la vigilance de mes fils et t'introduire dans mes appartements privés en pleine nuit, tout cela va te coûter très cher.
Une brève seconde s'écoule avant que le visage de la jolie blonde ne perde son air enjoué au profit d'une mine sérieuse et froide. Surprenant les pirates par son revirement glacial, elle dégage d'un mouvement de l'épaule la main de Rakuyo toujours posée sur elle et fixe ses yeux bruns glacés dans ceux de l'empereur qui ne sourcille pas malgré la pointe d'intérêt qu'elle suscite en lui.
- J'appartiens au marché parallèle, en tant que client, vous avez signé le pacte qui vous interdit de vous en prendre à nous. Vous n'avez pas le droit de me faire du mal, argumente-t-elle.
- Je n'ai pas eu recours à vos services depuis plus de vingt ans et je n'ai passé ce pacte qu'avec les premiers membres du marché. Cette entente ne s'applique pas aux nouveaux membres, contre-attaque le Yonko.
- Mais elle s'applique aux enfants des membres originaux, conclut-elle.
Un bref silence s'installe durant lequel elle peut presque voir s'activer les rouages dans les cerveaux des pirates autour d'elle.
- Qui… ? Murmure Barbe Blanche.
Elle soupire de lassitude, la conversation prenant une direction qu'elle n'avait pas envisagée et fait craquer les os de sa nuque avant de répondre.
- Il avait dit que vous seriez difficile à convaincre, mon père. Sur ce sujet-là au moins, il avait raison.
Puis plongeant son regard dans celui, gris, du pirate elle fait passer ses pupilles de brun à bleu puis vert en un battement de cils avant de leur rendre leur couleur d'origine si vite qu'elle est certaine que seul le Yonko a pu observer le changement.
Les sourcils de celui-ci s'envolent très haut sur son front dégarni avant qu'il n'éclate d'un rire puissant tout en se saisissant d'une nouvelle bouteille de rhum, ajoutant à l'incompréhension à ses fils.
- Tu aurais dû commencer par-là morveuse ! J'étais à deux doigts de t'envoyer par-dessus bord, s'esclaffe l'empereur.
- Il faut me comprendre, j'essaie de ménager mes entrées, ricane-t-elle.
Les épaules un peu plus détendues, elle se permet un bref sourire et plonge les doigts dans ses cheveux clairs pour les arranger et dissimuler le tremblement de ses mains. Devant elle, l'empereur semble à nouveau de bonne humeur, bien qu'elle ne soit pas certaine de la raison de cette soudaine joie. Ses fils en revanche semblent totalement à côté de la plaque. Izou et Rakuyo chuchotent furieusement dans leur coin. Curiel, adossé au mur du fond de la pièce, semble s'être parfaitement désintéressé de la conversation, mais elle n'est pas dupe, derrière ses airs indifférents, il ne manque pas une miette de l'échange. Sans doute pour le rapporter à ses frères plus tard.
Quant à Marco le Phénix, ses yeux de rapace fixement posés sur elle, il la dévisage avec impassibilité, son regard dérivant de temps à autre vers son père spirituel. Durant un bref instant, elle est tentée de lui envoyer un clin d'œil, mais se retient finalement et concentre de nouveau son attention sur l'homme le plus fort du monde.
- J'en déduis que nous pouvons parler affaires ? Questionne-t-elle.
La moue du géant s'accentue encore un peu et un drôle de pressentiment s'empare de la blonde dont le sourire se crispe légèrement alors que la tension ambiante semble remonter d'un cran.
- Comment tu t'appelles morveuse ?
- Vous pouvez m'appeler Jean, propose-t-elle.
- C'est un prénom étrange, pour une fille.
Elle jette un regard en biais à Izou qui vient ouvertement de critiquer son prénom et lui adresse un sourire diplomate.
- Mon père voulait un garçon, explique-t-elle gentiment.
- Ton père voulait un tueur, contredit Barbe Blanche. Visiblement, il l'a eu.
Peu désireuse de s'étendre sur le sujet, elle lui adresse un simple signe de tête et s'apprête à embrayer sur le sujet de la négociation quand elle est de nouveau coupée par le pirate légendaire.
- Je sais que tu veux parler gamine et nous parlerons, mais pas maintenant. Il est tard et je veux que mes fils soient présents pour entendre ce que tu as à dire.
D'un coup d'œil, elle avise le ciel encore noir à travers le hublot avant de s'incliner face à la décision de son hôte. Elle a déjà ce qu'elle est venue chercher, l'attention du pirate. Pas la peine d'insister pour ce soir.
- Tu comprendras aussi que je ne peux pas te laisser circuler à ta guise sur mon bateau, poursuit-il. Une intrusion est plus que suffisante pour aujourd'hui. Curiel et Rakuyo vont t'emmener jusqu'à un endroit où tu pourras attendre et te reposer jusqu'à ce que mes fils soient tous réunis.
Avant qu'elle n'ait le temps de dire « One Piece » les deux commandants viennent déjà l'encercler passant chacun un bras sous les épaules, la soulevant presque du sol. Ainsi encadrée, elle se sent minuscule mais pas particulièrement en danger, juste profondément ennuyée.
- Je vois que la confiance règne, ricane-t-elle.
Mais elle n'a que le temps d'entendre le rire du grand pirate que déjà les deux gorilles qui lui servent de guides la traînent hors de la cabine de l'empereur et l'emportent avec eux dans le ventre du Moby Dick.
𝐘𝐨𝐧𝐤𝐨 : Empereur
𝐌𝐚𝐫𝐜𝐡𝐞́ 𝐏𝐚𝐫𝐚𝐥𝐥𝐞̀𝐥𝐞: Guilde de malfaiteur à laquelle on peut confier tous types de contrat légaux ou illégaux en toute discrétion, moyennant finance.
𝐌𝐨𝐛𝐲 𝐃𝐢𝐜𝐤 : Navire principal de l'équipage de Barbe Blanche, l'un des plus gros vaisseaux à avoir jamais navigué. La proue du bateau est décorée d'une tête de baleine blanche faisant référence au roman éponyme écrit par Herman Melville.
𝐅𝐫𝐮𝐢𝐭 𝐝𝐮 𝐃𝐞́𝐦𝐨𝐧 : Ce sont des fruits légendaires, qui donnent diverses aptitudes et capacités spéciales à ceux qui les ont mangés, mais qui en retour les condamnent à ne plus jamais pouvoir nager.
